LE FARDEAU DU VEUVAGE
Entre le regard des autres, les pesanteurs sociales et les enfants, il est difficile pour les veuves de rebondir. Avec elles, le veuvage va parfois bien au-delà de la période de viduité de quatre mois et dix jours prévue par l’Islam

« Pour le meilleur et pour le pire », mari et femme se le promettent au mariage. Le pire, c’est sans doute quand la mort frappe à la porte du couple et arrache l’un des deux conjoints à l’affection de l’autre, plongeant le dernier dans un veuvage qui ne finit très souvent jamais. Entre le regard des autres, les pesanteurs sociales et les enfants, il est difficile pour les veuves de rebondir. Avec elles, le veuvage va parfois bien au-delà de la période de viduité de quatre mois et dix jours prévue par l’Islam.
Sa mine joyeuse et son apparence attirante cachent bien le vécu d’une veuve qui traîne encore les stigmates de la perte de son mari il y a de cela dix ans. Intérieurement, Ndioba Fall, ancienne vendeuse de poisson, dit vivre le même chagrin qu’au moment où elle a perdu son âme sœur. « Le problème, ce n’est pas moi », s’empresse-t-elle de préciser. En effet, elle dit faire face à des contraintes sociales qui l’écrasent. « Même mon habillement est épié. Les gens ont tendance à penser que le deuil ne finit jamais. Il m’est arrivé de m’habiller en tenue moderne, mais les regards des autres étaient parlants. Même mes proches m’ont rappelée à l’ordre », se souvient la veuve. Et ces remontrances l’ont replongée dans le deuil. « Je me suis dit que j’étais condamnée », se morfond-elle. Le regard extérieur l’a plongée dans une bulle, et elle a du mal à en sortir.
Fatou Diagne, aujourd’hui active dans la haute couture, a subi, elle aussi, la dure épreuve du veuvage. Elle ne s’est toujours pas remariée, mais elle reconnaît avoir trouvé un nouveau souffle. « J’ai perdu mon mari à l’âge de 35 ans. J’avais deux enfants. C’est le seul homme que j’ai connu de ma vie. Sur le coup, je ne m’imaginais pas refaire ma vie avec un autre. Mais avec le temps, j’ai compris qu’il fallait plus ou moins tourner la page », dit-elle. Si au fond elle se sentait prête à rebondir, des questions taraudaient son esprit. Comment les enfants prendraient-ils l’arrivée d’un nouvel homme ? Qu’en diraient les proches ? L’ex-belle famille ? « Je n’ai jamais trouvé de réponses, mais en discutant çà et là, je me suis dit que c’est mon destin », confie Fatou Diagne.
Pour la sociologue Ndèye Bercy Kane, le veuvage est encore plus pesant pour la femme qui travaille. En effet, après le deuil, l’éplorée doit forcément retourner à son lieu de travail. Mais le drame, c’est que ses moindres faits et gestes sont épiés, note la sociologue. « Elle ne doit plus s’habiller comme avant. Ce qui constitue un blocage psychologique qui, à terme, peut changer sa vie. Parce que, quelles que soient les circonstances, il est toujours difficile de rebondir après un deuil, si en plus, on doit faire avec le regard de la société, le veuvage devient presque éternel », analyse-t-elle.
L’équation des enfants
Si aujourd’hui Fatou Diagne s’est refait une nouvelle jeunesse comme le laisse apparaître sa belle mine, elle n’arrive pas à trouver chaussure à ses pieds. « La plupart des hommes, quand ils découvrent que tu as des enfants, font machine arrière. Ils ont peut-être peur d’être rejetés par les enfants d’autrui », pense-t-elle.
Cette dame, vendeuse de beignets, en a fait l’expérience. Elle témoigne sous le couvert de l’anonymat. En effet, même si elle reconnaît traîner encore le poids du veuvage, elle était prête à rebondir, mais s’est heurtée à la réticence de ses enfants. « Ils sont restés très proches de moi. Quand j’ai fait la connaissance d’un homme qui était prêt à m’épouser, je me suis confiée à un de leurs oncles pour avoir leur avis. Mais depuis lors, ils sont devenus distants avec moi. Je l’ai très mal pris au début. Mais j’ai fini par comprendre leur attitude », témoigne la dame, le regard meurtri.
Regain de spiritualité
Rouguy, elle, a perdu son mari après deux ans de mariage, laissant derrière lui un bébé de deux ans. Très marquée par ce drame, elle ne s’est toujours pas remise. Sa vie se limite aujourd’hui à la prière et aux soins de son enfant. « C’est vrai que j’ai fini la période de veuvage, mais je ne me suis pas départie du voile et je ne le regrette pas. C’est une partie de moi que j’ai perdue. À chaque fois que je regarde mon fils qui lui ressemble terriblement, l’image de mon défunt mari me revient », se confie-t-elle. N’ayant toujours pas quitté le domicile conjugal, Rouguy se réjouit d’avoir la chance de pouvoir compter sur une belle famille aimante. Devenue très pratiquante, elle a mémorisé le Coran durant cette période de viduité.
Presque dans le même cas, N. S. ne s’est jamais remariée depuis qu’elle a perdu son mari il y a de cela dix ans. « Peut-être que je fais peur ou c’est parce que je suis un peu trop âgée », s’interroge-t-elle. Seule, sans mari, ni enfant, N. S. n’a qu’un seul recours : la prière. « C’est tout ce qui me permet de ne pas flancher », dit-elle.
Veuves, porte-malheur ?
En plus de n’avoir pas eu d’enfants, N. S. perd son mari. Un drame qui la plonge dans une profonde solitude. Comme si son désarroi ne suffit pas, elle doit faire face au regard d’une société qui l’a, à la limite, stigmatisée. « Je vis très difficilement mon veuvage. Au vu de la société, une veuve porte malheur. Au début, quand je sortais, je sentais cette méfiance. Et le fait que je n’ai jamais eu d’enfants n’a fait que conforter cette croyance. Du coup, j’étais obligée de ne sortir que la nuit. Ma vie a été plus métamorphosée par ce regard que par la perte de mon mari », témoigne-t-elle. Selon le vendeur de lait Aliou Dème, la soixantaine sonnée, dans son Thilogne natal, les considérations à l’endroit des veuves sont encore plus compliquées, surtout s’il s’agit d’une femme qui a perdu deux maris. « Elle est isolée même au sein de sa famille. Il est même dit que quand on rencontre une femme pareille, on revient sur ses pas et, si on est courageux, on lui jette un morceau de charbon », raconte-t-il.
Remariage : le lévirat et le sororat de plus en plus prisés
Très souvent, dans certaines ethnies, le mari qui perd son épouse se voit proposer une parente proche de sa défunte. Une pratique appelée sororat qui, dans certaines familles, peut peser sur l’ambiance. Sous le couvert de l’anonymat, A. D. révèle que sa famille s’est transformée quand, suite à la mort de sa mère, son père a épousé une de ses tantes. « La sœur de ma défunte mère et moi sommes presque de la même génération. Elle était attentionnée, toujours aux petits soins, mais il nous était impossible d’admettre que c’est elle qui occupe désormais la place de maman dans le foyer. Nos relations ont changé », confie-t-elle.
Cette dame, sous le couvert de l’anonymat, s’est remariée au petit frère de son défunt époux. Mais ce lévirat ne se passe pas très bien car elle vit difficilement les relations froides entre ses enfants et son mari. « Je sens une certaine jalousie. Parce que c’est quelqu’un de très collant. Dans une vie normale, ce ne serait peut-être pas de trop, mais le contexte fait que les enfants l’acceptent difficilement », tente-t-elle d’analyser.