L'ARMÉE SÉNÉGALAISE POST-COLONIALE
Un reportage de 1963 célébrait les Jambars comme pilier du nouvel État indépendant, fortement soutenus par Senghor. Cette institution, qui n'a jamais mené de coup d'État, reste pourtant largement tributaire de l'assistance française

En 1963, ce reportage militaire célébrait avec enthousiasme la jeune armée sénégalaise, symbolisant l'indépendance récemment acquise. Selon l'historienne Sophie Dulucq, ce documentaire "propose une vision résolument optimiste de l'état des forces armées du pays au début de la décennie de l'indépendance", s'employant à "exalter la détermination et la qualité des troupes".
Le président Léopold Sédar Senghor lui-même apparaît dans ce film de propagande, défendant avec conviction l'importance des forces armées. D'après Sophie Dulucq, le président n'était "pas en reste pour vanter ce qui constitue à ses yeux un élément fondamental de l'État en construction".
Dès la fête de l'indépendance du 4 avril 1961, l'armée occupait déjà une place prépondérante dans les célébrations nationales. "L'armée avait figuré en toute première place dans les festivités et contribué à incarner le visage du Sénégal nouveau", souligne l'historienne. Cette institution s'est distinguée par sa fidélité à l'ordre constitutionnel. "L'armée sénégalaise n'a jamais fomenté de coup d'État et jouit aujourd'hui encore d'une bonne réputation", précise Sophie Dulucq.
Malgré cette image d'autonomie, l'historienne révèle une réalité plus nuancée. Au lendemain de l'indépendance, "l'appui de l'ex-métropole à la formation des cadres militaires apparaît primordial", explique-t-elle. "Durant plusieurs années, c'est en France que sont formés la plupart des officiers sénégalais, notamment à Saint-Cyr ou à l'École de Guerre pour les plus hauts gradés."
La formation technique se poursuivait également lors de "stages en régiment ou en école, pour des formations spécifiques". L'historienne cite l'exemple emblématique des "deux premiers pilotes sénégalais [qui] obtiennent leur diplôme en France en 1964".
Sur le territoire sénégalais, l'influence française restait significative. "Au Sénégal même, les Français sont maintenus à certains postes-clés dans les années 1960", affirme Sophie Dulucq. La création de la Marine et de l'Armée de l'Air en 1961 a été possible grâce à "des accords de coopération bilatérale qui mettent à la disposition du pays des personnels d'assistance technique français, ainsi que du matériel".
Sophie Dulucq invite donc à "une lecture nuancée du reportage" : si les forces armées sénégalaises représentaient effectivement "une composante importante de la souveraineté et de l'identité de l'État en construction", elles "restent encore largement tributaires de l'ancienne métropole" au début des années 1960.
Cette double réalité illustre parfaitement les défis complexes de la décolonisation et de la construction nationale dans l'Afrique post-coloniale.