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3 avril 2025
Culture
DAKAR A L’HONNEUR
Dakar accueille un événement culturel majeur pour célébrer la diaspora et l’identité africaine. Cette fête culturelle va regrouper plusieurs artistes Sénégalais et des pays d’Europe et d’Amérique.
Dakar accueille un événement culturel majeur pour célébrer la diaspora et l’identité africaine. Cette fête culturelle va regrouper plusieurs artistes Sénégalais et des pays d’Europe et d’Amérique.
La Maison de la Culture Douta Seck à Dakar vibrera au rythme de l’Afrique les 27 et 28 décembre 2024, avec la tenue du tout premier Africa Diaspora Festival. Cet événement phare, porté par Senechala 2024 et animé par des figures emblématiques comme la chanteuse sénégalo-italienne Zebendizi, sera l’occasion de célébrer la richesse et la diversité des cultures africaines.
Le festival se déroulera sur deux jours avec une programmation à la fois festive et réflexive. Le 27 décembre, un concert spectaculaire rassemblera des artistes nationaux et internationaux pour une soirée placée sous le signe de la musique, de la danse et de la poésie. Zebendizi, qui sera sur scène, promet une performance vibrante et émotionnelle. Le lendemain, une conférence thématique mettra en lumière les enjeux de la diaspora et de l’identité africaine. Cet échange permettra de réfléchir à l’importance des traditions et des valeurs culturelles dans un monde en constante évolution. « Venez découvrir et mieux comprendre la tradition et la culture sénégalaise », invite Zebendizi. En mêlant art, réflexion et convivialité, le 1er Africa Diaspora Festival s’impose déjà comme un rendez-vous incontournable.
Pour sa part, l’administratrice de l’Orchestre national, Mme Ndèye Ngor Niang Gaye indique que « cette rencontre sera une occasion unique de mettre en valeur la diversité musicale du Sénégal et de montrer la polyvalence de nos musiciens, capables de jouer aussi bien des morceaux traditionnels que des partitions contemporaines venues d’ailleurs ». Au-delà de ces prestations, l’orchestre National souhaite renforcer son rôle en tant que cadre de formation pour les jeunes générations. Mme Gaye souligne que « l’Orchestre National doit servir de pont entre les anciens musiciens et les jeunes talents ». Et d’ajouter : « En mettant à contribution les expériences des aînés, nous pouvons former des artistes capables de perpétuer et de réinventer notre patrimoine musical ». Cette initiative s’inscrit dans un programme de renforcement des capacités prévues pour 2025. Depuis sa création en 1962 sous l’impulsion du président Abdou Diouf, l’Orchestre National du Sénégal s’est imposé comme un vecteur de diffusion et de modernisation du patrimoine musical national. Explorant les sonorités des différentes ethnies du pays, l’Orchestre réinvente les morceaux traditionnels en y intégrant des instruments modernes et occidentaux, créant ainsi un dialogue unique entre tradition et modernité. En 2024, cette dynamiAque s’étend au-delà des frontières avec des collaborations internationales marquantes.
par Aoua Bocar Ly-Tall
LA HAUTE TRAHISON DE CHEIKH OUMAR DIAGNE
EXCLUSIF SENEPLUS - C'est à un travail de sape de tous les efforts, de toutes les énergies intellectuelles et matérielles que vient de se livrer M. Diagne. C'est à se demander d'ailleurs qui de lui et des "Tirailleurs sénégalais" est traitre
Très souvent, quand Monsieur Cheikh Oumar Diagne ouvre la bouche, il en sort des propos intempestifs, peu réfléchis et infondés qui soulèvent indignation, tristesse et colère des gens. « Parlez de moi en bien ou parler de moi en mal, mais PARLEZ DE MOI », semble être la devise de Monsieur Diagne. Il vient encore d'atteindre cet objectif en ce 24 décembre 2024 en affirmant que : "Les tirailleurs sénégalais sont des Traites." Voilà une affirmation basée sur une complète ignorance du contexte historique de la participation de ces combattants Africains à la libération de la France du Nazisme dénommés "Tirailleurs sénégalais" même s'ils ne venaient pas uniquement du Sénégal mais de dix et sept (17) pays d'Afrique subsaharienne. Ce, sans compter ceux qui venaient des pays frères de l'Afrique du Nord. Notons en passant que ce massacre d'anciens combattants Africains contre l’Allemagne Nazie a également eu lieu en Algérie, dans la ville de Séti, le 8 mai 1945.
Monsieur Oumar Diagne semble ignorer que le recrutement de ces Africains s’opérait dans un contexte de domination coloniale où le colonisé n'avait pas son mot à dire sur les décisions du colonisateur. Comme vient de le rappeler l'historien Maodo Ba, lui-même petit-fils d'un "Tirailleurs sénégalais": «...les non-conscrits sont des indigènes recrutés de force dans les colonies de l’AOF et de l’AEF durant la Première Guerre comme la Seconde Guerre mondiale.» Pire encore : « Des villages entiers ont été rayés surtout dans l’AOF pour obliger les indigènes réfractaires à se mobiliser dans l’armée française », dit-il. (Cf.: DakarMatin / Matar Cissé, 24/12/24). Donc, le recruté n'avait pas le choix d’aller combattre ou pas.
C'est face à l'enlisement et les immenses pertes de l’armée française surtout à la bataille de la Marne en 1914 que la France s'est tournée vers son empire colonial. Ce faisant, elle se lança quelque fois avec violence dans des opérations de recrutement de combattants en Afrique tant de l'Ouest que du Nord. C'est donc fondamentalement faux, quand monsieur Oumar Diagne soutient que les "Tirailleurs sénégalais" se battaient pour de l'argent. Dans son ignorance, il les assimile à des mercenaires. Or, ceux-ci négocient dès le départ les services qu'ils vont fournir et leurs rémunérations.
Alors que les soldats Africains ne savaient ni ce qui les attendait en France, ni s'ils allaient être payés au terme de leur participation à cette guerre des blancs. C'est en voyant au moment de la démobilisation leurs collègues français percevoir des primes de guerre, qu'ils ont réclamé leur part vu qu'ils avaient combattu avec eux sur les mêmes champs de bataille, vécu les mêmes souffrances, opéré la même résistance et gagné ensemble la guerre de libération de la France. D'ailleurs, beaucoup de soldats français et de citoyen-e-s des villes libérées par l'armée africaine ont soutenu et soutiennent encore les revendications de ces vaillants soldats Africains. Notons qu’ils n'étaient pas non plus intellectuellement des abrutis. Ils avaient beaucoup appris des us et coutumes des Occidentaux et y faisaient face avec intelligence.
