MATAR EN AVAIT MARRE DE NOS TARES !
Ce qu’il convient désormais d’appeler «l’affaire Matar» n’a pas encore fini de susciter des émotions et des initiatives. Chacun, à sa manière, a essayé de comprendre ce qui est arrivé à cet ange pour qu’il passe à l’acte fatidique
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Ce qu’il convient désormais d’appeler «l’affaire Matar» n’a pas encore fini de susciter des émotions et des initiatives. Chacun, à sa manière, a essayé de comprendre ce qui est arrivé à cet ange pour qu’il passe à l’acte fatidique. La Commission sociale de l’Université, dans le cadre de la «Semaine de l’étudiant», a initié une série de discussions au sujet de la santé mentale de l’étudiant. Subitement et temporairement, le bien-être psychologique de celui-ci est devenu une préoccupation nationale. Ses camarades étudiants, eux, ses principaux bourreaux, ont inondé l’espace universitaire de larmes…
Les faits sont dramatiques : un jeune étudiant, Matar Diagne, déshumanisé par sa société, a décidé d’écourter sa vie. Il a été retrouvé mort, pendu, dans sa chambre universitaire. Une véritable tragédie. Nous l’avons encouragé, sans peut-être le savoir, à éteindre ses feux, ses énergies, à ranger prématurément sa belle plume. Un roman à publier est sorti de son imagination.
A l’Université Gaston Berger (Ugb), où j’ai passé trois belles années, je n’ai pas eu la chance de le connaître. Il lui arrivait, de manière sporadique, sur Facebook, de commenter certains de mes textes. En dehors de ces échanges virtuels, je n’ai pas eu à le côtoyer, à entrer dans l’intimité de sa grande souffrance. Comme il s’est décrit dans sa dernière bafouille, il était très réservé, préférant vivre à l’abri du danger que ses semblables - ou non-semblables- ont toujours représenté pour lui. Il se méfiait de l’homme ou, précisément, du Sénégalais. De l’étudiant et ses guindailles.
Il a fallu que cet étudiant se donne la mort dans la détresse absolue, comme un condamné à mort selon certaines pratiques judiciaires, pour que nous simulions de regarder nos tares, de nous adonner à une introspection. Au fond, qu’est-ce que Matar nous reproche ? Notre indifférence. Notre inimitié. Notre descente en inhumanité. Notre incapacité à faire preuve de sollicitude, à écouter les gens sans les juger, à aimer, surtout aimer. Notre tendance à détruire, par la parole, ceux qui nous sont très proches pourtant… Ces tares, nous les célébrons au plus profond de nos existences. Elles sont profondément sénégalaises.
Introspection ? Nous avons fait mine quand même, comme toujours. Sauf que c’est une «grande comédie nationale» -j’emprunte cette expression à l’écrivain Elgas, dans la belle préface qu’il a faite de L’écume du temps (L’Harmattan, 2020) du regretté Ibrahima Hanedans laquelle chacun tâche de jouer son rôle pour duper les autres, pour se duper, pour tenir son rang. Notre société se dit pieuse, porteuse en son sein de grandes valeurs et, pourtant, elle n’hésite pas, pour diverses raisons, à cibler et à exclure certaines parties d’elle-même. Ces mécanismes d’exclusion ont fait que plusieurs de nos concitoyens, surtout les jeunes, sont dans une situation de déréliction extrême. Nos «régimes de vérité» (Michel Foucault) sont violents, impitoyables.
Notre société est de plus en plus déliée, fragmentée.Il n’y a presque plus d’espaces de discussion et d’écoute, où les gens viennent s’interroger sur le vacuum de leur existence, sans être traduits devant nos tribunaux, ceux des réseaux dits sociaux, pour être jugés et condamnés sans appel. Matar s’est confessé. Et ses confessions ont été exposées sur la place publique. Il a donc décidé de vivre avec ses hantises, qui ont fini par avoir raison sur lui.
A partir des années 1980, avec tout ce que l’on sait de la crise économique de cette époque, la fabrique de l’homme total a cessé d’être au centre de nos politiques publiques. L’on a mis dans la tête du Sénégalais qu’il n’a pas droit aux œuvres de l’esprit comme la lecture, l’art, le cinéma, etc. Et qu’il ne doit avoir qu’une seule préoccupation quotidienne : trimer pour agglutiner des vivres, pour survivre… Tout est mécanique, mercantiliste, inhumain.
Un «semeur d’hommes» comme le poète-Président Léopold Sédar Senghor, le plus illustre des Sénégalais, construisait ce pays par le truchement de la Culture. Les dirigeants qui se sont succédé après l’Immortel ont choisi de privilégier les infrastructures, et non l’homme, dans leurs investissements. Notre indigence intellectuelle -qui est la suite logique de ce choix politique consistant à vouloir construire un pays en dehors de son substrat culturel- a fait que nous commençons à perdre l’art de vivre ensemble, de faire communauté, de monter en humanité.
La souffrance fatale de Matar est aussi celle de plusieurs jeunes exclus, sans même être écoutés, compris, aimés. Avec les chambardements de notre société inhérents à l’ouverture au monde de celle-ci, il y a eu une dégénérescence progressive de nos liens sociaux. Ceuxci doivent être régénérés. La «régénération du lien social» dont parlent Gaël Giraud et Felwine Sarr, dans L’Economie à venir (Les liens qui libèrent, 2021), est une nécessité impérieuse pour reconstruire notre contexture sociale. C’est en produisant de nouvelles utopies que nous arriverons à féconder les inépuisables possibles de notre communauté.
Matar en avait marre de nos tares, de nos inimitiés, de nos hypocrisies. Son acte, fût-il malheureux, est posé à dessein : inviter ses compatriotes à entamer un réel travail d’humanisation de leurs rapports avec leurs prochains – au sens que la morale chrétienne donne à ce vocable : l’amour de l’Autre. C’est à souhaiter que cette invite ne soit pas renvoyée aux calendes sénégalaises.