LES MISSILES DU COLONEL ABDOURAHIM KEBE
Présence militaire étrangère au Sénégal, gel de l’aide américaine, suites judiciaires du rapport de la cour des comptes, son engagement dans le Pastef…le Colonel à la retraite aborde plusieurs questions liées à l’actualité

C’est un enfant de troupe départi de son obligation de réserve qui caractérise la grande muette qui s’est confié à L’As. Dans cet entretien, le Colonel à la retraite, Dr Abdourahim Kébé, aborde plusieurs questions liées à l’actualité. Il accuse la France d’avoir monnayé la position stratégique de Dakar avec d’autres puissances dans les conflits majeurs avant d’applaudir la « traque » des crimes financiers de la présidence de Macky Sall suite à la publication du rapport de la Cour des comptes.
Vous vous faites un peu rare dans l'espace politique depuis la prise de pouvoir par le Pastef. Qu'est-ce qui justifie ce choix ?
Ce constat me semble biaisé quand vous parlez de choix. Le terme est négativement chargé car il renvoie à une volonté délibérée, une décision personnelle de rester à l’écart. Ce qui n’est pas le cas. Certes, je ne suis plus aussi visible que je l’étais quand Pastef était dans l’opposition dans la mesure où je suis absent sur les plateaux de télévision, et même sur les réseaux sociaux. Donc, vous n’avez pas tort de constater que je suis moins visible, voire audible dans l’espace politique. Mais cela ne relève pas d’un choix délibéré.
Il y a quelques facteurs explicatifs dont mes absences répétées du territoire national mais surtout, la volonté des nouvelles autorités de dissocier le parti de l’État, faisant du slogan ‘la patrie avant le parti’ une réalité. Une conséquence de ce choix est l’affaiblissement des membres du bureau politique de Pastef qui ne sont pas dans l’appareil étatique. On ne communique pas de la même manière quand on est au pouvoir ou dans l’opposition. Un opposant peut s’autosaisir d’une question et la traiter selon l’angle qu’il juge pertinent pour son discours. Celui qui est au pouvoir a besoin d’une approche experte en matière de communication pour parvenir aux résultats escomptés. Il s’agit de transmettre des informations factuelles, précises et claires aux populations. Pour ce faire, il est important que la personne qui veut être crédible dans sa communication pour défendre, expliquer ou informer sur les actions gouvernementales puisse disposer de l’information à la source et à temps réel. Donc si je parle, c’est parce que je suis investi de l’autorité et de la légitimité pour le faire. Toutefois, je voudrais rassurer tous ceux qui s’inquiètent de ce qu’ils croient être un retrait ou un gel de mes activités dans Pastef en leur disant que mon engagement dans le parti est toujours aussi fort qu’avant et qu’il n’y a aucun nuage dans mes relations avec le Président Faye ou avec le Premier ministre.
Comment évaluez-vous globalement les 10 mois de gouvernance du duo Diomaye-Sonko ?
Le récent rapport de la Cour des comptes est venu nous rappeler la situation catastrophique dans laquelle se trouvait le Sénégal avant l’arrivée du Président Faye au pouvoir : un pays exsangue et anémique. Non seulement le régime de Macky Sall a procédé à la dilapidation de nos ressources (financières, foncières, minières, etc.) mais aussi, il a entrepris des actions de sabotage en procédant à des recrutements massifs, des augmentations de salaires et des octrois d’indemnités au moment de quitter le pouvoir et ce, en dehors de toute légalité. Tout cela, dans le seul but de gêner le nouveau pouvoir et de le mettre en mal avec les populations. Mais c’était sans compter avec la détermination des nouvelles autorités de ne jamais laisser la barque Sénégal tanguer. C’est pourquoi en seulement dix mois dans la gestion des affaires de la cité, le Président Faye et son Premier Ministre Sonko ont réalisé un véritable exploit qui nous permet d’affirmer avec force que l’arrivée de Pastef au pouvoir est une chance pour le Sénégal.