En outre, les affirmations de Monsieur Diagne constituent une offense non seulement à la mémoire des "Tirailleurs sénégalais" et à leurs descendant-e-s, mais aussi à toutes les générations d'Africain-e-s qui se sont engagés dans la lutte contre l'oubli du massacre de Thiaroye 44, et, pour que justice leur soit rendue. De même, Monsieur Diagne insulte l'intelligence de générations de poètes, de cinéastes, de documentalistes, d'écrivains, d'artistes, d'historiens, d'experts dans divers domaines et celle des autorités politiques qui se sont engagés avec force et détermination pour la cause de ces "Tirailleurs sénégalais" qui dit-il, sont des traites. Il est l'unique être intelligent à comprendre que c'était pour des traîtres que tout ce beau monde exigeait durant des décennies la reconnaissance de leur massacre et sa réparation.
Quand ces propos offensants viennent au lendemain de la brillante commémoration du 80ème anniversaire du massacre de Thiaroye organisée par l'État du Sénégal en présence d'invités de marque, de la Diaspora africaine en Europe et en Amérique et la participation du peuple sénégalais, cet acte est gravissime, c'est une haute trahison.
C'est à un travail de sape de tous les efforts, de toutes les énergies intellectuelles et matérielles que vient de se livrer M. Diagne. C'est une haute trahison avant tout vis-à-vis de son employeur notamment, le chef de l'État du Sénégal. C'est à se demander d'ailleurs entre les "Tirailleurs sénégalais" et Monsieur Oumar Diagne, qui est traitre.
C'est d'autant plus dommage que cette trahison vient d'un homme haut perché à la présidence de la République du Sénégal dirigée par un leader de l'âge du massacre c'est-à-dire 44 ans qui avait su de concert avec son Premier ministre qui avait tapé son poing sur la table en disant au président de la France : «Ce n'est pas à vous de déterminer unilatéralement le nombre de tirailleurs morts pour la France » et qui, ensemble, avaient organisé admirablement en cette année 2024, la commémoration du massacre de Thiaroye 44.
Il est vraiment temps de mettre fin aux multiples bévues de Monsieur Diagne, surtout en tant que membre de l'État sénégalais. Car, il vient d'arroser le Sénégal de honte et d'enlever à ses dirigeants et à son peuple toute la joie et toute la fierté qu'ils/elles avaient tiré de cette magnifique commémoration de Thiaroye 44 au point que le président de la France reconnaisse enfin : "QUE OUI, À THIAROYE 1944, C'ÉTAIT UN MASSACRE."
Que les descendant-e-s des "Tirailleurs sénégalais" blessé-e-s par les propos offensants du ministre conseiller à la République du Sénégal, reçoivent ici toute ma solidarité.
Dre Ly-Tall Aoua Boca rest sociologue/analyste politique, chercheure & socio-historiographe.
Le clip entièrement généré par ordinateur de Dip Dundu Guiss transforme un épisode tragique de l'histoire coloniale en une œuvre d'art futuriste. Une prouesse technique et artistique qui pourrait inspirer bien d'autres projets mémoriels
Une équipe de développeurs et d'artistes sénégalais révolutionne la transmission de la mémoire historique grâce à l'intelligence artificielle. Leur projet ambitieux : reconstituer numériquement le massacre de Thiaroye, un événement tragique survenu le 1er décembre 1944 près de Dakar, lorsque des tirailleurs sénégalais, vétérans de la Seconde Guerre mondiale, furent tués par les troupes coloniales françaises.
Cette initiative, portée par Dip Dundu Guiss, figure majeure du hip-hop sénégalais, s'inscrit dans une démarche innovante alliant technologie de pointe et devoir de mémoire. L'équipe, composée notamment de Jean-Pierre Sec, Husain Demelso et Papa Oumar Diaw, a développé un clip entièrement généré par intelligence artificielle pour accompagner la bande originale du film T44 d'Omar Diaw.
Pour donner vie à cette reconstitution historique, les créateurs ont déployé un arsenal technologique sophistiqué. Le générateur vidéo Cling-e, associé à des ordinateurs haute performance équipés de processeurs Nvidia, a permis de produire des images saisissantes de réalisme. Le résultat, baptisé "Jambar" (guerrier en wolof), transcende le simple clip musical pour devenir une œuvre mémorielle d'un genre nouveau.
Le succès ne s'est pas fait attendre : avec plus de 600 000 vues, le projet démontre l'intérêt du public pour cette approche novatrice de l'histoire. Cette réussite a ouvert la voie à un projet cinématographique plus ambitieux, actuellement en développement sous la direction d'Omar Diaw.
L'initiative sénégalaise illustre le potentiel de l'Afrique dans l'innovation technologique au service de la culture. Comme l'explique Dip Dundu Guiss lui-même, l'intelligence artificielle devient un outil puissant pour repousser les limites de la créativité tout en servant une cause mémorielle essentielle. Cette fusion entre technologie de pointe et devoir de mémoire ouvre de nouvelles perspectives pour la préservation et la transmission de l'histoire africaine.
Ce projet démontre également la capacité du continent africain à s'approprier les technologies émergentes pour raconter sa propre histoire. En concevant de traiter le massacre de Thiaroye, les créateurs sénégalais réaffirment l'importance de maintenir vivante la mémoire des événements qui ont marqué leur pays, tout en innovant dans la manière de transmettre ce patrimoine historique aux nouvelles générations.
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LES DEUX VISAGES DU TIRAILLEUR
En qualifiant les tirailleurs de « traîtres », Cheikh Oumar Diagne ravive un lointain débat. L'histoire de ces hommes, faite de loyauté et de trahisons, de courage et de compromissions, dépasse largement les jugements manichéens. Décryptage !
L'histoire des tirailleurs sénégalais se lit comme un roman à double face, où chaque page révèle une contradiction plus profonde que la précédente. D'un côté, des soldats valeureux qui ont versé leur sang pour la France. De l'autre, les instruments volontaires d'une colonisation qui a bouleversé l'Afrique.
