LA RÉVOLUTION DES NITTU DAARA
Médias, politique, recherche : les produits des écoles coraniques s'imposent dans des espaces auparavant réservés aux élites issues du système français. Longtemps cantonnés dans des rôles subalternes, ils s'émancipent désormais de l'héritage colonial

Très présents dans les médias, la politique, le secteur privé et dans le monde universitaire, les "Nittu Daara" sont en train de bousculer la hiérarchie et un espace qui était souvent réservé aux produits de l'école française. Et la troisième édition de la journée nationale des daara célébrée aujourd'hui est juste une nouvelle étape dans cet "affranchissement" de ces produits des daara.
Cantonnés depuis longtemps dans des rôles "primitifs" de prise en charge du destin des enfants talibés dans les écoles coraniques, les "Nittu Daara" ne devaient pas sortir de cette "délimitation historique", survivance d'une dichotomie coloniale. Ainsi, l'administration qui était alors fille de cette colonisation devait être composée uniquement de fonctionnaires issus de l'école dite française. Et cette séparation a continué même après les indépendances malgré quelques embellies dans l'enseignement et la diplomatie.
Mais depuis quelques années, force est de constater que les "Nittu daara" sont en train visiblement de faire leur mue au Sénégal. Ils s'affranchissent de plus en plus de cet ostracisme historique. Dans les médias par exemple, ils commentent l'actualité politique. Sortant peu ou prou de leur zone de confort habituelle qui est la prêche et les écoles coraniques, ils donnent de plus en plus leurs points de vue sur les affaires de la cité.
C'est dans ce cadre qu'il y a eu l'avènement de figures médiatiques comme le chroniqueur Bara Ndiaye, élu récemment député. Clivant mais très visible dans l'espace médiatique, ce dernier s'est bâti une réputation grâce à ses analyses politiques et son sarcasme détonnant. Et ses prises de position sur le plan politique en faveur du Pastef ont fait de lui par la force des choses une des figures de proue du "Projet".
D'autres "Nittu daara" comme Mbacké Sylla, Maodo Faye, Mansour Diop, imam Mouhamad Al amine Dramé s'essaient aussi à l'analyse politique et se disputent l'espace médiatique avec les autres chroniqueurs attitrés.
Dans le même ordre d'idées, force est de constater que beaucoup de personnalités issues des daara se sont engagées ces dernières années en politique. Et cet état de fait est plus saillant encore avec le Pastef avec le Mouvement des "Domou Daara" des Patriotes (MODAP) qui est une entité influente de cette formation politique.
Serigne Mboup, symbole d'une "intégration" réussie
D'ailleurs à l'issue des élections législatives, plusieurs parmi eux vont entrer à l'hémicycle. Un acteur politique comme Serigne Modou Boussou Dieng avait même sa propre coalition lors de ces législatives. Mais celui qui incarne à merveille cette "intégration" réussie est sans doute l'homme d'affaires Serigne Mboup. Chef d'entreprise prospère, l'ancien pensionnaire de Koki a réussi aussi son entrée en politique devant le maire de la ville de Kaolack, sans oublier qu'il était aussi candidat lors de la dernière élection présidentielle.
Serigne Cheikh Tidiane Sy «Al Maktou», Sidy Lamine Niasse, Serigne Mansour Sy « Jamil», ces précurseurs
Toutefois, il est important de noter que même si ces figures sont les plus visibles dans l'espace médiatique, il y a plusieurs « Nittu daara » qui ont eu des intégrations réussies dans ces sphères jusqu'à présent très réservées aux «francisants». Ils sont nombreux à être dans la finance, le secteur privé, mais aussi dans le monde académique comme le tout nouveau Directeur des Affaires religieuses et de l’Insertion des diplômés en langue arabe, Djim Drame qui est maître de recherches titulaire à l’Institut Fondamental d’Afrique Noire (IFAN). Il y a aussi Professeur Abdou Aziz Kébé qui n'est plus à présenter sur le plan intellectuel mais aussi la jeune garde incarnée par Dr Sidy Jamil Niane.
Chargé de recherche titulaire en islamologie, Seydi Diamil Niane a soutenu une thèse en islamologie au Département d’études arabes de l’Université de Strasbourg en septembre 2017 sur « Le conflit idéologique entre le wahhabisme et la confrérie soufie Tijāniyya au sud du Sahara : le Sénégal en exemple. Actuellement il est chercheur à l'IFAN. Par ailleurs, il faut dire que même s'il y a des efforts à faire pour atteindre un syncrétisme réussi entre l'école française et les daara, il faut souligner que beaucoup d'eau a coulé depuis l'époque où des figures emblématiques comme Serigne Cheikh Tidiane Sy Al «Maktoum», qui est le premier «Nittu daara» à créer un parti politique vers les années 50, Sidy Lamine Niasse, Serigne Mansour Sy Jamil étaient les seules embellies dans la grisaille. Désormais la mayonnaise commence à prendre.