ALLER OU NE PAS ALLER À LA MECQUE ?
Ce qui se passe au Yémen est un poker-menteur entre l’Iran et l’Arabie Saoudite. Le Sénégal se devrait donc d'être prudent avant de mettre son pied dans une guerre qui n’est pas la sienne !

Dans un récent éditorial Madiambal Diagne, administrateur du groupe Avenir Communication, éditeur du journal Le Quotidien, défendait l’envoi de troupes sénégalaises en Arabie Saoudite. Un de ses arguments : «le risque zéro n’existe pas dans un conflit du genre, surtout dans une région en proie à des tensions militaires exacerbées par l’intervention du royaume wahhabite pour sauver un régime yéménite… dernier verrou contre… l’Iran, dont les visées sur les lieux saints de l’islam sont un secret de polichinelle»…
En effet le risque zéro n’existe pas. Une guerre, on sait quand on la commence mais on ne sait jamais quand la terminer. Et pour sauver quel régime yéménite ?
Je prends un raccourci. Le Président Abdallah Saleh jette l’éponge et passe le relais à son vice-président, Abd Rabbu Mansour Hadi. Le «printemps arabe» a produit des épines : un conflit entre les Houthis (Chiites) et les Islah (Sunnites), assimilés à Al Qaida. Les Houthis finissent par prendre le dessus et s’emparent de Sana’a, la capitale. Hadi prend la fuite. L’Arabie Saoudite dit que c’est un coup d’État. Hadi revient sur sa décision pour clamer qu’il est toujours le président légitime. L’Arabie Saoudite va en guerre au Yémen. Qu’est-ce que le Sénégal va faire dedans ? L’argument de «sécuriser les lieux saints de l’Islam» c’est nous jeter de la poudre aux yeux.
Contrairement à ce qu’écrit Madiambal Diagne, les rebelles «Houthis» n’ont pas le même objectif que DAESH ou Etat Islamique. Après l’invasion américaine de l’Irak en 2003, une poignée d’anciens moudjahidines de l’Afghanistan met sur pied une franchise locale d’Al-Qaida et se dissocie de la maison-mère. Son leader, le Jordanien Abu Bakr al-Baghdadi al-Husseini al-Qurayshi, est surnommé l’émir des musulmans ou calife Ibrahim. Il se dit descendant direct du prophète Mohammed et successeur d’Othman ibn Affa que nous appelons Ousmane, le troisième calife qui a ficelé de manière définitive le Coran.
Washington, qui avait déjà emprisonné Baghdadi puis l’avait relâché, offre aujourd’hui 10 millions de dollars pour sa capture. C’est peu, comparé aux 25 millions de dollars de récompense pour mettre la main sur l’Egyptien Ayman al-Zawahiri, successeur d’Ossama Bin Laden. N’est-ce pas révélateur ?
POURQUOI LE SÉNÉGAL NE DEVRAIT PAS FAIRE LA DANSE DU VENTRE ENTRE TÉHÉRAN ET RIYAD
L'une des conséquences de la chute du mur de Berlin en 1989 a été le départ de Siad Barre, président de la Somalie de 1969 à 1991. Depuis, ce pays vit dans le chaos. L’argument avancé pour justifier une intervention militaire c’était de contrer le terrorisme. Les Shabaab continuent leurs attaques meurtrières et viennent encore de prouver leur capacité de nuisance à l’université de Garissa après un terrible bain de sang au centre commercial Westgate de Nairobi. Le Kenya paye le prix de son implication ARMÉE en Somalie...
Pareil pour l'Ouganda qui est militairement présente à Mogadiscio. En juillet 2010, en pleine Coupe du monde de football plus de 70 jeunes ont péri dans un double attentat à Kampala. Les exemples ne manquent pas et il faudrait tirer les leçons du passé.
HIER, AUJOURD’HUI ET DEMAIN
Après les attentats du 11 septembre 2001, les États-Unis ont envahi l’Afghanistan puis l’Irak. Les Talibans ont été renversés puis Saddam Hussein, pris dans son trou à Baghdâd. Plus de dix ans après, Washington ramène ses «boys» à la maison. Les «barbus» sont toujours là et même plus nombreux. Talibans en Afghanistan ! Talibans au Pakistan ! Islamistes en Tchétchénie ! Al Qaida dans la Péninsule Arabique ! Daesh ou Etat Islamique ! Al Qaida au Maghreb Islamique ! Boko Haram au Nigeria et que sais-je encore ?