Le premier visage du tirailleur naît en 1857, dans l'ombre de la conquête coloniale. La France, confrontée à l'inadaptation de ses soldats au climat africain, trouve une solution pragmatique : recruter parmi les populations locales. Les premiers tirailleurs sont d'anciens esclaves, pour qui l'engagement militaire représente un chemin vers la liberté. Quatorze années de service contre la promesse d'une vie nouvelle. Un marché qui ressemble à s'y méprendre à un simple changement de maître.
Pourtant, ces hommes deviennent rapidement indispensables. Leur connaissance du terrain, leur maîtrise des langues locales et leur capacité à négocier font d'eux bien plus que de simples soldats. Les officiers français, ignorants de tout des royaumes africains, dépendent entièrement de leur expertise. C'est là que se dessine le paradoxe : essentiels mais jamais égaux, respectés pour leurs compétences mais systématiquement maintenues dans des positions subalternes par un racisme institutionnel qui interdit toute promotion au-delà d'un certain grade.
Le deuxième visage du tirailleur apparaît lors des deux guerres mondiales. Face au besoin urgent d'hommes, la France fait miroiter aux Africains la promesse d'une citoyenneté pleine et entière. Des milliers répondent à l'appel, convaincus que leur sacrifice leur ouvrira enfin les portes de l'égalité. Ils se battent avec bravoure, notamment à Verdun, où leur courage devient légendaire. Mais la reconnaissance ne suit pas. Pire encore, pendant l'occupation nazie, alors que les soldats français sont envoyés en Allemagne, les tirailleurs sont parqués dans des camps en France, dans des conditions inhumaines.
Le massacre de Thiaroye en 1944 cristallise cette dualité tragique. Des tirailleurs démobilisés, qui ont risqué leur vie pour libérer la France, sont abattus par l'armée française au Sénégal pour avoir simplement réclamé leurs soldes impayées. C'est le point de rupture où les deux visages se confrontent : celui du soldat loyal et celui de l'homme trahi.
L'après-guerre révèle une nouvelle dimension de cette dualité. Certains tirailleurs, profondément désillusionnés, deviennent les fers de lance des mouvements indépendantistes. D'autres continuent de servir la France dans ses dernières guerres coloniales, en Indochine puis en Algérie, perpétuant malgré eux un système qu'ils ont contribué à maintenir.
Cette histoire à double face se poursuit jusqu'à nos jours dans la mémoire collective. La France contemporaine peine à réconcilier ces deux visages : celui du héros de guerre, célébré dans les commémorations officielles, et celui de l'homme pris dans les rouages de la machine coloniale. Ce n'est qu'en 2022 que les derniers tirailleurs ont obtenu une reconnaissance élargie de leurs droits, comme si la nation tentait tardivement de regarder en face cette histoire complexe.
Les tirailleurs sénégalais nous rappellent qu'il n'existe pas de vérité simple dans l'histoire coloniale. Leurs deux visages nous montrent que l'héroïsme et la tragédie peuvent coexister dans les mêmes uniformes, que la loyauté et la trahison peuvent se confondre dans les mêmes destins. Leur histoire nous invite à dépasser les jugements manichéens pour comprendre la complexité des choix individuels face aux forces de l'Histoire.
par Birane Diop
SEMBÈNE, L’INSOUMIS ET DÉFENSEUR DES GRANDES CAUSES
Autodidacte, ancien syndicaliste, écrivain, cinéaste et militant politique, il demeure une grande conscience du monde libre, où fleurit l’insoumission. Toute sa production artistique possède une dimension politique, à bien des égards
À Paris, le mois de décembre annonce la fin de l’année sous différentes facettes et couleurs. La mystique qu’apporte décembre enveloppe la Ville Lumière de tout ce que l’humanité porte en elle de magnifique, comme le rituel des cadeaux de Noël : ces présents qui s’amassent sous le sapin et qui sont offerts aux gens qu’on aime, surtout aux enfants, ces êtres qui nous bouleversent par leur sourire et leur regard innocent.
C’est dans cette atmosphère de fête et de joie simple que je me suis rendu à la librairie Présence Africaine, lieu de sens et de mémoire niché rue des Écoles, pour me faire plaisir en achetant le livre Ousmane Sembène – Le Fondateur, édité par la maison Vives Voix, sous la direction de Ghaël Samb Sall et Baba Diop.
Quoi de plus magique que de terminer cette année marquée par des tensions sur une note qui immortalise l’œuvre majeure de l’un des plus illustres Sénégalais, voire Africains ? Car, quand tout s’effacera dans l’hiver fasciste qui s’annonce, il ne restera que le cinéma et la littérature — et, par ricochet, l’œuvre foisonnante du père de Mame Moussa et d’Alain.
Quand la libraire m’a annoncé que le livre coûtait soixante euros — une somme assez conséquente en ces temps de fêtes marqués par une explosion des dépenses —, ma réponse lui a arraché un sourire : « Madame, je mettrais cent euros rien que pour l’avoir dans ma bibliothèque. C’est Sembène, le meilleur de tous les temps. Hier, aujourd’hui et demain. Il est et restera la figure majeure du cinéma africain. Il n’y a pas débat. »
Ce livre, à la fois souvenir et marque de gratitude, retrace la trajectoire magistrale d’un homme pluriel, celui qu’on surnomme affectueusement le père du cinéma africain, artiste majuscule et défenseur des grandes causes : Ousmane Sembène.
Autodidacte, ancien syndicaliste, écrivain, cinéaste et militant politique, Ousmane Sembène demeure une grande conscience du monde libre, où fleurit l’insoumission. Depuis le 9 juin 2007, il repose dans le pays sans fin de Yoff, mais son œuvre continue de nourrir des millions d’âmes à travers le monde. En ce sens, je peux dire sans réserve que l’homme qui nous a offert Moolaadé, Émitaï, Guelwaar, Le Docker noir, Xala, etc., était un internationaliste, un bâtisseur ouvert aux vents féconds de toutes les aires géographiques. Personnellement, son œuvre immense — films comme livres — m’a profondément bouleversé et a durablement nourri mon imaginaire.
Il m’arrive souvent de la redécouvrir. Je ne peux pas dire combien de fois j’ai regardé Moolaadé, Camp de Thiaroye, Le Mandat, etc. Et chaque fois, je reçois une belle claque. C’est ça, Sembène.
