LA DIGUE DE LA CORNICHE-EST, UN DANGER D’EFFONDREMENT PERMANENT
Cet ouvrage d'art, conçu initialement pour protéger la côte et faciliter la navigation portuaire, subit les assauts répétés d'une mer de plus en plus agressive, accentués par les effets du changement climatique

La digue de la corniche-est est bien réputée pour sa vétusté. Après plusieurs alertes lancées par les habitant de Dakar - Plateau, l’ouvrage menace de s’effondrer à tout moment. Les pêcheurs et les riverains craignent le pire.
Au milieu des blocs pierres éparpillés sur une surface restreinte, un groupe de personnes est en pleine discussion sous un arbre. L’odeur fétide de poisson en décomposition sur le rivage ne semble point lesimportuner. Nous sommes à la pointe de Dakar. Le ciel est nuageux. Un vent frais balaie la côte en cette matinée. Le bruit des vagues se mêlent aux vrombissements des moteurs des voitures qui traversent la route sinueuse et escarpée de la corniche-est pour contourner les embouteillages du centreville. A côté, un engin de chantier terrasse les derniers vestiges de la batterie de Dakar, une fortification construite durant l’époque coloniale. En face, en bas d’une pente escarpée et rocailleuse, la digue de Dakar ou « pont bu bès ». L’ouvrage, une jetée enchâssée et adossée par des blocs de béton, est mise en mal par l’érosion marine depuis quelques mois. Son mauvais état impose les usagers une souffrance et incommodité au rythme des grosses vagues.
Atoumane Ngom, teint clair et barbichette taillée, contemple tranquillement la mer. Les dreadlocks en queue de cheval, Il est assis sur un bloc de pierre à l’entrée d’une cabane. Sandales ensablées, tee-shirt blanc parsemé de taches ocres, cet homme âgé d’une quarantaine d’années profite de ses temps libres pour humer la brise d’air frais. Il affirme que l’infrastructure est devenue très dangereuse depuis quelque temps. « La digue date de l’époque coloniale et elle s’est détériorée à cause de la recrudescence des assauts de la mer dansle secteur. Elle n’a jamais été réfectionnée ni entretenue », déplore -t-il. Selon lui, plusieurs pêcheurs n’osent plus s’aventurer sur l’ouvrage par peur d’être emporté par les vagues.
Un ouvrage vieillissant
A quelques encablures, à l’entrée de la digue, les vagues violents frappent les roches. La brise rafraichissante et l’embrun marin caressent la peau. Des touristes, accompagnés d’un guide, se faufilent et sursautent entre les blocs de latérite pour visiter l’ouvrage. Ici, il est difficile de marcher sans être mouillé par les gerbes d’eau jaillissant verticalement. Des creux et des grosses fissures parsèment la surface de l’ouvrage. Une situation qui inquiète au plus haut point, Mamadou Ndir, la soixantaine. Accroupisur le sable, ce pêcheur capitalise plusieurs années d’expérience. Navette à la main, il rafistole un filet endommagé. Avec dextérité, il répète dans une synchronisation parfaitement millimétrée, les mêmes mouvements. En chemise violet, le pantalon déchiré au genou, ce Lébou autochtone affirme que la digue n’est plus sûre. « L’ouvrage est vieillissant et il est devenu de plus en plus dangereux. La situation s’est empirée depuis l’hivernage passé. Ce fut des temps, on pouvait y pécher tranquillementsans être inquiété par les grosses vagues mais maintenant, c’est impossible à cause de la fragilité et de l’affaissement de certaines parties de la structure », alerte -il. Selon lui, c’esttout une économie qui estmenacée. « La digue fait vivre des familles entières depuis des lustres. Nous pouvons gagner parfois en une semaine autant qu’un fonctionnaire », affirme-t-il
En face de lui, Mamadou Camara prépare des appâts de poissons et des harpons. Dans ses habits de pêcheur, une combinaison gris en bâche, il affirme que les accidents sont devenus récurent dans le secteur. « L’état de la digue est si cahoteux qu’à la moindre inattention, les vagues peuvent t’emporter facilement. Récemment, un touriste chinois venu pour des activitésrécréatives de pêche à la ligne est tombé dans l’eau sous l’effet des vagues. Il a failli se noyer. Heureusement, nousl’avonssecouru grâce à un canoé », déclare -t-il. Visage fermé, bicepssaillants et les yeux craquelés par le vent, il affirme que l’intérêt de l’ouvrage est de protéger la côte. « La digue n’est pas un pont comme le pense la plupart des dakarois encore moins un ancien port. Elle permet d’amortir les grosses vagues qui peuvent menacer le port et la côte lorsque la mer est agitée », confie Mamadou.
