PODOR, UNE VILLE COSMOPOLITE
Des habitations pittoresques témoins d’un envahissement colonial, une population issue de toutes les ethnies du Sénégal, des vestiges d’un passé millénaire. Cette localité située dans le Fuuta est, à elle-seule, une bibliographie

C’est un jour de canicule. Une de ces journées où le soleil refuse d’abdiquer. Il rayonne, irradie, impose sa loi. Il fait chaud. Cependant, la nature, verdoyante, a repris ses droits. La période sèche n’est plus qu’un vieux souvenir. Le ciel a suffisamment ouvert ses vannes, au grand bonheur des paysans occupés aux travaux champêtres. Partout pousse une herbe tendre dont profitent comme jamais des troupeaux de vaches et de moutons paissant en bordure des enfilades de points qui jalonnent le tracé vers Podor.
Après des heures de périples, le Dandé Mayo est à vue. Podor dévoile ses charmes. Une ville, tout ce qu’il y a de calme, de «coquette». Elle serait la première localité du Fuuta occupée par des colons. La ville conserve encore aujourd’hui le pittoresque et le charme des vestiges de l’architecture de ce passé. Certaines maisons, autrefois occupées par de riches et influents commerçants, font encore partie intégrante du décor. Elles sont bâties à partir de briques rouges jointes à la chaux naturelle. Les toitures sont couvertes de tuiles de terres cuites. Le principe architectural est conforme et homogène : rez-de-chaussée puis étage.
A côté de ces rares maisons reflétant le vestige d’un passé colonial, se dévoilent, en majorité, d’autres habitats, avec une architecture purement sénégalaise. Quelques très rares demeures sont en banco sur fond de briques de terre séchée. Des ruelles étroites s’entrelacent le long des quartiers. Sur le bord du fleuve, se dégage une bonne humidité. Des enfants nagent avec joie et bonheur. Des maisons aux noms évocateurs d’un passé colonial s’alignent du côté de la rive. Près du quai «Boubou Sall» est stationné un zodiac de la Police nationale des frontières et un autre des services de la Douane.
Sur les portails des demeures attenantes, des noms évocateurs se dévoilent : Prom, Maurel, Teisseire, Singer, entre autres. Ces habitations viennent témoigner de l’effervescence du commerce qui, autrefois, prévalait, dans cette localité. Certains de ces anciens comptoirs commerciaux ont été restaurés et servent aujourd’hui de maisons d’hôtes. «Le quai de Podor était naguère le centre des affaires du Sénégal. Pas moins de quatre grands bateaux accostaient quotidiennement ici. C’était le lieu de commerce et de transport des marchandises», souligne l’ancien conservateur du Fort de Podor, Abdourahmane Niang.
Comme le dit l’adage, la main d’œuvre va là où se trouve le travail. Voilà ce qui, en partie, explique le volet cosmopolite de la localité. «Chaque jour, de nombreux bateaux déchargeaient, dans des maisons alors prospères, des marchandises venues d’Europe, avant d’embarquer des produits locaux», affirme le patriarche. A la recherche de travail, tout ce que le Sénégal comptait de communautés se donnait rendez-vous à Podor. Certains sont restés et ont fondé des familles. Leurs descendants sont devenus «podorois».
Le fort, un des symboles du passage colonial
Le Fort de Podor fait incontestablement partie des monuments historiques de ce terroir niché au cœur de l’ancienne province du Tooro. La construction tient sur trois bâtisses totalement réfectionnées. Ce fort est un ensemble de fortifications disposé de manière cohérente. «Il a joué un rôle prépondérant dans l’établissement des Français sur le fleuve et même au-delà», souligne le patriarche Abdourahmane Niang. Le fort serait désuet, pillé ou même squatté, n’eut été la détermination de M. Niang et de son ami Ibrahima Sy, tous deux originaires du terroir. Soucieux de son maintien, au vu notamment de son poids symbolique dans l’histoire du Sénégal, ils ont volontairement pris l’initiative d’en être les dépositaires. Ils en assurèrent la surveillance et l’entretien. D’ailleurs, sur indication de M. Niang, nous avons trouvé Ibrahima Sy sur place. Ibrahima est un charmant vieux. Lunettes de soleil bien vissées, il est l’incarnation de la sociabilité. Très disponible, malgré le poids de l’âge, à peine avons-nous franchi le portail qu’on le voit debout et disposé à être utile. «Le fort a été abandonné par l’armée française à l’indépendance. Il a ensuite été occupé par l’armée sénégalaise jusqu’en 1984, puis par la gendarmerie jusqu’en 1997», indique-t-il. Aujourd’hui, le lieu est devenu un patrimoine historique classé, donc sous la tutelle des services du ministère de la Culture. Bien qu’inhabité, le fort a été totalement réfectionné. Il est aujourd’hui la symbiose des vestiges du passé sur fond de travaux modernes.
