PALUDISME, DANS L’UNIVERS DES CAS GRAVES
Le paludisme constitue un problème de santé majeur au Sénégal où il sévit de manière endémique avec une recrudescence saisonnière

Maladie infectieuse et potentiellement mortelle, le paludisme est causé par plusieurs espèces de parasites appartenant au genre Plasmodium. La pathologie existe dans une centaine de pays dans le monde, particulièrement les zones tropicales d’Afrique, d’Asie et d’Amérique Latine. Le dernier rapport sur le paludisme dans le monde publié en décembre 2020 par l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) fait état de 229 millions de cas de paludisme en 2019, contre 228 millions en 2018. On estime à 409 000 le nombre de décès dus à la maladie en 2019, contre 411 000 décès en 2018. L’Afrique subsaharienne reste la zone la plus touchée par cette maladie puisqu’elle concentre environ 93% de tous les cas de paludisme dans le monde, et 94% des décès en 2018. Comme pour la plupart des pays d’Afrique subsaharienne, le paludisme constitue un réel problème de santé publique au Sénégal où 536 850 cas et près de 400 décès ont été enregistrés en 2021. Malgré les efforts menés jusque-là pour endiguer la maladie, des défis restent à relever. Il s’agit notamment de l’accès universel aux interventions majeures comme l’utilisation des Moustiquaires imprégnées à longue durée d’action (Milda), la recrudescence des cas de paludisme graves.
Le paludisme constitue un problème de santé majeur au Sénégal où il sévit de manière endémique avec une recrudescence saisonnière. Cette maladie parasitaire revient en force dans certaines zones. En 2021, le nombre de cas recensés dans le pays était de 536 850 et près de 400 décès notés. Ayant les mêmes symptômes que la grippe, la Covid-19 et la dengue, et faisant des ravages, il n’en demeure pas moins que le paludisme est une maladie négligée par la population. Une fois qu’elles ont le paludisme, la plupart des personnes pensent que c’est la grippe. Ce qui favorise l’émergence des cas graves. La prolifération des cas graves découle de la non-utilisation des moyens de prévention dans les grandes villes comme les ‘’Milda’’ qui constituent l’arme pour se protéger contre la pathologie, le recours tardif aux soins. «Mon cousin est décédé du paludisme et on pensait que c’était de la sorcellerie»
Au Sénégal, on meurt encore du paludisme. Rencontrée à l’entrée de l’hôpital de Fann, Adama Barry, 38 ans, qui vient de Pikine, a sa propre histoire avec le paludisme. «Un de mes cousins qui avait 25 ans est décédé en 2019 de paludisme. Au début, il avait de la fièvre et des courbatures. Nous avions pensé que c’était passager. Nous sommes partis voir un guérisseur qui nous a dit qu’il était atteint de sorcellerie. Entre-temps, la maladie gagnait du terrain, il délirait en disant des choses incohérentes. Nous l’avons amené à l’hôpital, deux jours après, il est décédé. Le médecin nous avait dit qu’il avait fait un palu grave. A la maison, nous avons culpabilisé, car nous avions perdu beaucoup de temps. Si nous l’avions amené tôt à l’hôpital, peut-être qu’il n’allait pas mourir», se désole-t-elle.
«COMMENT j'AI FAILLI MOURIR D'UN PALU GRAVE»
A la gare du TER de Keur Mbaye, Moussa Mané, la trentaine dépassée, se confie sans détour. L'homme a failli être emporté par le paludisme. «Il y a 4 mois, j’avais fait un palu grave et j’ai failli passer de vie à trépas. Au mois d’août, alors que je venais de rentrer du travail, j’ai eu des courbatures. Je me suis dit que c’était de la fatigue, mais la nuit j’ai eu une forte fièvre. Le matin, la fièvre persistait. 24h après, j’ai commencé à vomir et j’avais des difficultés à respirer. Je suis allé au centre de santé de Sicap Mbao où j’ai été hospitalisé. Le médecin m’a dit que j’étais en train de faire un palu grave et que si j’étais resté 6h de plus, la situation allait être pire. Depuis lors, je dors sous moustiquaire, puisque ce que j’ai vécu durant cette période, je ne le souhaite même pas à mon ennemi», affirme Moussa Mané.
