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3 avril 2025
International
LE DOUBLE VISAGE DE JUAN BRANCO
L'avocat de 35 ans, figure médiatique des mouvements contestataires, fait l'objet d'une enquête pour viols et agressions sexuelles. Quatre femmes témoignent aujourd'hui d'actes qui se seraient déroulés entre 2017 et 2021
(SenePlus) - Dans une enquête publiée le 13 décembre 2024, le quotidien français Libération lève le voile sur une affaire qui secoue le milieu judiciaire parisien. Juan Branco, avocat de 35 ans connu pour ses engagements médiatiques et ses positions controversées, fait face à de graves accusations de viols et d'agressions sexuelles portées par quatre femmes pour des faits survenus entre 2017 et 2021.
L'avocat triplement mis en examen s'était fait connaître du grand public lors du mouvement des gilets jaunes, devenant une figure de proue de la contestation contre le pouvoir macroniste. Conseil de Julian Assange et auteur d'ouvrages critiques du système, dont "Crépuscule", il s'était forgé une image de défenseur des opprimés et de pourfendeur des élites.
Les récits recueillis par Libération dessinent un mode opératoire similaire. Marie, l'une des premières à témoigner, décrit une rencontre qui commence par des échanges intellectuels avant de basculer dans l'horreur. "J'étais naïve, j'ai cru à une discussion intellectuelle, je n'ai pas vu la drogue", confie-t-elle. Son témoignage fait état d'une soirée qui dégénère rapidement, où elle se retrouve piégée dans une situation qu'elle n'a pas choisie.
Charly, une autre victime présumée, rapporte une agression lors d'une projection en novembre 2017. Après une soirée au Mikado, une boîte du XVIIe arrondissement parisien, elle décrit des comportements inappropriés et des tentatives d'embrassements forcés. "Il a tenté un embrassement plusieurs fois sur la bouche sans prévenir", témoigne-t-elle.
Une stratégie d'intimidation sophistiquée
L'enquête met en lumière un aspect particulièrement troublant : l'utilisation des réseaux sociaux comme outil d'intimidation. Après le dépôt des plaintes, les victimes présumées ont fait l'objet d'une campagne de cyberharcèlement méthodique. Photos, données personnelles, commentaires dégradants : tout a été utilisé pour tenter de les décrédibiliser et les faire taire.
Sous la plume de l'écrivain, l'une des femmes témoigne de cette stratégie d'intimidation en ligne : "On n'est jamais préparée à vivre un viol. C'est terrifiant de voir quelqu'un que vous avez idolâtré pendant des années se transformer en prédateur sexuel face à vous."
Face à la gravité des accusations, la justice s'est saisie de l'affaire. Le conseil de l'ordre du barreau de Paris a prononcé en octobre 2024 une suspension d'activité de trois ans contre l'avocat. Une information judiciaire a été ouverte, et les investigations se poursuivent sous l'autorité d'un juge d'instruction.
Les témoignages recueillis révèlent des traumatismes profonds. Louise, l'une des plaignantes, évoque un "black-out" et des souvenirs fragmentés : "J'ai refait le calcul de ce que j'avais bu, cela n'expliquait pas mon black-out. À ce moment-là, j'ai pensé qu'un mec avait mis un truc dans le verre. Je crois que c'était lui."
Un système bien rodé
Les enquêteurs ont relevé des similitudes troublantes dans les différents témoignages. Les rencontres se déroulaient souvent dans un contexte professionnel ou militant, suivies de moments en tête-à-tête où la situation dérapait. Les victimes présumées décrivent toutes un sentiment de confusion et d'impuissance face à un homme qu'elles admiraient initialement.
Cette affaire s'inscrit dans un contexte plus large de libération de la parole autour des violences sexuelles, particulièrement dans les milieux intellectuels et militants. Elle soulève des questions importantes sur les dynamiques de pouvoir et l'utilisation des réseaux sociaux comme outil de représailles contre les victimes qui osent parler.
Juan Branco, qui bénéficie de la présomption d'innocence, n'a pas souhaité répondre aux sollicitations de Libération. Son silence contraste avec sa présence médiatique habituelle et soulève de nombreuses interrogations. L'enquête se poursuit, tandis que d'autres victimes potentielles pourraient encore se manifester.
