LE VILLAGE DE BALINGORE ROUVRE SES FORÊTS 40 ANS APRÈS
Le village de Balingore, dans le département de Bignona, en Casamance, est à l’honneur cette semaine. Ce village a envoyé, ce week-end, environ un millier de jeunes gens au bois sacré pour leur initiation, appelé ‘’Bukut’’

Le village de Balingore, dans le département de Bignona, en Casamance, est à l’honneur cette semaine. Ce village a envoyé, ce week-end, environ un millier de jeunes gens au bois sacré pour leur initiation, appelé ‘’Bukut’’. Il faut rappeler que l’entrée au bois sacré est un passage obligé pour tout jeune diola afin d’entrer dans le cercle des adultes, des ‘’hommes’’
C’est ce rituel qui fait de lui un homme responsable et l’autoriser à siéger au conseil des sages quand il s’agit de prendre les grandes décisions liées à la marche de la communauté. C’est aussi un passage obligé avant de prendre femme et même de prendre part à la guerre en cas de conflit entre deux villages. En un mot, c’est le rituel qui fait d’un jeune diola un homme accompli qui a acquis les aptitudes pour devenir responsable. Cette cérémonie est l’événement majeur de la communauté diola, l’ethnie majoritaire de la Basse Casamance qui avait résisté jusqu’au bout contre la domination de la colonisation française. C’est dire que cette cérémonie n’est pas une mince affaire.
Définissant le bukutt, Pape Ousmane Sané, un ancien inspecteur adjoint de l’inspection d’académie de Ziguinchor, confie que cet acte permet d’acquérir le diplôme suprême en matière d’éducation traditionnelle chez le jeune diola. ‘’Le Bukut est le diplôme suprême dans l’éducation en milieu diola. Parce qu’en milieu diola, il y a beaucoup de types d’éducations : l’éducation de base qui est donnée à la maison, l’éducation donnée au niveau de la génération à l’extérieur, une autre qui est donnée dans la concession du village et il y a cette éducation qui constitue le dernier maillon si c’était en matière de diplômes. C’est le Bukut’’ dit-il. Mais il faut noter que ces explications sont très superficielles par rapport à ce rituel qui demeure un mystère total pour un non initié. Tout ce que le commun des personnes en connait, c’est que l’intervalle entre deux bukutts, il y a au moins vingt ans mais que cela peut aller bien au-delà.
Par exemple, le village de Balingore dont l’avant dernier bukutt remonte à 1982 est resté quarante ans avant de rouvrir ses forêts. Mais les anciens du village ne laissent jamais filtrer la moindre information à ce sujet. Les préparatifs en question requièrent un très long processus qui peut durer au moins trois ans. Il faut principalement organiser des séances de danses qui annoncent que le village doit prochainement envoyer ses jeunes dans la forêt. Des danses rythmées par le son du bombolong et de morceaux de fer tenus par les futurs initiés et ceux qui servent aux femmes pour battre les mains. Ces séances de danses sont une occasion pour les futurs initiés de montrer leur savoir-faire, histoire de faire honneur à leur famille. Et durant cette période, les futurs initiés doivent attacher un pagne, une sorte de ‘’ngimb’’ pour montrer qu’ils doivent rentrer au bois sacré dans un futur proche. Et il leur interdit de s’adonner à certains loisirs comme les soirées dansantes et même le sport parfois.
Avant même l’année de l’initiation proprement dite, il y a une très grande cérémonie intermédiaire, appelée (kaaningku’’), qui est souvent organisée à un an du grand événement. Celle-ci mobilise tous les natifs du village concerné où qu’ils soient à travers le monde et leurs parents des localités de la région naturelle de la Casamance. Des proches de femmes d’autres régions du Sénégal, mariées avec des natifs du village en question, viennent également prendre part à cette cérémonie tout comme lors du Bukut proprement dit. Ces milliers d’étrangers, qui viennent soit pour apporter un soutien à des parents dans les travaux domestiques ou d’autres pour se ressourcer, sont bien accueillis et bien nourris. Cette cérémonie dure deux jours et elle est marquée par deux rencontres majeures de tout le village en question et elle est faite de rituels que seuls les initiés peuvent décrypter, mais aussi de chants et danses, de tirs de fusils et de tentatives de se trancher la gorge avec des couteaux très tranchants histoire de montrer leur invulnérabilité. Pour le festin, des bœufs sont abattus dans tous les quartiers pour nourrir les foules. Ces séances de démonstration de bravoure, vues de loin, donnent l’impression aux profanes qu’il s’agit d’une guerre tellement les détonations sont fortes et nombreuses. Ici, on ne peut pas distinguer un ministre d’un paysan car tous portent le même accoutrement et se parent de gris-gris et de lianes d’arbres, tout un arsenal mystique. Et tout le monde tire avec les fusils et danse. Au dernier virage du grand événement, les futurs initiés sont accompagnés chez leurs oncles maternels pour se faire couper symboliquement des touffes de cheveux.
