IL FAUT QUE NOTRE CULTURE PENETRE LES NOUVEAUX CANAUX DE COMMUNICATION
En conte ou en chant, en écrivant ou en parlant, Meïssa Mbaye reste ce maître du «Werekaan», qui a puisé son art dans les racines de ses origines griottes pour en faire une science.

Quand on lui demande de se présenter, c’est en chantant qu’il le fait. Meïssa Mbaye, le chantre de l’oralité, a tout de même écrit un livre de jeunesse avec Sophie Le Hire. Dans «Génies, créatures et mythologies du Sénégal», (Editions Saraba), il se remémore les moments vécus auprès de sa grand-mère Fatou Diéré Seck, le soir autour du feu de bois. En conte ou en chant, en écrivant ou en parlant, Meïssa Mbaye reste ce maître du «Werekaan», qui a puisé son art dans les racines de ses origines griottes pour en faire une science.
Les histoires que vous racontez dans «Génies», vous les avez reçues oralement, mais vous les retransmettez par écrit. Comment s’est-il fait, ce passage ?
Je les ai reçues oralement parce que ma grand-mère était une prêtresse, une poétesse de l’oralité. Et pourquoi l’écrire aujourd’hui ? Parce que tout simplement, l’écriture fixe plus que l’oralité. L’oralité demande un accaparement mémoriel. Et c’est pour ça que d’année en année, de génération en génération, l’histoire initiale peut être déformée, alors que l’écrit, même s’il est moins riche que l’oral, fixe l’histoire. C’est vrai que l’oralité, surtout africaine, on peut dire qu’elle est beaucoup plus riche que la langue française. En invitant l’alternance codique, en invitant le passage du français au wolof, il y a des images qui peuvent se perdre. Cheikh Hamidou Kane l’a beaucoup traité dans son livre «L’aventure ambiguë», et beaucoup d’écrivains africains, justement, invitent ce questionnement-là. Et d’ailleurs, on le voit même dans les discours de nos hommes politiques, quand ils invitent leur langue maternelle dans le discours, le discours est plus riche qu’avec le français. On perd, c’est sûr, on perd cette richesse de l’oralité, mais on reste aussi compréhensible, et c’est ça le but.
Est-ce qu’avec l’oralité, on peut avoir les mêmes possibilités de conservation ?
Je pense qu’il faudrait trouver d’autres médias, d’autres supports de communication. Les jeunes, vous avez la chance de vivre une période formidable, où vous avez énormément de canaux de communication, chose que nous n’avions pas. Et je pense que ces canaux-là, TikTok, etc., ne vont pas être en conflit avec notre culture de l’oralité. Les nouveaux supports de communication permettent l’épanouissement de l’oralité.
Le spectacle tiré de ce livre «Génies» est présenté à l’Institut français. Pourquoi est-ce que la connaissance de ces figures tutélaires, de ces génies, est importante pour les jeunes d’aujourd’hui ?
C’est important parce que ça participe de leur histoire, et il est important que les jeunes de maintenant visitent leur propre histoire. S’ils ne le font pas, ils vont visiter d’autres histoires. (…) Les mythes sont importants pour l’être humain, et il se construit à partir de ces mythes.
Et dans ce livre, vous avez quand même choisi certaines figures comme Maam Kumba Bang, Lëg Daawur Mbay, le Kankourang, etc.
Vous savez que chaque région du Sénégal a son propre génie. Kaolack, c’est Mbossé, Rufisque, il y a Maam Koumba Bang, etc. Alors, on a fait un choix délibéré, parce qu’on ne pouvait pas mettre tous les génies dans ce recueil. Ça nous laisse aussi la possibilité de refaire un deuxième projet, ça laisse un champ d’investigation, un champ de travail pour un autre projet.
Ces histoires vous ont construit. Mais pour les jeunes d’aujourd’hui, comment ils peuvent se construire s’il n’y a plus de grand-mère pour raconter ces histoires ?
Moi, je pense que les aînés, comme nous, doivent, à travers ces travaux, ces livres, s’accorder aussi avec les médias des jeunes de maintenant. Je pense que c’est ça, en fait, le travail de pédagogie qu’on doit faire. Parce que les jeunes de maintenant, ils sont sur TikTok et tout. Moi, de mon temps, dans la maison de mon père, après un bon tiéré (couscous), tout le monde venait, on s’éduquait. Aujourd’hui, l’éducation, c’est avec d’autres canaux. Donc, il faut aller vers eux. Il faut que notre culture pénètre les nouveaux canaux. Et c’est tout le travail que doivent faire les artistes, les chercheurs, l’éducation nationale, etc.
Dans le livre, à part Lëg Daawur Mbay qui est un homme, tous les autres génies, ce sont des femmes. Pourquoi ?
C’est vrai que j’ai cherché, mais je n’ai pas trouvé la réponse. D’abord, les génies sont poliades chez nous. C’est-à-dire que la plupart des génies vivent dans l’eau. Ils ont comme nom Kumba. Et le patriarche des génies, c’est un homme, c’est Lëg Daawur Mbay. Et apparemment, c’est lui qui serait, ou aurait eu des enfants, des cousines. C’est toute une famille. Ici à Dakar, Mame Ndiaré de Yoff est la fille de Lëg Daawur Mbay, Mame Kumba Lamb Ndoye de Rufisque serait sa femme ou sa cousine, on ne sait pas. Mais il y a une constante, c’est que les génies viennent de l’eau, en général. Et puis, c’est toujours Kumba.
Est-ce que cette configuration-là a eu des répercussions sur la place de la femme dans ces sociétés-là ?
