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6 avril 2025
Diaspora
TROIS ANS DE SANG ET DE LARMES
Ils étaient mécaniciens, ouvriers, étudiants ou élèves et la plupart avaient moins de 30 ans. Entre mars 2021 et février 2024, ils sont 65 à avoir perdu la vie lors des manifestations qui ont secoué le Sénégal, selon un nouveau décompte minutieux
(SenePlus) - Le collectif CartograFreeSenegal, en collaboration avec Amnesty International, a publié mardi un rapport détaillé établissant à 65 le nombre de personnes tuées lors des violences politiques au Sénégal entre mars 2021 et février 2024. Cette initiative citoyenne lancée en juin 2023 apporte une clarification importante sur le bilan humain de cette période troublée.
Selon le communiqué du collectif cité par l'AFP, « 65 morts ont été recensés, dont 51 tués par balles (soit 81% du total) ». Le document précise que « l'âge moyen des victimes est de 26 ans, la plus jeune ayant 14 ans et la plus âgée 53 ans. Près de la moitié des victimes étaient des ouvriers ou des mécaniciens et un quart étaient élèves ou étudiants ».
Cette publication coïncide avec l'anniversaire du décès de la première victime, un étudiant de 20 ans tué le 4 mars 2021 à Bignona, dans le sud du pays. La contestation qui a mené à ces violences était dirigée par Ousmane Sonko, alors figure de l'opposition et aujourd'hui Premier ministre, contre le président Macky Sall qui a dirigé le pays de 2012 à 2024.
L'AFP rapporte que les précédentes estimations fournies par diverses ONG mentionnaient « des dizaines de morts, sans plus de précisions ». La ministre sénégalaise de la famille et des solidarités, Maïmouna Dièye, avait quant à elle avancé début février le chiffre de 79 victimes. À cette occasion, le gouvernement a annoncé son intention d'accorder 10 millions de francs CFA (environ 15 000 euros) aux familles endeuillées.
Le collectif CartograFreeSenegal explique avoir établi « un lien sûr et direct avec les familles des victimes afin d'authentifier chaque décès ». La méthodologie employée a été particulièrement minutieuse : « Pour chaque cas, au moins un journaliste a été chargé de la documentation, examinant certificats d'autopsie, photos et vidéos, ainsi que témoignages des proches, des témoins oculaires et du personnel médical ».
De plus, « un maillage complet du territoire national a été réalisé » pour documenter ces événements durant lesquels « des dizaines d'autres citoyens ont été tués par les forces de défense et de sécurité », indique le collectif selon l'AFP. L'organisation affirme se tenir « aux côtés des familles endeuillées qui attendent toujours justice ».
Le contexte politique national a considérablement évolué depuis ces événements. Ousmane Sonko, aujourd'hui Premier ministre, a annoncé le 27 décembre dernier que son gouvernement déposerait un projet pour abroger la loi d'amnistie couvrant ces violences. Cette loi avait été initiée par l'ex-président Macky Sall avant l'élection présidentielle qui a conduit fin mars 2024 à la victoire de Bassirou Diomaye Faye.
UNE PRÉTENDUE FAVEUR QUI CRÉE L'INÉGALITÉ
Le Collectif des féministes du Sénégal s'insurge contre la permission accordée aux femmes de quitter leur poste à 15h pendant le Ramadan. Il dénonce une mesure qui, sous apparence de bienveillance, instaurent des discriminations
Le Collectif des féministes du Sénégal dénonce dans le communiqué ci-après, les notes de service permettant aux seules femmes de quitter leur poste à 15h pendant le Ramadan au sein de plusieurs administrations publiques. Il s'agit selon lui, de directives qui sous apparence de bienveillance religieuse, instaurent des discriminations multiples contraires aux principes constitutionnels d'égalité et de laïcité de la République du Sénégal. Face à cette atteinte aux droits fondamentaux, le Collectif appelle à une mobilisation immédiate pour faire respecter l'égalité entre tous les citoyens, sans distinction de genre ou de confession.
"Lii jubul jubentilen ko !
Nous avons pris connaissance, avec stupeur, des notes de service émanant des directions de certains services publics (le Port autonome, la Poste, etc). Il s’agit de notes dans lesquelles le personnel féminin est autorisé à partir à 15h pour cause de Ramadan.
Ces notes de service posent problèmes car elles sont constitutives de diverses discriminations. Au premier rang desquels on note des discriminations entre les agents hommes et les agents femmes des services publics. De surcroit, elles instaurent des discriminations entre hommes musulmans et femmes musulmanes contraires également aux principes islamiques (les musulmanes et les musulmans étant égaux devant leurs devoirs de respect d’un des piliers de l’Islam). S’y rajoutent des discriminations entre personnes de confession musulmanes et personnes d’autres confessions. Enfin elles induisent des discriminations entre agents du secteur public et professionnels du secteur privé.
En l’espèce, ces notes défient le principe de respect des libertés fondamentales et des droits des citoyens qui sont au fondement de la société sénégalaise. Elles défient également la Constitution du Sénégal qui proclame le rejet et l’élimination, sous toutes leurs formes, de l’injustice, des inégalités et des discriminations. Au surplus, ces notes portent atteinte au principe de l’article premier de ladite Constitution qui énonce : « La République du Sénégal est laïque, démocratique et sociale. Elle assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens, sans distinction d’origine, de race, de sexe, de religion. Elle respecte toutes les croyances. »
Tous les agents des services publics sont fondés à agir en attaquant ces notes par des recours en excès de pouvoir. Elles ne sauraient prospérer et porter atteinte à leurs droits et encore moins au principe d’égalité des citoyennes et des citoyens sénégalais consacré par notre Constitution commune.
Bon Ramadan, bon carême, bons hommages aux ancêtres ou juste bonne journée !
Bien cordialement.
Mbooloo wu jigéenaan yi"
TRUMP GÈLE L'AIDE MILITAIRE À L’UKRAINE
La Maison Blanche a ordonné lundi la suspension immédiate du soutien militaire américain à Kiev, plongeant son allié dans une situation précaire. Cette décision "affecte plus d'un milliard de dollars d'armes et de munitions en cours d'acheminement"
(SenePlus) - Selon des informations rapportées par le New York Times, le président américain a ordonné lundi la suspension temporaire de toute l'aide militaire américaine destinée à l'Ukraine. Cette décision intervient quelques jours seulement après une confrontation tendue entre Trump et son homologue ukrainien Volodymyr Zelensky lors d'une rencontre à la Maison Blanche.
D'après de hauts responsables de l'administration et des militaires s'exprimant sous couvert d'anonymat, cette directive "affecte plus d'un milliard de dollars d'armes et de munitions en cours d'acheminement et de commande". La décision résulte d'une série de réunions tenues lundi à la Maison Blanche entre M. Trump et ses principaux conseillers en matière de sécurité nationale.
Selon ces mêmes sources citées par le quotidien new-yorkais, "la directive sera en vigueur jusqu'à ce que M. Trump détermine que l'Ukraine a démontré un engagement de bonne foi envers les négociations de paix avec la Russie."
Cette suspension représente une escalade dramatique dans la rupture entre Washington et Kiev, à un moment critique du conflit. Le principal bénéficiaire immédiat de cette mesure est le président russe Vladimir Poutine. Si la suspension se prolonge, il pourrait utiliser ce temps pour obtenir de nouveaux gains territoriaux et pourrait même décider de se retenir de toute négociation, estimant que tout différend prolongé entre Trump et Zelensky ne fera que renforcer sa position.
Le NYT souligne que "la décision de M. Trump a peu de précédents directs dans l'histoire américaine récente". Si les États-Unis ont déjà suspendu le transfert de systèmes d'armes spécifiques à des alliés, comme la décision du président Biden de suspendre les livraisons de bombes de 2 000 livres à Israël, une interruption complète représente un ultimatum. Cette mesure "force M. Zelensky à accepter un cessez-le-feu selon les conditions dictées par M. Trump, ou condamne le pays à subir des pertes plus importantes sur le champ de bataille."
