AU RAS DES PÂQUERETTES
NIVEAU DU DÉBAT POLITIQUE SÉNÉGALAIS

Le débat politique est train de voler très bas avec des accusations tous azimuts. Entre les propos incendiaires de l'ancien chef de l'Etat, Me Abdoulaye Wade et les réactions des proches du pouvoir, le Sénégal assiste à un jeu de coups et d'esquives qui portent un sacré coup au débat idéologique.
La scène politique sénégalaise est devenue un terreau fertile de propos malveillants et d'accusations irrationnelles. Après que Wade a craché du feu sur Macky Sall, qu'il traite de tous les noms d'oiseaux, que son poulain Massaly a proféré des insanités à l'encontre d'une adversaire politique, Mme Aminata Tall, la députée du parti au pouvoir, Sira Ndiaye, leur emboîte le pas.
Pour riposter aux attaques de l'ancien chef de l'Etat, qui a traité son successeur "de descendants d'esclaves et d'anthropophage", la parlementaire de l'Apr vient d'accuser Wade d'être en train de procéder à des sacrifices "de toutes sortes" pour déstabiliser l'actuel régime.
Vrai ou faux ! Les acteurs politiques se lancent de plus en plus dans des querelles de borne-fontaine, reléguant en arrière-plan le débat idéologique. Si le chef de l'Etat Macky Sall a choisi de répondre par une indifférence factice, du côté de son entourage, l'on pointe un index accusateur sur son prédécesseur, qui aurait biaisé le débat politique.
"C'est lui qui a commencé, ses petits-fils suivent", souligne l'un des conseillers politiques de Macky Sall, M Abdourahmane Ndiaye, joint au téléphone. Il s'explique :
"Vous n'avez jamais entendu un cadre de l'Apr tenir des propos désobligeants à l'encontre de Wade. Nous ne lui avons jamais manqué de respect. Même pendant notre période de disgrâce, c'est-à-dire de 2008-2012, (quand Macky Sall a été défenestré), nous avons toujours été respectueux envers Me Wade qui incarne une institution. Nous essayons de prendre de la hauteur en estimant que Wade est en train de vivre un drame avec l'emprisonnement de son fils. Ce qui justifie qu'il a l'insulte à la bouche. Mais il faut reconnaître que c'est lui qui a rabaissé le niveau du débat. Wade est désespéré mais Macky Sall reste lucide."
Pour autant, pour le responsable conseiller du chef de l'Etat, il faut s'attendre au pire d'ici le 23 mars prochain, date du verdict du procès de Karim Wade. "Le débat ne sera pas relevé tant que le verdict ne sera pas prononcé. On entendra plus bas que les caniveaux", dixit Abdourahmane Ndiaye.
"Il faut désamorcer les tensions"
Interpellé sur la question, l'ancien Premier Ministre de Wade, M Souleymane Ndéné Ndiaye, se retient de glisser sur ce terrain.
"Ce que je peux dire, c'est qu'on ne peut régler l'excès par un excès. Je pense que la classe politique a intérêt à débattre de questions qui interpellent la vie économique et sociale des Sénégalais. Il faut mettre le holà sur ces dérapages d'où qu'ils viennent. L'ancien chef du gouvernement, par ailleurs membre du comité directeur du Pds, prône un retour à l'élégance républicaine pour désamorcer la tension ambiante.
Pour lui, il y a lieu de dépassionner les débats en vue de ne pas mettre le feu au pays. "Tal bou doumou adama tal kène doussi soutiwate mat, diaroul khambe" (ndlr, il ne sert à rien d'attiser le feu). Mon souhait est que la paix et la raison prévalent sur la passion. Que tous les acteurs politiques soient raisonnables. On n'éteint pas le feu par le feu. J'ose croire que la raison finira par prendre le dessus sur les rancœurs et rancunes."
Son collègue libéral M. Pape Saer Guèye, va plus loin. L'ancien 'ambassadeur itinérant estime que le contexte d'exception est à l'origine de cette escalade de dérives verbales.