Peut-être qu’aussi, le fait que ce soient des femmes, ça pose l’approche matriarcale de notre culture, peut-être. Il y aurait peut-être un lien entre le fait que nous soyons une culture matriarcale et que ces génies protecteurs soient, même si le mot est au masculin, des femmes. Mais il y a une constante. C’est que souvent, il y a eu des pactes entre les humains et les génies. En général, dans toutes les histoires autour des génies, que ce soit Mame Kumba Lamb de Rufisque ou Mame Kumba Bang, l’on raconte qu’ils ont été les premiers arrivants dans nos terroirs. Et puis l’humain est venu. Peut-être les animaux ensuite. Et souvent, il y a eu des pactes qui sont liés entre les génies et les humains, et peut-être même les génies et les animaux. Et que cet équilibre-là a fait que génies et animaux vivent en coexistence pacifique. Cet équilibre qu’ils ont installé, les génies et les humains, fait qu’il y a une demande de célébration des génies par les humains. Vous allez ici à Yoff, vous verrez les autels, les khambs. L’humain doit célébrer le génie pour qu’ils coexistent ensemble. Nos enfants croient bien en Halloween, au Père Noel, etc. J’aimerais bien qu’ils croient à un Deuk Daour, un génie protecteur. Parce que si on n’adopte pas notre propre génie, on va s’imprégner des génies des autres pays.
La Journée internationale du conte est célébrée au Sénégal comme chaque année. Est-ce que le conte a toujours la place qu’il avait dans la société aujourd’hui ?
Je pense qu’il ne faudrait pas que les autres supports remplacent le support humain. On a tendance à donner à nos enfants TikTok, un format moderne comme ça, pour leur raconter des contes, au détriment de l’humain. Alors qu’il faudrait que nous apprenions, nous tous, à pouvoir de temps en temps conter comme faisaient nos grands-mères. Moi, quand ma grand-mère me racontait les histoires de Deuk Daour et tous ces génies-là, je tremblais. Je pense que ça m’a construit aussi. Parce qu’en plus, elle était tellement pédagogue.
Vous parliez au début de Werekaan, qu’est-ce que c’est ?
Etymologiquement, les Werekaan ont été les premiers poètes qui accompagnaient les marabouts et servaient d’intermédiaires avec la population. Quand le marabout écrivait, c’était en langue arabe. Et comme les populations n’étaient pas toutes alphabétisées en arabe, il y avait un médiateur comme Serigne Moussa Ka chez les Mourides qui a inventé le wolofal. Un Werekaan, c’est quelqu’un qui a la maîtrise de la parole, mais qui a aussi la maîtrise de l’écriture, et qui transmet, qui est le passeur entre la population et le sachant qui était le Cheikh. En définitive, c’est l’institut que j’ai créé, le Wérekan Institute, qui forme à l’art oratoire africain du Werekaan.
Et qu’est-ce que ça apporte de plus, en fait, à l’art oratoire au sens occidental ?
L’art oratoire occidental est amené principalement par quelqu’un qu’on appelle Démosthène. Et Démosthène était un bègue. Il devait se défendre, mais il n’avait pas la possibilité d’avoir un avocat, il se défendait tout seul donc. Et qu’est-ce qu’il faisait ? Il prenait des cailloux, il allait près de la mer, et il parlait fort. C’est ce qu’on appelle dans notre projet oratoire, parler dans le haut de sa voix parlée, le HP. Et c’est ça qui a donné le style de l’art oratoire européen, qui est plutôt un style où on dit qu’on va parler fort. Dans l’art oratoire africain, on a cet outil-là de parler fort, c’est ce qu’on appelle chez nous le registre vocal. Dans l’art oratoire africain, nous avons le HP, le haut de la voix parlée. Nous avons le médium de la voix parlée. Nous avons le moyen de la voix parlée. Nous avons la voix de conversation et nous avons la voix de rot. Donc, l’art oratoire africain se manifeste par une approche de l’utilisation de différents registres dans la prise de parole. Ce qui en fait un exercice harmonieux. Alors que dans l’art oratoire européen, on n’est que dans le HP. C’est ça la différence. Et d’ailleurs, c’est pourquoi, puisque nous sommes un pays de l’oralité, nous avons développé un esthétisme dans notre communication orale. Et moi, je suis un militant. Je suis un Cheikh-Antaiste. Et Cheikh Anta nous dit : «Prenez un point de votre culture et essayez de le travailler dans une démarche scientifique.» C’est ce que j’ai fait. J’ai modélisé l’art oratoire africain et je l’enseigne. Mais ça participe vraiment d’un militantisme. Quand je suis rentré ici au Sénégal, j’ai vu plein de structures qui enseignaient la prise de parole dire que les plus éloquents étaient Barack Obama, Martin Luther King, etc. Et on oubliait que nous, ici, nous sommes de l’oralité. Savez-vous que le maître de la gestuelle, qui est un fondamental de l’art oratoire, c’est Iran Ndao, du Sénégal. Son corps parle. Les choses sur lesquelles l’Afrique a ses avantages, il faudrait pouvoir en être conscient et les propulser, en faire la promotion.
Vous avez suivi une formation sur cet art, le Werekaan ?
Oui, parce que je suis fils de griots et aussi j’ai fait beaucoup de recherches. Et les humanités que j’ai faites autour de la voix, j’ai appris le chant classique, le gospel aux Etats-Unis, j’ai voyagé… La voix m’a toujours intéressé, et les outils que j’ai de la voix classique m’ont permis aussi d’avoir des outils pour analyser la voix africaine.