Cette suspension place également les États-Unis en opposition directe avec leurs principaux alliés de l'OTAN. D'après le New York Times, "la plupart des grandes nations européennes, dirigées par la France, la Grande-Bretagne et l'Allemagne, se sont engagées à intensifier leur aide à l'Ukraine ces derniers jours, prenant parti pour M. Zelensky dans son différend avec l'administration Trump." Cependant, ces pays "ne disposent tout simplement pas des stocks nécessaires pour compenser la différence à court terme."
La directive de Trump interrompt également les livraisons d'équipements provenant des stocks du Pentagone et l'aide fournie par l'Initiative d'assistance à la sécurité de l'Ukraine. Comme le rapporte le journal américain, les conditions exactes que M. Zelensky devrait remplir pour que M. Trump reprenne l'assistance militaire restent floues.
Les tensions entre les deux dirigeants ont éclaté au grand jour vendredi, lors d'une rencontre à la Maison Blanche. Alors qu'ils devaient signer un accord permettant à l'Ukraine de céder des droits sur des minéraux rares pour rembourser l'aide militaire américaine des trois dernières années, "M. Trump et le vice-président JD Vance ont réprimandé M. Zelensky devant les caméras pour ne pas avoir été assez reconnaissant du soutien américain", indique le NYT.
Lundi, M. Trump a déclaré aux journalistes qu'il ne pensait pas que l'accord sur les minéraux était compromis, le qualifiant de "formidable pour nous", mais qu'il attendait une chose de M. Zelensky pour reprendre les négociations : "Je pense simplement qu'il devrait être plus reconnaissant."
Plusieurs membres du cabinet de M. Trump ont continué à suggérer que M. Zelensky était responsable de la rupture diplomatique. Le secrétaire au Commerce Howard Lutnick a notamment déclaré lors d'une interview sur CNN que les exigences de M. Zelensky concernant "des réparations", la restitution des terres saisies par la Russie et des garanties de sécurité allaient "beaucoup trop loin". Selon lui, M. Zelensky devrait dire : "Nous aimons l'Amérique, nous apprécions l'Amérique, nous voulons que vous soyez à nos côtés, et si vous pensez que nous devrions avoir la paix, nous devrions avoir la paix." M. Lutnick a ajouté : "Ce n'est pas un artisan de la paix, c'est un fauteur de troubles."
Cette décision intervient à un moment critique dans la guerre que mène l'Ukraine contre l'agression russe. Selon le New York Times, grâce à sa propre production d'armes et aux livraisons en provenance d'Europe, "l'Ukraine pourrait résister à un arrêt américain pendant quelques semaines, voire quelques mois." Cependant, si l'arrêt des livraisons se prolongeait, l'Ukraine perdrait son approvisionnement en armes avancées, notamment des systèmes de défense aérienne, des missiles balistiques surface-surface et de l'artillerie à longue portée.
Le président Zelensky a déclaré que l'arrêt de l'aide militaire serait un coup dévastateur, mais ne mettrait pas fin aux combats. "La contribution des États-Unis à la capacité défensive et à la sécurité de l'Ukraine représente actuellement environ 30 %", a-t-il déclaré lors d'une interview le mois dernier. "Vous pouvez imaginer ce qui nous arriverait sans ces 30 % cruciaux."
L'aide militaire américaine à l'Ukraine avait déjà été interrompue l'année dernière pendant plusieurs mois, lorsque M. Trump avait fait pression sur ses alliés républicains au Congrès pour qu'ils retiennent l'assistance. Le NYT rappelle que les effets s'étaient d'abord fait sentir lors des bombardements aériens nocturnes que la Russie dirigeait contre les infrastructures énergétiques à travers le pays. Sans les systèmes de défense aérienne américains, les équipes de défense ne pouvaient pas faire grand-chose contre les missiles sophistiqués russes qui détruisaient les centrales thermiques du pays.
LE PÉRIL POPULISTE MONDIAL
Hamidou Anne livre une analyse des mécanismes qui érodent les démocraties, du Sahel aux capitales occidentales. Son plaidoyer pour un Sénégal ouvert sur le monde mais fidèle à ses valeurs résonne comme un rempart contre les tentations du repli
Invité de l'émission BL6 animée par Pape Alioune Sarr ce dimanche 2 mars 2025, l'essayiste et politologue Hamidou Anne a livré une analyse de la montée inquiétante du populisme à l'échelle mondiale. Une menace qu'il considère comme le fil conducteur reliant les diverses crises internationales actuelles.
"Le populisme est une méthode qui dit qu'il faut ériger un rapport direct avec le peuple, qu'il faut céder aux injonctions du peuple, qu'il faut défendre les intérêts du peuple et qu'il n'y a pas d'intermédiaire," a expliqué Anne. Selon lui, ce phénomène politique se caractérise essentiellement par "l'ignorance des corps intermédiaires" et le contournement des institutions démocratiques.
L'intellectuel sénégalais a disséqué les deux visages du populisme contemporain. D'un côté, "le populisme de gauche" qui, s'inspirant des travaux d'Antonio Gramsci et d'Ernesto Laclau, intègre "les dimensions féministes, écologiques, les luttes décoloniales" en créant "une chaîne d'équivalence" entre ces différentes causes. De l'autre, le "populisme de droite autoritaire" qui promeut "une conception ethnique de la nation", comme en témoignent les mouvements d'extrême droite en Europe.
Cette grille de lecture populiste, Anne l'applique directement à la situation en Afrique de l'Ouest, où quatre pays de la CEDEAO sont aujourd'hui dirigés par des juntes militaires. "Ce qui m'a choqué, c'est surtout la résurgence de ces coups d'État et les masses sortant inonder les rues pour les saluer," a-t-il déploré, identifiant dans ce phénomène une dangereuse "normalisation" de l'autoritarisme sous couvert de discours anti-élites et anti-occidentaux.
Face à ces dérives, Hamidou Anne défend une vision résolument internationaliste du Sénégal, "terre ouverte à tous les apports fécondants du monde". Une position qu'il oppose directement aux replis identitaires promus par les mouvements populistes. "Le Sénégal est aujourd'hui un pays qui a envoyé ses fils partout... la pire des choses, c'est de se fermer totalement sur soi-même," a-t-il affirmé avec conviction.
Le politologue établi également des parallèles saisissants entre ces dynamiques africaines et les bouleversements internationaux, de l'élection de Trump avec sa "diplomatie transactionnelle" aux reconfigurations des alliances en Ukraine et à Gaza. Pour lui, ces crises s'inscrivent dans un même mouvement de remise en question de l'ordre international libéral.
"La démocratie est comme une fleur qu'il faut arroser au quotidien pour maintenir sa vitalité et sa verdure," averti Anne, appelant à une vigilance constante face à la montée des discours populistes qui menacent les fondements mêmes de nos sociétés démocratiques.
LE PAYS MESURE SA DÉPENDANCE À L'ÉTRANGER
Trois mille dossiers d'état civil en suspens à Djinaky, des programmes de santé compromis, un ambitieux projet d'électrification menacé : le pays découvre brutalement les conséquences de la suspension de l'aide américaine
(SenePlus) - La récente suspension de l'aide américaine, décidée par le président Donald Trump, a brutalement interrompu de nombreux programmes de développement dans le pays, mettant en lumière la dépendance du pays à l'assistance étrangère. Cette situation survient alors même que le gouvernement, dirigé par le Premier ministre Ousmane Sonko, prône un discours résolument souverainiste.
Le 20 janvier 2025, Donald Trump a signé un décret suspendant pour quatre-vingt-dix jours les programmes d'aide américains, notamment ceux de l'USAID. Comme le rapporte Afrique XXI, cette décision "radicale destinée à revoir les priorités de financement et à éliminer les dépenses jugées inefficaces" a créé "une onde de choc ressentie dans le monde entier, mettant à nu la dépendance de certains pays à l'aide étrangère."