Les belles feuilles de notre littérature par Amadou Elimane Kane
UN DÉTOURNEMENT LITTÉRAIRE EN FAVEUR DES LETTRES AFRICAINES
EXCLUSIF SENEPLUS - On perçoit à travers La plus secrète mémoire des hommes, l’habileté de Mbougar Sarr à se moquer du monde impitoyable des lettres françaises qui catégorise et enferme dans des ghettos identitaires
Notre patrimoine littéraire est un espace dense de créativité et de beauté. La littérature est un art qui trouve sa place dans une époque, un contexte historique, un espace culturel, tout en révélant des vérités cachées de la réalité. La littérature est une alchimie entre esthétique et idées. C’est par la littérature que nous construisons notre récit qui s’inscrit dans la mémoire. Ainsi, la littérature africaine existe par sa singularité, son histoire et sa narration particulière. Les belles feuilles de notre littérature ont pour vocation de nous donner rendez-vous avec les créateurs du verbe et de leurs œuvres qui entrent en fusion avec nos talents et nos intelligences.
Le roman à clé est placé au carrefour des genres littéraires derrière lequel se cachent des vérités souvent étouffées et parfumées à l’odeur du scandale. Celui-ci représente, de manière plus ou moins explicite, un espace romanesque où des personnages réels renaissent à travers le tissu de la fiction. Le réel s’imbrique à l’illusion tel un fantôme qui revient pour nous interroger. L’histoire ainsi racontée s’autorise toute liberté pour mettre à jour une énigme en tordant tous les codes littéraires.
C'est bien sur cette nature littéraire que repose le roman de Mohamed Mbougar Sarr, La plus secrète mémoire des hommes, dont le titre s’inspire d’un extrait du livre de Roberto Bolaño Les détectives sauvages, œuvre littéraire libre sur la littérature latino-américaine. Avec le roman de Mohamed Mbougar Sarr, ce processus littéraire est à son apogée car le roman nous captive autant qu’il nous surprend par sa construction habile qui contient des enjeux politiques et historiques, tout en bâtissant un vrai roman aux ressorts fictifs en embrassant la poésie, le fantastique et l’exaltation.
C'est l'histoire d’un jeune écrivain sénégalais, Diégane Latyr Faye, auteur d’un livre intitulé Anatomie du vide, qui vit en exil en France, très lettré et en quête de reconnaissance. Dès les premières pages, le cadre est posé par le truchement de son journal intime et littéraire. Celui-ci devient son alter-ego et le narrateur lui livre toutes ses pensées, en même temps qu’au lecteur que nous sommes. Et là commence la quête d’un mystère autour de la disparition d’un livre ou plus exactement celle de sa malédiction.
De manière fortuite, le jeune écrivain tombe sur un livre impénétrable, voire ésotérique, et surtout oublié, Le labyrinthe de l’inhumain, publié en 1938 par un auteur à l’apparence de squelette T.C. Elimane. La plongée dans la lecture de ce roman sulfureux tourne à l'obsession pour le narrateur. Ainsi commence la chasse à la vérité romanesque et littéraire. Cette énigme va entraîner Diégane Latyr Faye sur les chemins de la mémoire coloniale, de l’exil et de l’identité africaine.
Ainsi, les référents littéraires sont habilement transposés, chacun comprend ce qu’ils recouvrent, tout en créant un véritable univers littéraire. L’écrivain T.C. Elimane, qui a pourtant disparu, est véritablement incarné. Il est l’auteur d’un livre qui a fait scandale et qui figure dans le Précis des littératures nègres et qui a fait l’objet des pages littéraires avant-guerre. En 1948, un critique littéraire se pose la question Qui était vraiment le Rimbaud Nègre ?
On perçoit ici l’habileté de Mohamed Mbougar Sarr à se moquer du monde impitoyable des lettres françaises qui catégorise et qui enferme dans des ghettos identitaires.
Même si l’on sait que le personnage de T.C. Elimane est le double de Yambo Ouologuem, écrivain malien né en 1940, il est son incarnation sans l’être car tout est mouvant et devient fiction. La construction astucieuse de l’auteur tient à cela : qu’est-ce qui relève du réel ? Est-ce que la fiction est proche de la vérité ? La question que semble poser l’auteur : Qu’est-ce que la littérature ? À l’instar de Jean-Paul Sartre qui exposait les affres de l’écriture et de ses gouffres. Ainsi, le narrateur habite sa focalisation intérieure, celle de retrouver les traces de T.C. Elimane qui se dérobe à toutes ses recherches. C’est aussi ce qui fait l’attrait du roman, ce labyrinthe littéraire et humain qui se joue de l’histoire, avec malice, pour mieux dénoncer.
