CARDINAL THEODORE ADRIEN SARR
MARCEL MENDY

Collection « Mémoires et Biographies », n° 10 - L'Harmattan Sénégal. Octobre 2013. 178 Pages
A travers cet ouvrage biographique consacré au parcours exceptionnel de celui qui deviendra au cours d'un riche parcours, Cardinal Théodore Adrien Sarr, Marcel Mendy retrace un pan du processus d'évangélisation au Sénégal.
C'est ainsi qu'on apprend que pensionnaire au séminaire de Dakar d'où était sorti en 1864 l'abbé Guillaume Jouga, le premier prêtre sénégalais formé intégralement sur place, le Père Léopold Diouf, de la communauté Saint-Joseph de Ngasobil, sa foi en bandoulière, ambitionnait avec un catéchiste originaire de Joal d'évangéliser les villages à l'entour.
En rupture avec le prosélytisme auquel les premiers missionnaires blancs se livraient vers les années 1879 et qui de ce fait, se sont heurtés à quelques réticences de la part de populations qui n'étaient pas prêtes à se défaire de leurs traditions et de leurs croyances. Qui plus est, les valeurs ancestrales auxquelles elles se référaient étaient considérées comme diaboliques et donc incompatibles avec celles que prônaient les évangélistes blancs dont la pénétration va s'avérer difficile.
L'ouvrage de Marcel Mendy rend compte des frictions qui ont émaillée ces tentatives d'évangélisation en butte aux réalités locales. Notamment l'univers sérère dans lequel baigne Fadiouth peuplé de Pangols. Et il se trouve que chacun de ces fétiches y a une attribution spéciale. Faciliter les accouchements difficiles comme "A Baram"; venir à bout des sécheresses comme "O Kôr o baal"; etc., et tout cela chapeauté par "Kous" .
L'intelligence de l'abbé Léon Diouf aura donc été de s'investir dans une approche syncrétique. Ainsi expliquera-t-il la démarche adoptée en direction des tradition locales : "toutefois , nous ne mettions jamais une contradiction entre ce que nous disions des génies, ce que nos parents faisaient pour nous soigner et ce que le Père nous enseignait". Ceci était important à ses yeux car fait-il remarquer : " ce qui fait, je crois, la spécificité, la valeur d'un prêtre africain , sénégalais aujourd'hui c'est d'avoir, dès la prime enfance, appris à distinguer des domaines mais à ne pas les opposer nécessairement".
En effet, faut-il le rappeler, pour le Fadiouthien, il y a une harmonie, entre le Dieu de l'Eglise et le génie protecteur du village. Ce qui fera dire à Mgr Sarr qu'il lui arrive "souvent de réfléchir en sérère, de prier en sérère" , car cela a plus de résonnance dans son être propre.
La fréquentation du pré séminaire de Ngasobil en 1949 n'aura pas été chose facile pour ce garçon né le 28 novembre 1936. Benjamin d'une famille de 9 enfants, Ada ou "Noukoune", de son nom d'initiation (la colombe en sérère), a vécu sous l'ombre tutélaire de Papa Rog, son père, et de sa maman Louise Diakher, jusqu'à son départ "mouvementé" au pré-séminaire de Ngasobil, en 1949. Il aura fallu après plusieurs tentatives, venir à bout des farouches réticences paternelles qui tenait à avoir le benjamin de la famille à ses côtés.
Peu expansif, à la limite taciturne, Ada s'y révèle studieux et brillant élève. Il rejoint après, en 1953, le Collège Sainte Marie de Hann, où il sera admis en 4è B . Toujours aussi studieux, après 6 ans de préparation au Grand séminaire de Sébikotane, il sera ordonné prêtre en même temps que 6 autres, en mai 1964, à Ngasobil. Devenant ainsi le 49è prêtre sénégalais .
Admis à l'université de Dakar, il s'inscrira la même année à la Fac des lettres et sciences humaines où il se fera remarquer avec sa soutane de prêtre. En deux ans il obtiendra sa licence de lettres classiques. Il s'inscrira en doctorat en linguistique africaine ensuite en troisième cycle.
Son sujet de thèse : "Description d'un dialecte sérère, le Nyominko, étude phonologique et de la structure du nom", entre en droite ligne avec la conviction qui l'habite et selon laquelle, l'Eglise doit s'allier les valeurs positives des sociétés traditionnelles sérères, par ailleurs constitutives son être. Aussi, lors d'une conférence au grand amphithéâtre de la fac, au conférencier égyptien qui s'étonnait qu'on puisse être catholique et africain, il répliquait "qu'il n'y avait aucune contradiction entre la vocation sacerdotale et l'authenticité africaine et qu' au reste pour sa part, il se sentait parfaitement à l'aise dans cette situation".
