LE GOUVERNEMENT EN GUERRE CONTRE L’EMPLOI
C’est comme si les nouveaux dirigeants au pouvoir se sont donné pour mission de mettre les travailleurs au chômage pour les remplacer par des hommes liges. Une fois la tâche entamée dans le secteur public, ils s’attaquent maintenant au secteur privé

Le chômage n’est pas une recette pour le développement. Tout au contraire, tous les pays, toutes les économies du monde, quelles que soient leur nature et leur forme de gouvernement, ont depuis longtemps compris que l’on ne peut produire de la croissance qu’en mettant au travail sa population, que c’est le travail qui est l’une des clés du développement de la société et de l’épanouissement de ses citoyens. Une illustration de l’importance du travail est ce conseil prêté à l’un des maîtres de l’économie moderne, John Maynard Keynes. Il est dit qu’il avait conseillé au Président américain Franklin Delano Roosevelt, de remettre ses concitoyens au travail pour relancer l’économie après la récession née du krach boursier de 1929. «S’il faut embaucher 10 mille personnes à creuser des trous que 10 mille autres seront chargés de boucher, ce sera du travail», lui aurait-il dit. Ce conseil a donné le fameux New Deal, qui a permis aux Etats-Unis de sortir de la récession née du krach boursier de Wall Street en 1929.
La même recette a fonctionné aussi dans les pays communistes. L’Urss de Staline et la Chine de Mao Tsé-Toung ont mis leurs populations au travail -de force, à en croire les théoriciens capitalistes, ou par l’apologie du zèle au travail. A l’époque de Staline, les propagandistes soviétiques vantaient les qualités de Alexei Stakhanov, ce mineur du Donetz qui n’hésitait pas à dépasser les normes de production pour permettre à son pays de produire le charbon dont les Soviets avaient tant besoin. Plus près de nous, on a vu en 1975, le «révolutionnaire» Thomas Sankara lancer la «Bataille du rail». Il s’agissait de construire un nouveau chemin de fer qui devait permettre de relier la capitale du Burkina, Ouagadougou, à des localités du Nord du pays, et faciliter, incidemment, l’exploitation de plusieurs minerais précieux. Faute d’argent, le régime étant privé de capitaux par le système financier capitaliste occidental, Sankara a mobilisé l’énergie de sa population, en appelant chacun à donner ce qu’il pouvait. Ceux qui n’avaient pas de ressources financières ont donné de leurs muscles. Un journal en ligne, lefaso.net, relate le début de l’aventure : «Les partenaires financiers du moment, notamment la Banque mondiale, ont refusé de financer le projet. Mais le régime militaire, convaincu que seul le Peuple est le véritable acteur de son développement, se lança dans l’aventure avec ses propres moyens. Les révolutionnaires étaient convaincus de la force de leurs bras.
Le 1er février 1985, le Capitaine Thomas Sankara, chef de la révolution, lance le projet sous la dénomination : «La Bataille du rail». Ce sont les ressources propres du pays qui ont servi pour l’achat de matériel estimé à environ un milliard de francs Cfa à la fin du régime du Cnr. Les ouvriers, c’est le Peuple à travers ses composantes ! Femmes, jeunes, personnes âgées, élèves… ont participé à la pose des rails, bénévolement, jour férié ou non.»
Si l’aventure du rail a tourné court au Burkina, au moins, le besoin de faire travailler son Peuple, en particulier sa jeunesse, n’a jamais quitté le pouvoir burkinabè, tous régimes confondus. Au Sénégal, même à l’époque de Sankara, on avait compris que l’oisiveté pouvait être la cause de tous les vices pour la jeunesse. Ceux qui ont la cinquantaine actuellement, se souviennent de ces mots qui ont achevé de couper tous les ponts entre le Président Abdou Diouf et la jeunesse de son pays, qu’il avait traitée de «jeunesse malsaine» en 1988. Or, comme son adversaire l’avait compris, le problème de ladite jeunesse était le chômage. Wade n’avait-il pas battu campagne en 2000 en promettant de régler le problème de l’emploi dans le pays ? Car, malgré les dures conditions des programmes d’ajustement structurel, Abdou Diouf avait tenté de lancer une initiative pour l’entreprenariat des «Maîtrisards chômeurs». Si certains ont réussi, plus nombreux encore ont échoué, n’ayant pas été préparés à la gestion d’entreprises.
Abdoulaye Wade, au début, a voulu se donner les moyens de tenir sa promesse de trouver de l’emploi aux jeunes. Il a mis en place le Fonds national pour la promotion de la jeunesse (Fnpj) et l’Agence nationale pour l’emploi des jeunes (Anej), deux organismes destinés à promouvoir l’emploi et l’entreprenariat auprès de la jeunesse. Ils seront renforcés après quelque temps, et pour des raisons politiques, par l’Agence pour l’emploi des jeunes de la banlieue
Toutes ces structures ont absorbé plusieurs milliards, aussi bien en budget de fonctionnement qu’en financement de projets, plus ou moins fictifs. Au point que, faute de statistiques fiables, l’opinion a toujours eu l’impression que le chômage des jeunes a encore plus augmenté durant la gouvernance de Me Abdoulaye Wade. Le chômage a conduit au rejet total des politiques menées par les dirigeants politiques. Comme le disent les économistes marocains Soulaimane Laghzaoui et Mounia Sliman, le chômage des jeunes «est un phénomène qui contribue à l’isolement et à un sentiment de frustration, pouvant exposer les jeunes à différents risques, notamment la délinquance, l’extrémisme, l’émigration et la fuite des cerveaux». Parallèlement, c’est vers cette époque que le Sénégal a vu s’amplifier le phénomène «Barça wala barsakh», qui voyait des gens de toutes conditions affronter les vagues de la mer pour gagner les îles espagnoles des Canaries
Macky Sall et les 500 mille emplois
C’est dans ces circonstances que Macky Sall, briguant la présidence de la République, a promis de créer 500 mille emplois par an. Dans une volonté d’efficacité, il a commencé par fondre les multiples agences mises en place par son prédécesseur, pour créer l’Anpej (Agence nationale pour la promotion de l’emploi des jeunes). L’inertie de l’Anpej a conduit à la création de nombreux autres offices dédiés à la promotion de l’emploi des jeunes. Si personne ne peut nier le dynamisme du Président Macky Sall dans ce domaine, on doit tout de même noter qu’il n’a jamais pu emporter l’adhésion de son secteur privé national pour la création d’emplois. Même les promesses de financements liés au Plan Sénégal émergent (Pse) et les milliards de Cfa qui en étaient attachés, n’ont pas incité les entrepreneurs privés à créer des emplois.
