CHOC DES ÉLITES AFRICAINES À PROPOS DU SOMMET AFRIQUE-FRANCE
Le sommet Afrique-France du 8 octobre va réunir les sociétés civiles africaines autour de Macron. Les élites du continent sont divisées entre ceux qui croient aux bonnes intentions du jeune président et ceux qui y voient une énième supercherie de Paris

Prévu ce 8 octobre à Montpellier, le nouveau sommet Afrique-France va réunir les sociétés civiles africaines autour du Président français, Emmanuel Macron. Déjà, les élites du continent sont divisées entre ceux qui croient aux bonnes intentions du jeune président et ceux qui y voient une énième supercherie de la France.
‘’À quoi servent les sommets France-Afrique ?’’ Cette question provocatrice, rappelle le Collectif pour le renouveau africain (CORA) dans une contribution signée par Ndongo Samba Sylla, Amy Niang et Lionel Zevounou, avait été soulevée par Thomas Sankara lors du Sommet de Vittel en octobre 1983. Pour l’ancien président burkinabé, il était évident que ce type de rencontre n’est pas le cadre le plus approprié pour parler des problèmes africains. Malgré les observations du président révolutionnaire, ses homologues ont toujours semblé contents de défiler devant les différents présidents français, toujours en territoire français, pour parler des problèmes de l’Afrique.
Près de 30 ans plus tard, le pessimisme du leader burkinabé tend à l’emporter sur les espérances des plus optimistes. Tant les résultats promis ou escomptés tardent à prendre forme. A tel enseigne que le maitre d’œuvre du Sommet, la France, a pris la décision de changer radicalement de formule. En lieu et place des chefs d’Etats qui se plaisaient à défiler à l’Elysée, le prochain sommet, qui aura lieu le 8 octobre, va plutôt réunir, autour du Président Macron, les sociétés civiles africaines : hommes de cultures, entrepreneurs, acteurs du monde sportif, entre autres.
Sur le portail dédié au Sommet de Montpellier, on peut lire : ‘’Le Sommet Afrique – France (nouvelle appellation du sommet France-Afrique) sera d’un genre radicalement nouveau. Sans chefs d’Etat et sans autorités institutionnelles, il sera exclusivement consacré à la jeunesse d’Afrique et de France qui, chaque jour, bâtit l’avenir de la relation entre la France et le continent africain. Il a pour ambition de permettre, d’envisager ensemble les perspectives et les premières actions concrètes à mener pour le renouveau de la relation entre notre pays et le continent africain’’.
Ils seront ainsi des centaines de jeunes entrepreneurs, artistes, chercheurs, athlètes, étudiants, personnalités engagées d’Afrique et de France à se réunir et à partager autour des thématiques que sont : l’engagement citoyen, l’entreprenariat et l’innovation, l’enseignement supérieur et la recherche, la culture et le sport. Ces derniers, explique le portail, échangeront pendant une demi-journée sur la manière de nouer des nouveaux réseaux, de concevoir des projets communs, de bâtir des ponts.
Une guerre inéluctable entre Pro et Anti sommet
En amont de ce Sommet, la présidence française avait déployé toute une stratégie de séduction, auprès des Africains de la diaspora et du continent. A cet effet, le Président Emmanuel Macron avait demandé à l’universitaire camerounais Achille Mbembe de réunir un groupe de personnalités africaines avec pour mission d’organiser des consultations populaires dans une douzaine de pays du continent et dans la diaspora. ‘’Ces évènements, selon ‘Sommet Afrique-France’, permettent à la fois de faire le diagnostic de cette relation et d’identifier les pistes pour l’avenir. Les principales propositions feront l’objet d’un échange lors d’une plénière exceptionnelle en présence d’Emmanuel Macron et de représentants de la jeunesse africaine’’.