Devenu supérieur du séminaire de Ngasobil en 1970, il aimait se retirer seul à Palmarin , conscient qu' "il faut chercher Dieu dans "le désert", loin du bruit". Patient et tenace , il préfère faire avancer les choses sans esclandre inutile. Pétri de toutes ses qualités, il sera nommé évêque de Kaolack, en juillet 1974. Il s'y révèle proche du monde rural, faisant montre d'empathie envers les populations défavorisées. Il met en place en 1980 le Programme diocésain de développement rural (PDDR) pour venir en aide aux populations rurales, avec notamment la mise en place de forages équipées.
En 1985, il met en place un programme consistant à réaliser 74 puits , co-géré entre Caritas et les associations paysannes régionales (ADAK). Il mettra ensuite en place la création de l'hydraulique villageoise pour le développement rural (HVDR). Il va aussi créer "l'équipe du milieu urbain", pour prendre en charge les questions de pauvreté, d'éducation socio-sanitaire et d'insalubrité dans la ville de Kaolack. Pour lui, "tout cela fait partie de l'évangélisation". C'est dire que Mgr Sarr est un adepte de la "théologie de la promotion de l'homme".
En sus de toutes ces initiatives et réalisations, il a assumé durant toute cette période différentes charges au sein de la Conférence épiscopale inter-territoriale Sénégal-Mauritanie-Iles du Cap-Vert-Guinée Bissau. Président de la Conférence épiscopale régionale de l'Afrique de l'Ouest, il est aussi le premier Vice-président du Symposium des conférences épiscopales d'Afrique et Madagascar (SCEAM). Des charges lourdes et importantes qu'il assume.
Déplacer les montagnes
Dans une deuxième partie, l'auteur se livre à un entretien qui permet de voir Cardinal Théodore Adtien Sarr se prononcer sur différents problèmes de société avec la simplicité, la vérité et la foi de l'homme de conviction. Il continue de défendre le célibat des prêtres car pour lui, " le prêtre n'est pas amené à vivre le célibat avec un cœur vide, mais avec un cœur rempli d'amour et de l'amour de Jésus-Christ".
Une posture qui se prête d'ailleurs beaucoup plus à l'apostolat car "le célibat est Amour préférentiel pour Jésus". Pour l'ordination des femmes, il estime que ce n'est pas une priorité dans l'Eglise catholique mais insiste-t-il, il reste à travailler pour qu'elles prennent toutes les responsabilités qu'elles peuvent prendre dans l'église. Abordant le dialogue islamo-chrétien qui a cours au Sénégal et plus généralement la bonne cohabitation entre les religions, il se félicite du fait que le Sénégal puisse "montrer que la foi en Dieu n'est pas nécessairement source de division, mais qu'elle peut et doit unir les hommes et les aider à faire ensemble du bien".
Sur le désintérêt communément prêté aux catholiques sénégalais pour les questions politiques, il clarifie les choses et affirme "qu'il n'est pas exact de croire, et à plus forte raison, dire que l'Eglise exhorte les chrétiens au désengagement de la vie politique". Bien au contraire, tout dans l'enseignement de Jésus Christ exhorte le Chrétien à rentrer dans le monde et à s'y engager.
Pour Mgr Sarr, "quand il y a des injustices flagrantes qui sont commises, quand les droits de l'homme sont atteints, c'est le devoir d'enseignement du prêtre ou de l'évêque , de les dénoncer". Il s'étonne par ailleurs du fait que l'idéal du citoyen sénégalais lambda se résume à faire du commerce. Aller dans des ailleurs d'où l'on rapporte des produits à placer sur le marché intérieur. A l'évidence ce n'est pas le chemin à emprunter pour se développer puisque cela suppose que l'on soit un producteur et non un consommateur.
La conviction profonde du Cardinal Sarr est qu'il faut sortir des logiques de victimisation et d'infériorisation qui somme toute dénotent un mépris de soi. Il appelle par conséquent à un volontarisme qui soit capable de déplacer les montagnes. Et l'homme noir en est capable, pour peu qu'il "prenne conscience de sa dignité de créature de Dieu comme tous les autres hommes, n'étant ni plus ni moins intelligent …Qu'il se mette debout et pense par lui-même".
Ouvrage captivant et plein d'enseignements, "Cardinal Théodore Adrien Sarr. Soldat de la paix" nous révèle la profondeur d'un homme qui malgré ses hautes charges ne se départit jamais de son calme, de sa timidité d'homme de Dieu. Il y a un plaisir à lire ce livre qui déroule un itinéraire exceptionnel avec un art consommé du conteur.