Toute sa production artistique possède une dimension politique, à bien des égards. De plus, il avait ce don particulier de mettre en lumière les hypocrisies et les conservatismes qui traversent la société sénégalaise, une société ballottée entre une religion venue d’ailleurs et le spiritualisme ceddo. Il en maîtrisait les ressorts sociologiques avec une lucidité sans pareille.
Homme sensible au poids des inégalités sociales et au malheur des dominés, Sembène était aussi un fervent militant de l’émancipation, des causes justes qui portent en elles des valeurs essentielles : la dignité, le refus et la liberté. En un mot, il était un homme debout, profondément progressiste et féministe. Féminisme : ce joli mot ne lui faisait pas peur, bien au contraire. Tous ses films sont des chefs-d’œuvre, mais Moolaadé est celui qui m’a le plus bouleversé, eu égard à sa thématique. C’est un film éminemment politique, car il aborde sans faux-semblants l’excision et toutes les pratiques culturelles qui marquent de blessures le corps des femmes et sapent leur dignité. Autrement dit, il s’attaque à la tyrannie qu’exercent les hommes biberonnés au patriarcat sur les femmes, au nom de l’islam.
Sur un autre versant, notamment dans Xala, Sembène considérait la polygamie comme une pierre d’achoppement à l’évolution de la femme. Dans cette institution qu’est la polygamie, les femmes ne sont pas traitées d’égal à égal. Les lois reposent sur le non-respect de la transparence et des règles qui ceignent l’amour.
Dans son film Ceddo, Sembène fait un réquisitoire de l’islam et du christianisme, ces deux religions monothéistes qui ont pénétré le corps social et qui veulent effacer les spiritualités africaines. Ce film, qui fâche, a été censuré par Senghor. Selon le président et homme de culture, Sembène n’avait pas respecté la sémantique : Ceddo s’écrit avec un seul « d » (Cedo). En réalité, ce n’était qu’un prétexte fallacieux. Le film dérangeait tout simplement les esprits sans hauteur, car Sembène y dénonçait les oppressions religieuses. La figure de l’imam et les guerriers ceddos sont parlants. Et comme le dit brillamment Clarence Delgado, gérant de la Société Filmi Domireew de feu Sembène : « La polémique sur Ceddo avec Senghor était superficielle sur l’orthographe du nom, mais ce que dénonçait Sembène dans ce film, c’était les religions importées, car il était très intègre, très africain. Il n’aimait pas qu’on vienne lui imposer une culture. Voilà ce qui a posé problème à Senghor. »
L’œuvre cinématographique de Sembène est vaste et traverse les âges et les époques. Elle nourrit des millions de gens éparpillés dans le monde et qui ont l’insoumission en partage. Lecteur discipliné de Jack London, intellectuel organique et homme du refus, Sembène était un artiste qui a documenté et filmé, durant toute sa vie, les quotidiens difficiles des petites gens, des invisibles, ceux et celles que la bourgeoisie toise et insulte.
UNE CELEBRATION DE LA PENSEE PHILOSOPHIQUE DE PLATON
Samedi, l’auditorium d’Harmattan Sénégal a accueilli un public nombreux et passionné à l’occasion de la cérémonie de dédicace du nouvel ouvrage du professeur Djibril Samb, intitulé « Les chemins platoniciens »
Samedi, l’auditorium d’Harmattan Sénégal a accueilli un public nombreux et passionné à l’occasion de la cérémonie de dédicace du nouvel ouvrage du professeur Djibril Samb, intitulé « Les chemins platoniciens ». Cette rencontre intellectuelle, marquée par la profondeur des échanges et la richesse des analyses, a permis de revisiter l’héritage de Platon sous un prisme inédit, mêlant érudition académique et hommage personnel.
Dans son discours inaugural, le professeur Djibril Samb a exprimé, samedi dernier à Dakar, sa gratitude envers les figures clés ayant contribué à la réussite de cet événement. À travers des mots empreints de symbolisme, il a invoqué la protection des dieux de l’écriture, en référence à Platon et aux divinités antiques.
Le professeur a également mis en lumière les rôles essentiels joués par Babacar Diop, philosophe et maire de Thiès, et Massamba Mbaye, modérateur et intellectuel polyvalent. Il les a décrits comme des hommes de culture et de sagesse, incarnant des valeurs d’amitié fidèle et de discrétion, indispensables au dialogue philosophique.
L’éclairage de Songue Diouf sur la philosophie platonicienne
Le point culminant de la cérémonie fut l’intervention de Songué Diouf, professeur de philosophie, qui a captivé l’assistance avec un exposé brillant sur l’héritage platonicien. En mettant l’accent sur la rigueur dialectique et les tensions inhérentes aux dialogues de Platon, il a expliqué comment ces textes allient une structure profonde (dialectique) et une forme superficielle (dialogique). Selon lui, Platon transcende la simple conversation socratique pour se positionner comme un écrivain visionnaire, un « tiers dialoguant » présent dans l’ombre de ses dialogues.
M. Songue Diouf a souligné l’importance du «précepte unificateur» dans les dialogues de Platon, une quête de vérité et d’essence qui, selon lui, constitue l’âme même de la philosophie platonicienne. Il a également mis en avant les tensions entre brachylogie (discours bref) et macrologie (discours long) dans les dialogues socratiques, illustrant ces concepts par des passages clés du Protagoras et du Gorgias.
Un voyage initiatique à travers les dialogues de Platon
Djibril Samb, dans son allocution principale, a partagé un récit personnel de son initiation à la philosophie platonicienne, remontant aux années 1970. Armé de patience et de curiosité intellectuelle, il a exploré l’intégralité du corpus platonicien, mettant en lumière les structures dialectiques et les lignes doctrinales des premiers dialogues. À travers une analyse approfondie, le professeur a décrit trois étapes essentielles de ces dialogues: l’appel du précepte unificateur, son exigence et l’esquisse du destin final de l’enquête philosophique. Il a également discuté du rôle central de l’« alètheia », un concept grec désignant la vérité comme ce qui ne peut être oublié ou ignoré. Pour Djibril Samb, la philosophie de Platon ne se limite pas à une simple recherche intellectuelle : elle ouvre des «portes de l’espérance», guidant les hommes vers le bien ultime, illustré par le concept d’»éclaircissement» dans La République.