Cette innovation de taille du prochain Sommet n’a pas eu l’assentiment de toutes les sociétés civiles du continent. Elle a même accentué la division au sein de l’élite africaine qui ne parle pas le même langage, à propos de la rencontre de Montpellier. Alors que certains comme Mbembe et Souleymane Bachir Diagne défendent la pertinence du Sommet, d’autres comme Boubacar Boris Diop et Koulsy Lamko sont foncièrement contre. Dans une interview accordée au magazine Jeune Afrique, Achille Mbembe dédramatisait, en faisant remarquer que la France a toujours été un sujet clivant auprès de l’élite africaine. ‘’Dans certains milieux éclairés et progressistes, justifiait-il, il vaut mieux ne pas donner l’impression de se compromettre avec ses représentants officiels’’.
D’ailleurs, poursuivait l’historien camerounais, beaucoup de ses collègues et amis l’avaient encouragé à décliner l’invitation. ‘’Ils étaient très sincères, cherchaient à me protéger et disposaient d’arguments de poids. À vrai dire, ces refus m’ont poussé à réfléchir en profondeur à propos du moment que nous traversons et à la possibilité d’un autre rapport entre les savants et la politique. Il m’est alors apparu qu’un cycle historique était effectivement en train de s’achever. Le moment était propice pour provoquer l’Histoire en imaginant de nouvelles propositions pour le futur, des propositions susceptibles d’entraîner une série de déclics’’, confiait-il à JA.
Dans sa mission, Mbembe est loin d’être seul. Outre Souleymane Bachir Diagne, d’autres éminents intellectuels africains comme l’écrivaine Chimanda Ngozi Adichie, l’économiste Kako Nubukpo, le gynécologue et prix Nobel de la paix Denis Mukwege, Thuli Madonsela, l’architecte David Adjaye, l’économiste Vera Songwe, les écrivains Alain Mabanckou et Mohammed Mbougar Sarr, la commissaire d’exposition Koyo Kouoh, l’historien Pape Ndiaye… Tout ce beau monde est partant pour le nouveau sommet Afrique-France. L’écrivain Mbembe s’en réjouit : ‘’Ce sont des gens qui ont conservé, au fond d’eux, une extraordinaire capacité d’étonnement. Ils estiment que quelque chose est en gestation, et qu’il est important d’appuyer de façon critique et honnête, et sans compromission, cet effort. Ils ont tous à cœur d’accompagner les jeunes générations, afin qu’elles n’aient pas à arpenter les mêmes routes de la déception que certains de leurs aînés’’.
Pour les amis de Boubacar Boris Diop, en revanche, dire que la politique africaine de l’actuel gouvernement français garde ses vieux lambris dorés est un truisme. Ils en veulent pour preuves : ‘’la succession dynastique et militaire que Macron a adoubée avec le récent coup d’État au Tchad’’. La politique africaine de Macron, soulignent-ils, arbore toutefois un cachet spécifique que l’Institut Montaigne, un think tank marqué à droite, désigne, dans un rapport daté de septembre 2017, par le vocable anglais de restart. A en croire Ndongo Samba Sylla et Cie, le nouveau sommet ne fera que consacrer formellement ‘’l’alliance entre le régime de Macron et une ‘’société civile’’ africaine taillée sur mesure, pour donner l’illusion qu’il serait à l’écoute des populations africaines et de leurs intellectuels’’.
Un stratagème mis en place pour contourner la perte de légitimité des dirigeants complices de la France, pas pour un changement véritable dans les rapports entre l’Afrique et l’ancienne puissance coloniale. ‘’Face à l’illégitimité des dirigeants d’Afrique francophone, traditionnels alliés de la France, analysent les panafricanistes, il a pu sembler astucieux d’ériger une ‘société civile’ néo-impériale ayant vocation à servir de bouclier face au ‘sentiment antifrançais’ en progrès sur le continent et aussi à valider, par omission ou par conviction, des options économiques néolibérales comme solutions aux problèmes africains’’, écrivent Ndongo Sylla et Cie.
