PARITÉ DE DROIT, INÉGALITÉS DE FAIT
Les coutumes et traditions continuent de maintenir les femmes à l'écart du contrôle foncier, tandis que trois femmes sur dix subissent des violences physiques ou économiques

Les femmes sont à l’honneur, ce samedi 8 mars, correspondant à la Journée internationale dédiée à leurs droits. Pour cette édition, ONU-Femmes appelle à des «actions qui peuvent libérer les chances, le pouvoir et l’égalité des droits pour toutes les femmes…» Cette invite fait écho au thème de la journée : «Pour toutes les femmes et les filles : droits, égalité et autonomisation». Sud Quotidien revisite la condition féminine au Sénégal, en mettant l’accent sur des avancées et autres conquêtes de femmes mais aussi et surtout les nombreux défis qu’il reste encore à relever… Aussi est-il question de montrer des exemples de femmes leaders dans les régions, souvent inconnues du grand public, mais qui sont d’infatigables chantres de l’amélioration des conditions de vie et du respect des droits de leurs sœurs dans les zones rurales.
Politique, violences, acces à la terre - Les femmes à la merci des coutumes et traditions
La Journée internationale de la femme est célébrée ce samedi 8 mars dans le monde entier, sous le thème générique : «Pour toutes les femmes et les filles : droits, égalité et autonomisation». Au Sénégal, l’équité entre les droits reste un défi en dépit des avancées notées en politique. Les femmes continuent d’être victimes de violences conjugales. Leurs activités économiques, comme la transformation de produits halieutiques, restent confrontées aux défis des changements climatiques.
L a 69ème Session de la Commission sur le statut des femmes, qui se tiendra du 10 au 21 mars 2025 à l'ONU, marquera les 30 ans de la Conférence de Beijing sur les droits des femmes. Elle sera l’occasion de mesurer les acquis pour une égalité des droits entre les hommes et les femmes. D’ailleurs, cette session se tiendra au lendemain de la Journée internationale de la femme, le 8 mars, célébrée cette année sous le signe : « Pour toutes les femmes et les filles : droits, égalité et autonomisation ». A travers ce thème, ONU-Femmes appelle à des « actions qui peuvent libérer les chances, le pouvoir et l’égalité des droits pour toutes les femmes, et augurer d’un avenir aux couleurs féministes où personne ne sera laissée de côté. L’autonomisation de la prochaine génération à savoir les jeunes, en particulier les jeunes femmes et les adolescentes, est au cœur de cette vision qui consiste à leur donner les moyens d’être les catalyseurs d’un changement durable». Au Sénégal, le respect des droits des femmes reste encore un défi, en dépit de nombreuses avancées surtout en politique. A la faveur de la loi sur la parité, les femmes sont beaucoup plus représentées dans les instances de décisions électives, avec une présence remarquée à l’Assemblée nationale et dans les collectivités locales et territoriales. A l’Assemblée nationale, elles sont au nombre de 73 sur un total de 165. Dans le gouvernement actuel, elles sont six (6) sur un attelage de 25 ministres et 5 secrétaires d’Etat. Selon une étude de l’Association des juristes sénégalaises (AJS), réalisée en 2020, le taux de présence des femmes par région dans les Conseils départementaux et municipaux varie entre 48,9% (Diourbel) et 44,6% (Dakar). Aucune région n’atteint le taux de 50% dans les instances locales. Cependant, Diourbel, Kaolack, Kaffrine et Kolda s’en rapprochent
Alors que la présence féminine dans les instances de décisions s’améliore, le regard de la société sur la femme politique sénégalaise, mérite une autre considération. Cette étude de l’AJS constate, pour le déplorer, que « vingt-cinq (25) ans après Beijing, le leadership politique des femmes est timide. Il est confronté́̀a plusieurs obstacles qui freinent la présence des femmes au niveau des postes de décision politique. Il s’agit des obstacles d’ordre socioculturels, juridiques ainsi que les pratiques discriminatoires dans les partis politiques ».
A côté de cette avancée, on note parfois une image peu glorieuse de la femme engagée dans la sphère politique. Les candidatures féminines à la Présidence de la République font l’objet d’un désintéressement et parfois de mépris. L’accès et le contrôle des terres restent toujours un défi, même si les textes juridiques ne font pas de différence dans l’octroi. Les coutumes et les traditions les éloignent du contrôle du foncier. Toujours un fléau, les violences faites aux femmes perdurent. En 2023, le Sénégal a réalisé́, pour la première fois, une Enquête nationale de référence, spécifiquement centrée sur les violences faites aux femmes : les Enquêtes Démographiques et de Santé (EDS). Selon l’enquête, au Sénégal, près de 3 femmes sur 10 ont subi au moins une violence physique ou économique les 12 derniers mois. Les violences sont de diverses formes : physiques, psychologiques et sexuelles. Ces chiffres confortent les actes de violences dénombrés.
