AVEC LE RETOUR DE TRUMP, LE MOMENT POPULISTE DEMEURE
Ce retour de Trump est accompagné par des acclamations des masses et des élites dans toutes les parties du monde, séduites par le populisme et l’incarnation du virilisme au pouvoir.

J’échangeais le mardi 5 novembre, jour d’élection aux EtatsUnis, avec mon ami l’écrivain Ta-Nehisi Coates. Nous disions notre espoir de voir Kamala Harris remporter la victoire, mais partagions tout de même une certaine appréhension sans qu’exactement je puisse en déceler l’origine concrète. Nous avons poursuivi une conversation au long cours, entamée en 2017 durant le premier mandat Trump. En effet, dans son livre «Huit-ans au pouvoir» (Présence Africaine, 2017), Ta-Nehisi analysait l’arrivée au pouvoir de Donald Trump comme la «revanche identitaire blanche» d’une partie de l’Amérique qui s’était assise sur son orgueil durant huit années pendant lesquelles un Noir était à la Maison Blanche. Pour lui, Trump n’était pas sorti du néant, mais incarnait une forme de régression morale et symbolique d’un pays qui a vécu sous une «bonne gouvernance noire». Ta-Nehisi rappelle que l’ascension de Trump est passée par des discours racistes, xénophobes, islamophobes et misogynes, explosant toutes les digues de la respectabilité en politique. L’homme avait financé une campagne niant l’américanité de Barack Obama qui ne serait pas né aux EtatsUnis. Tout ceci était naturellement faux.
L’accession de Trump à la Présidence des Etats-Unis en 2016 a été une surprise pour des centaines de millions de gens dont moi. Son côté loufoque et burlesque, ses idées rétrogrades et sa violence verbale n’ont pas empêché son sacre. Le mandat de Trump en 2017 a commencé par le «Muslim Ban», un décret interdisant aux réfugiés et aux ressortissants de sept pays à majorité musulmane l’accès au territoire américain. Il s’est achevé par une gestion catastrophique de la pandémie du Covid-19. Le 45ème Président américain a posé les ultimes actes de sa gouvernance en contestant les résultats de l’élection présidentielle et en appelant le secrétaire d’Etat de Géorgie pour lui demander de tripatouiller les résultats et de lui «trouver» 11 780 voix afin de renverser le cours d’une défaite.
Devant l’échec des manœuvres, Donald Trump a chauffé ses troupes le 6 janvier 2020 et les a incitées à envahir le Capitole. Des hordes de militants extrémistes ont réussi à rentrer dans l’enceinte du Congrès dont certains cherchaient le vice-président Mike Pence, pour le pendre afin de lui faire payer, disaient-ils, une trahison, car il avait entériné la défaite de son colistier. C’est du jamais vu dans l’histoire de ce pays. Une puissance symbolique comme l’Amérique, terre refuge de millions d’opprimés dans le monde, modèle ultime de démocratie et d’ouverture, se retrouve ainsi réduite à une banale république bananière dont le président refuse le verdict des urnes et appelle à confisquer le suffrage des électeurs par la violence la plus primitive.
Malgré les accusations, les enquêtes, les procédures de destitution et les procès, Trump a survécu. Après toutes ces péripéties, il a été même réélu, sauf que cette fois, contrairement à 2016, cela n’a rien de surprenant. Comme de nombreux pays, l’Amérique a décidé de porter un populiste dangereux au pouvoir. Ici pour la deuxième fois, avec cette fois davantage de moyens à sa disposition pour mener une politique enrobée dans la brutalité et la vulgarité. L’historienne américaniste Sylvie Laurent analysait récemment cette réélection de Trump, comme le parachèvement d’une contre-révolution réactionnaire portée par un Parti républicain, désormais radicalisé et entièrement soumis au courant Maga, pour Make America Great Again.
Un homme de 78 ans a flirté avec la fin de sa carrière, la prison et la ruine probablement, et redevient chef d’Etat de la première puissance mondiale. Ce retour de Trump risque d’être pour l’Amérique écartelée entre deux visions, l’une progressiste et l’autre radicalement refermée sur elle-même, et pour le monde au regard des visées isolationnistes de l’homme, encore plus pernicieux.
En plus des Grands électeurs, il remporte aussi le vote populaire, ce qui témoigne d’une victoire nette et sans bavure aucune. Le Parti républicain prend le contrôle du Sénat et de la Chambre des représentants, permettant ainsi à Trump de disposer de tous les pouvoirs pour mettre en œuvre une politique raciste, misogyne, islamophobe et réactionnaire.
Lors du premier mandat de Trump, il y a eu des «adultes dans la pièce», c’est-à-dire des personnes dans l’Administration américaine qui ont tenté de canaliser les excès du locataire du Bureau Ovale et d’éviter le pire. Trump a appris, et cette fois il s’est préparé davantage. En 4 ans au sein de la Heritage Foundation, think tank ultraconservateur, ont été incubés des milliers d’experts et d’idéologues qui vont occuper tous les postes de l’Administration et dérouler l’agenda intitulé Project 2025 dont les mesures incarnent un retour à une Amérique fermée sur elle-même et désireuse de mettre en œuvre une politique étrangère brutale et unilatérale. Sur Gaza où se déroule un massacre inqualifiable et innommable, comme sur l’Ukraine, les postures et les discours de Trump ne rassurent guère, tellement l’homme a habitué son monde à une désinvolture dangereuse.
En 2016, j’avais été particulièrement choqué le matin de l’élection de Donald Trump. Confier les rênes d’un pays à un tel personnage, fantasque, grossier, vulgaire et manifestement impréparé m’avait échappé. Ses quatre années ponctuées notamment par une déclaration sur les Etats africains, qualifiés de «pays de merde», et par sa gestion du Covid-19, ont confirmé mes craintes du début.
Ce retour de Trump est accompagné par des acclamations des masses et des élites dans toutes les parties du monde, séduites par le populisme et l’incarnation du virilisme au pouvoir.
Nous sommes dans un moment populiste qui touche divers pays et aux structures politiques, économiques et sociales différentes. Partout, des hommes qui ne s’érigent aucune limite arrivent au pouvoir et exercent les charges de l’Etat avec une brutalité dans les propos et dans les pratiques. Ils font preuve d’une vulgarité et d’une absence de tenue qui sidèrent toute personne qui pense que la politique ne devrait pas être le lieu des outrances et des outrages. Le Sénégal n’échappe pas depuis mars 2024, à la poussée populiste, qui plonge notre pays dans une ère d’incertitudes, d’abaissement, de violence et de vulgarité.