En Casamance, région du sud du Sénégal longtemps marquée par un conflit qui a duré plus de quatre décennies, les conséquences sont particulièrement sévères. Le maire de Djinaky, Alphoussény Diémé, témoigne : "On ne s'y attendait pas... Ça nous est tombé dessus d'un coup." Dans sa commune, environ 3 000 dossiers d'état civil, principalement des demandes d'actes de naissance, sont désormais en attente. Ces documents concernent des personnes nées pendant le conflit, qui a débuté en 1982.
"Certains enfants sont très brillants à l'école, ils doivent passer leur certificat bientôt mais, sans acte de naissance, ils ne peuvent pas s'inscrire. C'est comme s'ils étaient apatrides," s'inquiète le maire, cité par Afrique XXI.
Le programme Aliwili, financé par l'USAID et mis en œuvre par plusieurs ONG en partenariat avec l'État sénégalais, jouait un rôle crucial dans le processus de paix en Casamance. Avec un budget total de 16 milliards de francs CFA (25 millions d'euros), il couvrait non seulement les questions d'état civil, mais aussi "la réinstallation des populations déplacées à travers la construction de centaines de logements, la réinsertion des anciens combattants et de leurs familles, et la réhabilitation de certaines infrastructures."
Henri Ndecky, responsable de la Coordination des organisations de la société civile pour la paix en Casamance (COSCPAC), explique dans Afrique XXI que "ce projet était la concrétisation du processus de paix entre l'État du Sénégal et la faction Jakaay du MFDC." L'accord de 2023 prévoyait que l'État s'engage en faveur de la réinsertion des combattants et du développement de la région, en échange du dépôt des armes.
"L'aide américaine avait rassuré sur la capacité de l'État à tenir ses engagements," précise Henri Ndecky. La suspension de cette aide soulève donc des inquiétudes quant à la pérennité du processus de paix, bien que Lamine Coly, coordinateur de l'Initiative pour la réunification des ailes politiques et armées du MFDC, exclue une remise en cause du processus.
Au-delà de la Casamance, c'est tout le Sénégal qui subit les conséquences de la suspension de l'aide américaine. Selon Afrique XXI, "des programmes de développement sont désormais à l'arrêt ou tournent au ralenti" dans l'ensemble du pays.
"En matière de santé publique, de nombreux centres de santé communautaires dépendant des subventions pour l'achat de médicaments et le recrutement de personnel peinent à maintenir leurs services," rapporte le magazine. Des programmes dans les domaines de l'éducation, de l'agriculture et de la bonne gouvernance sont également touchés.
L'ampleur de la dépendance du Sénégal à l'aide américaine est considérable : "sur les cinq dernières années, le Sénégal a reçu en moyenne 120 millions de dollars (114 millions d'euros) par an de l'USAID," sans compter les programmes financés par d'autres agences américaines. Le programme Senegal Compact Power, qui vise à améliorer l'accès à l'électricité pour près de 13 millions de personnes, représente à lui seul un investissement de 600 millions de dollars, dont 550 millions proviennent des États-Unis.
Face à cette situation, le Premier ministre Ousmane Sonko a réaffirmé sa vision souverainiste : "Doit-on continuer à dépendre de l'aide étrangère ? [...] Nous devons travailler dur à la mise en œuvre de nos programmes. Si nous faisons cela, nous serons cités, dans les années à venir, parmi les pays les mieux gérés."
Cette position n'est pas nouvelle. Comme le rappelle Afrique XXI, "depuis son entrée en politique, en 2014, et la création de son parti Les Patriotes africains du Sénégal pour le travail, l'éthique et la fraternité (Pastef), Ousmane Sonko défend un programme de rupture, fondé sur une réappropriation de la souveraineté politique, économique et monétaire du Sénégal."
El Hadj Abdoulaye Seck, économiste au Front pour une révolution anti-impérialiste populaire et panafricaine (Frapp), un mouvement proche de Pastef, va plus loin : "C'est tout un modèle de développement qu'il faut revoir. Depuis l'indépendance, nos dirigeants ont cédé à la facilité de l'aide."
L'économiste rappelle que cette dépendance a un coût : "Non seulement ces prêts pèsent sur la dette, mais, de plus, ils sont assortis de conditions, tout comme les dons : des critères de gouvernance ou des réformes économiques qui ne sont pas adaptés à nos réalités et poussent les pays à renoncer à leur souveraineté."
Le programme Senegal Compact Power illustre cette problématique, puisqu'il prévoit une "restructuration" de la Sénélec, la société nationale d'électricité, et une "participation accrue du secteur privé" dans ce domaine stratégique.
Pour réduire cette dépendance, le gouvernement mise sur son Plan Vision 2050, "une feuille de route ambitieuse visant à renforcer l'autonomie économique du pays et à tripler le revenu par habitant d'ici à 2050." Le financement de ce plan repose sur plusieurs leviers : la croissance économique stimulée par l'exploitation des ressources pétrolières et gazières, une meilleure mobilisation des ressources fiscales, et la contribution de la diaspora.
Babacar Ndiaye, directeur de la Recherche et des publications du think tank sénégalais Wathi, analyse : "On peut considérer la suspension de l'aide états-unienne comme une chance pour le Sénégal si on suit la logique du nouveau gouvernement, car elle incite à mettre en pratique cette notion de souverainisme."
Cependant, Fadel Barro, cofondateur du mouvement citoyen Y en a marre, appelle à la prudence : "La question immédiate n'est pas de savoir s'il faut se passer ou non de l'aide, car il y a des gens qui se soignent et qui mangent grâce à l'aide." Pour lui, le Sénégal doit d'abord se concentrer sur des réformes internes pour construire un "État au service de la population."
Sa conclusion résume parfaitement le dilemme auquel fait face le pays : "Nous n'avons pas identifié quels sont nos besoins. Aujourd'hui, ce sont les bailleurs de fonds qui décident des priorités à la place des Africains et c'est leur liberté. Mais, nous, qu'est-ce qu'on fait ?"
UNE ATTITUDE APÉRISTE
De l'OFNAC à la Cour des comptes, la culture du déni et de la contestation face aux instances de contrôle s'affirme comme une caractéristique fondamentale de l'Alliance pour la République
Entre l’alliance pour la république (aPr) et les corps de contrôle, cela n’a jamais été le grand amour. en attestent les dernières révélations de la Cour des comptes qui pointent du doigt la gestion du régime apériste entre 2019 et mars 2024. Furieux contre l’image dépeinte par la juridiction financière, le boss de l’ancien régime, Macky Sall, a sévèrement répliqué contre les allégations de maquillage des finances publiques sous son règne.
Une fois n’est pas coutume! L’ancien président du Sénégal, Macky Sall, n’a pas raté la Cour des Comptes qui, dans son rapport d’audit sur les finances publiques entre 2019 et mars 2024, relève de nombreuses anomalies et autres incongruités. Pis, elle note que la dette et le déficit budgétaire s'avèrent bien plus élevés que ceux des documents officiels. Des allégations qui n’ont pas plu au Président de l’APR, Macky Sall qui affirme que tout cela est ridicule. Pis, il soutient que ses différents gouvernements ne sont en rien impliqués concernant les accusations de la juridiction financière et que celle-ci mélange tout. Cette réplique du boss de l’APR aux auditeurs de la Cour des comptes est révélatrice des rapports houleux toujours entretenus entre les responsables de l’ancien régime et la Cour des comptes. Et de façon plus globale avec les institutions de contrôle! Les apéristes ont toujours diabolisé les organes de contrôle à chaque fois que ceuxlà épinglaient un des leurs.