Un dialogue éternel entre Socrate, Platon et le lecteur
La cérémonie a également mis en avant les tensions implicites entre Socrate et Platon, notamment dans leur approche des techniques dialogiques. Djibril Samb a expliqué que Platon, en tant qu’écrivain, dépasse les limites de la simple dialectique socratique pour proposer une vision plus large, où chaque dialogue devient un espace de réflexion autonome en revisitant les concepts de brachylogie et de macrologie, il a montré comment ces procédés dialogiques enrichissent les échanges tout en reflétant les dilemmes de la communication philosophique. L’ouvrage, « Les chemins platoniciens » a été unanimement salué comme une contribution majeure à l’étude de Platon. À travers cette oeuvre, Djibril Samb offre une analyse approfondie de la pensée platonicienne, tout en proposant une lecture originale des tensions dialectiques et dialogiques.
La cérémonie s’est conclue dans une ambiance chaleureuse, où professeurs, étudiants et invités ont échangé autour de l’importance de la philosophie dans la quête de vérité et de bien commun. Une célébration intellectuelle qui confirme la place centrale de Djibril Samb dans le paysage philosophique sénégalais et international.
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LA MÉMOIRE DES TIRAILLEURS AU COEUR D'UNE POLÉMIQUE
Cheikh Oumar Diagne, ministre conseiller à la présidence, a déclenché le tollé en qualifiant de "traîtres" ces soldats africains de l'armée française. Un paradoxe saisissant alors que le pays commémore en grande pompe ce mois-ci, les 80 ans de Thiaroye 44
(SenePlus) - Le Sénégal se retrouve au cœur d'une vive polémique sur la mémoire des tirailleurs, quelques semaines seulement après avoir commémoré en grande pompe les 80 ans du massacre de Thiaroye.
L'étincelle est venue de Cheikh Oumar Diagne, ministre conseiller et directeur des Moyens généraux de la présidence de la République, qui a qualifié les tirailleurs de "traîtres qui se sont battus contre leurs frères pour des miettes" lors d'un entretien à Fafa TV le week-end dernier. Il a notamment affirmé qu'ils "étaient préoccupés par l'argent qui était à l'origine du massacre de Thiaroye".
Ces déclarations contrastent fortement avec l'hommage national rendu le 1er décembre dernier, où le président Diomaye Faye dirigeait personnellement les cérémonies du 80e anniversaire du massacre de Thiaroye, considéré comme l'une des pages les plus sombres de l'histoire coloniale française au Sénégal.
Face au tollé suscité par ses propos, particulièrement dans les médias, le ministre conseiller a tenté de s'expliquer via une longue publication sur les réseaux sociaux ce mardi 2' décembre 2024. Il y établit une distinction entre la commémoration du massacre, qu'il qualifie d'"acte lâche et ingrat perpétré par la France", et le rôle historique des tirailleurs eux-mêmes.
Remontant aux origines, il rappelle que le corps des tirailleurs fut "créé par décret de Napoleon 3 en 1857 sur demande de Louis Faidherbe qui était en manque d'effectifs dans les territoires à acquérir/maintenir." Une création qui, selon lui, pose question : "Comment pouvons-nous détester Faidherbe pour ce qu'il a fait et aimer son bras armé ?"
La controverse a rapidement pris une dimension politique. Le journaliste Ayoba du groupe Walfadjri a souligné la contradiction apparente : "Du coup, le président a honoré les traîtres, le 1er décembre ?" Son confrère Pape Alioune Sarr est allé plus loin, qualifiant ces propos de "deuxième loupé" après une précédente controverse sur les guides religieux, et s'interrogeant sur le maintien du ministre dans ses fonctions.
Dans sa tentative d'apaisement, Cheikh Oumar Diagne a présenté ses regrets aux personnes heurtées, tout en maintenant le fond de son analyse historique : "Nous avons tous des parents tirailleurs, nous prions pour eux et nous les respectons. Mais ils se battaient pour la France ; la France œuvrait pour exploiter les territoires et dominer les peuples. C'est cela la vérité."
Cette polémique intervient à un moment particulièrement sensible où le Sénégal s'efforce de réévaluer son histoire coloniale, entre reconnaissance des sacrifices des tirailleurs. Les récentes cérémonies de Thiaroye, marquant les 80 ans du massacre de ces soldats africains par l'armée française, avaient justement pour but d'honorer leur mémoire et de réclamer justice, rendant les propos du ministre d'autant plus controversés.
CAPI , UN TALENT PROMETTEUR DU RAP GALSEN
Né en 2001, Samba Ly, plus connu sous le nom de « Capi », est un jeune rappeur qui ambitionne de devenir l’un des grands dans le hip-hop sénégalais
Bada MBATHIE (Correspondant) |
Publication 24/12/2024
Né en 2001, Samba Ly, plus connu sous le nom de « Capi », est un jeune rappeur qui ambitionne de devenir l’un des grands dans le hip-hop sénégalais.
L’année 2018 marque son entrée en lice dans le milieu du hip-hop sénégalais. De son vrai nom Samba Ly, le jeune, natif de Keur Massar plus, précisément à la cité « Sotrac », a choisi comme pseudonyme « Capi ». Un nom d’artiste pour dire qu’il demeure le capitaine dans le milieu du rap. Un brassard qu’il rêve de porter comme l’une de ses idoles, Dip Doundou Guiss. Le jeune fait montre d’une grande abnégation pour gravir les échelons dans son domaine.
Né en 2001, Samba a abandonné les études en classe de troisième au collège pour se focaliser entièrement sur le rap. La voix rauque, la démarche fluide, un style vestimentaire à l’Américain, le jeune, de teint clair, à la taille moyenne et aux cheveux blonds, vit pleinement sa passion. « Depuis mon entrée dans le milieu du rap, je travaille inlassablement pour atteindre mes objectifs. Pour ce faire, il faudra être serein et bien entouré. Dans le rap, je commence à gagner de plus en plus d’expérience. J’ai participé à plusieurs compétitions. Parfois, je gagne et quand je perds, je trouve toujours un moyen de revenir plus fort », fait-il savoir. Maman Mbaye, membre de son staff, évoque un jeune qui vit uniquement pour le rap.