Le roman s’écrit lui-même avec la mise en abîme d’une réalité supposée qu’il détourne pour mieux s’en détacher. Il use de tous les artifices littéraires : épopée historique, récit fantastique et roman noir se côtoient dans une valse de mots, des mots qui n’ont pas peur de choquer ! Ce sont des tableaux imagés aux allures étranges et rocambolesques tout en conservant une langue réaliste, crue qui parfois s’échappe pour des envolées lyriques inattendues.
Dans le même temps, Mohamed Mbougar Sarr raconte, avec subtilité et brio, le destin tragique de Yambo Ouologuem, auteur du livre Le devoir de violence, publié en 1968 et récompensé par le Prix Renaudot, accusé alors de plagiat et effacé des pages littéraires. Ce qui va conduire Yambo Ouologuem à quitter le monde des lettres pour regagner son Mali natal, loin des caricatures du monde néocolonial.
Le talent de Mohamed Mbougar Sarr tient en cette capacité à bâtir un univers littéraire solide, référencé et documenté, tout en s’autorisant une grande liberté d’énonciation pour mieux dire la réalité de la littérature africaine.
Avec ce roman, Mohamed Mbougar Sarr fait un coup d’éclat en inscrivant la littérature africaine contemporaine au panthéon mémoriel, en révélant l'ostracisme dans lequel elle est encore maintenue par le regard néocolonial, tout en remportant la victoire du Prix Goncourt, le plus prestigieux des lettres françaises.
La profondeur de son arcane textuelle et intertextuelle et de sa stylistique polyphonique font assurément de Mohamed Mbougar Sarr un auteur majeur de notre paysage littéraire contemporain.
Amadou Elimane Kane est écrivain, poète.
La plus secrète mémoire des hommes, Mohamed Mbougar Sarr, éditions Philippe Rey, Paris, 2021.
Si Dimaye a évoqué des "avancées" lors du Forum de Doha, les résultats concrets de cette médiation restent invisibles. Les diplomates de la région pointent même du doigt le manque d'expérience de l'équipe sénégalaise sur ce dossier complexe
(SenePlus) - L'Afrique de l'Ouest s'apprête à vivre un moment historique ce dimanche 15 décembre à Abuja. Selon Jeune Afrique, les chefs d'État de la CEDEAO vont officiellement entériner le principe du départ de trois de ses membres fondateurs : le Mali, le Burkina Faso et le Niger, désormais réunis au sein de l'Alliance des États du Sahel (AES). Cette rupture, qui aurait dû être effective le 29 janvier 2025, sera cependant aménagée avec un délai supplémentaire d'au moins un an, conformément aux recommandations du Parlement de l'organisation régionale.
Dans cette période charnière, la médiation sénégalaise a joué un rôle central, bien que controversé. Mandaté par ses pairs en juillet 2024, le président Bassirou Diomaye Faye s'est rapidement positionné comme un potentiel trait d'union entre les deux blocs. Son profil unique - démocratiquement élu mais connu pour ses positions souverainistes et panafricanistes - semblait en faire l'intermédiaire idéal pour renouer le dialogue avec les juntes militaires au pouvoir dans les pays du Sahel.
Pour mener cette délicate mission, le chef de l'État sénégalais a fait appel à l'expérimenté diplomate Abdoulaye Bathily. Comme le rapporte JA, ce dernier est parvenu à rencontrer le président burkinabè Ibrahim Traoré le 10 octobre, avant de s'entretenir avec le général Assimi Goïta à Bamako une semaine plus tard. Lors de ces entrevues, il a notamment évoqué la nécessité d'un "raffermissement" des relations bilatérales et multilatérales.
Toutefois, les résultats de cette médiation semblent mitigés. Si le président Faye a salué des "avancées" lors du Forum de Doha des 7 et 8 décembre, les détails concrets de ces progrès restent flous. Un diplomate ouest-africain, cité par Jeune Afrique, porte même un jugement sévère sur cette initiative : "Il n'avait rien à attendre de la médiation sénégalaise. Bassirou Diomaye Faye et son envoyé spécial ne maîtrisaient pas le dossier."
Cette même source diplomatique suggère que le Togo aurait été mieux placé pour jouer ce rôle de médiateur, étant "peut-être le seul que respectent les dirigeants de l'AES". De fait, Faure Essozimna Gnassingbé a maintenu des contacts étroits avec les dirigeants sahéliens et obtenu plusieurs succès diplomatiques, notamment la libération de militaires ivoiriens détenus au Mali et au Burkina Faso.
