LE FONCIER AU SÉNÉGAL
Le foncier est un pilier fondamental du développement économique et social du Sénégal. Il devrait être un facteur d’autonomisation pour les populations locales et un moteur de croissance nationale

Le foncier est un pilier fondamental du développement économique et social du Sénégal. Il devrait être un facteur d’autonomisation pour les populations locales et un moteur de croissance nationale. Pourtant, les politiques foncières menées au fil des décennies ont souvent favorisé une concentration des terres entre les mains d’une minorité privilégiée, au détriment des agriculteurs et des communautés locales. Sous couvert de modernisation et de développement agricole, les régimes successifs ont mis en place des mécanismes facilitant l’accès aux terres pour des investisseurs aux intérêts parfois éloignés des besoins du pays.
Cette gestion controversée a contribué à la spéculation foncière, à la marginalisation des exploitants locaux et à une fragilisation de la souveraineté alimentaire. Pendant des années, l’Etat a été le principal acteur de l’attribution des terres, distribuant de vastes superficies à des groupes disposant d’un pouvoir économique et politique considérable. L’absence d’un cadastre fonctionnel et d’une transparence effective dans ces transactions a favorisé des acquisitions douteuses, souvent opérées sans concertation avec les populations locales. Des milliers d’hectares ont été attribués sans exploitation effective, parfois revendus à des prix dérisoires ou hypothéqués dans des opérations financières opaques.
Cette situation a accentué la précarisation des petits exploitants, réduisant leur accès aux ressources agricoles essentielles et les poussant progressivement vers un exode rural forcé. Les conséquences de cette politique foncière sont alarmantes. Sur le plan social, des familles entières se retrouvent expropriées, livrées à elles-mêmes sans alternative viable. L’absence de recours adéquat renforce les inégalités et crée un climat de frustration et d’instabilité. Sur le plan économique, l’orientation de nombreuses terres vers des cultures d’exportation, comme les agrocarburants ou l’horticulture industrielle, a réduit les surfaces disponibles pour les cultures vivrières locales. Le Sénégal, qui autrefois tendait vers l’autosuffisance alimentaire, est aujourd’hui devenu fortement dépendant des importations pour nourrir sa population.
L’accaparement des terres n’est pas un phénomène isolé. Il s’inscrit dans une dynamique globale où des intérêts étrangers et nationaux exploitent les failles du système foncier pour sécuriser des ressources stratégiques. Certaines transactions foncières impliquent des cessions de milliers d’hectares à des investisseurs extérieurs, souvent dans des conditions opaques, sans garantie pour la préservation des intérêts nationaux. Cette situation menace la souveraineté économique du Sénégal et compromet les perspectives d’un développement agricole inclusif et durable. Une réforme foncière devient alors une nécessité absolue. Plusieurs axes d’action doivent être privilégiés : la mise en place d’un cadastre national accessible et fiable pour garantir la traçabilité des transactions, le renforcement des droits fonciers des agriculteurs pour sécuriser leurs exploitations et un cadre réglementaire strict pour encadrer les investissements et éviter toute dérive spéculative. Il est également crucial d’inclure les populations locales dans les processus décisionnels, afin d’assurer une gestion plus juste et participative des ressources foncières.
L’enjeu foncier ne se limite pas à une question de propriété, il touche à des aspects essentiels tels que la souveraineté alimentaire, la stabilité sociale et la justice économique. Si aucune mesure sérieuse n’est adoptée, le Sénégal risque d’être confronté à une montée des tensions autour de l’accès à la terre, avec des répercussions profondes sur l’équilibre du pays. La réforme foncière ne doit plus être perçue comme une contrainte, mais comme une opportunité stratégique pour bâtir un modèle de gestion plus équitable et durable, garantissant que le foncier serve enfin l’intérêt général plutôt que l’enrichissement de quelques-uns.