CAMPAGNE AGRICOLE 2024-2025, LES SILLONS D’UNE BONNE RECOLTE
Économistes et acteurs du secteur tracent la voie a suivre...Depuis des années, la lancinante question de l’échec des campagnes agricoles se pose
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Depuis des années, la lancinante question de l’échec des campagnes agricoles se pose. Ceci malgré les centaines de milliards cfa injectées dans le circuit agricole, (d’après en tout cas des chiffres officiels des régimes qui se sont succédés à la tête du pays). Il est à constater pour le regretter que le fiasco est le terme qui qualifie le mieux les résultats obtenus. Un état de fait si évident que le Premier ministre, Ousmane Sonko, lors du récent conseil interministériel tenu à Diamniadio sur la campagne agricole 2024-2025, a pris la décision de corriger ces manquements liés à un amateurisme. Pour y remédier, l’une des décisions phares prise par le chef du gouvernement, c’est l’implication des forces de défense et de sécurité dans les opérations de distribution des intrants agricoles. D’où la création d’une « cellule logistique militaire»
Rappelons que le gouvernement du Sénégal a annoncé l’instauration d’un identifiant pour chaque producteur bénéficiaire de la subvention de l’État et pour chaque fournisseur d’intrants agricoles. La mise en place d’une plateforme de gestion et de suivi en temps réel assurant une traçabilité complète des subventions agricoles. Des mesures saluées par des professionnels du secteur agricole notamment le président de «Aar Sunu moomél «. En effet, le patron de cette organisation paysanne, Bassirou Ba, estime qu’il était temps que l’on nous fasse sortir de ce schéma d’échec dont les principaux acteurs ne seraient autres que les autorités étatiques et les opérateurs privés véreux et sans scrupules et qui se nourrissent de la sueur des paysans qui peinent à voir le bout du tunnel. D’après lui, avec l’implication de l’Armée, idée qu’il avait prônée depuis 2019, pour que les ressources allouées aux paysans puissent arriver à leurs bénéficiaires, les lignes vont bouger. C’est justement le but recherché par le Premier ministre qui dit vouloir faire de l’agriculture « un levier essentiel du développement économique » et « le principal moteur de la croissance économique ». Tout compte fait, cette tournure dans le dispositif de gestions des ressources est bien accueillie par le monde paysan qui a toujours crié sur les toits afin de trouver la réponse à cette équation de la misère des acteurs agricoles, les paysans en bas de l’échelle surtout, malgré ces perfusions à coût de milliards sans effets. D’ailleurs la situation est si catastrophique, selon des paysans interrogés, que dans bien des localités du pays, les intrants sont si rares et insuffisants que les producteurs se prêtent «au jeu de tirage au sort pour pouvoir désigner le ou les paysans qui devront en bénéficier «.
PAPE ABDOULAYE SECK, ÉCONOMISTE : « il faut que les semences de qualité soient accessibles …».
Dans le même sillage, l’économiste Abdoulaye Seck, ancien conseiller à la Cellule des grands projets, soutient que le problème d’allocation des ressources et des rendements très faibles soulevé par Ousmane Sonko, est effectivement une des contraintes pour le développement de ce secteur, mais elle n’est pas la seule. Selon le spécialiste des questions économiques, il est très important de veiller à une allocation efficiente de ressources de qualité et une meilleure maîtrise de l’eau pour une bonne productivité et des rendements supérieurs à la normale. Donc, dans le court terme, c’est-à-dire d’ici à l’installation de l’hivernage, la seule action salutaire réside dans la mise en place d’un dispositif de surveillance du processus qui présente plusieurs goulots d’étranglement, allant de l’effectivité des tonnages disponibles à celle des quantités distribuées. Sous ce rapport, il regrette que beaucoup « d’argent liquide est distribué en lieu et place des tonnages de semences et d’engrais». Tout en adhérant à l idée de l’implication des Forces de défense et de sécurité (Fds), Pape Abdoulaye Seck plaide pour la révision de la composition des commissions de distribution avec plus de responsabilité des FDS et des représentants du ministère en charge de l’Agriculture autres que les DRDR. Toujours est-il que, dans un souci de productivité, il faudrait à son avis, «nécessairement que les semences de qualité soient accessibles à tous les cultivateurs et que par la même occasion qu’on puisse disposer de fichiers mis à jour et qui serviront de base à toutes les projections et nouvelles orientations futures». Ainsi, considérant l’impertinence de l’ancien dispositif, l’économiste préconise, dans l’urgence, de casser l’ancien dispositif composé d’opérateurs, de sous-préfets, chefs de village entre autres et qui « a montré depuis très longtemps ses limites dans l’équité, la transparence et la lutte contre la corruption ». Il semble tout de même omettre que dans les commissions de distribution de semences et d’engrais il y a aussi des gendarmes. C’est ce que souligne Tamsir Ndiaye, Secrétaire Général du Syndicat national des paysans sénégalais. Comme pour dire que les forces de défense et de sécurité ont été déjà dans la chaîne de distribution de semences et d’engrais.
