POUR UNE AGRICULTURE MADE IN AFRICA
De la pandémie du Covid-19 à la guerre en Ukraine qui a fait flamber les prix des denrées alimentaires et de l’essence, sans parler du changement climatique, l’impact dévastateur de ces crises combinées oblige à repenser l’agriculture africaine

De la pandémie du Covid-19 à la guerre en Ukraine qui a fait flamber les prix des denrées alimentaires et de l’essence, sans parler du changement climatique, l’impact dévastateur de ces crises combinées oblige à repenser l’agriculture africaine.
Le paradoxe africain
Bien avant cela, et comme en témoignaient les émeutes de la faim dans la foulée de la crise financière de 2008, il était déjà étonnant de constater cet insupportable paradoxe qu’avec 60% des terres arables du monde et une capacité à nourrir la planète entière, le continent africain n’arrive pas à se nourrir lui-même.
Selon des données du rapport régional 2023 du Fonds alimentaire mondial consacré à l’Afrique, «près de 282 millions de personnes en Afrique (environ 20% de la population) étaient sous-alimentés en 2022, soit une augmentation de 57 millions de personnes depuis le début de la pandémie du Covid-19. Environ 868 millions de personnes étaient en situation d’insécurité alimentaire modérée ou grave, et plus d’un tiers d’entre elles, soit 342 millions de personnes, étaient en situation d’insécurité alimentaire grave». De fait, l’objectif de la Déclaration de Malabo en 2014, visant à éliminer la faim en Afrique d’ici à 2025, n’a pas été atteint. Il est probable que l’Objectif de développement durable Faim zéro pour 2030 ne le soit pas non plus. Résultat : les chefs d’Etat africains ont dû se doter d’un nouveau plan pour le développement agricole au cours de la prochaine décennie (2026- 2035), lors du Sommet extraordinaire de l’Union africaine à Kampala (Ouganda) en janvier 2025.
Un secteur loin d’être démodé
Bien qu’activité primaire, par opposition aux secteurs secondaire (industrie) et tertiaire (services), l’agriculture est pourtant loin d’être un secteur démodé. Aucun pays n’a pu se développer sans avoir vaincu la faim en son sein. L’agriculture est l’un des principaux leviers de la croissance économique des sociétés agraires. Au Brésil, bien que le Covid ait signé un retour de l’insécurité alimentaire, ce pays était connu pour avoir vaincu la faim au début de la décennie 2000 au point qu’en 2014, au terme de deux mandats du President Lula, le nombre de familles brésiliennes souffrant de la faim était inferieur à 5%. Quant à la Chine, après le désastreux échec du Grand Bond en avant qui coûta la vie à des millions de Chinois au début des années 60, elle a réussi à sortir près de 300 millions de Chinois de la pauvreté entre 1979 et 2005. Désormais, «la Chine nourrit 20% de la population mondiale sur 7% des terres arables de la planète», selon le Programme alimentaire mondial.
En Afrique, l’agriculture représente 35% du Pib du continent et fournit du travail à près de 60% de la population économiquement active. Ces chiffres sont deux fois plus élevés que la moyenne mondiale.
Le sous-investissement chronique des gouvernements
Incontestablement, l’agriculture devrait être au cœur de toute politique de développement. En Afrique plus qu’ailleurs, alors que le continent double sa population tous les trente ans, avec 2, 5 milliards d’Africains attendus en 2050. Or, combien sont-ils les Etats africains qui investissent suffisamment dans l’agriculture ? Seulement une poignée consacre au moins 10% de ses ressources publiques à l’agriculture, comme l’Accord de Maputo les y enjoignait en 2003. Selon des données issues de l’Observatoire mondial des soutiens publics à l’agriculture et à l’alimentation, et de la Fondation Farm, seuls l’Ethiopie, avec 23%, et la Tanzanie, le Kenya, l’Ouganda et le Mali, avec 15%, le font, la moyenne africaine se situant aux alentours de 5-7%. C’est là qu’il faut constater que les crises financières, l’Ukraine ou le réchauffement climatique sont loin d’être des explications suffisantes. Une grande partie de la faillite des politiques agricoles en Afrique sont en Afrique même : la taille des exploitations agricoles, le sous-investissement des gouvernements africains dans leur agriculture, y compris dans la santé des sols, l’élevage, la sylviculture et la pêche, la dépendance à l’aide internationale qui se tarit de surcroît, l’inadaptation des systèmes alimentaires à la concurrence internationale.
«De Dieu jusqu’à caillou»
Alors que les gouvernements, les agences de développement et le secteur privé cherchent des moyens d’augmenter les rendements agricoles et de créer des capacités agricoles africaines plus durables, notamment avec l’Agritech, les chemins de la souveraineté alimentaire ne doivent pas ignorer les spécificités de l’agriculture africaine, et ses atouts agroécologiques, y compris ceux qui nous viennent du passé.
Ainsi, il ne faut pas oublier qu’en Afrique, l’importance de la terre relève de considérations sociales, familiales, voire spirituelles. Le philosophe Mohammed Taleb a démontré que la lutte pour l’environnement est d’abord une lutte sociale et culturelle pour défendre les terres héritées des ancêtres, plutôt qu’un effort pour préserver un stock de ressources, comme dans les pays occidentaux. C’est aussi une lutte enracinée dans les classes populaires. En Afrique australe, la terre est une question éminemment politique. En témoignent les législations toujours en construction relatives au partage de la terre entre les Blancs et les populations noires historiquement victimes de l’apartheid.
Partant de là, le Burkina Faso du Président Thomas Sankara avait engagé une politique de reforestation fondée en partie sur la culture populaire et spirituelle. C’est dans ce pays que les paysans s’illustrent en réhabilitant la technique ancestrale du zaï pour continuer à cultiver sans eau, face aux progrès de la désertification. D’autres réhabilitent des céréales, légumes et fruits d’antan pour combattre la malnutrition et encourager le développement rural. En Afrique, nature et culture ne se sont jamais opposées, cosmogonie ainsi formulée par le Président Léopold Sédar Senghor : «Tout se tient. De Dieu jusqu’à caillou» (Liberté 1, Seuil, 1964).
Les atouts de l’agroécologie
Au moment où les consommateurs sont en quête d’une nourriture plus saine et authentique, l’Afrique a une carte à jouer sur les marchés mondiaux, avec le soutien d’une diplomatie commerciale innovante et offensive. En outre, seules la création de valeur et la sécurisation des chaînes d’approvisionnement permettront de créer une stratégie agro-industrielle durable et suffisamment diversifiée pour couvrir les besoins des communautés rurales et des zones urbaines à la croissance exponentielle.
On le voit, il ne suffira pas à l’Afrique de suivre les modèles extérieurs, ni même de s’inspirer d’un modèle uniforme dans un continent aux géographies aussi diverses pour libérer son potentiel de production alimentaire. L’agriculture en Afrique sera un modèle de transformation économique si le continent parvient à nourrir les siens, et d’abord les petits agriculteurs, mais aussi à offrir au monde un nouveau modèle écologique.