Les années qui passent ont vu le sport international s’enfoncer dans les bassesses de l’immoralité. On a menti, volé, triché, exploité, spolié dans l’attribution et l’organisation des compétitions. Mais un scandale ne dure que le temps de voir survenir un autre, pour effacer ou venir en surimpression sur les précédents. Le temps médiatique écoulé, il ne reste plus rien de la clameur. L’extase de la compétition installée, les cocaïnomanes du foot, entre autres, ne réfléchissent plus qu’en fonction des trajectoires du ballon. Les prévaricateurs et les flibustiers sont alors tranquilles. Ils s’indignent quand les athlètes s’emmêlent avec les piqûres, les comprimés et autres poudres de perlimpinpin et  sanctionnent les dopés qui sont en retard sur les miracles de la science. C’est juste pour mieux se couvrir dans leurs pires bassesses.

Le Mondial-2022 au Qatar fait la une depuis quelques jours. Il a été révélé qu’entre le 4 juin et le 9 août derniers, quelque 44 ouvriers népalais travaillant sur les chantiers des stades sont décédés. On parle d’esclavage, de massacre dans le désert sous 50 degrés, pour des hommes qu’on a dépouillés de toute identité, de toute humanité, dès qu’ils ont franchi les frontières de l’émirat.

Cela se passe au Qatar. Cela aurait pu se dérouler ailleurs en Arabie. Le système d’exploitation des travailleurs migrants est le même presque partout dans cette région.

Si le Mondial se tient en juin 2022, et que cette comptabilité macabre se poursuit suivant la même échelle d’environ un décès par jour, on en sera à 3 290 morts au moment où la féerie qatarie va se déclencher en mondovision.

Blatter a condamné. La Fifa a décidé d’envoyer une commission d’enquête. Hypocrisie. Il ne pouvait en être autrement de la part des mandarins de Genève après la fronde qui a secoué le Brésil, au moment de la Coupe des confédérations, quand les miséreux des favelas ont déversé leur colère dans les rues pour dénoncer l’inflation générée par les chantiers du Mondial-2014.

Quatre ans plus tôt, en Afrique du Sud, la même sourde colère avait grondé de la part des ouvriers qui travaillaient sur les chantiers du Mondial.

Au moment de la fronde brésilienne, Blatter avait eu à dire que personne n’avait forcé le Brésil à organiser le Mondial. Et que tout candidat qui s’engage le fait sur la base d’un cahier des charges. A subir ou à laisser. Ainsi fonctionne la structure mégacapitalistique qu’est devenu le sport international. Le Qatar n’a fait que forcer la dose, la posologie étant déjà définie par la Fifa.

Dans cette machine à sous qu’est devenue l’industrie du sport, la morale a depuis longtemps déserté les vestiaires et les couloirs qui y mènent.

Il y a quelques années, le scandale venait du ballon. On apprenait qu’en Chine, un équipementier célèbre utilisait de la main-d’œuvre au noir, payée 0,35 dollars (175 F) par ballon confectionné. Dans des usines, on travaillait jusqu’à 21 heures par jour pour coudre des maillots.

Désormais, le Mondial commence par une lutte des classes, pour se terminer par une lutte de places. Un prolétariat exploité configure la piste aux étoiles, avant que les monteurs des spectacles et toute une chaîne de rentiers de la passion footballistique ne jonglent avec les profits mirifiques.

Au Qatar, c’est juste un système international qui rencontre un cadre logique déjà favorable à cette honteuse exploitation.

Chargée de la coopération régionale au sein du Comité qatari des droits humains, Jawaher al-Obedli laisse tomber avec aplomb : «Le Qatar accueillera quoi qu’il arrive la Coupe du monde de football 2022. D’accord, il existe des problèmes, mais qui n’en a pas ? Tous les pays rencontrent parfois des difficultés avec leurs travailleurs immigrés. Les médias exagèrent : ils gonflent le nombre de plaintes, le Qatar est toujours le méchant. Le comité des droits humains a fait beaucoup de choses pour améliorer la situation des migrants. Notre équipe se rend régulièrement dans les camps de travailleurs pour informer les ouvriers de leurs droits. On leur montre des photos, on leur donne des brochures, etc.»

A retenir que  «quoi qu’il arrive», le Mondial-2002 aura lieu au Qatar. Le «grand capital» est toujours puissant et arrogant. Quand un pays aligne un Pnb de 55 000 dollars par tête d’habitant (environ 2 000 dollars pour le Sénégal), qu’on n’y sait même pas si le Népal est un cheval ou un bonbon, «44 morts» est juste une exagération des médias, pas une invention. On ne nie pas, on minimise. Comme si un mort n’était pas déjà de trop.

D’ici peu, malheureusement, la question ne sera plus de savoir si un autre Népalais est mort en tombant d’un échafaudage ou par inanition sous 50 degrés, après des heures de travail. On reviendra à la question de savoir si le Mondial-2022 se jouera en décembre ou en juin comme d’habitude. Là aussi, quoi qu’on décide, «le Qatar accueillera la Coupe du monde de football». Car on peut y climatiser tout un stade et le désert autour.

Ce n’est pas une question de passion pour le football. C’est une question d’argent.


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