Au-delà des questions diplomatiques, les négociations à venir devront résoudre des problématiques cruciales. Parmi elles, le sort des fonctionnaires sahéliens en poste à la CEDEAO - plus d'une centaine selon Jeune Afrique - dont l'avenir professionnel est désormais incertain. Les textes prévoient leur départ dans un délai de six mois à un an, avec des indemnités substantielles, mais des voix s'élèvent déjà pour demander plus de souplesse dans l'application de ces règles.
La question de la libre circulation des personnes et des biens constitue un autre enjeu majeur. Le ministre ivoirien du Commerce, Souleymane Diarrassouba, cité par le magazine panafricain, a souligné l'importance des relations commerciales avec les pays du Sahel, rappelant que le Mali représente le troisième client mondial de la Côte d'Ivoire avec des exportations de 909 milliards de F CFA.
Pour les pays de l'AES, cette sortie de la CEDEAO apparaît surtout comme un moyen de s'émanciper d'une organisation qu'ils jugent partiale et soumise à des influences étrangères. Comme le révèle un proche de la présidence togolaise à Jeune Afrique, cette liberté nouvelle leur permettrait notamment d'organiser des scrutins selon leurs propres termes, sans avoir de compte à rendre sur la candidature des militaires ou le déroulement des élections.
Cette reconfiguration majeure de l'espace ouest-africain pourrait, selon un collaborateur présidentiel cité par le journal, donner l'occasion à l'AES de "faire son printemps". Mais ce printemps sahélien pourrait aussi, prévient Jeune Afrique, précipiter le crépuscule d'une CEDEAO déjà fragilisée, si l'organisation ne parvient pas à tirer les leçons de cette crise historique.
par Sokhna Maguette Sidibé et Amadou Demba Baldé
“LE DERNIER DES ARTS”, UNE ENTRÉE RÉUSSIE
EXCLUSIF SENEPLUS - La finesse de la plume de Fary Ndao, son humour et sa capacité à mêler introspection et critique sociale sont à saluer. Sa narration, riche et sensible, éclaire des facettes souvent ignorées de l’art de la politique
Sokhna Maguette Sidibé et Amadou Demba Baldé |
Publication 15/12/2024
“Le Dernier des arts” de Fary Ndao est un roman captivant dans lequel le narrateur nous promène dans les rouages d’une rude campagne électorale.
Dès les premières lignes, le lecteur est saisi et entraîné dans une scène in media res, au cœur de l’action sans préambule ni préparation préalable. Le narrateur nous tient la main pour faire de nous un spectateur clé de la proclamation des résultats du premier tour. Le récit se passe dans un pays fictif au cœur d’une élection présidentielle opposant un novice Sibilumbaye Fall, personnage principal du récit et la présidente Aminata Sophie Cissé (ASC).
Le narrateur occupe habilement l’espace et aborde tant de thèmes d’actualité comme le Djihadisme, l’immigration, la corruption etc. Dotés de nuances et de paradoxes, les personnages révèlent une complexité intérieure qui reflète la profondeur de la condition humaine si chère à un certain Balzac.
Spoiler Alert !
À la découverte de quelques personnages dans leurs complexités
Tout d’abord, il serait opportun de se pencher sur le personnage de Sibi l’ambitieux qui aspire à diriger son pays. Au début, il scintille par son calme et sa sérénité, un homme politique qui se démarque, droit dans ses bottes et en phase avec lui-même. Sa casquette de politicien n’est pas dévoilée en premier mais plutôt celle d’un citoyen qui rêve de révolutionner son pays.
Nous avons affaire à un idéaliste. L’homme et le politicien se conjuguent ensemble sans tiraillement intérieur. Il est sensible aux maux du peuple, à sa famille qui souffre de son absence, il porte en lui l’espoir de « faire changer les choses ».
Au fil du récit, une dualité s’installe : Sibi le politicien est confiant, sûr de lui, compatissant, et charismatique. Sibi l’homme est mélancolique, romantique, et traîne des séquelles psychologiques d’une enfance difficile. Plus on avance dans le récit, plus ces deux « personnalités » s’entrecroisent à travers plusieurs dilemmes. Le personnage évolue et s’accepte pleinement en passant de l’innocence à une sorte de résilience. Cette “acceptation de soi" fait suite à un déclic matérialisé par deux scènes : la dispute conjugale très houleuse avec Zeynab et la retraite “spirituelle“ de Sibi dans son village natal. La nouvelle version est prête à se mouiller et à faire des compromis si nécessaire pour parvenir à ses fins. Le rideau est désormais levé. On assiste à son engouffrement dans la part sombre de la politique. A la question « La politique doit-elle forcément contenir une part sombre ? », le narrateur répond par l’affirmative. Ce parti-pris relève-t-elle du pessimisme ? Du fatalisme ? Ou encore du réalisme ? Il y a certainement un peu des trois.
