TROP C'EST TROP !
Le meurtre violent de Falikou Koulibaly, le président de l'Association des Ivoiriens en Tunisie, dimanche, a choqué une partie de la population et relancé le débat autour du racisme anti-Noir en Tunisie

Ils étaient plusieurs centaines, Ivoiriens et ressortissants subsahariens, à descendre dans les rues de la capitale Tunis lundi et mardi pour exprimer leur colère à la suite de l'assassinat du président de l'association de la communauté ivoirienne en Tunisie.
Que s'est-il passé ?
Falikou Coulibaly, 33 ans, père de deux enfants, a été poignardé à mort, dans la nuit du dimanche 23 au lundi 24 décembre, à La Soukra, un quartier de la banlieue nord de Tunis lorsque deux hommes ont tenté de lui voler son téléphone, selon les autorités. « Deux hommes l'ont attaqué et l'ont poignardé », a déclaré à l'AFP le porte-parole de la Sûreté nationale, Walid Hakima, qui a fait état de l'arrestation de cinq personnes en lien avec ce meurtre. L'un d'entre eux, âgé de 20 ans, a aussitôt avoué le crime et été écroué.
Comment réagissent les autorités ?
Le ministre tunisien chargé des Relations avec les instances constitutionnelles et la Société civile et des Droits de l'homme, Mohamed Fadhel Mahfoudh, a reçu dès lundi la famille de Falikou Coulibaly. S'exprimant ce mercredi sur les ondes de Shems FM, le ministre a indiqué que l'épouse du président de l'Association des Ivoiriens de Tunisie sera rapatriée avec la dépouille au cours de cette journée. Il a par ailleurs précisé que cette dernière réside en Tunisie depuis vingt-cinq mois de manière illégale. Un statut que ne partageait pas son époux, qui était en situation régulière. « Toutes les mesures seront prises pour faciliter le retour de la femme de Falikou Coulibaly à son pays natal, on a appelé le ministère de l'Intérieur pour examiner ce dossier », déclare Mohamed Fadhel Mahfoudh, en ajoutant : « C'est un cas exceptionnel, nous devons prendre des mesures exceptionnelles. » La situation exceptionnelle qu'évoque à demi-mot le ministre est le fait que pour pouvoir rentrer chez eux, les étrangers en situation irrégulière doivent s'acquitter d'une pénalité. En effet, entre la Côte d'Ivoire et la Tunisie, aucun visa n'est nécessaire pour les séjours touristiques de moins de 90 jours. Au-delà, ceux qui restent et échouent à obtenir un titre de séjour doivent s'acquitter à leur départ d'une somme équivalente à 25 euros par mois passé irrégulièrement sur le sol tunisien. Pour Madame Coulibaly, cette somme s'élèverait à 2 000 dinars tunisiens.
Les actes de racisme de plus en plus remontés
Sur le front des manifestations, le ministre Mohamed Fadhel Mahfoudh a voulu là aussi rassurer quant au caractère raciste du meurtre. « Les Tunisiens ne sont pas racistes. Tous les Ivoiriens et les Africains sont les bienvenus parmi nous, la Tunisie lutte contre toutes les formes de discrimination raciale », affirme-t-il.
Trop tard. Quoique la motivation raciste du crime ne soit pas établie par la Justice, ce meurtre relance le débat sur les agressions, verbales ou physiques, à caractère raciste que subissent les subsahariens et les Noirs en Tunisie. Certains ont exprimé leur colère dans la rue en organisant des rassemblements de protestation à Tunis. « C'est un crime raciste », a affirmé Naounou Herman, secrétaire général de l'Association des Ivoiriens en Tunisie cité par l'AFP. « Nous organisons cette manifestation pour montrer au monde que nous sommes fatigués de la violence contre nous tout le temps [...] Koulibaly a été tué parce qu'il voulait défendre ses frères et ses sœurs », a-t-il ajouté.
La Ligue tunisienne des droits de l'homme a appelé dans un communiqué les autorités à « garantir la sécurité de tous les citoyens », dont les étrangers. Des associations, comme l'Association des Ivoiriens de Tunisie, se font régulièrement l'écho d'agressions visant des personnes en raison de leur couleur de peau. En août, une femme ivoirienne qui avait réagi à des insultes à Tunis avait été violemment frappée.
Sur les réseaux sociaux, les internautes interpellent directement les autorités.
Sur Twitter, pour cet internaute, « la dernière agression meurtrière dont a été victime un ressortissant ivoirien vivant en Tunisie est à saisir par les autorités concernées comme un avertissement et un signal témoignant de l'ampleur de plus en plus grave que revêt le racisme en Tunisie. »
« Régulièrement témoin en Tunisie et souvent relaté par les cousins maghrébins, le déclassement social [racisme en fait] des Noirs dans ces pays est d'une cruauté primitive hallucinante avec des codes ancestraux dingues... que leur parole se libère, c'est un début », se réjouit cet internaute, qui publie un lien vers une vidéo où plusieurs témoignages de subsahariens se succèdent.
En octobre, le Parlement tunisien avait voté une loi attendue de longue date criminalisant les propos racistes, l'incitation à la haine et les discriminations, une avancée qualifiée d'« historique » par les associations défendant les minorités. « L'incitation à la haine », les « menaces racistes », la « diffusion » et « l'apologie du racisme » ainsi que la « création » ou la « participation à une organisation soutenant de façon claire et répétitive les discriminations » sont passibles de un à trois ans de prison, et jusqu'à 3 000 dinars (1 000 euros) d'amende.