On se rappelle l’épisode Moustapha Diop contre la Cour des comptes. Celle-ci dénonçait dans une conférence de presse en février 2020 le comportement du ministre Moustapha Diop qui, lors de l’élaboration du rapport de 2015, avait tout simplement refusé que le Fonds national de promotion de l’entrepreneuriat féminin (FNPE) sous tutelle de son département ministériel soit contrôlé. Ministre de l’Industrie à l'époque, Moustapha Diop aurait alors traité les magistrats qui étaient venus pour effectuer le contrôle d’agents de corrompus.**
Un phénomène similaire a été noté entre l’Office national de Lutte contre la Fraude et la Corruption (OFNAC) et de hauts responsables du régime sortant. Durant son mandat de trois ans à la tête de l’OFNAC, Nafi Ngom Keita a subi différents quolibets, attaques de la part de hauts responsables du pouvoir au premier rang desquels le chef de l’Etat qui l’a nommée. Des informations parues dans la presse à l’époque indiquaient que l’ancien Président Macky Sall n’avait pas apprécié la sortie de Nafi Ngom Keïta quand celle-ci dénonçait au cours d’une rencontre le retard dans le démarrage de l’OFNAC. Pire, son directeur de cabinet Oumar Youm ne l’avait pas aussi raté en considérant qu’elle avait violé “une obligation de réserve”.
Les bisbilles entre Cheikh Oumar hanne et la presidente de l’OFNAC
Et la publication du rapport 2014-2015 de l’OFNAC en 2016 avait créé aussi beaucoup de bruits dans les rangs apéristes. Parce que le document avait chargé Cheikh Oumar Hanne, Directeur général du Centre des œuvres universitaires de Dakar (Coud) à l’époque. Il accusait le responsable de l’Apr d’alors et maire de Ndioum “de fractionnement des commandes dans les marchés, l’octroi de subventions irrégulières, des pratiques de détournements de deniers publics et de faux et usage de faux”. Outre des poursuites judiciaires, l’Ofnac réclamait dans son rapport que Cheikh Oumar Hanne soit relevé de ses fonctions de directeur du Coud et que toutes les mesures soient prises pour qu’il ne lui soit plus confié la responsabilité de diriger un organe public. Furieux contre Nafi Ngom Keita, Monsieur Hanne avait déversé plus tard toute sa colère sur la dame en la traitant de maître chanteur.**
« Mme Nafi Ngom Keïta veut faire de moi un symbole national de la mal gouvernance. Je ne peux l’être car il n’y a pas de mal gouvernance sous le régime du président Macky Sall. (...) Ils ne peuvent pas me faire chanter, il faut que la justice s’en mêle et ils répondront de leurs actes de chantage posés depuis 2016», s’était-il défendu avant d’annoncer une plainte contre la présidente de l’OFNAC d’alors, Nafi Ngom Keita.
Il faut relever en définitive que cette dernière avait payé son caractère bien trempé en se montrant indulgente face aux responsables du régime Sall épinglés dans les rapports. Elle sera ainsi démise de ses fonctions par le président de la République, Macky Sall. Loin de s’avouer vaincue et considérant qu’il y avait un abus de pouvoir, elle avait attaqué en vain à la Cour suprême le décret présidentiel du 25 juillet 2016 mettant fin à son poste de présidente de l’OFNAC.
Par Fatou Warkha SAMBE
LE SOUKEROU KOOR QUE L’ON PEUT OFFRIR AUX FEMMES
Le véritable Soukeurou Kor que l’on peut offrir aux femmes, c’est d’écouter leurs revendications et de prendre des mesures concrètes pour rendre effectifs leurs droits
Dans cinq jours, nous marquerons une nouvelle Journée internationale des droits des femmes. Quand je pense à ce jour, l’une des choses qui me viennent à l’esprit, c’est cette chanson de Ismaïla Lô avec ce refrain : «Toutes les femmes sont des reines, certaines plus reines que des reines...» C’est le son que plusieurs plateaux spéciaux dans nos télévisions utilisent pour le générique de leurs émissions spéciales 8 mars. Vous pouvez déjà deviner le contenu : il ne sera rien d’autre qu’un enchaînement de louanges sur la bravoure des femmes, leur capacité de résilience, un rappel des souffrances que nos mamans et grandsmères ont endurées au sein de la société. Mais aujourd’hui, je me demande : comment peut-on faire un si grand hors-sujet ? Est-ce un manque de connaissance ou une volonté manifeste d’ignorer le but de cette journée ?
Ainsi, j’ai grandi avec cette conscience collective qui fait de la Journée internationale des droits des femmes, une journée de célébration. Vous verrez certainement des événements ou publications où ils ne mentionneront que «Journée internationale des femmes», effaçant totalement la notion de droits, comme si ce jour servait uniquement à exalter une essence féminine plutôt qu’à revendiquer l’égalité et la justice. On nous parlera de «reines», de «mères courageuses», et de «gardiennes du foyer», tout en éludant soigneusement les revendications concrètes des femmes qui subissent chaque jour l’injustice, les violences et la précarité. Cette confusion n’est pas anodine, elle permet de neutraliser un combat politique en le réduisant à une célébration vide de revendications. Quand on parle de droits au Sénégal, si les gens ne nous disent pas que les femmes ont déjà tout, ils vont nous répondre que l’islam a déjà tout donné aux femmes, comme s’ils appliquaient à la perfection ce que l’islam prescrit. Cette rhétorique sert souvent à invalider toute demande de justice et d’égalité, alors même que dans les faits, les inégalités persistent et sont institutionnalisées.
Le 8 mars trouve son origine dans les luttes ouvrières et féministes du début du XXe siècle. En 1908, des milliers de femmes ont manifesté aux Etats-Unis pour réclamer de meilleures conditions de travail, le droit de vote et l’égalité des droits. En 1910, lors de la Conférence internationale des femmes socialistes à Copenhague, Clara Zetkin propose l’idée d’une journée internationale pour revendiquer les droits des femmes. En 1917, en Russie, une grève des ouvrières marque un tournant dans l’histoire, menant à la reconnaissance officielle du 8 mars comme une journée de mobilisation pour les droits des femmes. En 1977, l’Onu institutionnalise cette date en tant que Journée internationale des droits des femmes, confirmant ainsi son ancrage dans les luttes pour l’égalité et contre les discriminations systémiques.
Mais l’histoire des luttes féminines ne se limite pas à l’Occident. Au Sénégal, un autre épisode emblématique s’est déroulé en mars 1820 : celui des femmes de Nder, qui ont marqué l’histoire par leur acte de résistance face à l’oppression. Ce jour-là, alors que les hommes du village étaient partis au champ, les envahisseurs maures ont attaqué. Plutôt que de se soumettre, ces femmes ont choisi de se battre. Face à la défaite inévitable, elles ont préféré périr dans les flammes du palais plutôt que d’être réduites en esclavage. Leur courage illustre la détermination et la force des femmes sénégalaises dans leur lutte pour la dignité et la liberté.
Le mois de mars est donc symbolique à plus d’un titre : il est le mois des luttes féminines, qu’elles soient ouvrières ou enracinées dans notre propre histoire. Il rappelle que la revendication des droits des femmes ne s’est jamais faite sans résistance ni sacrifices, et que la mémoire des luttes doit guider nos combats actuels.
Sous le thème de cette année : «Pour toutes les femmes et les filles : droits, égalité et autonomisation», une fois de plus, ce 8 mars s’inscrit dans une réalité marquée par les violences faites aux femmes, le recul des droits et la marginalisation politique. Alors que le Sénégal connaît des transformations majeures sur le plan politique avec l’arrivée du nouveau gouvernement, les femmes, elles, sont toujours laissées de côté. Leur représentation au sein du gouvernement a diminué, les violences n’ont pas cessé, et les avancées légales stagnent. Pendant que d’autres catégories de la population bénéficient du changement, les femmes restent reléguées aux marges du pouvoir et de la société.
Et en ce mois de Ramadan, le gouvernement nous doit bien un Soukeurou Kor. Puisque ce 8 mars est une journée de revendication, nous allons lui dire clairement le contenu du panier que nous voulons : pas des gestes symboliques, mais des actions concrètes pour faire respecter nos droits.