Tous ces groupes sont, pour la plupart, sunnites. Ils prêchent un Islam dit radical. Au nom de leur Charia, ils décapitent, flagellent et coupent des bras. L’Arabie Saoudite fait pareil. À Riyad et à La Mecque, on découpe, on taillade, on flagelle ; les femmes saoudiennes n’ont même pas le droit de porter un pantalon encore moins de conduire une voiture. Amnesty International et Human Rights Watch peuvent s’en émouvoir, mais nos princes n’en ont cure. Ils sont ivres de pétrole et repus de pétrodollars. Tout le monde veut leur manger dans la main… Le baisemain est de rigueur pour entrer dans la Cour du roi Salomon, je voulais dire Salman, qui vient juste de procéder à un remaniement ethnico-familial de son royaume.
DÉMOCRATIE À LA SAUCE SAOUDIENNE
Envoyer des soldats sénégalais dans l’un des pays les plus racistes et des plus intolérants au monde posera un premier problème sur le choix des Jambars qui vont partir. Ils ne pourront être que des musulmans, ce qui remet en question la laïcité de notre pays. Ensuite, notre armée n'est pas entrainée contre le terrorisme. Elle n'en a pas les moyens. Après tant d’années, elle n’a pas été en mesure de venir à bout des rebelles en Casamance.
Nous avons une armée qui a fait ses preuves surtout dans des opérations de maintien de la paix. Au Rwanda, le capitaine Mbaye Diagne est un héros grâce à son comportement pendant le Génocide. En République centrafricaine, pour faire cesser les horreurs entre chrétiens et musulmans, le général Babacar Gaye est chef de la mission onusienne. Il avait déjà fait ses preuves en République démocratique du Congo. Bien avant lui, un autre Sénégalais, le général Lamine Cissé, avait été en Centrafrique. Pour ne citer que ceux-là et dire que l'une des forces de notre armée, c'est la «NEUTRALITÉ».
BEYY, CI SA WE (*)
En wolof nous disons : «pour labourer la terre, il faut commencer à ses pieds». Au nom du maintien de la paix au Mali, nos soldats sont à Kidal, berceau de toutes les rébellions maliennes. Les «accords d’Alger» sont annoncés pour être signés à Bamako. Malgré tout, les attaques se poursuivent sur le sol malien, notre voisin d’à côté. Que sont devenus les jeunes Sénégalais qui étaient au sein du Mouvement pour l’Unicité et le Jihad en Afrique de l’Ouest (MUJAO) qui avait occupé le Nord malien ? Des "Senegaali" s'affichent ouvertement au sein de l'Etat Islamique. Des islamistes sont présents dans certaines mosquées à Dakar, dans les régions de Louga, Kaolack et du Fleuve. Il y a même eu des arrestations en Casamance. Face à tous ces dangers, le Sénégal, absent du G5 du Sahel pour contrer le terrorisme régional, veut envoyer des troupes en Arabie Saoudite ? Les risques sont trop grands. C’est comme faire du «bana bana» en diplomatie.
L’ENJEU VAUT-IL LA CHANDELLE ?
Certes le Plan Sénégal Emergeant (PSE) doit trouver financement. L’Etat espère décrocher plus de 100 milliards de francs CFA de son partenaire saoudien qui a déjà injecté plus de 150 milliards dans le pays. Mais devrait-on sacrifier la paix et la sécurité de notre pays dans une campagne pour la réélection du président Macky Sall ? Ce qui se passe au Yémen est un poker-menteur entre l’Iran et l’Arabie Saoudite. Tous les pays arabes qui soutiennent Ryad ont refusé d’engager des troupes. Même le Pakistan beaucoup plus puissant que nous a rejeté, de manière courtoise, l'appel des sirènes saoudiennes. Le tout petit «Pays de la Téranga» se devrait donc d'être prudent avant de mettre son pied dans une guerre qui n’est pas la sienne !
Idi Fall
Journaliste basé à Arlington, Virginie, aux Etats Unis
(*) Charité bien ordonnée commence par soi-même (en wolof)