Les effets des changements climatiques sont ressentis par les femmes qui perdent de plus en plus leurs activités. Dans les zones côtières, la transformation de produits halieutiques se heurte à la rareté du poisson, rendant difficiles leurs activités. L’avancée de la mer a aussi des impacts sur leur habitat. Souvent, dans les conséquences de cette avancée, des toilettes sont perdues, les plongeant dans une grande vulnérabilité sanitaire.
Féminisation de la pauvreté - Encore une réalité dans le monde rural
Malgré les mécanismes de financement pour l’autonomisation des femmes mis en place par les autorités, la féminisation de la pauvreté demeure toujours une réalité dans le monde rural. Ici, les femmes ont un accès très limité aux principaux facteurs de production agricole notamment le foncier, la main d’œuvre, le manque de formation, etc. Les incitations gouvernementales à la production favorisent le plus souvent les cultures de rente, alors que les femmes sont davantage engagées dans les cultures vivrières.
Au Sénégal, le niveau d’accès aux opportunités de création de richesses et d’emploi, est différent, selon que l’on soit un homme ou une femme. En effet, le crédit, la terre, l’héritage, les intrants agricoles, etc., sont plus aléatoires pour les femmes, compte non tenu de l’inégalité dans la prise de décision sur leur propre production et celle du ménage. Les incitations gouvernementales à la production favorisent plus souvent les cultures de rente alors que les femmes sont davantage engagées dans les cultures vivrières. La vie des femmes est très marquée par la reproduction/procréation qui a une influence directe sur leur état de santé et les opportunités d’accès à l’instruction, à l’emploi, aux revenus. Leurs droits sont confinés à l’unique statut de «femme au foyer», responsable de l’éducation des enfants, du petit élevage et du maraîchage de subsistance. Elles ont un accès limité aux principaux facteurs de production agricoles, notamment le foncier, la main d’œuvre, les intrants et matériels. A cela s’ajoutent le manque de formation et de services adéquats d’information, de vulgarisation et de conseil destinés aux femmes dans divers domaines. Tout en étant des actrices clés d’une économie fondée principalement sur l’agriculture, les femmes sont pourtant les grandes oubliées du secteur agricole. Exploiter les terres à travers une agriculture résiliente devient de plus en plus difficile, face à la rareté de l’eau.
En effet, depuis 2010, les Nations Unies mettent l’accent sur l’accès à l’eau potable pour tous comme un droit fondamental. Or, au Sénégal, comme dans la plupart des pays de la sous-région, ce produit demeure une préoccupation pour l’ensemble des populations, en particulier celles des zones rurales qui s’approvisionnent à partir de puits et de bornes fontaines. Les longues distances qu’elles parcourent pour aller à la recherche de l’eau ont un impact négatif, non seulement sur les femmes, car elles constituent un frein à leurs opportunités économiques, mais aussi et surtout entraînent de fâcheuses conséquences sur les efforts pour le maintien des filles à l’école. Mettre fin à cette corvée d’eau est un gage pour l’autonomisation et l’égalité des sexes, car le plus souvent, ces dernières abandonnent leurs études à cause de cette contrainte.
Toutefois, il faut reconnaître que, pour assurer l’autonomisation économique et l’inclusion financière des femmes, le Sénégal a mis en œuvre, depuis plusieurs années, des programmes et mécanismes de développement dans plusieurs secteurs d’activités, en accordant une place importante au financement des projets des femmes à travers la contractualisation de lignes de crédits avec les systèmes financiers décentralisés. Des efforts ont été ainsi faits pour l’épanouissement de la femme rurale en mettant en place des initiatives d’appui à leurs préoccupations, dont le Fonds de Garantie des Investissements Prioritaires (FONGIP) et la Délégation à l’Entreprenariat Rapide des Femmes et des Jeunes (DER-FJ). Seulement, force est de constater que les défis restent encore énormes.
Droits des femmes au Sénegal - Entre progrès et challenges
La place des femmes dans la société sénégalaise a évolué, grâce aux combats qui leur ont permis d’accéder à une égalité de droit avec les hommes, notamment avec la loi sur la parité et la transmission de la nationalité à son époux ou à son enfant de nationalité étrangère. En dépit des avancées, les inégalités demeurent tout de même nombreuses par rapport aux hommes.
D’indéniables progrès ont été réalisés quant à la place des femmes dans la société sénégalaise. On peut parler, par exemple, de la transmission de la nationalité. En effet, le vendredi 28 juin 2013, les députés avaient adopté, à l’unanimité, un projet de loi modifiant la loi n°61 du 7 mars 1961, et autorisant les femmes sénégalaises à octroyer la nationalité à leurs époux et à leurs enfants de nationalité étrangère. Cette modification du Code de la nationalité est perçue comme une avancée majeure vers l’égalité homme-femme. Dans l’ancienne loi, seuls les pères pouvaient transmettre la nationalité, à leurs enfants et épouses.