Le Soukeurou Kor que nous demandons, c’est un cadre sécuritaire où les féminicides, les agressions sexuelles et les violences conjugales ne sont plus relégués au rang de faits divers. Nous voulons des lois appliquées avec rigueur, des mécanismes de protection renforcés, des refuges sécurisés, un accompagnement psychologique des survivantes et des sanctions effectives contre les agresseurs.
Le Soukeurou Kor que nous demandons, c’est une égalité économique réelle, où les femmes ne sont plus confinées aux marges de l’économie informelle et de la précarité. L’accès aux financements, la reconnaissance du travail domestique, le soutien aux entrepreneures et l’égalité salariale ne doivent plus être des combats sans fin. Nous demandons aussi une protection sociale pour les travailleuses domestiques et toutes celles du secteur informel.
Le Soukeurou Kor que nous demandons, c’est une justice sociale tangible. Nous voulons un accès gratuit aux serviettes hygiéniques et des toilettes propres dans toutes les écoles. L’éducation des filles ne doit plus être entravée par des règles non prises en charge dignement. Il est temps de mettre en place une politique de lutte contre la précarité menstruelle et d’assurer la gratuité des protections hygiéniques dans les écoles et lieux publics.
Le Soukeurou Kor que nous demandons, c’est une réelle égalité dans l’accès à la terre. Il est inadmissible que des femmes qui nourrissent la population soient privées de la propriété foncière. Nous voulons des réformes foncières qui garantissent aux femmes un accès équitable aux titres de propriété et aux ressources agricoles.
Le Soukeurou Kor que nous demandons, c’est une véritable représentation politique et institutionnelle. Les décisions qui nous concernent doivent être prises avec nous, et non à notre place. A celles et ceux qui contestent les quotas, il suffit d’observer les nominations où la parité n’est pas obligatoire : les femmes y sont absentes. Ce n’est pas une question de compétence, mais de verrouillage du pouvoir par l’entre-soi masculin et des biais sexistes. La parité ne doit pas être un débat, mais une nécessité pour une démocratie équitable.
Le Soukeurou Kor que nous demandons, c’est un ministère qui défend réellement les droits des femmes. En réduisant le ministère de la Femme à un ministère de la Famille, on éloigne encore plus les luttes pour l’égalité. Nous voulons un ministère qui prenne des décisions ambitieuses en matière d’émancipation économique, politique et sociale des femmes.
Cette année, alors que le 8 mars coïncide avec le mois de Ramadan, j’espère que ce mois et ses exigences ne prendront pas le dessus sur l’essence de cette journée. J’espère que, plutôt que d’organiser des conférences religieuses vantant la résilience des femmes, les entreprises accorderont enfin une place à l’écoute des revendications des travailleuses. J’espère qu’au lieu de répondre concrètement aux demandes des femmes, ils ne se contenteront pas de louer leurs mérites à travers des discours sans engagement. J’espère, et j’espère encore, que le Président ne se limitera pas à un tweet accompagné d’un visuel nous souhaitant une «bonne journée». Nous voulons plus.
Le véritable Soukeurou Kor que l’on peut offrir aux femmes, c’est d’écouter leurs revendications et de prendre des mesures concrètes pour rendre effectifs leurs droits
Ps : *Soukeurou Kor : est une offre traditionnelle distribuée pendant le Ramadan, souvent sous forme de panier alimentaire.
DES MÉDIATEURS OUEST-AFRICAINS CHASSÉS DE BISSAU
Menacée d'expulsion par le président Umaru Sissoco Embalo, la délégation de la CEDEAO a quitté le pays précipitamment, abandonnant son projet d'accord sur un calendrier électoral
(SenePlus) - La mission de médiation de la Communauté économique des États d'Afrique de l'Ouest (CEDEAO) envoyée en Guinée-Bissau a été forcée de quitter précipitamment le pays samedi 1er mars suite à des menaces d'expulsion proférées par le président Umaru Sissoco Embalo, selon un communiqué officiel de l'organisation régionale.
D'après le texte, cette délégation s'était rendue à Bissau du 21 au 28 février dans le but de résoudre les tensions politiques autour de la date de fin du mandat présidentiel, un sujet qui divise profondément le pouvoir et l'opposition.
"La mission a préparé un projet d'accord pour une feuille de route pour la tenue des législatives et de la présidentielle et a commencé à le présenter aux parties prenantes pour leur consentement", indique le communiqué daté de samedi et signé par Bagudu Hirse, chef des médiateurs régionaux. Ce document ne précise cependant pas le contenu exact de cette proposition.
Les médiateurs ont été contraints de prendre une décision rapide face à l'hostilité manifeste du président. Selon le même communiqué, la délégation "a quitté Bissau tôt le matin du 1er mars après des menaces du président Embalo de l'expulser", sans plus de détails sur la nature exacte de ces menaces.
Au cœur de cette tension se trouve un désaccord fondamental sur l'interprétation constitutionnelle concernant la fin du mandat présidentiel. Trois dates différentes circulent, créant une confusion politique majeure.
Selon les informations rapportées par l'AFP, la Cour suprême de Bissau considère que le mandat de M. Embalo se termine le 4 septembre, une date que le président lui-même aurait acceptée. Cependant, Domingos Simoes Pereira, chef de l'opposition, affirme que ce mandat a déjà pris fin le 27 février dernier.
Cette date du 27 février n'est pas anodine, puisque M. Embalo avait prêté serment pour un mandat de cinq ans le 27 février 2020, dans un contexte déjà marqué par des contestations. Comme le rappelle l'AFP, "la communauté internationale a fini par approuver son élection, mais le résultat avait été contesté par son rival M. Pereira."
En plein milieu de cette confusion, le président Embalo a déclaré le 23 février que les élections présidentielle et législatives se tiendraient le 30 novembre 2025, annonçant ainsi un calendrier électoral sans attendre les conclusions de la mission de médiation.
Durant leur séjour d'une semaine, les médiateurs ouest-africains ont rencontré "différents acteurs nationaux et internationaux impliqués dans la gestion des élections", selon leurs propres dires rapportés par l'AFP. L'objectif était de trouver un terrain d'entente acceptable pour toutes les parties.
Lorsque les médiateurs ont commencé à présenter leur projet d'accord aux différentes parties prenantes, la situation semble avoir dégénéré rapidement. Le président Embalo, qui avait pourtant rencontré la délégation au début de leur mission, se trouvait à l'étranger au moment de l'escalade.
À ce jour, "la présidence bissau-guinéenne n'a pas encore réagi" à cette expulsion de facto, précise l'AFP.
Malgré ce revers diplomatique significatif, la mission de la CEDEAO ne semble pas abandonner ses efforts de médiation. Le communiqué indique que la délégation va "présenter au président de la commission de la CEDEAO (Omar Alieu Touray) son rapport incluant sa proposition d'une feuille de route pour des élections inclusives et pacifiques en 2025".
par Ndongo Samba Sylla
IL EST TEMPS DE SORTIR DU PARADIGME DES FINANCES PUBLIQUES COLONIALES
EXCLUSIF SENEPLUS - Le langage de la « mobilisation des ressources domestiques », de la « levée de fonds » et des « financements innovants » n’est approprié que pour les colonies, les collectivités locales et les pays qui ne battent pas monnaie
En faisant état de niveaux élevés de déficit et de dette publics, le rapport de la Cour des comptes a relancé la question du financement de l’État. Persuadés que le gouvernement sénégalais n’a plus de marge de manœuvre en matière d’endettement, la plupart des commentateurs se demandent comment trouver des « sources nouvelles » de financement public. En réalité, le langage de la « mobilisation des ressources domestiques », de la « levée de fonds » et des « financements innovants » n’est approprié que pour les colonies, les collectivités locales et les pays qui ne battent pas monnaie.