La navigation dans le port de Dakar menacée
La digue de Dakar a été construite entre 1938 et 1940 par une entreprise italienne pour stabiliser la mer entre les pointes de Dakar et de Bel -Air et créer un chenal de navigation des navires cargossur l’axe Dakar et Gorée. Les travaux ont été interrompus en 1940 suite à la déclaration de guerre de l’Italie. Pour cause, tous les contremaîtres du chantier furent emprisonnés. Jusqu’à la fin de 1940, il était prévu de reprendre la construction, maisle projet a été finalement remplacé par une opération de dragage dans le port pour créer des fonds suffisants.
Au centre de la digue, à une vingtaine de mètre de la côte, la furie des vagues se fait de plus en plus sentir. A côté, des dizaines de pêcheurs à la ligne, visages contractés, manœuvrent leurs cannes malgré lesrisques de tomber dans l’eau. Le bourdonnement des moteurs des pirogues regagnant le quai de pêche « Terrou Baye Sogi » se font entendre de loin. Saliou Dia exerce la pêche à la ligne depuis une quarantaine d’années. Il est serein malgré l’agitation de la mer. Bossu, teint clair et de petite taille, il est témoin de la dégradation de l’infrastructure. Grelotant sous une combinaison en bâche verte mouillé, ce vieux pêcheur de 70 ans se plaint des conséquences du délabrement de la digue qu’il considère comme « inquiétante ». « Cela fait des dizaines d’années que je pratique la pêche à la ligne ici. L’état de l’ouvrage n’a jamais été aussi mauvais. Les blocs de pierres qui le soutenaient en grande partie ont lâché avec le temps », confie Saliou d’un ton nasillard tout en montrant la partie inclinée. Il affirme que, d’après ses aïeux Lébou, la fonction de la digue est de briser la force de la lame. « L’intérêt de l’infrastructure est non seulement de protéger la côte est jusqu’en Bel-Air. Elle permet également aux gros navires entrant dansle port de Dakar de naviguer et d’accoster tranquillement lorsque la mer est agitée », avance - t-il. Toutefois, il appelle à agir avant que l’irréparable ne se produise. « Si nous ne faisons rien, il se peut que la digue cède un jour et les conséquences seront catastrophiques », avertit-il mine triste.
Archéologue sous – marin à l’université Aix-Marseille, Madické Guéye considère que la dynamique marine et l’effet des courants à long terme ont affaibli la digue au fil des années. « Une plongée sous-marine permet de constater que quelques parties de la fondation de l’ouvrage ont lâché avec le temps », souligne – il. Ce qui menace, d’après le chercheur, d’affaiblir la capacité d’atténuation des vagues. « L’efficacité de la digue est mise en mal par les parties affaissées en dessous. Avec le réchauffement climatique et la montée des eaux, les risques de fissures vont devenir de plus en plus grandes. Dans ce cas, la digue ne pourra plus résister à la pression des houles et des courants puissants », alerte – t-il. Selon lui, l’érosion marine est devenue un phénomène qui s’accentue avec les changements climatiques. « Le niveau de la mer augmente de 3 à 4 millimètres par an sur la côte ouestafricaine », poursuit-il en citant un rapport du groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat de l’ONU publié en 2019. Il indique que la région de Dakar est mise à rude épreuve depuis quelques années par l’érosion côtière. « L’avancée de la mer s’accentue plus sur la grande côte mais aujourd’hui avec l’effondrement de quelques parties de la falaise de la corniche – est, la question doit être prise au sérieux », affirmet-il. Selon lui, Il urge une restauration ou une conservation et non de démolir tout pour reconstruire une nouvelle infrastructure. « Cette digue a une histoire. C’est un patrimoine qu’il faut préserver malgré tout », conseille -t-il.