Malgré un lourd héritage lié à des défis économiques, financiers, budgétaires et sociaux ainsi que les obstacles sciemment posés sur son chemin, le nouveau régime a garanti le paiement des salaires sans discontinuité et pris des décisions importantes pour soulager nos braves agriculteurs et les ménages qui étaient en situation de précarité extrême. Tout programme ambitieux a besoin de fondamentaux solides pour sa réalisation et sa durabilité. Ainsi, la première phase de l’agenda de transformation concerne le retour à l’orthodoxie ou la phase redressement qui couvrira ce premier quinquennat 2024-2029. Le parcours sera long et difficile mais le succès est au bout. Tout redressement implique inévitablement et nécessairement de faire des sacrifices. À ce titre, les sénégalais de tout bord doivent comprendre les enjeux et accompagner le Gouvernement en acceptant les rigueurs du redressement. À la lueur des révélations de la Cour des comptes sur le carnage financier opéré par le régime de Macky Sall, la décence et l’esprit civique voudraient que les revendications salariales syndicales et corporatistes prennent en compte la situation difficile que traverse notre pays. Que l’union sacrée soit faite autour du PR et de son PM pour leur conférer la liberté d’action qui leur est nécessaire pour emmener le pays à bon port. Il est clair que rien ne sera plus comme avant avec des autorités étatiques qui portent en bandoulière le souci de la transparence, la stabilité de leur parole et la crédibilité de leur engagement.
La crédibilité étatique est actée avec un président de la République et un Premier ministre qui disent ce qu’ils font et font ce qu’ils disent. Pastef avait promis de rompre avec les méthodes des anciens présidents qui cumulaient la charge de président de la République et de chef de parti. C’est chose faite. Dire la vérité au peuple quel qu’en soit le coût est le crédo des autorités. Les caciques de l’ancien pouvoir ont rué sur les brancards lorsque le Premier ministre Ousmane Sonko a informé les Sénégalais sur la situation catastrophique des finances publiques en révélant la roublardise des autorités de l’ancien régime qui manipulaient à leur guise les chiffres de la dette publique et du déficit budgétaire. Le tout récent rapport de la Cour des comptes confirme que le Premier ministre avait communiqué juste et vrai. Ce qui renforce un pilier essentiel de la démocratie : la confiance du peuple. Enfin, avec Pastef au pouvoir, on assiste à une réconciliation de la justice avec le peuple. Tout cela explique la paix que nous vivons au Sénégal depuis la dernière alternance et nous conforte dans l’idée que le meilleur est à venir pour le Sénégal et les sénégalais.
L'actualité, c'est la publication du rapport d'audit de la Cour des comptes sur la gestion des finances publiques entre 2019 et 2024. La juridiction financière relève ainsi des manquements et des irrégularités scandaleuses. et d'aucuns soutiennent qu'il faudrait traduire Macky Sall devant la haute cour de justice pour haute trahison. Êtes-vous d'accord ?
L’audit du rapport de la Cour des comptes sur la situation des finances publiques pour les gestions de 2019 à mars 2024 a mis à nu le carnage financier opéré par des pontes du régime de l’ancien président Macky Sall. Il est simplement effarant. Il s’agit de crimes graves, inacceptables et intolérables et il est heureux que le ministre de la justice ait annoncé la traque de ces crimes financiers de la présidence de Macky Sall qui a publiquement avoué avoir mis le coude sur les dossiers des corps de contrôle incriminant des proches ou des alliés. De la périphérie, tout peut converger vers le centre. Faisons confiance à la Haute Cour de Justice et au Pool judiciaire financier déjà mobilisés pour les enquêtes approfondies et de probables poursuites judiciaires. La reddition des comptes est une demande sociale.
En tant que des souverainistes, les leaders du nouveau régime ont décidé de mettre fin à la présence militaire française au Sénégal. Pensez-vous que c'est une bonne politique avec l'insécurité grandissante au Sahel ?
Il est clair qu’aucun pays ne peut se dire souverain quand une force militaire étrangère s’impose sur son territoire. La présence militaire française au Sénégal et dans d’autres pays de l’Afrique de l’Ouest et du Centre nous rappelle que malgré nos indépendances nationales, les liens de dépendance et de domination coloniale ne sont pas encore rompus. Le nouveau pouvoir avait promis de rendre au Sénégal sa souveraineté économique, monétaire et militaire et c’est dans ce contexte qu’il faut situer la décision des nouvelles autorités du pays de mettre fin à la présence militaire française au Sénégal. L’expérience a montré que la présence militaire française en Afrique noire a plutôt été source de problèmes car pour maintenir son influence dans ses ex colonies, la France n’a jamais hésité à utiliser l’arme de la déstabilisation en favorisant des coups d’État ou des rébellions armées.