À l’en croire, l’amour de « Capi » pour ce genre musical a débuté dans les activités scolaires lors desquelles le petit Samba animait les premières parties. « Il a un talent immense et c’est pour cette raison que nous le soutenons pour qu’il puisse hisser son niveau le plus loin possible », souligne-t-elle. Dans sa carrière de jeune rappeur, « Capi » a commencé dans un groupe dénommé Saraba club. C’est dans ce label qu’il a fait ses premiers pas dans le rap. Maintenant, il évolue en solo en compagnie d’un staff composé de jeunes. Après une année en carrière solo, le rappeur a sorti récemment trois titres dont « Douma national ». Pour le mois de décembre, il prépare un nouveau single qui, d’après lui, va cartonner. À Keur Massar, le jeune rappeur étale tout son talent lors des compétitions de rap. C’est ainsi qu’il a été coopté par le groupe « Vibes Empire » parmi les meilleures révélations dans ce département de la région de Dakar. La finale de cette compétition se jouera au Monument de la Renaissance africaine.
Le jeune rappeur garde un grand espoir pour être finaliste. « Je ferai de mon mieux pour accéder en finale. J’ai la passion, l’ambition et le talent. Donc il reste à travailler très dur », explique-t-il. Le 28 décembre 2024, « Capi » et son entourage comptent organiser un grand concert au Festival des pains à Keur Massar. Pour lui, le manque de moyens fait que le rap local peine à prendre son envol. Toutefois, il compte remuer ciel et terre pour atteindre son but qui est l’expansion du rap dans sa localité. Cette dernière « regorge de talents, mais nous manquons les moyens pour nous exprimer afin de pouvoir montrer notre talent au monde entier », regrette-t-il.
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ANDRE MARIE DIAGNE, UNE VIE DÉDÉEE À LA LITTÉRATURE ET AUX LIVRES
La native de Bobo-Dioulasso en Haute-Volta (actuel Burkina Faso) vit et fait vivre la littérature au sein de sa famille et partout où elle se trouve, grâce à sa passion, son activisme et sa générosité intellectuelle légendaire
Elle n’est certes pas née au Sénégal, mais elle fait partie des professeurs et femmes de lettres qui ont laissé, et qui continuent de laisser, leur empreinte dans la littérature sénégalaise, africaine, et dans le combat pour la maîtrise de la langue française en Afrique francophone.
Le professeur André Marie Diagne, née André Marie Bonané, n’est pas seulement une simple adepte des Lettres. La native de Bobo-Dioulasso en Haute-Volta (actuel Burkina Faso) vit et fait vivre la littérature au sein de sa famille et partout où elle se trouve, grâce à sa passion, son activisme et sa générosité intellectuelle légendaire.
Elle fait partie des académiciennes sénégalaises et africaines qui continuent de faire rayonner la langue française à travers la littérature et les livres. Le professeur André Marie Diagne, née André Marie Bonané, s’illustre dans le monde des Lettres grâce à son amour, son activisme et son sens inouï de la quête et du partage des connaissances, ainsi que de l’innovation. Née à Bobo-Dioulasso, en Haute-Volta (actuel Burkina Faso), en plein milieu du XXe siècle, le professeur André Marie Diagne a commencé l’école sous des arbres, comme beaucoup d’enfants africains, sous l’ère coloniale. Fille d’enseignant, notamment d’un directeur d’école, elle n’a pas tardé à attraper le virus de l’enseignement. Initiée à la lecture et encadrée par sa maman dès son plus jeune âge, elle commencera à lire tout ce qu’elle a entre les mains.
« On avait une maman qui nous apprenait à tout faire à la maison. Il n’y avait pas de domestique. On savait faire le ménage, la cuisine, le linge. On faisait tout. Quand on me disait que c’était à mon tour de faire le ménage, dans chaque chambre où je passais, s’il y avait un livre : escale, lecture. Donc, je n’en finissais pas », confie-t-elle, toute souriante. Un sourire qui, selon son époux, le professeur de philosophie à la retraite Mamoussé Diagne, ne la quitte jamais. Ainsi, en passant du temps avec les livres, l’ancienne cheffe du Département de Lettres Modernes de l’École normale supérieure (ENS) de 1983 à 1988 a su développer en elle un amour profond pour les œuvres littéraires, aussi bien africaines qu’étrangères. Par pure curiosité et penchant naturel, elle lit et découvre des aventures, des pays et des horizons nouveaux. Et cet engouement pour la lecture, Mme Diagne l’a aussi inculqué à une de ses filles, avec qui elle a commencé à lire dès l’âge de deux ans, en utilisant le « i » du quotidien national « Le Soleil », qui était rouge, et le reste était noir.
« On a appris à lire grâce au Soleil. Mes enfants ont commencé tôt l’amour de la lecture et des livres. Je les emmenais au Centre culturel français à l’époque pour emprunter des livres. À la maison, il y avait toujours des livres, des cadeaux, des bandes dessinées. Ce que j’aimais bien quand je suis arrivée au Sénégal vers les années 70-80, c’est qu’au marché Tilène, il y avait beaucoup de vendeurs de bandes dessinées. Les enfants disaient : “damay ndieund livre aventure” (Je veux acheter un livre d’aventure) », dit-elle d’un air nostalgique.
De Bordeaux à Dakar
En fait, si le professeur André Marie a atterri au Sénégal, au-delà de sa destinée, c’est grâce à la magie de l’amour. Elle foulera le sol sénégalais après son mariage avec le philosophe Mamoussé Diagne qu’elle a rencontré en France, où elle poursuivait des études universitaires. Après son cursus primaire, elle a été envoyée chez les Sœurs de la 6e à Terminale, à Ouagadougou, où elle obtient son baccalauréat littéraire en série A4. « Quand j’ai eu le baccalauréat littéraire, les Sœurs m’ont dit que je devais aller à Fontenay-aux-Roses. Je ne savais pas trop ce que c’était. C’étaient des classes préparatoires. On m’a emmenée en France pour faire des classes préparatoires. J’ai atterri à Bordeaux, et c’est là que j’ai rencontré M. Diagne. C’était prévu que je vienne ici, mais on m’a détournée de l’itinéraire. Nous avons fait les classes préparatoires ensemble », indique-t-elle, toujours souriante.