Les gouvernements qui disposent de leur propre monnaie n’ont aucune contrainte intrinsèque pour financer eux-mêmes – c’est-à-dire sans dépendre des impôts et sans passer par les marchés financiers – toute dépense ayant vocation à mettre en œuvre des projets basés sur des ressources humaines et matérielles disponibles ou pouvant être développées au plan national. Aucun État émetteur de monnaie ne peut manquer de sa monnaie. Ce qui peut manquer est ce que la monnaie est censée acheter. Tout ce qui est achetable dans la monnaie de l’État peut être financé dans la monnaie de l’État. Il n’existe de contrainte financière a priori que pour ce que l’on n’est pas capable de faire soi-même.
Y a-t-il trois sources de financement public en monnaie nationale….
Selon la vision dominante des finances publiques, les gouvernements ont trois manières de se financer. La première passe par le prélèvement d’impôts et de taxes. La seconde consiste à recourir à l’endettement si les gouvernements veulent dépenser plus que leurs recettes fiscales, ce qui aurait l’inconvénient d’ « évincer » le secteur privé – plus l’État s’endette, moins il y aurait de financements disponibles pour le secteur privé. La dernière méthode de financement serait celle de la « planche à billets », c’est-à-dire que la banque centrale finance directement le gouvernement. Elle est réputée dangereuse car elle susciterait l’(hyper) inflation. Les exemples simplistes et fantaisistes pour dénoncer les « méfaits » de la « planche à billets » sont légion. Nul besoin de les évoquer ici.
Cette vision dominante est erronée. Ou, du moins, elle ne s’applique que dans le contexte de pays qui, par choix politique ou contrainte extérieure, n’ont pas de souveraineté monétaire. C’est par exemple le cas des États qui ont fait le choix de ne pas avoir leur propre monnaie (à l’instar des pays utilisant le franc CFA) et de ceux qui ont adopté la monnaie de pays tiers (cas de l’Équateur, du Salvador, du Monténégro) ou des régimes de change extrêmement rigides comme les currency boards (Djibouti).
Dans tous les pays qui battent monnaie, il y a une pyramide monétaire interne. À quelques nuances près, le schéma est le même partout : des Seychelles aux États-Unis en passant par la Gambie et l’Islande. Au sommet de cette pyramide, il y a la monnaie émise par l’État, à travers sa banque centrale, qui prend différentes formes. Une forme matérielle : les billets et les pièces. Une forme immatérielle : la monnaie électronique (appelée réserves – ce sont des écritures comptables). La banque centrale est « centrale » parce que c’est la banque du gouvernement et celle des banques de « second rang » – les banques commerciales et publiques.
La monnaie émise par l’État est un monopole légal de l’État. Cela veut dire deux choses : aucun acteur économique n’a le droit de créer la monnaie de l’État ; aucun acteur économique ne peut avoir accès à la monnaie de l’État si celui-ci ne la met pas à sa disposition. Par exemple, les billets de banque utilisés dans les échanges quotidiens proviennent de la banque centrale qui les met à la disposition des banques commerciales et des agents économiques. Contrairement aux perceptions courantes, l’essentiel des transactions commerciales et financières se fait de manière électronique.
Quand le gouvernement doit dépenser, la banque centrale se charge de créditer des réserves (d’inscrire des numéros) sur les comptes des banques. Autrement dit, à chaque fois que la banque centrale exécute une dépense au profit du gouvernement, il y a une création monétaire (la prétendue « planche à billets »). C’est toujours ainsi que cela se passe. La banque centrale ne peut faire autrement. Réciproquement, quand le gouvernement doit recevoir des impôts et des taxes, la banque centrale débite (soustrait) des réserves des comptes des banques.
Quand le gouvernement est en déficit, il a dépensé plus qu’il n’a reçu d’impôts et de taxes, cela veut dire qu’il a augmenté la quantité de réserves disponibles pour les banques. En revanche, quand le gouvernement enregistre un surplus budgétaire – il a dépensé moins qu’il n’a obtenu de revenus fiscaux – la quantité de réserves disponibles pour les banques diminue.
Les banques ont besoin des réserves pour deux choses : d’une part pour solder les transactions entre elles, et d’autre part pour se conformer à la réglementation bancaire – elles doivent constituer des réserves de précaution pour les prêts qu’elles accordent et les dépôts. Le but de la politique monétaire de la banque centrale est d’influer indirectement sur les taux d’intérêt pratiqués par les banques vis-à-vis de leur clientèle en déterminant le prix (taux d’intérêt) auquel celles-ci peuvent accéder aux réserves. Les banques peuvent se prêter leurs réserves entre elles moyennant des intérêts mais elles ne peuvent pas les prêter à leur clientèle.
…ou une seule ?
Quand on comprend que la monnaie est un monopole de l’État, un certain nombre d’implications en découlent.
Premièrement, les acteurs économiques ne peuvent payer leurs impôts et taxes que si le gouvernement met sa monnaie à leur disposition, par des moyens directs (dépense publique) ou indirects (prêt de réserves par la banque centrale). Logiquement, il faut que le gouvernement dépense d’abord pour que les agents économiques puissent ensuite s’acquitter de leurs obligations fiscales. Ce que rappelle le concept de « revenus fiscaux » : les moyens de paiement utilisés pour payer les impôts et taxes « reviennent » à l’État qui les avait émis.
Dans le cadre d’un système monétaire souverain, les impôts et taxes ne sont pas un mécanisme de financement. Ce qui ne veut pas dire qu’ils ne sont pas nécessaires. C’est grâce aux impôts et taxes que le gouvernement peut contraindre les populations à accepter sa dette (sa monnaie). Les impôts et taxes sont aussi un instrument que le gouvernement utilise pour réguler la masse monétaire (lutter contre l’inflation), combattre les inégalités socio-économiques et altérer la structure des incitations économiques (subventionner certains secteurs ou pratiques, en décourager d’autres). Impôts et taxes détruisent (retirent de la circulation) la monnaie initialement créée par l’État.
Deuxièmement, de la même manière que les impôts et taxes ne sont pas une source de financement, les titres de dette qu’un gouvernement émet dans sa propre monnaie n’ont pas vocation à « financer » la dépense publique. Pour comprendre ce point, il faut toujours se rappeler que seule la banque centrale peut créer des réserves et les banques commerciales doivent d’abord obtenir des réserves – à travers la dépense publique et la politique monétaire - afin de pouvoir acheter les titres de dette (bons et obligations) du gouvernement.
Dans le cadre d’un système monétaire souverain, la banque centrale échange, moyennant des intérêts, les titres de dette du gouvernement contre les réserves détenues par les banques, quand elle estime que le niveau de réserves est excessif. Ce type d’opération ne vise pas à financer le gouvernement mais à faciliter la politique monétaire de la banque centrale. De la même manière, quand le niveau de réserves des banques est bas, la banque centrale fait l’opération inverse : elle crédite leurs comptes en réserves en échange de titres de dette de l’État.
En résumé, dans le cadre d’un système monétaire souverain, il n’y a pas trois sources de financement en monnaie nationale. Il n’y en a qu’une seule : la création monétaire (création de réserves) par la banque centrale. Alors que les impôts et taxes détruisent les réserves, les bons et obligations d’État retirent des réserves de la circulation monétaire temporairement (jusqu’à la maturité des titres).
Pourquoi ce système est-il incompris ?
Tout ce qui précède n’est pas de la théorie mais la description fidèle de la manière dont collaborent au jour le jour le gouvernement (le Trésor) et la banque centrale dans le cadre d’un système monétaire souverain. La question est : pourquoi tout ceci est incompris ? Il y a au moins deux raisons à cela.