Des symboliques toujours bien renouvelées
Pape Ousmane Sané explique ce que cela symbolise : ‘’La coupe des cheveux, c’est juste pour montrer à l’enfant qu’il appartient à plusieurs familles : sa famille maternelle, de sa maman jusqu’à sa grand-mère, et qu’il appartient aussi à la famille paternelle avec qui il est lié depuis son papa jusqu’à ses arrières grands-pères et mères. C’est pour montrer à l’enfant que dans ce village, il a des familles partout et qu’en principe, il doit avoir donc un bon comportement. Parce qu’en fait, le diola, son grand problème, c’est effectivement la honte, le diola n’a jamais voulu avoir honte devant ses semblables. C’est pourquoi quand l’enfant sait que, dans ce village ou dans ce quartier, il y a ses oncles paternels ou maternels, il y a des choses qu’il ne fera jamais. Mais aussi, l’enfant en milieu diola, et certainement dans beaucoup d’ethnies, sa famille maternelle est une famille sacrée. Donc, c’est lui qui est chargé de défendre, d’aider cette famille en cas de difficultés. Même en cas de cérémonie, il faut qu’il soit là. D’ailleurs, présentement, vous voyez qu’au niveau de la cuisine, c’est pratiquement des nièces et des neveux qu’on appelle des asampuls qui sont en train de préparer’’. Et toujours par rapport à ce rituel hautement symbolique, Matar Bodian, un ancien du village de Balingore, actuellement en service dans l’armée sénégalaise, explique que ce geste est aussi accompli pour sécuriser le futur initié contre d’éventuelles pratiques mystiques de malfaiteurs qui parfois sont tentés par l’idée de saboter le bukutt. ‘’La coupe de cheveux, c’est pour protéger l’enfant mystiquement. On les garde jusqu’à un an et si rien n’arrive au nouvel initié, on les jette’’. D’ailleurs, pour parer à de telles éventualités, il y a toujours un sage du village qui est commis par les esprits des ancêtres pour veiller sur le bon déroulement du bukutt, c’est lui le gardien attitré de la forêt. Il s’appelle ‘’Afankaren’’. Et quand un membre de la société est choisi par les esprits des ancêtres qui l’investissent pour cette mission, il est astreint de se plier à cette décision pour ne pas s’exposer à des sanctions très sévères de ces esprits.
Par exemple, l’ancien ministre des Forces Armées, sous Abdoulaye Wade, Youba Sambou, est aujourd’hui le surveillant de la forêt de son village natal de Mlomp, situé dans le département de Bignona. Cette fonction exige un don de soi, autrement tout ce que le Fakaren fait est au-dessus du ‘’Moi’’, il se met entièrement au service de sa société. Pour veiller sur la sécurité des futurs initiés, durant leur séjour dans le bois sacré, un être surnaturel appelé ‘’Anarnar’’ sort on ne sait où, tous les soirs, et arpente tous les quartiers du village pour dissuader les malfaiteurs éventuels de tout acte négatif à l’encontre des jeunes en réclusion dans la forêt. Et toute personne qui commettrait l’erreur de tenter de le faire est sévèrement punie et humiliée dans sa maison devant ses proches. Cet être est d’une puissance qui dépasse l’entendement humain, quand il vient on n’a l’impression que c’est un avion qui atterrit. Et il a la capacité de rallier une distance se trouvant à plusieurs kilomètres à moins de cinq secondes. Il est aussi mystérieux que sa puissance.
Un chronogramme bien taillé
Le jour J, les futurs initiés sont rasés et se mettent en marge des femmes attendant l’heure fatidique du départ vers l’inconnu. Quand l’heure approche, ils sont rassemblés par les sages dans un coin du village avant le grand départ. Et après, les tous derniers préparatifs, c’est la grande marche, les hommes devant et les femmes derrière. En ces moments précis, les coups de fusils se font entendre dans tout le village. Certains étrangers qui ne sont pas habitués à cette cérémonie unique en son genre, se sauvent comme des lapins. Et arrivée, à la lisière de la forêt, un signal est donné pour demander aux femmes et aux étrangers de s’arrêter.