Ayant obtenu la nationalité sénégalaise sous le président de la République Léopold Sédar Senghor, elle fut programmée pour enseigner au Collège d’enseignement moyen (CEM) Mathurin Diop. « La dame ne voulait pas de professeur de français, et le professeur Iba Der Thiam, qui était à l’époque directeur de l’École normale supérieure (ENS), a dit de m’amener à l’ENS pour que je puisse faire ma formation pédagogique et m’intégrer dans la société sénégalaise. C’est ainsi que je suis devenue l’une des premières professeures de la réforme de l’ENS en 1975 », explique l’inspectrice générale de l’Éducation nationale. Elle précise qu’elle est allée en France pour faire de la philosophie et est revenue professeur de Lettres. Son Certificat d’Aptitude à l’Enseignement Secondaire (CAES), obtenu en 1976 à l’École normale, la présidente de la Commission nationale de Français du Sénégal, chargée de l’élaboration, de l’évaluation et de la réforme des programmes, est affectée au lycée Van Vo (actuel lycée Lamine Guèye). Elle y a enseigné avant de partir faire un stage pédagogique à Bruxelles, en Belgique, où elle a étudié la didactique pour obtenir un diplôme de formation des formateurs.
« À la différence de l’université où l’on forme des diplômés, nous, nous formons de futurs enseignants. Donc, je crois que l’amour de l’enseignement je l’ai attrapé depuis mon enfance. Je donnais des cours de vacances à mes petits frères et sœurs, mes voisins, etc. C’est ce qui a continué en moi. Au lieu d’être avocate, comme le disait un de mes oncles, j’aime l’enseignement. J’aime partager le savoir », confie la membre-fondatrice et présidente honoraire de l’Association sénégalaise des professeurs de français (ASPF).
Une générosité intellectuelle légendaire
Partager le savoir : le professeur André Marie Diagne en fait un sacerdoce. Aujourd’hui, à la retraite, elle continue de visiter des écoles avec une de ses anciennes collègues. Avec leurs livres, elles font lire les élèves et leur font écrire. C’est un projet nouveau pour essayer de faire renaître l’amour de la lecture et de la formation chez les jeunes. Et si cette inspectrice de l’Éducation se donne autant de peine pour susciter l’amour de la littérature chez la nouvelle génération, c’est parce qu’elle pense qu’il ne faut pas être replié sur soi-même. Comme l’a soutenu le sociologue Émile Durkheim, « l’éducation détient le rôle d’institution socialisante par excellence, elle fait de l’enfant un être social ». Cet être social, Mme Diagne l’est réellement, si l’on se fie aux témoignages d’un de ses anciens étudiants, le professeur Massamba Gueye. D’après lui, le professeur André Marie Diagne est une « personne très généreuse qui aime partager le savoir ». « Elle est très disponible, et c’est avec elle qu’on a trouvé l’amour de la lecture et de la littérature », témoigne l’homme de lettres.
Concernant son engagement pour la littérature, notre interlocuteur soutient que le professeur André Marie Diagne « n’aime pas la littérature, elle est la littérature. Elle vit par la littérature. Elle l’incarne ». Et pour la nouvelle génération, le professeur Massamba Gueye estime qu’elle est « un modèle à suivre », particulièrement pour son amour et sa quête perpétuelle de la connaissance.
Cet esprit d’ouverture, le professeur André Marie le tient aussi de son père, qui était pour ses élèves, un papa, un conseiller, un infirmier. « Il faisait tout. On venait à lui quand il y avait des gens malades. Donc, cela m’a mise dans cette situation d’ouverture. Je dois à mes parents d’avoir cette attitude d’ouverture envers les gens et de respect des gens. C’est important », affirme Mme Diagne, qui est aussi membre du Conseil d’administration et chargée de mission auprès du Président de la Fédération Internationale des Professeurs de Français (FIPF) pour l’Éducation des filles et la formation des femmes en Afrique (REPROF-EFFA).
« André Marie a tout donné à notre pays, à sa famille, à ses collègues. Jusqu’à présent, elle est engagée dans beaucoup de choses, dans “les 10 mots de la langue française”, et dès qu’on parle de la langue française ou de culture, on pense à André Marie. On doit beaucoup à cette femme. André Marie est un pont entre le Sénégal, le Burkina Faso et le reste de l’Afrique. Elle symbolise le panafricanisme intellectuel qui a toujours existé dans ce pays. On l’oublie souvent au Sénégal, et son mari le lui rend bien », renchérit le professeur Penda Mbow.
Une épouse amoureuse et attentionnée
Si le professeur agrégé de philosophie, à la retraite, Mamoussé Diagne, fait les éloges de sa femme à chaque fois que l’occasion le lui permet, c’est parce qu’il estime qu’il a eu la chance d’avoir « la meilleure des épouses ». « Je ne le dois pas uniquement à une pensée subjective, mais c’est la pure vérité. Depuis que je l’ai rencontrée, il y a bientôt 50 ans, je ne me souviens pas avoir eu d’elle autre chose que son sourire éclatant, ses éclats de rire. Je suis allé la chercher pour cette raison, loin de nos frontières », se réjouit M. Diagne, retrouvé dans sa bibliothèque, entouré de livres. Des livres qui symbolisent le trait d’union entre les deux êtres, qui se sont connus en France, sur le quai de la gare Saint-Jean à Bordeaux. Depuis le début de leur romance, Mme Diagne se trouve être « le plus heureux des hommes ». Car, précise-t-il : « Ma femme a ceci de particulier qu’elle semble être faite de gentillesse. Elle m’a tout donné. Si je suis arrivé là où je suis aujourd’hui, c’est en grande partie grâce à elle, tant sur le plan intellectuel qu’affectif. »
Pour sa part, le professeur Penda Mbow trouve qu’entre André Marie et Mamoussé, il existe un couple « fusionnel, très engagé » dans tout ce qui touche aux Lettres, à l’enseignement, à la société et à la vie intellectuelle. D’après l’historienne, le professeur André Marie complète « parfaitement » son mari. « Marie André est d’une très grande modestie, et je crois que c’est un trait de caractère de l’homme burkinabé. On ne voit pas Mamoussé sans qu’il ne parle d’André Marie, sans qu’il ne valorise sa femme. Et c’est ce qu’on attend toujours d’un homme. Les couples intellectuels ne peuvent survivre que lorsqu’il y a une admiration réciproque. C’est ce qui fait la force d’un couple intellectuel. André Marie et Mamoussé, c’est l’exemple d’un couple fusionnel, formé dans l’amour, mais aussi à partir de la connaissance, du savoir, du bien-être et de l’esthétique », insiste le professeur Penda Mbow.