Toujours est-il que c’est dans ce tiraillement entre la politique comme cause noble et la politique comme terrain sale, miné de compromis où les bassesses se concurrencent, que les contradictions de Sibi se dévoilent. Il sera amené à faire des choix où l’une de ses personnalités prendra le dessus, il ne peut y avoir d’équilibre dans les moments cruciaux.
Avec le recul, l’auteur redonne de l’humanité à la politique, qui finalement n’est rien d’autre que le reflet de l'être humain dans toute sa complexité, éternellement pris entre l’intransigeance des nobles idéaux et la part d’ombre que semble réclamer le pragmatisme politique. Il nous tend un miroir nous intimant ainsi de nous demander qu’allions nous faire à la place des hommes politiques dans de pareilles circonstances. La critique est aisée, l’art difficile.
Tout au long du récit on découvre que Sibi est aussi un père de famille à l’écoute, qui malgré son absence n’oublie pas sa femme Zeynab, sa fille Sarah (personnage solaire et central dans la vie du couple), et son fils Sidi (moins présent dans le récit). Contre toute attente, une confrontation avec sa femme nous montre aussi qu’il reste un homme qui n’a pensé qu’à sa carrière politique.
Attardons-nous sur le personnage de Zeynab et leur couple. Elle est décrite comme la force pivotante de la famille, assurant seule l'éducation de leurs enfants en l'absence fréquente de Sibi. Ce rôle maternel démontre son engagement silencieux, contrastant avec la visibilité de l’engagement politique de son mari. Sibi la présente aussi comme « la plume ». Ce qui renvoie à son rôle d’intellectuelle et de conseillère morale pour lui. Son personnage complexe et critique représente le dilemme entre l'amour et le devoir. Bien qu’elle soutienne son mari, elle n'hésite pas à critiquer les choix de vie de ce dernier ainsi que les impacts sur leur famille et son bien être personnel. Son personnage met en lumière la charge émotionnelle, assignée silencieusement, qu’assument les partenaires des figures publiques, souvent dans l’ombre mais essentielles à leur équilibre. Son intelligence et son indépendance intellectuelle proposent une autre approche du pouvoir. Sibi a l’air de redécouvrir sa femme durant ces présidentielles. Elle lui fait comprendre qu’il n’a pas le droit à l’échec, elle a sacrifié sa carrière pour lui, sa réussite est donc liée à la sienne.
Sibi se trouva surpris par cette déclaration de Zeynab : il était conscient de son absence au sein de sa famille mais ne mesurait pas le poids et les conséquences de celle-ci. Il a priorisé son projet et sa campagne au détriment de son rôle de mari, de père mais également des rêves de sa femme. Les mots de Zeynab ont constitué un réveil brutal qui engendrera une fuite vers le royaume de l’enfance. Au-delà de ce comportement égoïste, Sibi s’est présenté comme un prototype de la société patriarcale pour qui le rôle de la femme se résume à la gestion des enfants et à la satisfaction des desiderata de son mari. Dans ce cas de figure, Sibi tirera profit également des capacités intellectuelles de Zeynab pour réaliser ses ambitions.
À côté des tiraillements intérieurs de Sibi, l’auteur nous dresse un autre portrait, un politicien qui d’apparence ne vit pas de conflits intérieurs comme notre personnage principal : Diassé. Diassé se démarque par son idéalisme marxiste et son vécu jalonné par de nombreuses années de luttes politiques. C’est une figure qui interroge le sens de la politique et son prolongement sur le peuple. Sibi et Diassé ont une différence marquée dans l’approche politique. Le premier est plus nuancé et pragmatique que le second qui est perché dans ses idéaux.
Le contraste entre les deux personnages met aussi en lumière une question centrale du roman : les compromis nécessaires pour atteindre des objectifs collectifs. La politique est un art où se mêlent passion, talent et coups bas. L’idéalisme ne suffit pas, il faut se mouiller, c’est-à-dire embrasser la part d’ombre comme nous le suggère implicitement Diassé qui regrette que sa génération n’ait franchi le pas. Le personnage de Diassé explore aussi le dilemme de l’intellectuel engagé et le pragmatisme des luttes quotidiennes.