TAMSIR NDIAYE SECRÉTAIRE GÉNÉRAL DU SYNDICAT NATIONAL DES PAYSANS SÉNÉGALAIS : « l’implication de l’Armée dans le dispositif est à saluer mais...»
Les avis des paysans fusent de partout après le premier conseil interministériel sous l’ère Diomaye et Sonko et concernant la campagne agricole. Un autre acteur de l’agriculture et pas des moindre, Tamsir Ndiaye qui frôle les 80 ans, est un pionnier dans le syndicalisme de défense des intérêts des paysans. Pour lui, tout comme bon nombre des paysans, le hic dans la gestion des intrants agricoles est l’intervention des opérateurs économiques qui « grignotent sur leurs portefeuilles ». Il explique à ce sujet que l’implication de l’Armée mettra un frein aux magouilles des opérateurs véreux. Pour assoir sa thèse, le syndicaliste très connu dans le monde des paysans du Sine Saloum met à nu le procédé des faiseurs de roi (opérateurs): « ces opérateurs, délégués par les commissions de distribution des semences, font le tour de plusieurs communes avec un seul camion de semences de 20 à 30 tonnes. Arrivés sur les lieux, au lieu de débarquer la cargaison, ils proposent à ces pauvres paysans de leur racheter leurs parts qui varient entre 3 et 15 kg par paysan moyennant un prix cassé. C’est à dire moins du prix officiel du kg d’arachides». Par la suite, ces opérateurs, qui sillonnent les communes avec le même procédé, repartent avec la cargaison qu’ils revendent aux autorités lors de la saison suivante avec des bénéfices qui dépassent les 100%. Les autorités leur redonnent les mêmes missions de distribution des semences et ils en abusent encore chaque année sans que celles-ci ne découvrent la vérité. Poursuivant, Tamsir Ndiaye explique que le pire dans tout cela est que même le peu de paysans qui refusent de rependre leurs semences se retrouvent avec de très mauvaises semences en ce sens que les opérateurs ramassent toutes sortes de graines pour gonfler les chargements. Conséquence, il y a du tout dans ces semences. C’est pourquoi Tamsir Ndiaye salue l’implication des Forces de défense et de sécurité dans la gestion des intrants agricoles tout en émettant une réserve. En effet, même s’il se dit sûr que cette astuce est très bonne, il n’en demeure pas moins, selon lui, qu’il faille comprendre que la solution va au-delà d’une simple implication des forces de sécurité. En ce sens que d’après lui, il faut reconstituer le capital semencier qui est presque inexistant. Donc, à son avis, « les forces de sécurité n’auront pas de bonnes semences à distribuer car il n’en existe plus car détruites par ces opérateurs privés ». Des lors, le syndicaliste préconise le retour à la case départ. Elle consiste, comme cela se pratiquait sous le régime socialiste, à confier les semences à l’Office national de coopération et d’assistance au développement (Oncad), l’équivalent de la Sonacos dirigée alors par des spécialistes des semences très sérieux qui sillonnaient les champs à la quête de la bonne graine. Apres sélection des graines destinées à la semence, elles sont par la suite distribuées de façon équitable aux paysans qui parvenaient