De guerre lasse, le chef de l’Etat a voulu tenter la carte de l’entreprenariat des jeunes et des femmes avec la Der/Fj. L’irruption de la fronde Sonko sur la scène politique, et son discours qui a enflammé la jeunesse, l’a poussé à finir son mandat avec le programme Xëyu ndaw ñi (emploi des jeunes, en wolof). Sans doute que l’actuel pouvoir fera bientôt le bilan de ce programme, et l’on peut s’attendre à apprendre qu’il nous aura coûté plusieurs milliards, pour un résultat proche du négatif.
Licenciements massifs, à défaut d’embaucher
Est-ce la somme de ces expériences malheureuses qui a confiné l’actuel pouvoir au mutisme s’agissant de la question de l’emploi ? Cette question est assez accessoire, quand on se rend compte que, loin de vouloir produire des emplois, les actuels dirigeants se sont mis à supprimer des postes. Comme s’ils étaient en guerre contre l’emploi, pour des gens qui avaient été élus afin de mettre fin à ce fléau. Plusieurs entreprises publiques ou parapubliques ont déjà commencé à déflater. Tout le monde a lu la note envoyée par le Dg de la Caisse des dépôts et consignations (Cdc) à ses travailleurs. On a vu aussi la sortie du Dg de l’Aibd qui a annoncé un nettoyage à grande eau de l’aéroport, comme à la Lonase, à Dakar Dem Dikk, au ministère des Mines, et à plusieurs autres entreprises dont les dirigeants ont annoncé les renvois de personnels. Le Dg du Port, trop occupé à se mirer sur sa page Facebook, n’a pas eu la courtoisie de prévenir la plus d’une centaine d’employés qu’il a contraints à prendre la porte.
C’est comme si les nouveaux dirigeants au pouvoir se sont donné pour mission de mettre les travailleurs au chômage pour les remplacer par des hommes liges. Une fois la tâche entamée dans le secteur public, ils s’attaquent maintenant au secteur privé. Ils ont commencé par paralyser les entreprises, en les contraignant, d’abord à ne pas produire, mais surtout, si elles le peuvent, à produire à perte
Au tour des industriels
Le secteur des Btp a lancé un appel qui n’a laissé personne indifférent. Le marasme là-bas a touché jusqu’aux cimenteries du pays dont le chiffre d’affaires a baissé, et qui a entamé de réduire sa voilure. Dans l’agroalimentaire aussi, des dirigeants se désolent de devoir produire à perte, comme les minoteries. Le prix du blé sur le marché international est tel en ce moment que le prix de la farine ne pourrait qu’augmenter. Or, faute de solution économique, les dirigeants politiques imposent une baisse artificielle à nos opérateurs. D’autres secteurs sont aussi concernés, comme l’huile ou le sucre. Dépassées sans doute par leurs promesses électorales de réduire les prix des produits de première nécessité, les autorités ne cessent de vouloir contraindre les industriels à appliquer des prix en dessous de la vérité du marché. Il ne s’agit pas seulement pour eux de réduire leurs marges bénéficiaires, mais plutôt de perdre toute compétitivité.
Plusieurs entreprises ont fortement réduit leurs importations, d’où la baisse des rotations et du trafic enregistrée au Port de Dakar, qui aura des conséquences multiples sur les emplois. Comme si tout cela ne suffisait pas, certains ne semblent pas se rendre compte que, déjà paralysée par l’arrivée massive du sucre de contrebande favorisée par la délivrance des Dipa, la Compagnie sucrière de Richard-Toll ne pourrait se permettre de baisser ses tarifs pour satisfaire les lubies de nos fiscalistes. De plus, sa fonction sociale est telle que la Css pourrait difficilement se mettre à licencier. Cela pourrait provoquer des drames sociaux de grande ampleur dans le Walo, où des entreprises aussi emblématiques que la Soca ont été sabotées par des politiques publiques mal pensées et mal appliquées. Le Premier ministre n’a pas caché sa volonté de faire signer à ses partenaires sociaux un «Pacte de stabilité sociale» qui permettrait au pouvoir mettre le pays au travail, sans aucune perturbation sociale. Il va sans doute obtenir son pacte. Reste à savoir si, en encourageant les mises en chômage d’importantes franges de travailleurs, il aura la stabilité sociale. Dans ce pays, un salaire fait vivre en moyenne 10 personnes, même le gouvernement le sait.