Pour ces anti-sommet, cette nouvelle stratégie de la France n’a pour autre objectif que de maintenir une ambition hégémonique de plus en plus contrariée. ‘’L’idée que l’avenir de la France et son statut géopolitique sont inextricablement liés au maintien de relations particulières et asymétriques avec son ancien empire colonial africain a été et continue d’être la toile de fond de la politique hexagonale vis-à-vis de l’Afrique… Le fait est que les dispositifs traditionnels de maintien de l’hégémonie impériale ont aussi montré leurs limites. Les interventions militaires dont la principale, Barkhane, ne peuvent être gagnées. En plus d’être ruineuses, elles deviennent de moins en moins populaires auprès des opinions publiques africaines. C’est sans doute de cette manière qu’il faudrait lire la ‘’fin’’ -en fait la réorganisation- de la force Barkhane au Mali. De même, le fossé se creuse de plus en plus entre une minorité dirigeante soutenue par Paris et les aspirations de leurs peuples’’.
La méthode Macron
Le moins que l’on puisse dire, c’est que cette nouvelle stratégie française est rondement menée. La politique africaine de Macron, explique Zevounou et ses amis, arbore un cachet spécifique que l’Institut Montaigne, un think tank marqué à droite, désigne, dans un rapport daté de septembre 2017, par le vocable anglais de restart. ‘’Celle-ci, renchérissent les contestataires, consisterait pour Paris à abandonner ses inhibitions en adoptant un discours qui ‘lève les tabous’ ainsi qu’une stratégie plus ‘franche’. Ce souci de redorer l’image de la France en Afrique explique quelques récentes ouvertures ‘’symboliques’’ : le projet de restitution de certains biens culturels, la reconnaissance à mots couverts de la responsabilité de la France durant le génocide des Tutsis du Rwanda, la ‘’facilitation’’ de l’ouverture des archives coloniales en Algérie et celles relatives à l’assassinat de Thomas Sankara’’.
Sur le fond, expliquent les membres du Collectif pour le renouveau africain, le restart fait le pari d’un ‘’afro-réalisme’’ dont les entrepreneurs et start-upers français seraient les fers de lance. ‘’[Le] discours de restart doit libérer les énergies et favoriser l’accès des entreprises françaises aux marchés africains’’, souligne l’Institut Montaigne. ‘’Parallèlement aux soutiens politiques traditionnels, affirment les signataires de la contribution, l’influence économique acquiert une importance renouvelée. C’est là sans doute l’une des motivations ayant présidé à la mise en place du Conseil Présidentiel pour l’Afrique (CPA) en 2017, une structure consultative composée de personnalités principalement issues du monde des affaires’’.
En effet, dans le cadre de la redéfinition de ses rapports avec le Continent, Macron avait déjà mis en place le CPA, dirigé par le franco-béninois, Wilfrid Lauriano do Rego. L’influence via le ‘’marché’’, analysent les amis de Koulsy Lamko, a l’avantage de créer une communauté d’intérêts entre la France et ses partenaires européens’’, dans un contexte de menace continue avec la Chine, la Russie, la Turquie et parfois les États-Unis.
Cette diplomatie économique, selon les panafricanistes, s’inscrit notamment dans la perspective du ‘’Consensus de Wall Street’’… ‘’L’objectif est de maximiser les financements privés dans les pays du Sud global, en les prémunissant de divers risques (risques politiques, risque de demande et risque de change). Cette philosophie du ‘’développement comme neutralisation des risques’’ est à la base du ‘’New Deal’’ de Macron pour l’Afrique. Elle implique non seulement une privatisation des services publics, à travers des instruments comme les partenariats publics privés (PPP), mais encore, elle transforme les États en assureurs bénévoles des profits des investisseurs internationaux. Dans la déclaration finale de douze pages du récent Sommet de Paris sur le financement des économies africaines, le mot ‘’risque’’ apparaît 19 fois. La résonance accrue de ce type d’approche néolibérale sur le continent est rendue possible par l’approche fonctionnaliste, dépolitisée et technocratique des cercles de décision économique et des institutions telle l’Union africaine’’.
La bonne nouvelle, soulignent NSS, Zevounou et Amy Niang, est que la lutte pour une ‘’seconde indépendance’’ est portée sur le plan intellectuel par des initiatives panafricanistes comme le Rapport Alternatif sur l’Afrique (RASA) et le Collectif pour le Renouveau Africain (CORA). Un choc inéluctable avec les Pro-Sommet.