Dans la cour de l’école élémentaire Amath Ba, un groupe de «Podorois» sirotent le thé sous l’ombrage des arbres. Ils se chahutent et rient dans une ambiance bon enfant. Toutes les tranches d’âge sont représentées, les ethnies de la localité aussi. Cette rencontre synthétise, à elle seule, le volet purement cosmopolite de la ville de Podor. Ici, autour de la théière, se côtoient un Sarakholé, un Maure, un Wolof, un Bambara, un Sérère, un Peulh et un Toucouleur. «C’est le Podor en miniature que vous avez là», témoigne Balla Mamadou Fall, instituteur. «Du temps de l’épopée manding, l’empereur du Songhaï avait envoyé une mission dirigée par le Général Daouda Boubacar Sy, pour islamiser toute la côte ouest. Arrivé à Podor, Boubacar Sy crée un premier village nommé ‘’Souima’’. Il traverse le fleuve et crée un autre village ‘’Saré Thiofi’’», relate Abdourahmane Niang, pour expliquer la création de Podor. Selon le patriarche, les habitants de Saré Thiofi, constatant que l’endroit qu’ils avaient choisi n’était pas propice à l’habitation, sont partis consulter un Peulh du nom de Diao Dalié. Ils se sont scindés en deux groupes. Le premier groupe s’est installé à Souima et le deuxième est parti à Thioumbé. Le devin leur avait clairement prédit que ceux qui allaient habiter à Souima seront des érudits en Islam, des saints et de grands hommes. Les résidents à Thioffi seront des agriculteurs, des hommes riches en mil et en bétail. Sa prédiction s’est avérée exacte. Aujourd’hui, Souima et Saré Thiofi sont les deux plus vieux quartiers de Podor. Avec le temps, d’autres quartiers ont vu le jour, comme Biir Podor, Mbodiène, Lao Demba, Sinthian et Khar Yallah.
Des vestiges d’habitation sérère
Sur la route qui mène à Ngawlé, un site préhistorique a été mis à jour par des fouilles archéologiques en 1958, indique Ibrahima Sy. Il s’agit d’un ancien cimetière appelé «ndangao», du nom de la mare qui le borde. Les lieux renferment des restes de poteries appelés «hulwag» ainsi que des vestiges de sépultures orientés vers l’Est et des monticules dirigées vers le Sud. Cette configuration résume la mythologie grecque et égyptienne. Ces sépulcres sont attribués aux ancêtres sérères. «Pour nous Pulaar, le mot ‘’ndangao’’ n’a aucune signification. C’est un mot à consonance sérère. Au Fuuta, nous avons recensé, de Podor à Matam, 160 sites qui avaient été autrefois habités par des Sérères. Toutes les mares des alentours portent également des noms à consonance sérère : Boloug, Kathié, Ngaar, Bouéla, Kebou, Thiofaye», raconte Abdourahmane Niang. Selon lui, les Sérères sont arrivés avec le mouvement d’Egypte, à l’origine de la traversée du Sahara ; en allant vers l’Ouest, ils se sont arrêtés sur le Fleuve. La configuration de Podor viendrait conforter cette thèse. «Quand vous quittez Podor pour aller à Thilé Boubacar, Dimat, Thiangaye, Fanaye…, toutes ces appellations sont à consonance sérère. Les Sénégalais pensent que le cousinage entre Sérère et Pulaar est né au Sénégal. En réalité, c’est pendant leur pérégrination. Ils sont en fait venus ensemble d’Egypte. Au cours de cette traversée, la communauté sérère riait des maladresses des Pulaars et vice versa», note le notable Niang. Qu’est-ce qui explique le déplacement des Sérères du Fuuta vers l’intérieur du Sénégal ? D’après, les Sérères ont quitté le Fuuta à cause de l’islam. La religion islamique est entrée au Sénégal à travers cette zone vers 1040, soit quatre siècles après la disparition du prophète Mohammed (Psl). Elle est également restée confinée dans le Fuuta, quatre siècles durant, avant de se répandre dans les autres contrées du Sénégal, renseigne-t-il.
A la tombée de la nuit, cette cité aux mille facettes offre une quiétude des plus apaisantes. Pourtant, dans le temps, elle a traversé plusieurs séquences. Pour l’heure, Podor la ville aux mille et une histoires dort sous ses lauriers, en attendant, peut-être, d’ouvrir, dans quelques années, de nouvelles pages de son enrichissante histoire.