LE CONSUL DU SENEGAL À NOUAKCHOTT SE LIVRE
Les récentes opérations d'expulsion de migrants irréguliers menées par Nouakchott reflètent l'ampleur d'une crise qui dépasse largement les capacités d'accueil du pays

Depuis plusieurs semaines, la Mauritanie a entrepris des opérations d’expulsion de migrants dits irréguliers. Si cette mesure choque les pays concernés, Nouakchott tente de casser le point de transit que les candidats à l’émigration irrégulière en Europe tentent d’en faire. Sans oublier, les risques sécuritaires provoqués par cet afflux de migrants évalués à 1million 200 mille dans un pays peuplé à peine de 4,5 millions.
Consul honoraire du Sénégal à Nouadhibou, Boughourbal Moulaye Abasse vit au rythme des migrants sénégalais. Entre prise en charge, assistance et conseils, le diplomate tente de voler au secours à ces jeunes, qui rêvent d’un ailleurs meilleur en prenant une voie souvent sans issue. Dans cet entretien, il commente les opérations en cours en Mauritanie, les actions à mener pour convaincre les jeunes à rester chez eux. Sans oublier d’évoquer les relations entre le Sénégal et la Mauritanie, qui sont «complémentaires» dans tous les domaines. Attendue ce lundi dans la capitale mauritanienne, Yacine Fall va tenter de solidifier cet existant et balayer les nuages noirs.
Comment se porte la communauté sénégalaise établie en Mauritanie ?
Elle se porte bien et mal. Ceux qui ont des cartes de séjour, leur travail n’ont pas de problèmes actuellement. Les gens qui ont de petits papiers qu’on leur donne à l’arrivée et qui ont une validité de trois mois pour régulariser leur situation avec une carte (de séjour) gratuite n’ont pas aussi de problèmes. Aujourd’hui, les gens qui n’ont aucun papier sur eux-on ne sait pas s’ils sont sénégalais, maliens ou burkinabé-, ont des problèmes. Quand ils sont arrêtés, on les renvoie à la frontière.
Pourquoi ?
Parce qu’il y a entre 1 million et 1 million 200 mille étrangers africains, de Pakistanais et d’Indiens qui veulent aussi migrer en Europe. La Mauritanie est devenue le point de départ vers l’Europe. D’une façon inattendue, il y a eu une montée de la criminalité. Il y a des cas de violence qui se répètent avec des exemples poignants. Il s’est développé un réseau de trafic de migrants un peu partout. 80 Mauritaniens, qui géraient des réseaux de trafic de migrants ont été arrêtés et l’un d’eux a été envoyé en Espagne pour être jugé. Il y a une pirogue avec 20 Pakistanais qui ont coulé aussi, et le Pakistan a dû ouvrir une enquête sur cette tragédie. Il y a beaucoup de morts et on a enterré lors d’une nuit 200 corps. IL n’y a aucun survivant dans cette embarcation. En vérité, les autorités mauritaniennes n’ont pas les moyens de contrôler tout cela : les Européens sont venus en renfort avec la Police espagnole qui patrouille à Nouakchott et en donnant de l’argent aussi pour financer la lutte. Malgré tous ces moyens, cela continue. Parce que le Sénégal a fermé ses côtes en serrant la vis et le Maroc aussi. Et tout le monde s’est retourné vers la Mauritanie.
C’est cette montée de l’insécurité qui explique ces opérations d’expulsion en cours en Mauritanie depuis quelques jours ?
Evidemment ! Et en même temps, on assure la sécurité de ces migrants qu’on embarque dans des pirogues qui ne sont pas assurées, parfois sans carburants, sans assez de gilets. Quand un pays a une population totale de 4 millions 500 mille habitants et qu’il se retrouve avec 1million 200 mille migrants irréguliers, cela pose problème. On n’a jamais eu autant de violences dans ce pays. C’est un sérieux problème.
Quels actes concrets, posez-vous au quotidien pour protéger les ressortissants sénégalais ?
D’abord, on a recensé nos gens. On intervient tous les jours pour accompagner les Sénégalais qui veulent rentrer. Ils sont escortés par la Police. A Nouadhibou, nous avons 15 mille Sénégalais recensés. A Nouakchott, il y a environ 300 mille Sénégalais, qui vivent en famille, qui travaillent, qui ont leurs propres maisons.
Aujourd’hui, les Maliens représentent la plus forte communauté de migrants en Mauritanie parce qu’ils fuient la guerre. La Mauritanie est devenue vraiment un pays de transit avec l’Algérie.
Que faut-il faire pour arrêter cette vague migratoire ?
C’est impossible de l’arrêter.
Il faut donner du travail aux enfants, les occuper.
Actuellement, c’est impossible. On espère qu’avec le gaz, le Sénégal et la Mauritanie auront plus de moyens. Ces deux pays sont complémentaires dans le travail et dans leurs relations. Il ne faut pas que des incidents isolés viennent gâter ses relations. Economiquement, les deux Etats sont plus que complémentaires.
Et la situation des migrants sénégalais doit vous stresser tous les jours ?
Et comment… Nous gérons aussi les rapatriements qui viennent aussi du Maroc. On n’a pas de budget pour prendre ça en charge. Je paie de ma poche en louant des bus, payant la nourriture et tout surveiller à la minute près. Et le Secrétaire du consul les accompagne.
Il y a beaucoup de travail à faire. Si les gens disent qu’ils sont parqués, la Mauritanie n’est pas équipée pour prendre en charge cela. On apporte toute notre assistance à tous les Sénégalais qui sont à Nouadhibou et ailleurs. Dès fois, il y a qui reviennent complétement démunis du Maroc, on doit les assister. J’ai demandé au Premier ministre Ousmane Sonko de revenir à Nouadhibou pour mesurer la situation. Et il a promis de revenir surtout qu’il y était bien accueilli. Et il y a que le Président Wade qui a eu un tel accueil à Nouadhibou.
Aujourd’hui, il faut une coopération inter-Etats avec un budget pour prendre cela en charge. En plus du budget, il faut des conditionnalités sur le rapatriement des migrants. L’Europe est saturée, à Las Palmas, il y a 30 mille migrants. Je voyais des gens assis dans la rue qui ne portaient même pas de chaussures à Las Palmas.
On dépensait pour le rapatriement de migrants 40 millions F Cfa, des opérations médicales très coûteuses. Il faut un travail de communication et de sensibilisation à faire auprès des jeunes pour leur dire que vous n’avez rien à faire en Europe.