«J’AI PERDU MON ENFANT DE 4 ANS, JE NE SAVAIS PAS QUE LA MALADIE POUVAIT ARRIVER A CE STADE»
A l’hôpital Albert Royer où nous l’avons rencontrée, Nafi Wade se souvient comme si c’était aujourd’hui des circonstances dans lesquelles elle a perdu son enfant de 4 ans. «C’était une petite fille très mignonne. En septembre 2018, elle a eu de la fièvre et avait mal à la tête. Je lui avais donné des sirops pour faire baisser la température. La fièvre baissait au bout de quelques heures et remontait. Au bout de deux jours, elle a commencé à vomir et a refusé de s’alimenter. Je l’ai amenée à l’hôpital. 24h plus tard, elle était décédée. Selon le médecin, elle avait le palu grave. Je ne savais pas que le paludisme pouvait arriver à ce stade et tuer. Par la suite, j’ai eu un autre enfant, mais à la maison tout le monde dort sous moustiquaire.»
DR DOUDOU SENE, COORDONNATEUR DU PNLP SUR LES CAS GRAVES DE PALUDISME : «Quand la température atteint un certain niveau, il y a une souffrance cérébrale qui aboutit à des convulsions et au coma»
Coordonnateur du Programme National de Lutte contre le Paludisme (Pnlp), Dr Doudou Sène dresse la situation du paludisme au Sénégal, fait la cartographie des zones les plus touchées et diagnostique les cas graves. Il souligne que lorsque la température atteint un certain niveau, il y a une souffrance cérébrale qui aboutit à des convulsions et parfois même au coma.
Quelle est la situation actuelle du paludisme au Sénégal ?
Les tendances ont montré, par rapport aux années précédentes, que la situation semble être stagnante. Par contre, par endroits, comparée aux chiffres que nous avons reçus, il y a une augmentation du nombre de cas qui ont été recensés notamment au niveau de Dakar et de certaines structures du pays. Plusieurs facteurs peuvent expliquer cela. Le premier est relatif aux stratégies que nous avons mises en place pour collecter le maximum de données, notamment celles du secteur privé qui, auparavant, n’étaient pas comptabilisées dans les données. Le deuxième concerne les données communautaires avec le renforcement du système communautaire, notamment avec ce que l’on appelle la prise en charge à domicile qui permet de détecter le maximum de cas.Il y a le contexte géo-climatique que nous avons traversé avec des inondations un peu partout dans le pays. Par contre, il faudra remarquer que le nombre de décès à partir de 2020 dans la région de Dakar est beaucoup plus élevé, du fait que les gens ne se rendent pas compte du dispositif de prévention. Les cas que nous avons en ville viennent de la banlieue. Quand vous regardez la cartographie dans le district sud, le nombre de cas présents n’habitent pas dans la localité. Ils viennent de la banlieue. Mais ils se consultent là où ils travaillent et c’est en ville. Nous donnons régulièrement des moustiquaires, mais c’est exceptionnel de voir les gens dormir sous moustiquaire imprégnée. L’autre aspect est qu’en cas de fièvre, le premier recours parfois, c’est la pharmacie qui n'est pas faite pour des consultations. Dans les postes de santé, les Tdr sont gratuites. Il y a aussi la baisse de l’immunité de la population. Les gens ont connu une baisse considérable du nombre de cas de paludisme. Pendant 10 ans, si vous ne faites pas de paludisme, une fois que vous chopez la maladie, cela peut être un cas grave.
Qu’est-ce qui explique la prolifération des cas graves ?
Les populations, parfois par paresse, ne veulent pas se rendre dans une structure de santé, préférant aller à la pharmacie. Souvent, ce ne sont pas les spécialistes qui sont là-bas. Ce qui peut expliquer l’apparition des cas graves. Le retard aussi dans la prise en charge au niveau de la structure elle-même. Les nombreuses analyses que les gens subissent dans certaines structures et qui demandent beaucoup d'argent font qu'ils hésitent avant d'y aller. En milieu rural, les populations dans leur culture ont tendance à aller chez les tradi-praticiens pour d’abord se consulter avant de se rendre dans les structures de santé.
