FACE A TRUMP, L’AFRIQUE N’EST PAS MIEUX PRÉPARÉE QU’IL Y A 8 ANS
Le continent est-il mieux préparé face à Trump II ? L’historien sénégalais Mamadou Diouf, enseignant à Columbia University, aux États-Unis, analyse les enjeux

Durant son premier mandat, Donald Trump avait traité l’Afrique avec mépris, prenant de court ses dirigeants. Le continent est-il mieux préparé face à Trump II ? L’historien sénégalais Mamadou Diouf, enseignant à Columbia University, aux États-Unis, analyse les enjeux.
À quoi l’Afrique doit-elle s’attendre pour ce deuxième mandat de Donald Trump ?
Le président Trump n’a pas fait mention de l’Afrique dans son discours d’investiture. Il a plutôt insisté sur ses thèmes favoris de politique intérieure : l’immigration, la lutte contre les cartels de la drogue (bien sûr latino-américains), le contrôle de la frontière avec le Mexique, l’imposition de tarifs élevés sur les produits importés… Des politiques dont l’objectif est de mettre fin au déclin de l’Amérique, de «restaurer l’hégémonie (Make America great again (Maga movement) et la souveraineté américaines», dans un monde qu’il décrit comme «en colère, violent et imprévisible».
Quelle est la place de l’Afrique dans ce monde qu’il décrit en termes énergétique, technologique et de matières premières ?
L’absence de l’Afrique dans le discours de Trump traduit-elle une marginalisation continue dans la nouvelle économie internationale dominée par les nouvelles technologies ? La présence de Musk, Bezos et Zuckerberg aux premières loges de la cérémonie d’investiture signale-t-elle une réorientation des choix économiques et financiers ?
L’Afrique n’apparait nullement dans ce paysage, d’autant plus que le cri de ralliement («drill baby drill») d’une exploitation de «l’or liquide sous les pieds des Américains» va assurer l’autosuffisance énergétique et une position d’exportateur majeur des États-Unis, en concurrence avec les pays africains producteurs de pétrole et de gaz.
Les dirigeants africains sont-ils mieux préparés qu’il y a 8 ans ?
Je ne pense pas. La réflexion indispensable à une préparation de l’Afrique pour faire face à la nouvelle présidence de Trump doit d’abord faire un état des lieux des effets produits par le premier mandat de Trump (2016-2020). L’Afrique était décrite comme «un trou à m…».
Le positionnement de l’Afrique sur la scène mondiale et la défense de la souveraineté et des intérêts africains ne doivent pas être compris comme une réponse/réaction aux interventions des grandes puissances économiques et politiques. Les engagements africains doivent être proprement déterminés par les situations africaines tout en tenant en compte les effets de la compétition économique sur le continent (Chine, États-Unis et Europe). Aujourd’hui, l’énorme déficit en termes d’infrastructures et de recherches sur les questions relatives aux relations internationales indique la non-préparation de l’Afrique, tant au niveau des États que des institutions régionales et continentales. L’Afrique est à la traîne ; exclue qu’elle est des sites où les décisions relatives aux questions économiques, politiques et financières sont prises. Trump a promis d’expulser des millions de migrants.
À votre connaissance, y a-t-il beaucoup de Sénégalais qui sont concernés ?
Il est difficile de procéder à une évaluation numérique du nombre de Sénégalais légalement ou illégalement présents aux États-Unis. Pour les Africains au sud du Sahara, les estimations tournent autour d’un peu plus de deux millions de personnes (2018), soit 4 % des 43 300 000 migrants. Les Africains ne représentent donc qu’une infime minorité.
Les ressortissants du Nigeria, de l’Éthiopie, du Kenya, de la Somalie, du Ghana et de la République démocratique du Congo font 54 %.
Selon les études menées par le Migration policy institute (Carlos Echeverria-Estrada & Jeanne Batalova, «Sub-Saharan African immigrants in the United States», Nov. 6 2019), 50 % des Africains sont naturalisés Américains et à peu près 97 800 sont des résidents permanents légaux (titulaires de la « carte verte »/green card).