à assurer de bons rendements agricoles mais également à renforcer le capital semencier pour les saisons à venir. Cependant, il déplore le fait que cette démarche soit supprimée d’abord par le régime libéral du Président Abdoulaye Wade puis sous le magistère de Macky Sall. En conclusion, le syndicaliste adhère certes au changement de paradigmes prôné par l’actuel régime, mais se dit conscient que, malgré cela, les résultats escomptés ne seront pas obtenus si le capital semencier n’est pas renouvelé. C’est dans ce sillage qu’il soutient que le régime devrait subventionner l’engrais plutôt que les semences puisque cet intrant chimique va booster l’agriculture et la replacer au cœur de notre économie. Pour cela, il est nécessaire, selon notre interlocuteur, de veiller à ce que l’engrais soit accessible à tous les paysans en brisant la chaîne traditionnelle de distribution de l’engrais. En clair, cet intrant doit être vendu dans des boutiques du coin comme le riz avec une subvention de l’Etat. Il a plaidé pour l’augmentation du budget alloué à l’agriculture car « avec les 100 milliards de 2024, les paysans s’étaient retrouvés avec 5 kg d’engrais et parfois moins. Là, il s’agit des plus chanceux puisque beaucoup de paysans ne bénéficient pas d’engrais ».
CONFIDENCES GLAÇANTES D’UN DRDR DU SALOUM : « Les maires empêchaient les représentants de l’Armée dans les commissions de faire leur travail … »
Les confidences font froid dans le dos. Notre interlocuteur, Directeur régional du développement rural (Drdr), les assume certes, mais nous avons préféré le faire parler sous le couvert de l’anonymat. Ce responsable de la chaîne de distribution des semences, de l’engrais et d’autres intrants agricoles s’est d’abord félicité du changement de régime. « Avec ce nouveau régime, les lignes vont bouger parce qu’on a assisté pendant des années à du n’importe quoi dans les commissions de distribution d’intrants. Les maires dictaient leur loi et imposaient des pratiques frauduleuses sans que personne n’ose les dénoncer. Et pour cause, ils sont craints même par les représentants de l’Exécutif dans les régions. Lesquels ont compris qu’à chaque fois, les gouverneurs, préfets et sous préfets se mettaient à les empêcher de distribuer à dessoit disant gros producteurs qui n’ont même pas de champs. Ces représentants de l’Exécutif risquaient leurs postes car les maires politiciens de la mouvance présidentielle les dénonçaient. Et ensuite, c’est le ministre de l’Agriculture, lui-même, qui appelait sur ordre de Macky Sall pour que l’on laisse ces maires faire ce qu’ils voulaient « a-t-il dit. D’après ce Drdr, les marabouts, des faux paysans et même des députés étaient servis en semences et engrais pendant que les paysans restaient sans intrants. Très affecté par cette pratique, il soutient que même les gendarmes qui figurent dans les commissions ne parvenaient pas à faire leur travail de contrôle des semences et engrais. Car menacés par des politiques qui mettent tout en œuvre pour que les éléments des forces de l’ordre ne puissent pas aller jusqu’ au bout de leur vérification.
