MEÏSSA FALL, SCULPTEUR À SAINT-LOUIS
Un génie qui forge une nouvelle vie au métal

Toute chose à une seconde vie. Tel semble être la devise de l’artiste Meïssa Fall, jadis réparateur de vélo. Dans son refuge, au méli-mélo sans nom, celui qui a reçu ce legs du grand-père puis du père, sculpte, taille, forge des figures. Il les fait parler et, comme Ata Messan Koffi, le cinéaste togolais qui lui a consacré un documentaire, appelons le « Griots des vélos ».
Au bout du matin naissant, il faut avoir l’œil perçant du borgne pour ne pas confondre ces sculptures sur la berge du fleuve à côté de l’hôtel Sindoné, avec des êtres vivants. Défiant le temps, ces six pièces sculptées par Meïssa demeurent là depuis une bonne dizaine d’années pour le premier. Ni le froid humide de Ndar, ni la brume provenant du fleuve ne gâcha leur bonne humeur.
Ces effigies sont à l’image de leur « géniteur », sereines, joviales et « free spirit » (esprits libres). Parmi cette population, un T courbé, fait à partir des axes de cycle, avec une forme qui, pour Meïssa rappelle que « le monde va à vau-l’eau ». Ce T, incurvé c’est aussi la table, objet équitable, car on vient au monde dessus et, une fois passer de vie à prépas, on y est installé. Sacré artiste !
Dans ce tas de ferraille – pour non initié naturellement – il y a également un tableau intitulé « La prière rend libre ». Une inspiration, fruit de l’épitaphe de l'ancien camp de concentration nazi de Auschwitz-Birkenau « Arbeitmachtfrei » («Le travail rend libre»).
Pour lui et en référence à ces mots, Meïssa pense que seule la prière rend libre car « beaucoup de juifs ont souffert dans ces camps ». Ces œuvres, c’est aussi « la vache nourricière ». Cet animal métallique, aux tétons faits en bougies de moto (pour innerver le monde d’énergie prophétise l’artiste), renvoie à ce continent noir riche en minerais. Une Afrique qui, néanmoins, connaît tellement de problèmes d’instabilité. Plus tard, en laissant ces œuvres dans leur dialogue incessant avec la brise proche, nous décidâmes de quitter. Cap sur le 14 Rue Saraba Sud Saint-Louis, là où est l’antre de celui qui donne une seconde vie au cycle.
QUEL BEAU MELI-MELO CET ATELIER !
Difficile de dire la taille de son atelier. En tout cas, il est petit avec deux pièces, dont l’un sert de mini-salle d’expo. Alors que l’autre est le lieu des méditations de Meïssa. Il est cool le monsieur, avec ses mains assez rustiques qui souffrent à cause des batailles menées contre le fer pour produire des œuvres.
En ces lieux, les murs sont tapissés d’affiches de différentes rencontres culturelles tenues dans la vieille cité, mais aussi d’une documentation bien drue sur les vélos et autres deux roues. Le reste du décor est assez artistique. Un méli-mélo, de l’encens qui vous titille les narines en cette période si douce. Le tout, sous la supervision de ce créateur sur un tabouret haut qui « divague ». En un moment, il assimile la bicyclette au roi et les attirails attenants à une petite reine qu’il a épousée. On se perd, mais le monsieur à toute une litanie autour du cycle. Il va même jusqu'à convoquer Louis Nucera, auteur amoureux de ce moyen de locomotion, mort par accident alors qu’il faisait du vélo. Ce dernier avait dit : « On a le sens du vélo comme on a l’oreille musicale ».
Ce à quoi répond Meïssa : « Même dans la littérature, le vélo est très présent. On parle de vélo passion, vélo d’humeur, vélo poésie, vélo fou, vélo tendresse…». Ses « délires » sont si structurés et évoquent son amour pour les deux roues. Un penchant qui a débuté avec grand-père, puis papa. Et « j’ai repris le flambeau, pas pour réparer essentiellement des vélos comme eux le faisaient. Non, je leur redonne une vie », dit-il. Un cendrier, une calebasse, un poisson, un chandelier, tout provient des « 1.500 pièces que compte les vélos », soutient-il, le sourire aux lèvres. Il nargue le visiteur.
UNE VIE À CÔTÉ DES CYCLOMOTEURS
Pour l’histoire, il rappelle que cet instrument était jadis destiné aux gens « in fashion ». Maintenant, puisque l’on veut leur faire perdre leur valeur, « je me suis donné comme mission d’être la voix de ces moyens de locomotion ».
Dans cet atelier, tout parle. On y remarque l’arbre de la déforestation pour attirer l’attention sur les méfaits de la disparition de nos forêts. Son sens écolo le pousse à évoquer le cycle, ce moyen de transport non pollueur et aussi le Sénégal Oriental avec les exploitations minières détruisant l’environnement. Mieux, il dénonce « le diktat des motos Jakarta dans ces zones minières ». Lorsqu’il n’allait pas en cours, le petit Meïssa était convoqué à l’atelier, par son père, pour aider dans certaines tâches. L’enfant se trouve une vocation : nettoyer une bougie par-ci, enlever la graisse sur une autre pièce par-là. Dans sa tête, fourmille mille et une figurines nées à travers cette petite besogne, perçue au début comme une corvée. Plus tard, en prenant le témoin, ces images l’aide à aller au-delà de nettoyer un pignon, remplacer un rayon défectueux, ou encore redresser un guidon. Non, Meïssa murmure à l’oreille des pièces, et avec détermination leur insuffle une nouvelle trajectoire.
Mieux encore, au moment de la déchéance du vélo, le sculpteur est mélancolique. Sa ténacité lui permet de se trouver une autre vocation car, comme il le dit, « quand on a rien à faire, on fait de l’art ». Dans sa démarche, quand il parle des vélos, il leur donne un brin d’humanité. Les Solex, les Vespa, les mobylettes, de même que les bicyclettes sont pour lui pourvus en âme.
Suprême sacrilège ! Non. L’artiste pousse le bouchon jusqu'à entonner une récitation avec la juxtaposition des mots. Guidon, rayon, volant, gente, chaîne, pignon, dérailleur… Il ne manquait que la musique pour accompagner ce listing mélodieux.
RÊVES BRISÉS
Au cours de l’échange, l’artiste, casquette vissée sur la tête, barbe poivre sel et bien fournie, regarde le ciel. Il y cherche une certaine inspiration, fait des arrêts et recommence avec verve ses explications. De plus, pour louer la franchise qui doit prévaloir chez les hommes, l’artiste convoque la bicyclette qui est, selon lui, un outil pur, point masqué. Au-delà, renseigne-t-il, « il me suffit d’entendre une moto passer pour savoir l’anomalie ».
Dans sa vie antérieure et jusqu’à présent, l’artiste a un rêve : transformer Saint-Louis en une capitale du vélo en promouvant ce moyen de déplacement et lutter contre certaines maladies. Car, pour lui, faire du vélo devient bénéfique d’autant que « notre ville est enserrée de part en part par le Gandiolé et son sel, Richard-Toll et le sucre venant de la Mauritanie ». Aussi, Meïssa-t-il a voulu faire de grandes sculptures qui devaient meubler les ronds-points et autres espaces publics de la ville. L’objectif, laisser ses empreintes et faire des choses universelles qui impactent sa ville, son continent et le monde. Hélas, les moyens ne suivent toujours pas et l’accompagnement se faisait parfois désirer, se désole-t-il. N’empêche, l’artiste trouve sa dernière exposition au Just 4 U, « très cool, d’autant qu’il y a eu des contacts ». De bons augures