Les sans-papiers (undocumented migrants), à peu près, 900 000, complètent cette population. L’immense majorité de cette population, venant de l’Amérique du Sud et du centre, est la cible principale de Trump. Il est vrai que l’apparence physique (la couleur) et les activités dans l’espace public (livreurs, marchands ambulants…) rendent les Africains plus visibles et plus vulnérables. La conséquence la plus terrible de l’expulsion des migrants africains est la chute draconienne des transferts de fonds des migrants vers leurs pays d’origine et leurs communautés.
Des transferts qui ont été multipliés par 13 depuis 2000 et qui s’élèvent à un peu plus de 45 milliards en 2018, soit 3 % du Gdp de l’Afrique au sud du Sahara (World bank prospects group. 2018, Annual remittance data. Révision, avril 2019).
Dans votre perspective, comment Trump va aborder la compétition avec la Chine sur le continent ?
Le continent africain n’est pas, pour le moment, le terrain principal de la compétition entre la Chine et les États-Unis. L’Amérique latine, l’Asie et l’Europe sont les régions où les deux puissances économiques dominantes vont engager une bataille féroce. Il est clair que les États-Unis, sous Trump, vont tenter de s’assurer le contrôle exclusif du continent américain. L’Afrique deviendra probablement le terrain de la lutte économique et géopolitique entre l’Europe, la Russie et la Chine.
Il est impératif et urgent que les Africains fourbissent les armes dans les registres intellectuels, politiques et économiques, pour s’accorder sur une vision à long terme et une politique commune. Il faut toujours garder à l’esprit que les approches de Trump sont pragmatiques, opportunistes et sans considération éthique. Il est donc indispensable d’accorder une grande place à la flexibilité et à l’innovation.
Trump va-t-il détricoter le système multilatéral et quelles en seraient les conséquences pour le monde et pour l’Afrique ?
Le multilatéralisme est absent de l’arsenal des relations internationales de Trump. Son objectif est de rétablir l’hégémonie américaine (influence politique) et l’hégémonie économique grâce à des méthodes transactionnelles et de désengager les États-Unis des guerres et bases militaires à l’étranger. Ne proclame-t-il pas avec force que son pays ne défendra plus les frontières des pays étrangers (sans le nommer, il fait allusion à l’Ukraine), mais ses propres frontières. Son appel à reconsidérer les rôles et missions de l’Otan est le signe d’un repli géostratégique.
Dans tous les cas, son discours d’investiture ne mentionne pas les Nations unies et son évocation de «l’esprit de la frontière» pour rétablir «la dignité, le pouvoir et la puissance» des États-Unis est un désengagement du multilatéralisme. Les pays qu’il privilégie dans les relations internationales, comme en témoignent les chefs d’État et de gouvernement invités à la cérémonie d’investiture, sont des pouvoirs autoritaires de droite.
Si on se réfère à ce qu’il dit sur le canal de Panama et le Canada, faut-il s’attendre à un retour de l’impérialisme ?
Je pense que dans le cas du Canada, il faut plutôt parler de provocation pour acculer le voisin du Nord à faire des concessions politiques et économiques et à maintenir le pays dans le giron américain en termes de coopération. En revanche, son traitement de la question du canal du Panama relève doublement de la référence impériale. D’une part, Trump dénonce la décision de Jimmy Carter de remettre le canal à l’État de Panama (Torrijos-Carter treaties, 1977). Trump va très certainement évoquer, en cas d’intervention militaire, le premier «Traité concernant la neutralité permanente et le fonctionnement du canal de Panama» qui stipule que «les États-Unis conservent le droit permanent de défendre le canal contre toute menace susceptible d’entraver la poursuite de son service neutre pour les navires de toutes les Nations».
Il peut ainsi évoquer la menace chinoise pour dénoncer le second «Traité du canal de Panama» qui a transféré le contrôle du canal à l’État panaméen à partir du 31 décembre 1999.
Trump a l’intention de le reprendre, car il est une possession américaine. Les Américains, selon lui, ont payé un prix très élevé en ressources financières et vies humaines. D’autre part, il s’élève avec véhémence contre «le contrôle du canal» par les Chinois au détriment des intérêts américains.