CHEIKH ANTA DIOP, BEL ET BIEN VIVANT, ENCORE UN DES NOTRES
Le professeur Diop, en vue d’aboutir au profilage de l’identité noire et à la réalisation de l’unité africaine dans le nouveau contexte des mutations à venir et ruptures à consentir, brandit son argument favori, à savoir la Conscience Historique.

A première vue, l’intitulé, plus qu’une gageure, semble audacieux, voire prétentieux. A pas de charge, il sied au plus vite de rassurer, convaincre dès l’entame du propos. Ce titre au fronton ainsi que le texte à venir vont bien se conformer à ce profil antinomique de la pensée ambiante universitaire et universelle de son vivant. Cheikh Anta Diop, bel et bien vivant, encore un des nôtres commence d’abord par prendre à contre-pied la classique méthodologie historique enseignée aux apprenants. Notre approche d’aujourd’hui, comme seule l’œuvre de Cheikh Anta peut se le permettre, ne part pas du passé ; pour arpenter les paliers vers le sommet du présent ; plutôt le sens contraire ; décrypter les angoisses de notre présent à la loupe des diagnostics et thérapies préconisés par Cheikh afin de se convaincre de la véracité de l’enseignement d’un autre érudit de la pensée africaine, lui aussi un Diop, de son prénom Birago, soulignant, nous concernant, que Cheikh Anta est bel et bien parmi nous ; et continue même de peser sur bon nombre de nos justes opinions futuristes à prendre.
Une telle démarche en histoire est rendue possible, voire même aisée, par le fait que les travaux de Diop demeurent d’une brûlante actualité. Autant l’Afrique noire s’enlise dans le précipice abyssal des difficultés les plus horribles, ayant pour noms apocalyptiques : l’instabilité politique endémique, l’effondrement socio-économique, l’exclusion des grandes sphères de décision, de récents bouleversements technoscientifiques et autres innovations de la Hyper Tech, ainsi que la marginalisation des grands axes de productions transformationnelles des produits finis, autant les découvertes et conclusions du savant de Thieytou continueront, n’en déplaise à nous ses enfants coupables de vouloir tourner hâtivement et inconsciemment cette page de notre glorieux héritage, de s’imposer à nous. Cheikh Anta est l’un des très rares penseurs de ce milieu du vingtième siècle, en y incluant ceux d’ici et d’ailleurs, dont les résultats de recherche continuent, très régulièrement, contre la volonté affichée de certaines plumes et voix faisant autorité, de refaire surface chaque fois que dans cette Afrique toujours en dégringolade, l’actualité médiatique remet, au gré de dramatiques circonstances, ses épineuses équations insolvables, se dressant sous forme de montagnes russes, tels des obstacles insurmontables par nos jeunes gouvernants. Autrement dit, nous n’avons nullement besoin d’ouvrir des pages d’histoire afin de faire connaître aux jeunes générations les héroïques prouesses savantes de la belle épopée investigatrice diopiste. Cheikh Anta ne se raconte pas. Il se vit.
Sur bien des questions préoccupant grandement notre présente universalité, Cheikh Anta a eu le mérite de se prononcer et à bien des égards tirer la sonnette d’alarme à un moment où peu de ses pairs chercheurs ont songé s’épancher sur de telles problématiques. En fait partie l’énigmatique question de la souveraineté. La souveraineté, nous y sommes. Ce concept, a lui seul, rapporté au continent noir, aurait pu suffire afin de voir Cheikh Anta Diop se dresser en chair et en os devant nous ; comme pour nous empêcher de continuer notre chemin sans pouvoir le contourner ; et a juste titre. Cette notion, plus que pantouflarde et ringarde de souveraineté ou plus perplexe encore de souverainisme, plus facile à clamer qu’à proclamer, pierre angulaire du Référentiel 2050des politiques publiques du nouveau régime politique sénégalais, à la tête duquel le Président Diomaye et son très charismatique numéro deux Sonko largement plébiscité par le Peuple, en même temps qu’elle fait refaire surface la pertinence du propos du professeur Diop, passée au crible des présentes et pressantes préoccupations des peuples africains, renseigne sur l’acuité non pas simplement de s’émouvoir de la justesse de ses écrits, mais enfin de franchir le pas vers une digne reconnaissance, passant indubitablement par une meilleure réappropriation, à travers les curricula scolaires et universitaires, ainsi qu’une exhaustive prise en compte des conclusions de ses travaux aux plus hautes sphères de décision.