Comment se manifeste un cas grave de paludisme ?
D’abord, il faudra connaître le cas simple. Le premier signe d’un paludisme simple est la fièvre, des maux de tête et des courbatures un peu partout. Ensuite, quand vous n’êtes pas bien traité, la situation peut s’aggraver parce que la fièvre peut entraîner des convulsions chez les individus. Quand la température atteint un certain niveau, il y a une souffrance cérébrale qui aboutit à des convulsions et parfois même au coma. Le deuxième signe, ce sont les vomissements très sévères. Et cela peut aller jusqu’à une insuffisance rénale. Il y a aussi l’œdème aigu du poumon qui peut entraîner des décès rapides.
Pourquoi en milieu urbain, les gens ne dorment pas sous moustiquaire imprégnée ?
Des enquêtes qui ont été menées sur le plan anthropologique ont montré parfois que les gens, quand on leur demande, c’est parce que sur le plan esthétique, ils disent que les moustiquaires changent le format de la maison. Dans la conscience collective aussi, les gens pensent que ce sont des trucs pour les gens qui habitent en milieu rural. L’autre aspect, c’est la paresse.
Quelles sont les zones endémiques au paludisme ?
Les tendances de ces cinq dernières années restent identiques avec trois zones distinctes. Il y a la zone de pré-élimination qui estle nombre total de cas pour 1000 habitants. Quand c’est inférieur ou égal à 5 pour 1000 habitants, on parle de pré-élimination appelée zone verte. Ce sont les régions de Saint-Louis, une partie de la région de Matam, la région de Louga, la région de Thiès pour un certain nombre de districts, la région de Ziguinchor est entrée dans ce lot, une partie de la région de Dakar, la région de Fatick. Il y a ce que l’on appelle la zone intermédiaire où l’incidence tourne entre 10 et 15 pour 1000 habitants. C’est la zone jaune qui est constituée de Kaffrine, de Diourbel, d’une partie de Dakar et de Thiès, de Sédhiou. Enfin la zone rouge de forte prévalence où l’incidence dépasse 25 pour 1000 habitants. Cela concerne Salémata, Saraya où sur 1000 habitants, on peut avoir 600 cas par an. Nous avons fait beaucoup d’avancées, malgré des facteurs qui contribuent à ralentir les efforts consentis par l’Etat du Sénégal pour l’élimination du paludisme. A partir de 2020, nous avons eu beaucoup de perturbations dans la mise en œuvre de nos activités avec la Covid-19. Malgré de nombreux partenaires, le Pnlp fait face à une insuffisance des ressources.
Comment faites-vous pour lutter contre le paludisme dans ce contexte ?
L’Etat fait beaucoup d’efforts à travers un prêt à la Banque Islamique de Développement (Bid). Nous avons l’appui de certains partenaires et du Fonds Mondial qui, tous les 3 ans, dégage un montant pour la lutte contre le paludisme. Le plaidoyer porte sur la mobilisation des ressources en interne afin d’avoir une certaine garantie, parce que l’instabilité sur le plan mondial et les difficultés économiques peuvent un jour entraîner les partenaires à se retirer. Nous avons un partenariat avec certaines organisations de la société civile comme l’Association des Femmes de l’Afrique de l’Ouest (Afao) et Speak up Africa dans le cadre du plaidoyer et de la communication. Nous avons lancé le concept zéro palu, les entreprises s’engagent. Nous faisons un plaidoyer auprès de l’Etat pour que les intrants comme les médicaments et les moustiquaires soient dans le compte du ministère de la Santé et qu’il les achète. Le paludisme mérite la même mobilisation qui a été faite lors du Covid-19 pour qu’il devienne un mauvais souvenir. Le Sénégal est capable d’aller vers l’élimination en 2030. Pour cela, il faut que les autres secteurs interviennent. Il faut que nous ayons de bonnes routes pour éviter les stagnations d’eau. Toutefois, le Sénégal ne peut pas éliminer le paludisme sans la Gambie, la Guinée Bissau, la Guinée Conakry, le Mali. Quand on parle d’élimination, c’est de ne pas avoir de cas de paludisme pendant 3 ans d’affilée sur l’ensemble du territoire national.,