Tout d’abord, du milieu du XIXe siècle jusqu’au début des années 1970, avec la fin de la convertibilité-or du dollar, les monnaies existantes n’étaient pas souveraines. Les puissances coloniales avaient des monnaies arrimées à l’or (la capacité de création de réserves de leur banque centrale était donc limitée par leurs stocks d’or respectifs), tandis que leurs colonies étaient assujetties à des régimes monétaires drastiques (elles n’avaient par exemple pas de banque centrale et donc les dépenses des administrations coloniales étaient financées à travers les impôts, les taxes et le travail forcé). Le raisonnement habituel sur les finances publiques – avec les « trois sources » de financement – s’appliquait dans ce cadre lui-même devenu désuet depuis que le dollar n’est plus convertible en or et que le régime de change flexible a été adopté par un nombre croissant de pays.
Ensuite, il est de l’intérêt des puissants financiers qui dirigent le monde de dissimuler aux gens ordinaires la source de leur pouvoir. Ils s’appuient pour cela sur les économistes néoclassiques qui disent aux étudiants et à l’opinion publique que le gouvernement n’a pas d’ « argent » et que celui-ci ne peut venir que du secteur privé. Or, il est indéniable que l’État a le monopole de l’émission de sa monnaie.
Selon les économistes néoclassiques, si la banque centrale « prête » directement à l’État, cela est inflationniste. Par contre, si la banque centrale prête des réserves aux banques commerciales qui les utilisent pour acheter les titres de l’État avec des marges d’intérêt élevées, cela n’est pas inflationniste. C’est la méthode la meilleure ! C’est comme si une théorie économique soutenait que l’État ne devrait occuper ses propres bâtiments que s’il accepte de payer un loyer à des agences de courtage privées !
L’exemple peut paraître choquant. Hélas, sous le néolibéralisme, c’est ainsi que les choses fonctionnent dans nombre de pays. Au lieu que les banques centrales soient des agents du gouvernement, qui assurent son indépendance financière, et des actrices majeures du développement national, elles sont des institutions au service de la finance privée globale.
En marge du mythe selon lequel le secteur privé peut financer l’État dans sa propre monnaie, il y a celui selon lequel les banques ne seraient que de simples intermédiaires entre les épargnants et les demandeurs de prêts. Comme le souligne une publication de la Banque d’Angleterre intitulée Money Creation in the Modern Economy : « L’épargne n’augmente pas en soi les dépôts ou les "fonds disponibles" que les banques pourraient prêter [...] Au lieu que les banques prêtent les dépôts qui leur sont confiés, l'acte de prêt crée les dépôts – l'inverse de la séquence typiquement décrite dans les manuels [d’économie]. » Autrement dit, à chaque fois qu’une banque accorde un prêt, elle a créé de l’argent ex nihilo, un nouveau pouvoir d’achat qui s’ajoute à l’épargne disponible. Conclusion : les pays qui ont un système bancaire et financier national – non-contrôlé par l’étranger avec un poids important des banques publiques et communautaires – peuvent toujours s’arranger pour financer eux-mêmes les projets qui mobilisent des ressources humaines et matérielles disponibles ou développables sur place.
Implications pour le Sénégal
Dans un système monétaire souverain, il y a au moins deux manières d’exécuter la dépense publique, toutes dépendant des dispositions de la loi. Dans certains pays comme le Royaume-Uni, dès que le parlement valide le budget, la banque centrale est légalement tenue de créditer le compte central du Trésor. Le gouvernement dépense d’abord. Les impôts et taxes qu’il perçoit a posteriori vont détruire une partie de la dépense. Si l’État a plus dépensé qu’il n’a reçu d’impôts et de taxes, un déficit est constaté a posteriori. Comme la dépense a déjà été faite, il n’y a aucun déficit à « financer ». Une considération accessoire qui ne change pas la logique décrite est de savoir si la loi permet au compte du Trésor d’être débiteur ou pas.
Dans d’autres pays, la loi interdit à la banque centrale de créditer directement le compte central du Trésor. Dès que le parlement valide le budget, la banque centrale est toutefois tenue d’exécuter la dépense du gouvernement. Elle demande alors aux banques commerciales d’acheter les titres de dette du gouvernement, quitte à les racheter par la suite. Tout ce cinéma n’est bien entendu pas nécessaire – la banque centrale aurait pu directement créditer le compte du gouvernement. Mais il permet de calmer certaines angoisses existentielles à propos de la « planche à billets » et, surtout, de rapporter des revenus garantis aux personnes les plus riches qui investissent dans les titres d’État.
Si le Sénégal avait par exemple sa propre monnaie, la loi pourrait disposer que la banque centrale doit créditer sur le compte central du Trésor la part du budget qui doit être exécutée en monnaie nationale (les dépenses en monnaie étrangère requièrent un traitement spécial). Cela lui permettrait deux choses.
Premièrement, le gouvernement n’aurait aucune contrainte de financement pour tout ce qui s’achète dans sa propre monnaie. Il pourrait toujours financer toute dépense ou tout projet qui requiert des ressources humaines et matérielles disponibles ou développables au plan national. Par exemple, en investissant davantage pour atteindre la souveraineté alimentaire et énergétique, il en résulterait une plus grande résilience vis-à-vis de l’inflation d’origine importée et une économie de réserves de change par suite de l’augmentation d’une production nationale qui se substituerait aux importations.
Deuxièmement, il n’y aurait plus de dette en monnaie nationale à comptabiliser ou à refinancer. Car le gouvernement se financerait lui-même à des taux nuls ou proches de zéro. Il pousserait les banques à s’occuper du financement du secteur privé plutôt qu’à vivre passivement à ses crochets. Les sommes auparavant consacrées à payer les intérêts sur la dette en monnaie franc CFA seraient redéployées vers les secteurs prioritaires.
Pour les dépenses en monnaie étrangère, le gouvernement pourrait essayer d’avoir un plus grand contrôle fiscal et technique sur les industries extractives et les recettes en devises qu’elles génèrent. Il pourrait aussi négocier des accords avec ses partenaires pour acheter les importations dont il a besoin dans sa propre monnaie.
Tout ceci est bien entendu impossible dans le cadre des camisoles de force monétaires qu’imposent l’UEMOA et la CEDEAO.
Les belles feuilles de notre littérature par Amadou Elimane Kane
AFROTOPIA OU LA CIVILISATION POÉTIQUE AFRICAINE
EXCLUSIF SENEPLUS - L’ouvrage de Felwine Sarr est un grand livre car il pose de manière sensible, intellectuelle et scientifique, les raisons historiographiques et culturelles de l’avenir de l’Afrique
Notre patrimoine littéraire est un espace dense de créativité et de beauté. La littérature est un art qui trouve sa place dans une époque, un contexte historique, un espace culturel, tout en révélant des vérités cachées de la réalité. La littérature est une alchimie entre esthétique et idées. C’est par la littérature que nous construisons notre récit qui s’inscrit dans la mémoire. Ainsi, la littérature africaine existe par sa singularité, son histoire et sa narration particulière. Les belles feuilles de notre littérature ont pour vocation de nous donner rendez-vous avec les créateurs du verbe et de leurs œuvres qui entrent en fusion avec nos talents et nos intelligences.
Il est des livres qui viennent à vous tels des messagers faits de lumière qui portent la clarté, l’intelligence, la réflexion et la force qui font avancer le monde. Cela n’arrive que trop rarement hélas ! Mais quand cela se produit, c’est comme un soulagement, une respiration qui vous insuffle le courage nécessaire de persévérer pour défendre les convictions qui vous habitent.
Et c’est de cela dont il s’agit dans l’ouvrage magnifique de Felwine Sarr, Afrotopia, qui pose en des termes précis, puissants et rigoureux la question de l’identité africaine sous tous ses aspects majeurs.
L’auteur nous invite à repenser en profondeur « l’africanité » de nos sociétés qu’il définit comme une expérience nécessaire à notre rayonnement. Il précise que cette conscience identitaire n’est nullement tournée vers l’intérieur mais propose véritablement une voie salvatrice pour parfaire l’humanité et notre présence au monde. En articulant les sciences, les savoirs, l’histoire, l’économie, la cosmogonie, la pensée philosophique, la culture, le social, les croyances et la créativité, Felwine Sarr propose de remodeler une unité africaine plurielle dense qui englobe, presque de manière unique, l’expérience humaine et sociale comme fondement plutôt que de s’attacher à des concepts creux inventés par d’autres.