Outre des clauses secrètes signées avec les «pères des indépendances» qui garantissaient à la France la primauté sur nos ressources, le pays de Marianne a longtemps exploité nos militaires dans le contexte des opérations de maintien de paix. En ce qui concerne le Sénégal, en effet, de l’indépendance en 1960 jusqu’à la première alternance démocratique en l’an 2000, la France habillait les troupes, assurait leur transport, fournissait les munitions et même leur alimentation, pour ensuite se faire rembourser à prix d’or au niveau des Nations unies. En outre, la position stratégique de Dakar était monnayée directement par la France avec d’autres puissances dans les conflits majeurs
L’Alliance des États du Sahel(AES) ne se porte pas plus mal après le retrait des forces françaises qui s’adonnaient à un jeu trouble dans la lutte contre le terrorisme au Sahel, même s’il est vrai que les pays concernés ont vite remplacé l’ancienne métropole par la Russie etl’Iran dans une moindre mesure. Pour le Sénégal, la présence de l’armée française n’a pas été décisive en termes d’opérations militaires. Elle n’est jamais intervenue aux côtés des Forces armées sénégalaises dans ses opérations de combat. Les chefs militaires sénégalais ont toujours assuré leur total leadership en termes de défense et de Sécurité et le départ des 300 Éléments Français du Sénégal ne change rien à la donne
Par ailleurs, et c’est là où la décision du président de la République est à saluer, la plupart des pays d’Europe et les États-Unis sous-traitaient directement des aspects de leur coopération militaire avec le Sénégal par l’entremise de la France. Comme quoi, ils nous considéraient toujours comme une colonie de la France. C’est dire que la fin de la présence militaire française affectera aussi son influence dans le monde.
À partir de 2025, il ne devrait plus y avoir de bases militaires étrangères au Sénégal. Sur quoi devrait reposer la nouvelle doctrine en matière de défense et de sécurité ?
Le Président Faye a demandé au ministre des Forces armées de lui proposer une nouvelle doctrine de coopération en matière de défense et de sécurité. Attendons les propositions du MFA pour en connaître les contours. Notons toutefois que malgré la présence des EFS, le Sénégal a réussi à diversifier sa coopération militaire avec des pays comme l’Allemagne, l’Italie, l’Angleterre, la Turquie, le Brésil, les États-Unis, le Maroc, etc. À l’occasion de son investiture à la date du 2 avril 2024, le Président a appelé à «plus de solidarité » entre pays africains pour relever les défis sécuritaires. Cette dimension sera certainement prise en compte dans l’élaboration de la nouvelle doctrine de coopération militaire.
Par ailleurs, comment comprenez-vous le gel de l'aide étrangère des États-Unis (Usaid) avec l'arrivée de Trump ?
À l’instar des nouvelles autorités sénégalaises, le président Donald Trump a opté pour le souverainisme et la stratégie gagnant-gagnant, illustrés par le slogan «America first» (Amérique d’abord). C’est dans cet esprit qu’il faut comprendre son décret sur le gel de l’USAID pendant 90 jours, le temps de procéder à l’audit et de voir éventuellement comment réorienter l’agence dans le cadre de la nouvelle politique étrangère des États-Unis. Désormais, toute aide américaine doit être motivée par une contrepartie pour le peuple américain. Cette décision de Trump, vocalisée par Elon Musk, a un impact mondial dans la mesure où l’USAID est connue comme le plus grand donateur bilatéral du monde. Mais même les États-Unis ne sont pas épargnés car la décision coûte des milliers de dollars aux fermiers américains. Toutefois, il convient de signaler que de nombreux décrets signés par Trump dont celui de l’USAID sont contestés et restent bloqués en justice. Mais pour l’heure, Trump ne pense pas reculer marche arrière.