NOTRE SOCIÉTÉ A PEUR DE SE REGARDER DANS LE MIROIR
Nous parlons Teranga, mais avons organisé notre douce jungle ! Dans ce pays, il y a aujourd’hui peu de discours, peu de dialogues, peu de bienveillance. Dire devient impossible, nommer diabolique

Rien que le mois de février 2022, le Sénégal a recensé 11 morts par suicide (Enquête Plus). L’année 2021, le pays a enregistré 100 morts par suicide. Entre juin et août 2020, il y a eu 10 morts par suicide (PressAfrik). Le Sénégal occupait le 62ème rang mondial des morts par suicide, il y a une vingtaine d’années, selon une étude du Pan African Medical Journal (Pamj), sur une période de 10 ans (janvier 1996-décembre 2005). Les Nations unies comptent 194 Etats-membres ! En 2024, l’organisation mondiale de la santé (Oms) a recensé près de 720 000 personnes qui se suicident chaque année. Le suicide est la troisième cause de mortalité chez les 15-29 ans.
L’étude démontrait qu’à Dakar, les morts par suicide restent peu fréquentes au regard de la mortalité générale. Les hommes se suicident deux fois plus que les femmes, et le suicide reste l’apanage de l’adulte jeune dont l’âge se situe entre 21 et 30 ans. «Les suicidés résident le plus souvent en zone périurbaine et ils commettent cet acte dans la majorité des cas en période de froid (pendant les mois de janvier, février et mars), plus avant midi et en soirée qu’en après-midi», soulignait l’étude. Aussi 97.2% des suicidés ont utilisé un seul moyen pour se suicider, et le suicide complexe (utilisation de plusieurs moyens) a concerné seulement un cas dans l’étude. La pendaison reste le mode le plus utilisé.
Teranga versus bête intérieure
Le Sénégal est devenu une société indifférente aux multiples drames individuels qui finissent par devenir une vraie tragédie nationale. Il y a quelques années, c’est devant le Palais présidentiel que des Sénégalais se sont immolés par le feu, puis la longue série des jeunes qui meurent sur le chemin de Barsa ou Barsakh devant l’indifférence générale, constate mon ami Adama Aly Pam sur le fil de nos discussions dans notre plateforme du Rasa. Les suicides au quotidien ne sont traités que comme faits divers, à se demander s’il y a une stratégie nationale de prise en charge des maladies psychiatriques ?
Nous parlons Teranga, mais avons organisé notre douce jungle ! Dans ce pays, il y a aujourd’hui peu de discours, peu de dialogues, peu de bienveillance. Nous nous complaisons à nous tenir les uns les autres dans ce que les uns et les autres peuvent ou pourraient dire et qui puissent nuire les uns ou les autres. L’absence de plus en plus de cours dans les maisons, participe à chauffer les esprits qui grondent dans les chambres, et dans cette intimité, souvent d’ailleurs, jaillissent les premières flammes de l’incendie qui mettra le logis en cendres !
La compassion, l’élégante solidarité, la fraternité naturelle s’en vont sous nos regards.
Préjugés, jugements, jalousie, méchanceté, l’attente qu’autrui se brûle les ailes pour dire «Niaaw»… sont devenus des marqueurs ! Beaucoup préfèrent ainsi ruminer leur mal-être, taire leur désarroi, trouver les anticorps personnels dans le huis clos de leur être pour se soigner … loin des regards ! Jusqu’à l’abîme ! La mort devient ainsi une délivrance pour le laissé-pour-compte et un festin d’ego pour les survivants… en attendant leur tour !
Les discours nimbés de sagesse sont décrétés brodés d’hypocrisie et d’esprit partisan.
Même dans les monologues de quelques esprits pourtant brillants suinte parfois une violence comme si chacun essayait de se faire peur de faire peur à autrui. Dire devient impossible, nommer diabolique !
Notre société, oui, veut le Bien mais promeut peu les volontaristes pour le Bien. Notre société actuelle est comme tétanisée de devoir dire «Waw Goor» «Waw Kumba», pourtant de magnifiques expressions, pour encourager ses semblables femmes ou hommes, inscrites dans son Adn.
De plus en plus des familles se disloquent à cause de l’héritage matériel, des gens de même sang concèdent à s’hiérarchiser selon qui a le plus de «Blé» et de «Ndombal Tank» !
Le fonctionnaire qui fait correctement son job est estampillé zélé, le Gorgorlu qui essaie de suivre les règles est traité de «naïf». Les «trois normaux» et les «bol dof» devenus rares à cause de la crise économique, ne sont plus avec les «bancs jaxle», des moments de défoulement, de confessions, de régulation, de cogitations pour trouver des solutions ou de transfert du réel si lourd parfois à porter tout seul !
On regarde les gens s’enfoncer… On les pleure à leur mort le temps d’envoyer un selfie ou la photo du gars dans le trou qui lui servira de lit éternel !
Il y a une sorte de mal qui est en nous, une bête sauvage qu’on refuse de voir !
Mais dans tout cela, il y a fort heureusement, une Noblesse d’âme, une grandeur sublime chez certains qui, malgré le brouhaha, autorisent encore de pouvoir entendre un discours, d’être dans le dialogue… d’espérer ! Il est grand temps plus que jamais de repenser notre Vivre-Ensemble, de nous Aimer, de faire Nation en commençant à l’intérieur de nos maisons, nos quartiers, nos villes, villages, nos lieux d’éducation, de formation, de travail, etc. Nous en avons le génie et le devoir de ne laisser personne errer tout seul sur des chemins sinueux ! Tenons-nous les mains les uns les autres, nous en avons le devoir et les capacités car oui nous sommes le Sénégal éternel.
Mes prières aux morts, mes pensées à nos malades, mes encouragements à celles et à ceux qui luttent. Paix et progrès dans le Sénégal et dans un monde paisible et de justice
«Ya Rabbi Ihdinaa Siraatakal Moustakhiim siraatal laziina an amta alayhim ». Amiin Amiin Amiin. «Walaa ad daalin». Amiin
El Hadji Gorgui Wade Ndoye (Egwn) est journaliste sénégalais à Genève, initiateur du Gingembre Littéraire du Sénégal sur Le Vivre Ensemble.