« Le colonel de l’Armée qui dirige la cellule logistique du ministère de l’Agriculture ne parvient pas à faire le suivi grâce aux lobbies…. même les députés étaient servis… »
C’est pourquoi d’ailleurs notre interlocuteur rappelle au nouveau régime que le dispositif qui implique les forces armées existait déjà. Mais ces dernières ne poussaient pas très loin leur enquête et contrôle. « L’implication des forces de sécurité a toujours existé aux côtés du service de commerce, la douane, il y a même une cellule logistique au niveau du ministère de l’Agriculture dirigée par un Colonel de l’Armée. Pour chaque campagne, son rôle est de faire une mission de suivi. Mais au bout de d’un ou de deux sites, il arrête car les politiques et le système frauduleux mis en place lui mettait le bâton dans les roues. C’est pourquoi le député Moustapha Cissé Lo l’a dénoncé au parlement. Et il a raison. On assiste à du n’importe quoi dans les commissions. Moi-même, chaque fois que je notifie que tel opérateur n’a pas le droit de participer à la campagne car n’ayant pas un bon chargement ou le quota exigé, je m’en sors avec des représailles. Et finalement, je laisse faire malgré moi. Car personne n’y peut rien. C’est le système politicien qui a pourri les campagnes »
KADIALY GASSAMA ÉCONOMISTE: il faut au moins 10% du PIB, sinon nous risquons d’avoir les mêmes problèmes quels que soient les régimes car le budget actuel ne fait même pas 1% du Pib»
L’avis de l’économiste Kadialy Gassama est simple et il n’y va pas par le dos de la cuillère. Selon lui, la décision du Premier ministre Ousmane Sonko, de porter à 120 milliards de Cfa le budget alloué à la campagne agricole 2024-2025 n’a pas la portée escomptée pour reconstruire notre agriculture au regard des attentes de faire de celle-ci, un levier économique durable. Le spécialiste des questions économiques soutient que le Sénégal a certes besoin d’atteindre la sécurité alimentaire, mais pour y arriver, il lui faut hisser très haut la barre budgétaire destinée à l’agriculture. Donc, il préconise que les autorités sénégalaises augmentent considérablement le budget afin qu’il représente 10% du produit intérieur brut. Ce qui va permettre de maîtriser notre agriculture. Sans cette approche, l’économiste explique que ce conseil interministériel sur l’agriculture ne fera que se rajouter à ceux tenus par les régimes précédents. Par contre, Gassama applaudit des deux mains après la décision issue du conseil interministériel de changer de paradigmes dans la gestion des ressources. Autrement dit, le fait que le gouvernement ait décidé de tout mettre en œuvre pour que les allocations budgétaires puissent toucher les vrais acteurs du secteur, en impliquant les forces de défense et de sécurité dans le dispositif de distribution de semences par exemple. En effet, il affirme qu’il faut que des stratégies soient mises en œuvre pour que les « spéculateurs ne captent pas les fonds. Il déclare aussi qu’avec une population à 65% rurale, l’augmentation des ressources financières est plus que nécessaire pour assurer la souveraineté alimentaire ».
« Il faut que notre agriculture soit compétitive sur le plan mondial «
Par ailleurs, l’économiste est allé plus loin dans ses analyses en évoquant le volet de la modernisation de notre agriculture. En effet, il se dit très sûr que sans cela, tout le processus menant vers une agriculture qui respire la prospérité sera raté. En termes simples, « il faut que notre agriculture soit compétitive sur le plan international «. Puisque dit-il, il faut que les rendements agricoles soient à la hauteur du marché international. La qualité doit impérativement suivre ainsi que le prix. Avec cela, les Sénégalais vont devoir consommer ce que nous produisons et exporter, au besoin, nos produits issus de nos propres industries de transformation. Mais au-delà, il faut penser à exporter, selon lui, d’autres produits agricoles même à l’état brut. Seulement, Gassama réaffirme que les autorités devraient veiller à la productivité de l’agriculture d’ abord avant de penser à l’exporter pour entrer en compétition sur le marché international. En tout état de cause, l’économiste insiste sur nos avantages comparatifs en mettant un accent particulier sur les cultures maraîchères et céréalières car ces formes de culture, sont très rentables et maîtrisables par nos producteurs. Cette touche va d’ailleurs contribuer à diminuer sensiblement les importations et promouvoir le consommer locale. Sur ce point, l’économiste invite l’actuel régime à changer le modèle alimentaire des Sénégalais. Lesquels, ditil, malheureusement, consomment plus des produits importés. Et ce changement se fera avec une production agricole massive et de qualité sous l’impulsion de nos industries de transformation. Souhaitons que l’Etat s’engouffre les sillons tracés par les acteurs et économistes pour une bonne récolte…
Alioune Badara DIALLO
(Correspondant permanent à Kaolack)