Cette volonté de s’affranchir du joug colonial hier, d’être nous-mêmes aujourd’hui, en nous indignant contre toute forme d’oppression extérieure quelconque, est demeurée, linéairement dans le temps, la seule constante revendicative, certes sulfureuse mais judicieuse, ne faiblissant point, notamment auprès de la jeunesse et autres forces vives ; avant-gardistes du combat pour le progrès, notre développement tout court. La grande nouveauté concernant cette notion de souveraineté, ressuscitant Cheikh Anta Diop de sa lumineuse tombe rayonnante de bonheur intellectuel et refaisant de lui l’invité d’honneur, l’acteur posthume béni agissant sur les orientations de ses descendants, ne cessant de se glorifier de son génie prospectif et combat patriotique pour la libération, est que celle-ci n’est plus l’apanage de nos Etats dits aujourd’hui du Sud global. Chose à la fois paradoxale et même ubuesque est que dorénavant les géants de la planète, la Grande Bretagne, brexiteuse hier, la grande Amérique, ultra dominatrice du système monde d’aujourd’hui, voulant tout conquérir et enrôler respectivement aux deux siècles derniers, semblent dorénavant opter pour un divorce radical avec le reste du monde en décidant de se recroqueviller sur eux-mêmes. Le protectionnisme de Trump, sous le prisme du victorieux cri de guerre de son «America First» devant préfigurer le triomphe du «Make America Great Again», ainsi que la frénésie dévastatrice de l’arrivée au pouvoir de partis néofascistes ou néonazis en Occident et Orient ne sont que la pale consécration de ce destin irréversible et funeste de l’avenir commun de notre seule et même humanité, déroutée, mise à mal etin fine condamnée à se muer au famélique résultat du repli sur soi. Dommage que l’idéal universel tant sublimé et chanté par les apôtres concitoyens qui sont Léopold Sedar Senghor, Alioune Diop, et de nos jours le brillant philosophe sénégalais Souleymane Béchir Diagne, devra, visiblement, pour longtemps encore, prendre son mal en patience. L’œuvre de Cheikh Anta quant à elle, d’une brûlante actualité, reste cette bouée de sauvetage. A la lumière de ce qui précède, elle ne se raconte pas. Elle se vit. Les questions trop houleuses autour de la moribonde France-Afrique ou ce qui en reste, les cris forcenés sortis des entrailles de la poitrine d’une jeunesse ne sachant plus où donner de la tête sinon scandant à tue-tête France Dégage, la zone monétaire du franc Cfa décriée parce que symbolisant le surannépré-carré français, les bases militaires coloniales étrangères au Sud du Sahara sommées de déguerpir, les maladresses verbales indignes de leurs rangs des présidents français, de Sarkozy à Macron, à propos de l’Afrique, etc., toutes ces nouvelles donnes concourent à renchérir une languissante et plus que légitime doléance autour de la souveraineté. Sur ce terrain précis de la souveraineté, épine dorsale de l’édification de toute nation, et partant de sa future émergence, personne d’autre que Cheikh Anta n’avait aussi mieux vu en privilégiant abondamment dans ces recherches une thématique aussi impactante que cruciale sur notre commun devenir. La souveraineté présentement très en vogue est de nature multi-faciale et multidimensionnelle : souveraineté internationale (indépendance d’un Etat), économique (autosuffisance alimentaire ou sécurité alimentaire), souveraineté politique, militaire, culturelle (contre l’aliénation culturelle), etc., en un mot la meilleure définition de la souveraineté, pour faire simple, est de l’opposer à la dépendance, sous toutes ses variantes. Sur cette vaste étendue qu’est la souveraineté, comme c’est souvent le cas ailleurs, il y a Cheikh Anta sur le recto et les autres sur le verso. Aux antipodes de ces dits autres, cités plus haut, Cheikh Anta se distingue une nouvelle fois par la posture l’ayant amené à aborder la question de la souveraineté et plus généralement, par bien d’autres chefs-d’œuvre de son héritage plus que titanesque. Autrement dit, il ne s’agit pas, contrairement à ses congénères, d’un engagement, d’une volonté souvent assujettie à un statut, mais plutôt d’une rencontre fortuite sur le champ de l’investigation. Lui-même le répète à l’envi à travers des audio qu’il a laissés à la postérité.
En plein dans ses recherches, il bute sur l’origine commune des peuples noirs d’Afrique que le deuxième Congrès de Berlin de novembre 1884-février 1885 était parvenu à cloisonner dans de micro-Etats artificiels, aux structures chancelantes, faisant fi de toutes les données historiques, géomorphologiques et anthropologues propices à l’éclosion d’une future nation. Ses fructueuses découvertes concernant l’histoire des migrations des peuples primitifs noirs vers les vallées humides consécutives au dessèchement du Sahara vers -4000 ans, ainsi que leurs exodes ultérieurs vers les terres de leurs origines, vont lui mettre la puce à l’oreille. Grâce à une très bonne maîtrise de plusieurs disciplines telles la linguistique historique, la paléontologie, l’archéologie, l’histoire, il parvient à suggérer comme projet fédéral, une reconstruction et reconstitution de ces entités étatiques, en total émiettement politico-économique et déliquescence socio-culturelle, dans de grands ensembles à recloisonner. Les écrits de Cheikh Anta se démarquent totalement des autres. Il ne se satisfait pas de prôner seulement la réunification. Il en livre le process, la faisabilité. Il est le seul bien avant les indépendances, alors que nombre de ses contemporains se tiraillent sur l’opportunité ou non de l’indépendance, de se fédérer ou pas, à donner les outils et autres instruments d’exercice de cette souveraineté supranationale. Bien avant la naissance de la Communauté économique européenne en 1957, composée seulement de cinq Etats contre 27 en 2025, son ouvrage culte, la branche sur laquelle est assise l’ensemble de sa bibliographie, Nations nègres et Culture, milite ouvertement pour l’indépendance fédérale ; insistant résolument sur le fait que dans une Afrique fragmentée, la souveraineté finit par se diluer en une grotesque utopie. En 1960, il enfonce le clou à l’aide d’un ouvrage dont le titre plus qu’évocateur résume à lui seul l’attention qu’il porte à la question de la souveraineté, Les Fondements économiques et culturels d’un Etat fédéral d’Afrique noire, l’une des belles alertes sur ses contemporains euphoriques oubliant incrédulement qu’ils sont en train de faire fausse route dans cette Afrique de la grande vague des indépendances, mais trompeusement concédées dans la balkanisation. Nous reviendrons sur cette publication dans l’autre article.