Quant aux futurs initiés et leurs encadreurs, ils poursuivent leur marche. Et pendant ce temps, les coups de fusils retentissent de plus bel. Et à un moment donné, un signal est donné aux futurs initiés qui se lancent dans un sprint (qui rappelle les 100 m à l’occasion des jeux olympiques) vers les méandres de la forêt laissant derrière eux des pleurs de vieilles femmes conscientes qu’elles ne revivront plus ce moment inédit car elles ne seront plus de ce monde à l’occasion du grand Bukut. Après cette étape franchie, tout le reste du processus devient mystère. En fait, même en cas de décès d’un des jeunes dans la forêt, on l’y enterre et on garde l’information. C’est seulement au jour de la sortie que sa maman saura que son fils est décédé dans le bois sacré. Et elle ne l’apprend pas de bouche à oreille, on exhibe le pagne que ce dernier avait porté le jour de l’entrée au bois sacré. Le village de Balingore, particulièrement, compte à nos jours quatre forêts réservées exclusivement à la cérémonie du Bukut.
Selon l’histoire, cette décentralisation de la cérémonie a été décidée à cause des razzias auxquelles les habitants des villages voisins, qui entourent la localité, se livraient au niveau des quartiers périphériques aux années où le village organisait le bukutt. Les hommes étant tous obligés de se retrouver dans l’unique forêt située au centre du village où on regroupait tous les futurs initiés, les habitants des villages voisins faisaient des incursions nocturnes et décimaient les troupeaux de vaches ou violaient même les femmes. On raconte également que lors d’une année de bukutt, une maladie épidémique s’était déclarée dans la forêt et tuant plusieurs jeunes. Aussi pour éviter de pareilles catastrophes, les sages avaient pris la décision de décentraliser la cérémonie dans plusieurs forêts.
Selon toujours l’histoire racontée par nos interlocuteurs, le village de Balingore a été fondé vers le 17e siècle et que son premier Bukut remonte à 1630. D’après, la légende, racontée par Pape Ousmane Sané, ce village a été fondé par un certain Buyanfang Badji et il s’était établi dans l’actuel quartier de Kindiong. Et que c’est après que les autres quartiers, qui étaient à l’époque des cités indépendantes les unes des autres, ont vu le jour, renseigne t-il, soulignant que c’est la menace de petits villages voisins qui avait motivé le chef coutumier de l’époque à demander le regroupement des petites cités pour former un village. Celui-ci s’appelait Djikoub avant de devenir Balingore. ‘’Balingore est un ensemble de cités anciennes (Djirokir, Kindiong, Kaour, Balimbande, Kabaline, Dianack, Étécome, Bakinta et Balève). La première cité qui est aujourd’hui un quartier de Balingore, c’est Kindiong. À l’époque, ces cités étaient indépendantes les unes des autres mais entre-temps il y a la menace de villages autochtones tels que Tendion, Diamatou, Siparan, Tayyan,...
Comme ces cités étaient donc petites, il y a eu un patriarche du nom de Bantandiouck qui est de Djirokir-Djikesse qui a demandé à ce que toutes ces cités soient unies pour créer un seul village et c’est ce village qui est devenu Balingore. À l’époque, le village avait deux conseils : le conseil coutumier dont il était le chef et le conseil militaire. C’est avec l’arrivée du colon et la création du chef de village, que ce conseil coutumier a perdu beaucoup de prérogatives, il n’a conservé que la circoncision. Sinon, à l’époque, c’est dans le bois sacré que toutes les questions relatives au fonctionnement du village étaient réglées. Mais avec l’avènement du colon, le chef du village a perdu toutes les prérogatives sauf vraiment le bukutt. Au début, Balingore s’appelait Djikoub. D’aucuns disent que quand ce patriarche faisait le tour des quartiers, il disait aux gens venez on va créer des frontières communes (autrement dit venez nous allons nous rapprocher). Pour certains donc c’est cet appel qui est à l’origine du nom Balingore’’.
Signalons que la durée du séjour des futurs initiés dans la forêt pouvait durer à l’époque jusqu’à trois mois. Mais aujourd’hui, les temps ont changé, à cause des contraintes liées aux études, au travail professionnel et d’autres engagements des jeunes à initier. Aussi, ce délai a été réduit au maximum possible (maintenant il ne dure plus que deux semaines voire même 7 jours seulement) pour éviter de compromettre l’avenir des jeunes. C’est dire que la communauté est en train de réduire le Bukut à sa plus simple expression. Mais tout laisse croire que, malgré la montée fulgurante des religions révélées dans notre temps, le Bukut durera tant qu’il restera des diolas sur la terre.