LA REALITÉ DE LA SOUVERAINETÉ NATIONALE, AU-DELÀ DU DISCOURS
Si quelques actes symboliques marquent une rupture avec l'ancien régime, les experts notent l'absence d'une stratégie claire pour transformer profondément les structures économiques et politiques héritées de l'époque coloniale

Le Parti Pastef actuellement au pouvoir a bâti sa notoriété politique sur la nécessité pour le pays de se réapproprier sa souveraineté. mais après un an au pouvoir, le tandem Diomaye-Sonko peine manifestement à prendre de grandes mesures allant dans ce sens, même si des intellectuels perçoivent une certaine lueur.
Souveraineté économique et monétaire, panafricanisme, départ des troupes françaises au Sénégal… l'idéologie du parti Pastef, au-delà des batailles politiques avec l'ancien régime de Macky Sall, avait séduit grâce à sa propension à vouloir s'affranchir totalement du joug colonial et néocolonial et son agenda panafricain. Ce qui a notamment poussé beaucoup de partis de gauche à se ''dissoudre'' dans cette formation politique aujourd'hui au pouvoir. Mais après un an au pouvoir, cette promesse souverainiste commence-t-elle à se concrétiser ? Une ligne de démarcation avec ce qui se faisait est-elle perceptible ? La réponse est visiblement nuancée. Pour le directeur de Legs Africa, Elimane Kane, le nouveau régime gagnerait à commencer d'abord par adopter une définition opératoire de la souveraineté. ''Et concevoir un référentiel avec des principes, des exigences et indicateurs de souveraineté'', conseille-t-il.
''Il n'y a pas encore d'actes de rupture créatrice d'une perspective souverainiste''
Contributeur du Rapport Alternatif sur l'Afrique (RASA), il note en outre qu'il n'y a pas encore d'actes de rupture créatrice d'une perspective de souveraineté. Ou encore, insiste-il, des leviers clairement identifiés pour renverser les tendances du ''business as usual''. De son avis, le discours du nouveau régime est de plus en plus un discours d'explication de crise et d'accusation. ''S'il y a une capacité de résilience observée dans le maintien de la stabilité institutionnelle, cette résilience ne montre pas encore une capacité créative vers des solutions durables'', précise Elimane Kane non sans signaler que la gestion des finances publiques suit la tendance de stabilisation des acquis qui passe nécessairement par la négociation du rééchelonnement de la dette à travers une dérogation et qui va plus rapprocher des institutions de Bretton Woods avec l'option d'avoir des prêts concessionnels ''à substituer à la dette commerciale et augmenter les marges de manœuvres budgétaires. Cette option ne va pas dans le sens de renforcer la souveraineté mais plutôt de rester dans la coopération multilatérale'', renseigne-t-il. Dans le même ordre d'idées, le spécialiste en gouvernance rappelle aussi que les options de souveraineté comme le levier monétaire et la mobilisation de l'épargne locale ne sont pas pour l'instant défrichées. Pour sa part, le prospectiviste Cheikh Guèye trouve qu’une volonté de rupture sur les questions de souveraineté existe. ''Et ce n'est pas surprenant; car c'est autour de cette idée que le projet Pastef a été construit'', renseigne le chargé de veille à IPAR.
« Il y a des actes qui sont posés et qui sont symboliques comme la fermeture des bases françaises »
À l'en croire, il y a des jalons qui ont été posés et qui sont symboliques. ''Comme la fermeture des bases françaises et une célébration affirmée de Thiaroye 44. Maintenant nous sommes loin d'atteindre un degré de souveraineté avec des indicateurs qu'on aura construits'', indique Dr Cheikh Guèye. Il souligne néanmoins qu'à ce stade, il est très tôt de constater des gains de souveraineté. Par ailleurs, il trouve aussi qu'une souveraineté ne sera faisable qu'avec les autres pays africains et notamment de la sous-région. ''Pour des pays pauvres comme le Sénégal très dépendant de l'économie extravertie, il est impossible de s'en sortir seul. Notre souveraineté ne peut se construire sans les autres pays africains'', pense le secrétaire permanent du RASA qui, comme le directeur de Legs Africa, a bien voulu répondre aux questions de l'AS. Interpellé sur les coopératives agricoles, ce dernier déclare que l'idée est progressiste mais la démarche est questionnable. ''Les coopératives doivent être une émanation des dynamiques paysannes avec l'accompagnement de l'Etat'', souhaite Elimane Kane.