LES DERNIÈRES HEURES DE BACHAR EL-ASSAD
"Il nous a trahis." Cette confession amère d'un proche collaborateur de Bachar al-Assad au New York Times résume le sentiment de ceux qui ont découvert, stupéfaits, la fuite secrète de leur président dans la nuit du 7 décembre

(SenePlus) - Dans une enquête publiée ce dimanche 22 décembre 2024, le New York Times lève le voile sur les derniers jours du régime de Bachar al-Assad en Syrie. Le quotidien américain révèle comment le dirigeant syrien, qui régnait par la peur depuis plus de deux décennies, a orchestré sa fuite secrète alors même que son entourage préparait un discours censé annoncer un partage du pouvoir avec l'opposition.
Les dernières semaines de la dynastie Assad ont commencé par un moment de joie familiale à Moscou. Fin novembre, alors que son fils aîné Hafez soutenait sa thèse de doctorat à l'Université d'État de Moscou, personne ne pouvait imaginer l'imminence de la chute. La thèse de 98 pages, dédiée "aux martyrs de l'armée arabe syrienne, sans les sacrifices désintéressés desquels aucun de nous n'existerait", allait prendre une tournure ironique quelques jours plus tard.
Le début de la fin est survenu le 30 novembre, quand une coalition rebelle menée par Hayat Tahrir al-Sham, un groupe islamiste issu d'Al-Qaïda, s'est emparée d'Alep. Selon le New York Times, qui cite trois responsables iraniens dont deux membres des Gardiens de la Révolution, cette perte a déclenché des réunions d'urgence à Téhéran. Le ministre iranien des Affaires étrangères, Abbas Araghchi, s'est même rendu à Damas pour une visite médiatisée, mangeant du shawarma devant les caméras et promettant que l'Iran soutiendrait Assad "jusqu'au bout".
Mais les options de Téhéran étaient limitées. Le Hezbollah, allié traditionnel d'Assad, sortait affaibli d'une guerre avec Israël qui avait décimé ses rangs et sa direction. Israël menaçait par ailleurs d'intercepter tout avion iranien ou mouvement de troupes vers la Syrie. Selon les sources du Times, Araghchi a trouvé un Assad "confus et en colère" face à l'incapacité de son armée à tenir Alep.
La Russie, autre soutien crucial du régime, s'est également dérobée. D'après un officiel turc et un proche du palais cités par le journal, Vladimir Poutine a cessé de répondre aux appels d'Assad dans les premiers jours de l'avancée rebelle. Cette distance soudaine du dirigeant russe, qui avait sauvé le régime en 2015, annonçait clairement la fin.
L'enquête du New York Times révèle l'ampleur de la décomposition de l'armée syrienne. Avec des salaires réduits à moins de 30 dollars mensuels par l'effondrement économique et les sanctions, les forces gouvernementales reposaient largement sur des conscrits mal équipés. Face à eux, les rebelles disposaient d'un atout majeur : les drones. Des rapports des services de renseignement militaire syriens, consultés par le journal, décrivent des attaques incessantes contre lesquelles le régime était impuissant.
Le 7 décembre, alors que les rebelles approchaient de Homs, dernière grande ville avant Damas, la panique a gagné la capitale. Pendant que les habitants se ruaient vers les magasins pour stocker de la nourriture ou fuyaient en voiture, le personnel du palais présidentiel vivait dans l'illusion. "L'idée que Damas puisse tomber n'était suggérée par personne", confie au New York Times un insider dont le bureau était proche de celui d'Assad.
La mise en scène finale du régime s'est jouée ce même jour. Alors que les équipes techniques installaient caméras et lumières pour un discours censé annoncer un partage du pouvoir avec l'opposition, Assad préparait secrètement sa fuite. À la tombée de la nuit, il s'est envolé vers une base militaire russe au nord de la Syrie avant de rejoindre Moscou. Son frère Maher, chef de la redoutée 4e division blindée, a fui séparément vers l'Irak.
Les collaborateurs d'Assad n'ont appris sa fuite qu'après minuit, déclenchant une panique généralisée au palais. "Il nous a trahis", déclare amèrement au journal l'insider du palais. "Le discours n'était qu'une ruse pour nous distraire pendant qu'il s'échappait."
Cette débâcle a eu des répercussions immédiates. À la prison de Sednaya, tristement surnommée "l'abattoir humain" par Amnesty International, les gardiens ont fui en laissant les clés. "C'était un rêve", raconte au New York Times Bilal Shahadi, un ancien détenu libéré dans la confusion. "Tout cela ressemblait à un rêve."
La chute d'Assad marque la fin de 50 ans de règne autoritaire de sa famille sur la Syrie. Dans sa résidence personnelle du quartier huppé d'al-Maliki à Damas, pillée depuis, les voisins racontent au journal les dernières heures chaotiques : les gardes hurlant "Fuyez ! Ils arrivent ! Qu'il soit maudit, il nous a abandonnés !"
Selon le New York Times, cette fin brutale redessine la carte stratégique du Moyen-Orient et ouvre une période d'incertitude pour la Syrie. Le pays, déjà ravagé par 13 ans de guerre civile ayant fait plus d'un demi-million de morts et des millions de réfugiés, doit maintenant imaginer son avenir sans les Assad. Une page d'histoire se tourne, laissant un goût amer à ceux qui sont restés fidèles jusqu'au bout à un régime qui les a abandonnés sans un mot.