Le professeur Diop, en vue d’aboutir au profilage de l’identité noire et à la réalisation de l’unité africaine dans le nouveau contexte des mutations à venir et ruptures à consentir, brandit son argument favori, à savoir ce qu’il appelle la restauration de la Conscience Historique. Celle-ci est à incorporer dans notre quotidien, ainsi que dans les enseignements-apprentissages, partout dans l’ancien continent. Les Africains doivent être persuadés d’une commune appartenance linguistique, culturelle, géographique, historique nous enrôlant, nous tous, dans un futur destin. Cheikh Anta était en avance sur ses contemporains. Une quarantaine d’années après sa disparition, il l’est encore sur nous ses fils et bientôt petits fils. Nous pouvons néanmoins nous consoler de ne pas être les seuls.
Dans Nations nègres et culture, Les fondements économiques et culturels d’un Etat fédéral d’Afrique noire, entre autres, il met en garde sur l’impérieuse nécessité d’asseoir l’unité politique en Afrique, comme préalable à l’unité économique, incontournable versune souveraineté digne de ce nom. Il a très tôt tiré la sonnette d’alarme à l’égard de l’Oua et plus tard de la Cedeao. Une unité économique ne peut faire l’économie d’une unité politique. Nous nous rendons compte qu’il s’agit, là aussi, du principal verrou que l’Europe, après près de sept décennies d’intégration et en dépit de moult avancées, ne parvient pas à faire sauter. L’absence d’une unité politique européenne met du plomb dans l’envol tant souhaité d’un vieux continent. Celui-ci marque le pas. Les vérités de Cheikh Anta semblent immuables en Afrique, et même auprès de nos maîtres. La régénérescence de la Conscience Historique, par laquelle nous bouclons cette sortie, est une donnée qui, s’implantant en Afrique, y retrouve un terreau plus que fertile. Ailleurs, dans beaucoup d’autres régions du monde, particulièrement en Occident, les historiens adoptent un profil bas en relatant à leurs apprenants leur passé ; si celui-ci, comme l’a toujours décrié le professeur Diop, n’est pas tout bonnement «falsifié».
A défaut de pouvoir transmettre à leurs héritiers une histoire authentique ponctuée de belles épopées civilisationnelles de la préhistoire, de l’antiquité ou encore du Moyen-âge, les approches négationnistes évoquent des allégations dites des théories complotistes, du grand remplacement jusqu’à la pseudo suprématie de la race blanche, frisant le ridicule. L’hydre déshumanisant dit le racisme avance désormais à visage découvert. Les néofascistes et néonazis voient leur audience populiste, toujours en croissance exponentielle, leur permettre de tout balayer sur leur passage. La conscience universelle, jamais ainsi autant mise à mal, tombe des nues. La philosophie, la sociologie, l’anthropologie et autres sciences sociales ont largement profilé l’humain que nous sommes devenus
Les technosciences jusqu’à la biologie ont talentueusement reconfiguré notre espace d’épanouissement matériel. Les autres sciences juridiques et économiques définissent notre milieu d’évolution institutionnel et veille sur sa correcte fonctionnalité. L’histoire, quant à elle et à l’aune des urgences en Afrique, ne peut plus se rassasier seulement du rétablissement du link entre hier et aujourd’hui. Elle permet de bâtir notre futur, hélas trop loin d’entrevoir le bout du tunnel.
Le seul combat de Cheikh Anta qui vaille, et il n’y en a pas deux, a consisté toute sa vie à écrire, prêcher de séminaire en colloque, de forum en symposium, d’interview en panel, regretter profondément, déplorer le fait que les Africains, parce que ne sachant pas qui ils sont, ne sauront jamais ce que nos aïeux, l’humanité tout entière, devraient être légitimement en droit d’attendre d’eux. Telle est la mission de ce concept de Conscience Historique, si chère au savant de Thieytou, et que notre ténébreux présent ne cesse de nous rappeler.
Tamsir SYLLA
Proviseur du Lycée de Thiaroye