"Nous sommes dans un contexte d'exception. Pour rayonner au plan international, le président Macky Sall s'est engagé dans une destruction du leadership de Wade, un leader historique qui a apporté des touches novatrices au Sénégal. Pour empêcher le Pds de reconquérir le pouvoir en 2017, il s'attaque à un adversaire de taille. Karim Wade est le seul parmi les 150 ministres du régime libéral à être arrêté pour enrichissement illicite. C'est éloquent. Ses alliés ne cessent de nous stigmatiser et de nous traiter de tous les noms d'oiseaux. Nous sommes blessés moralement."
Ainsi, de l'avis de ce responsable du Pds à Kébémer, "Quand on enfonce le couteau dans votre cœur, vous ne pouvez pas étouffer votre cri. Les propos de Wade sont le signe d'une hémorragie. Macky a intérêt à battre le rappel de ses troupes, on ne peut pas prêcher la paix si on ne pose pas des actes dans ce sens et qu'on cesse de condamner les libéraux." Dans la foulée, Pape Saer Guèye soutient : "Ces invectives et quolibets ne peuvent cesser qu'après la tenue d'un dialogue politique."
"Y'en a marre des débats puérils !"
Le bas niveau des débats qui commence à polluer l'atmosphère politique exaspère plus d'un. Du côté du mouvement Y'en a marre, les esprits préfèrent se focaliser sur des enjeux de taille plus que de s'attarder sur des débats sans saveur. Fadel Barro, le coordonnateur du mouvement, est avare, à ce propos, en paroles.
"Nous évitons de rentrer dans ce débat, les sujets à polémique ne constituent pas notre tasse de thé. On préfère se concentrer sur des sujets de préoccupation tels que la crise de l'enseignement, la commercialisation de l'arachide, la crise de l'emploi. Si les vieux ne sont plus des références en termes de vertu et de valeurs, les jeunes refusent de les suivre. Que les jeunes générations prennent leurs responsabilités, travaillent sérieusement et les conjuguent au passé."
Absence de formation dans les partis politiques
Les dérapages verbaux ne sont que les symboles d'un système politique en déliquescence, selon bon nombre d'observateurs. Abdoulaye Wilane, le porte-parole du Parti socialiste (Ps), ne dit pas autre chose quand il appelle à l'assainissement des mœurs et à une remise à niveau des acteurs du jeu politique.
"Quand on n'a pas d'arguments, on a tendance à verser dans la violence, on finit dans le terrorisme moral. En politique, on doit convaincre sans contrainte. C'est par le choc des idées que jaillit la lumière." Le socialiste déplore, comme d'autres, "le nivellement vers le bas du débat politique sur fonds de détails, de considérations crypto personnelles, de propos injurieux qui font le lit de la violence verbale".
Et tient à rappeler que "la politique, c'est l'élaboration d'un programme bien défini, avec des idées et des justifications pour étayer. J'invite tous les cadres des partis politiques à investir le champ de la réflexion à travers leur parti ou des clubs trans-partis pour en faire des espaces de rencontres et d'échanges. La paresse intellectuelle est contagieuse, elle est à l'image des fast-foods qui sont à l'origine de la mal bouffe."
Aussi pour Abdoulaye Wilane, l'émergence d'une nouvelle race de politiciens qu'ils qualifient de chasseurs de primes a également contribué à rabaisser le niveau du débat. "Si le nombre d'entrepreneurs économiques a chuté dans ce pays, le champ politique est infesté d'entrepreneurs politiques, qui sont de vrais chasseurs de primes. Des partis politiques sont devenus de véritables entreprises avec des businessmen au discours vide."
Zator Mbaye de l'Afp abonde dans le même sens. Le député progressiste invite les acteurs politiques à se focaliser sur les enjeux de l'heure.
"Le niveau du débat est déplorable. Or des débats thématiques axés autour des enjeux mondiaux, politiques et géostratégiques nous dictent une attitude responsable pour mettre notre main à la pâte pour que le Plan Sénégal émergent (Pse) puisse se réaliser dans l'intérêt de tous les Sénégalais. Des défis nous interpellent tous, il est de notre devoir de prendre en charge les intérêts des Sénégalais", a-t-il soutenu.
Bref, pour Zator Mbaye, "il faut condamner tous ces discours de bas niveau pour faire comprendre aux différents acteurs que le Sénégal n'est pas une zone de non-droit. Ils doivent se faire à l'idée que c'est un pays qui est culturellement, cultuellement et politiquement encadré".