La vie du professeur André Marie, c’est aussi son passage dans les médias sénégalais, notamment pour animer des émissions littéraires. Elle a collaboré avec Sada Kane à son émission « Regard ». Avant cela, elle co-animait une émission avec Abdoulaye Sada Sy à la RTS, où ils invitaient des écoles à parler des œuvres au programme. Elle a aussi accompagné Sada Kane à 2S TV avec son émission « Impression ».
Son plus grand rêve aujourd’hui, à la retraite, serait de se trouver dans une petite île comme Gorée, avec un climat agréable comme celui de Saint-Louis, une maison calme où elle pourrait lire, écrire et produire, avec celui qu’elle a choisi dans sa vie, son compagnon le professeur Mamoussé Diagne, ses petits-enfants et la possibilité de participer à des émissions et de visiter des écoles pour faire lire les élèves.
LES OMBRES DE L’HISTOIRE COLONIALE
« De Sétif à Thiaroye : les Ombres de l’Histoire, les Archives dans la Mémoire des Violences Coloniales », était le thème de la conférence commémorative Thiaroye 44 en présence du professeur Mamadou Diouf de Columbia University
Le samedi 21 décembre 2024, l’auditorium du Musée des Civilisations Noires (MCN) à Dakar a été le théâtre d’une conférence commémorative marquant le 80e anniversaire des massacres des tirailleurs sénégalais à Thiaroye. Le thème de cette conférence intitulé « De Sétif à Thiaroye : les Ombres de l’Histoire, les Archives dans la Mémoire des Violences Coloniales », a réuni des universitaires, des archivistes-documentalistes, des bibliothécaires, des historiens, des sociologues, ainsi que des élèves du lycée John F. Kennedy et un public venu nombreux. Le professeur Mamadou Diouf de Columbia University qui a été le président du comité de commémoration de Thiaroye 44, a honoré l’événement par sa présence. Le docteur Adama Aly Pam, conférencier, expert en archivistique et histoire était également présent. Il est chef archiviste au siège de l’Unesco Paris où il a en charge le département des archives historiques , la gestion des documents administratifs et de la bibliothèque.
UNE VIOLENCE COLONIALE SYSTÉMATIQUE
Les discussions ont mis en lumière l’étendue des violences infligées par le système colonial sur les plans économique, culturel et physique. Les massacres de Sétif (Algérie) et de Thiaroye (Sénégal) ont été présentés comme des épisodes emblématiques de l’injustice coloniale. Thiaroye, en particulier, est apparu comme un moment de bascule, marquant un tournant dans la répression des revendications des tirailleurs rapatriés. Ceux-ci, après avoir combattu sous le drapeau français, furent trahis, assassinés et enterrés dans le silence. Le Docteur Adama Aly Pam le chef des archives Unesco Paris, à l’entame son exposé a posé la question suivante à l’assistance : « Pourquoi plus d’un million de morts entre 1944 et 1962 sont tombés dans l’oubli presque total, dans les consciences collectives dans les pays victimes des massacres coloniaux ? Selon le chef archiviste de l’Unesco, « pour moi, c’est surtout la colonialité. Parce que l’une des caractéristiques principales de la colonialité c’est de faire oublier ». Il a également souligné que la colonisation était en elle-même une forme de violence, imposant une administration étrangère et exploitant les ressources locales tout en perturbant les identités culturelles. Ces dynamiques étaient renforcées par une stratégie d’élimination méthodique des traces historiques, visant à contrôler le récit et à imposer une mémoire favorable aux autorités coloniales.
LES ARCHIVES : OUTILS DE POUVOIR ET DE RÉSILIENCE
« Les archives sont des témoins silencieux du passé », a déclaré le docteur Pam, rappelant que ces documents sont essentiels pour comprendre et analyser les violences coloniales. Il a expliqué que les archives, loin d’être neutres, reflètent des rapports de force et constituent un enjeu de pouvoir. Leur accès limité et leur manipulation historique par les anciens colonisateurs ont contribué à la fabrication de l’oubli.
En outre le responsable des archives à l’Unesco a fustigé la notion d’archives de souveraineté. Selon lui, elle traduit la volonté de domination de l’entreprise coloniale en s’accaparant des éléments d’archives pour cacher les atrocités commises. Pis celle « d’archive de gestion » ne rime à rien. `Malgré ces obstacles, des initiatives émergent, pour restituer la vérité. Les récentes missions de chercheurs aux archives françaises ont permis d’identifier les noms et visages de tirailleurs jusque là réduits à des numéros. Ces efforts illustrent la capacité des archives à ressusciter des histoires oubliées et à rétablir une mémoire collective.
UN APPEL À LA JUSTICE ET À LA RÉCONCILIATION
Dans son allocution, le conseiller technique n°1 du Ministre des Sports et de la Culture, représentant des autorités sénégalaises a annoncé des mesures significatives pour ancrer cet épisode tragique dans l’histoire nationale. La création d’un Conseil national de la mémoire et d’une Maison des Archives ont été proposées. Ces initiatives visent à préserver l’héritage historique et à promouvoir une réconciliation durable. Le docteur Pam a également appelé au renforcement des institutions patrimoniales et à l’intégration de Thiaroye dans les programmes scolaires. «Il ne suffit pas de se souvenir lors des commémorations. Nos enfants doivent apprendre cette histoire pour mieux comprendre leur présent et bâtir leur avenir », a-t-il déclaré.
La conférence a conclu sur l’importance de transcender les clivages nationaux pour faire de la mémoire des violences coloniales, un enjeu global. Les intervenants ont souligné la responsabilité collective de préserver cette mémoire, non seulement pour honorer les victimes, mais aussi pour déconstruire les mécanismes de domination qui persistent aujourd’hui. Cet événement a réaffirmé que se réapproprier son histoire est un acte de résilience et de justice. Thiaroye n’est pas seulement un lieu, mais un symbole puissant des luttes pour la dignité et l’émancipation.