LES MARCHANDS D'ILLUSIONS DE L'ÉMIGRATION
Avant de confier leur vie à l'océan Atlantique, de nombreux jeunes Sénégalais confient d'abord leur destin aux marabouts. Ces guérisseurs traditionnels, qui mélangent islam et animisme, promettent une protection divine pour la traversée

(SenePlus) - Le quotidien La Croix révèle dans une récente enquête le rôle méconnu des marabouts dans l'émigration clandestine au Sénégal, où ils proposent des protections mystiques aux candidats au départ vers l'Europe, malgré les risques judiciaires encourus.
Dans le vieux quartier de Mbour, à une centaine de kilomètres de Dakar, un marabout reçoit régulièrement des jeunes rêvant de rejoindre l'Europe. Ce port de pêche est devenu l'un des principaux points de départ des pirogues clandestines vers les îles Canaries, situées à 1 500 kilomètres des côtes sénégalaises.
La pratique, bien qu'interdite par la loi sénégalaise de 2005 contre le trafic de migrants, reste très répandue. Selon La Croix, ces marabouts encourent de cinq à dix ans d'emprisonnement pour leur participation à ces traversées périlleuses. Pourtant, dans un pays où l'islam côtoie les croyances animistes, leur influence demeure considérable.
Le journal décrit les rituels complexes proposés par ces guérisseurs traditionnels. L'un d'eux, qui souhaite rester anonyme, explique : "On ne dort plus dès que le bateau prend la mer, il faut l'accompagner spirituellement avec des prières et des incantations tout du long, c'est très fatigant." Il prépare des "ngaw" (ceintures protectrices) et des bains purificateurs mélangeant traditions ancestrales et versets coraniques.
Ces services ont un prix. Si certains marabouts se contentent d'offrandes symboliques, d'autres monnaient leur "protection" jusqu'à 1 500 euros, dans un pays où la traversée elle-même coûte entre 400 et 600 euros. Cette situation a engendré un marché parallèle d'escrocs, comme en témoigne Gora Diop, un commerçant de 45 ans : "Beaucoup se font avoir, je connais un passeur qui s'était associé à six marabouts et avait fait payer 400 000 francs CFA par passager. C'était une arnaque, ils n'avaient même pas de bateau !"
Le sociologue Doudou Gueye, spécialiste des migrations à l'université de Ziguinchor, replace ce phénomène dans son contexte culturel : "Le parcours maraboutique rassure certains candidats qui baignent dans un univers de croyances. Si en Occident on consulte des voyants, au Sénégal ces pratiques accompagnent les grandes étapes et les épreuves de la vie."
Les conséquences tragiques de ces départs se manifestent régulièrement. L'imam Ibrahima Diouf de la mosquée de Thiocé témoigne de son impuissance : "On ne cesse d'en parler, de dénoncer mais ça ne dissuade pas les jeunes. Le problème ne vient pas seulement de ces 'marabouts' mais aussi de la société qui leur fait croire que la seule façon de réussir leur vie, c'est d'aller en Europe."
Le 8 septembre dernier, un drame est venu illustrer les limites de ces protections mystiques : plusieurs jeunes du quartier ont péri dans le naufrage d'une pirogue au large de Mbour. La Croix rapporte que des gris-gris ont été retrouvés sur les corps échoués sur la plage, témoignage silencieux de croyances qui, face à la mer, ne suffisent pas toujours à protéger ceux qui tentent la traversée.