En s’appuyant sur la réalité de l’Afrique contemporaine et les recherches scientifiques, culturelles et sociales négro-africaines, il démontre que l’Afrique doit rebâtir son schéma structurel à la source de ses fonctionnements endogènes. Tout en précisant que la pensée africaine n’est point enfermée sur elle-même, l’éthique culturelle africaine est profondément ancrée sur une histoire partagée tout en contribuant à une réelle affirmation de soi.
En effet, il explique, et ce de manière très claire et audible, que les sociétés africaines n’ont pas encore déployé leurs propres consciences culturelles et sociales, emprisonnées, en partie, par le modèle occidental qui continue d’imposer sa didactique supposée universelle, alors qu’il oblige à un mode de pensée unique. Les civilisations africaines possèdent leurs propres référents culturels et sociaux qui n’excluent pas l’apport de l’autre, mais qui relèvent d’une cosmogonie différenciée qui, pour s’épanouir, doit pouvoir retrouver les soubassements historiques de son « essentialisme » qui, par bien des aspects, est bien plus profondément universel que la culture occidentale, car principalement habité par la priorité humaine.
Malgré les Indépendances, malgré la décolonisation des territoires, l’Occident continue d’imposer ses marqueurs idéologiques qui ne s’emboîtent pas à l’architecture culturelle et spirituelle africaine.
Felwine Sarr prend pour exemple, et ce de manière nette, les questions économiques du continent. Et il avance l’idée que, de façon intrinsèque, l’économie africaine repose sur le culturel et le social. Autrement dit, l’économie, et de fait la consommation, n’est pas pensée comme seul facteur individuel d’épanouissement. L’économie africaine, dans sa généalogie, repose plutôt sur la base de l’échange et de l’équilibre social. Ainsi à vouloir rationnaliser l’économie africaine, dans un système global occidental de privilèges et de réalisations personnelles, revient à un déséquilibre identitaire qui ne laisse vivre que des pantins désarticulés, dans la reproduction de l’économie dominante. On connaît d’ailleurs lucidement les raisons de cette volonté dominante, celle de continuer à engranger des profits sur le dos de l’Afrique.
Il est bien entendu qu’en Afrique, comme partout ailleurs dans le monde, chaque être caresse l’espoir de vivre dans l’équilibre économique, mais la dignité humaine en est la raison principale, plutôt que l’accumulation inutile. C’est pourquoi nous assistons encore à des écarts vertigineux entre la déshumanisation de la misère qui laisse exsangues les populations les plus démunies et le pillage économique pratiqué par certaines élites en déshérence, qui au fond ne font qu’imiter un fonctionnement dont ils ne sont même pas les créateurs. Cette proportion à vouloir atteindre un équilibre économique viable et sain, par notamment une certaine éthique sociale, est encore à rebâtir en Afrique à partir des préceptes culturels. Rien ne sert de courir après la modélisation économique dominante, on peut même en critiquer les manœuvres. Tant que le système de la mondialisation, qui est une économie de masse et de consommation de tous les excès, ne sera pas repensé équitablement, on verra ici et là, de part le monde, des révoltes sourdes plaidant pour la cause humaine qui rassemble le collectif plutôt que l’individualisme.
C’est de cette révolution économique, sociale et culturelle que l’Afrique doit se saisir, car elle possède, en son sein philosophique et spirituel, la notion du partage et de l’expérience humaine qui priment sur toute chose. Felwine Sarr évoque la pensée Ubuntu, « je suis parce que nous sommes », qui a conduit Nelson Mandela sur la voie de la résilience et c’est en effet une des particularités du culturalisme africain.
Ce renouvellement économique et social doit bien sûr s’accompagner d’un changement des conduites politiques, elles aussi calquées sur un modèle hybride qui tourne dans le vide et qui produisent aujourd’hui les crises majeures et le chaos que l’on connaît sur le continent.
Repenser les valeurs démocratiques et politiques suppose que l’on revienne aussi aux institutions historiques du véritable exercice égalitaire comme on l’entend dans la tradition africaine. Cette plongée dans la profondeur traditionnelle permettra de faire émerger notre modernité, adaptée à la réalité contemporaine de l’Afrique.
L’autre aspect que Felwine Sarr développe, et ce de manière brillante, est la question de la narration collective africaine. En effet, il pointe de manière analytique et critique, que notre Renaissance à la fois culturelle, sociale et spirituelle, doit émerger par la construction de notre propre histoire, la recréation du récit africain. En effet, durant des siècles, l’écriture épistémologique et culturelle africaine a été déviée de son socle par les puissances coloniales pour asseoir leur domination et empêcher l’émergence de l’Afrique comme entité culturelle autonome. Si nous continuons à vivre sur ces modèles idéologiques obsolètes pour nos sociétés, nous ne pourrons pas « sortir de la nuit » dans laquelle l’esprit colonial nous a plongés. Tout y est culturellement, historiquement, humainement falsifié, et toute cette « bibliothèque coloniale », nommée ainsi par Valentin Mudimbé, qui impose sa vision du monde n’est nullement la nôtre. Car tout est affaire de langage, de discours et de récit. Il est temps de « décoloniser la philosophie », comme le précise Nadia Yala Kisukidi, pour bâtir notre récit africain, celui qui est la source de notre créativité, de notre spiritualité, de notre pensée et qui entraîne notre devenir et notre « Afrotopos ».
Alors pour bâtir notre narration africaine, il faut investir davantage et « en masse » l’éducation scolaire, replacer au centre les langues nationales qui sont la structure de notre pensée et de notre « poiésis », l’université, la recherche et sortir de tout mimétisme stérile et destructeur.
Le discours africain doit parcourir nos sociétés pour parvenir à la représentation réelle de nous-mêmes. Il doit même s’inscrire dans nos villes, dans nos espaces de vie, dans notre architecture qui doit se reconnaître elle-même. Felwine Sarr parle de la construction de nos villes comme des « palimpsestes », une espèce de fondation polluée et agglomérée par des habitats inadaptés à notre fonctionnement circulaire vital pour la socialisation de nos groupes.
Le chantier africain se situe donc à tous les niveaux de notre histoire et de notre existence culturelle et sociale. Le discours africain est aussi à traduire à travers notre littérature, nos arts, notre philosophie, à travers notre raison ancestrale de l’oralité car ce n’est pas seulement notre spécificité, toute civilisation humaine construit sa pensée par la parole et la valeur culturelle et sociale qu’elle occupe est aussi centrale que la trace de l’écrit et la technicité de la science.
De même, et je partage amplement cette idée de Felwine Sarr, la poésie est au cœur du récit africain, par ses langues, ses images, ses métaphores et ses valeurs oniriques. En effet, il évoque notre existence comme étant « une civilisation poétique », une révolution du langage et une rupture épistémologique qui ramènent la pensée socratique à l’ancestralité africaine.
L’ouvrage de Felwine Sarr est un grand livre car il pose de manière sensible, intellectuelle et scientifique, les raisons historiographiques et culturelles de l’avenir de l’Afrique.
Cette vision, si elle paraît utopique à certains, est la redéfinition de notre cosmogonie culturelle, spirituelle, identitaire et humaine qui fera de l’Afrique le continent d’une re-civilisation de l’humanité toute entière.
Pour finir et ce n’est pas un moindre détail, Afrotopia est au cœur de cette construction du récit africain, il contribue amplement à son rayonnement. Par sa langue, ses perceptions éclatantes et ses richesses intellectuelles, le livre réinvente une interprétation poétique et littéraire de notre civilisation et s’impose comme un volume majeur de la littérature africaine contemporaine.
Amadou Elimane Kane est écrivain, poète.
Afrotopia, Felwine Sarr, éditions Philippe Rey, Paris, mars 2016