Autre acquis relatif aux droits des femmes, c’est l’adoption de la loi sur la parité qui répondait à une revendication des organisations de défense et de promotion des femmes dans la société et dans les instances électives et semi-électives. Votée en 2010, sous le régime de l’ancien président Me Abdoulaye Wade, cette loi portant parité absolue entre les hommes et les femmes constitue un tournant décisif dans l’histoire politique du Sénégal. Toutefois, le chemin est encore long pour atteindre l’objectif. Pour cause, une non-application de la loi est constatée parfois au niveau des conseils municipaux et départementaux. En dépit de ces avancées, demeurent encore de nombreuses inégalités par rapport aux hommes. Toutefois, même si l’on déplore une faible présence des femmes dans les plus hautes instances de décision, il est à relever que quelques femmes ont pu occuper des positions stratégiques à la tête de l’Etat. Il en a été ainsi à la Primature, au Conseil économique, social et environnemental (Cese), au Conseil constitutionnel, entre autres. C’est sous la mandature de l’ancien président Me Abdoulaye Wade que, pour la première fois, une femme a été nommée Premier ministre. C’était en 2001, en la personne de Mme Mame Madior Boye. Madame Mireille Ndiaye -Brenner, qui a siégé au Conseil constitutionnel à partir de 2002, deviendra la présidente de cette haute juridiction, à compter de 2004, et jusqu'à son départ à la retraite. Elle sera remplacée par Cheikh Tidiane Diakhaté en avril 2010. Son successeur, Macky Sall, élu à la présidence de la République en 2012, nommera Mme Aminata Touré au poste de Chef du gouvernement. Elle exercera la fonction de Premier ministre, de septembre 2013 à juillet 2014. Mieux, le chef de l’Etat fera de Anna Sémou Faye la première femme Directrice de la Police nationale, en juillet 2013, suite au scandale de trafic de drogue qui avait secoué la police sénégalaise. Mme Viviane Laure Elisabeth Bampassy Dos Santos, deviendra sous le régime de Wade, la Première femme préfète du Sénégal. Après avoir ensuite exercé la fonction de Secrétaire générale du ministère de la Jeunesse, de l’Emploi et de la Promotion des Valeurs Citoyennes, elle est devenue 2013, sous le magistère de Macky Sall, la première femme gouverneure de région du Sénégal, celle de Fatick notamment.
Caroline Faye Diop, la pionnière
Première femme de l’histoire de notre pays à siéger à l’Assemblée nationale en tant que député, de1963 à 1978, sous la mandature de Léopold Sédar Senghor, premier président de la République du Sénégal, Mme Caroline Faye Diop est aussi la première femme ministre à siéger au gouvernement en 1978. Elle sera ensuite nommée sous la mandature du président Abdou Diouf, ministre de l’Action sociale, puis ministre Déléguée auprès du Premier ministre de 1981 à 1982, ensuite ministre d’Etat de 1982 à 1983.
Mme Caroline Faye Diop s’est battue pour les Droits des femmes pendant les dix années où elle était seule à l’Assemblée nationale, notamment pour le Code de la Famille ou en faveur des Allocations familiales versées aux femmes. Une anecdote qui en dit long sur son tempérament de battante : C’était en 1957 à Thiès, où se tenait le Congrès de l’Union Progressite Sénégalaise (Ups). Elle proteste auprès du président Léopold Sédar Senghor car, malgré le nombre important de femmes présentes, aucune n’y a pris la parole. On se rappelle également de Maïmouna Ndongo Kane, ancien auditeur à la Cour suprême, ancien Substitut du Procureur de Dakar, ancien Conseiller à la Cour d’Appel de Dakar, Maïmouna Kane sera nommée en 1978 Secrétaire d’Etat en charge de la Condition féminine, de la Promotion humaine et de l’Action sociale auprès du Premier ministre. De 1983 à 1986, elle occupera, sous la mandature du Président Abdou Diouf, le poste de Ministre du Développement social. Pour la première fois de son histoire, Dakar la capitale emblématique du Sénégal sera dirigée, de 2018 à 2022, par une femme, Mme Soham El Wardini De grands combats pour l’égalité des droits des femmes ont donc été menés et témoignent des progrès dans les domaines du travail et de la vie politique. Cependant, derrière ces avancées, se cachent encore de nombreux défis qui doivent renforcer la détermination des femmes. Elles, qui sont toujours à la quête d’une liberté qui est souvent bafouée dans notre société.