Bien qu’attaché à la quête d’un idéal plus équitable, il ajoute une dimension critique au discours politique du roman. Cette dualité permet d’enrichir les débats sur l’engagement et l’efficacité dans un cadre souvent marqué de désenchantement.
Sibi est entouré d’une équipe de campagne dévouée et rompue à la tâche avec chaque personnage son rôle et son tempérament. Entre autres personnages il y a l’infatigable et téméraire Pape prêt à tout pour faire gagner son leader, Philomène brillante stratège dont on pourrait déplorer l’absence progressive vers la fin du récit. Sans oublier son grand concurrent et rival de toujours Coulibaly dont le personnage est sans doute l’un des plus réussis du roman.
Si l’on peut être certain d’une chose c’est que la fin du dernier dialogue entre les deux rivaux ouvrira une palette d’interprétations chez les lecteurs et sera objet de débats nocturnes sur ce qui s’est passé réellement dans cette scène.
Au milieu de ce capharnaüm et de cette compétition électorale sans merci, une scène marquante et solennelle mérite l’attention : la rencontre entre les deux candidats. Elle est l’illustration parfaite qu’en politique, il y a quelque chose au-dessus de toutes les querelles : la République dont la sacralité est tant invoquée et évoquée. Cet échange franc et direct entre l'opposant et la présidente sortante témoigne d'une élégance remarquable, s'inscrivant dans la plus pure tradition de la realpolitik. Encore une fois, comme pour dire que la politique est tout un art.
Place aux odes…
L'auteur nous offre des odes inspirées, explorant des thèmes et des objets qui ont certainement marqué son parcours intellectuel. À travers le personnage de Diassé, se dessine une vision de la lecture et de la littérature rappelant celle d'Antoine Compagnon. Ce dernier soutient que la littérature nous confronte aux complexités de la condition humaine, elle ne donne pas de réponses simples mais soulève des questions essentielles. Notre vieux marxiste Diassé rejoint cette idée et à travers lui, l’auteur nous offre une tirade qui constitue un des meilleurs passages du roman. Pour lui, la lecture aide l’homme à mieux se comprendre. En nous confrontant à notre ignorance, elle nous pousse à questionner davantage et à accepter la diversité des croyances. Ainsi à la question “pourquoi lit-on” de son interlocuteur, le vieux Diassé termine par cette belle chute : « la lecture n'est pas la vie, elle ne lui est même pas nécessaire mais elle en est le plus beau et le plus grand des agréments »
Dans la même lignée des odes, une part belle est réservée à la Kora, une description digne d’une envolée lyrique qui emporte le lecteur dans le rythme de cet instrument de musique, si cher à l’Afrique de l’Ouest. Cette ode à la Kora apporte une grande dimension poétique à la narration. La profondeur et la subtilité de la plume se font sentir tout au long des scènes. En attestent la page 138 et suivantes dans lesquelles le personnage principal Sibi parle de la pauvreté. Il y fait un réquisitoire et l’état des lieux de tout un système qui a failli. Le narrateur ne décrit pas seulement la pauvreté, il la décortique à l’aune de ses ramifications et la personnifie en ces termes « Là est le génie de la pauvreté : elle s'adjoint toujours de décence pour nous faire croire qu'elle est supportable. Elle se présente à nous avec un voile de simplicité et d'authenticité alors que ceux qui la vivent au quotidien sont broyés par sa brutalité ». Il enchaîne observations et analyses fines de son environnement.
Sibi est un personnage conscient du milieu qui l’entoure et s’oblige à jouer le jeu. Autant il fréquente le milieu du lobbying financier et médiatique utile à sa campagne, autant il sait vivre avec les siens et fréquenter les commerçants d’un marché précaire ; il vacille entre sincérité dans ses dialogues et nécessité de dialoguer pour gagner des voix. Des dialogues qui laissent transparaître le sens humoristique de l’auteur présent dans beaucoup de passages comme celui hilarant sur les « kheut » que le vieux Diassé se plaît à distribuer.
Un titre à interprétations…
Par extension, si nous en revenons au titre après la lecture du récit, deux interprétations sont plausibles :
La politique comme un art en voie de disparition :
Le titre inspire une réflexion plus sombre sur la politique moderne. « Le dernier des arts » nous montre que la politique authentique, faite d'idéaux et de véritables convictions, si toutefois elle a existé, est en train de disparaître dans un monde cynique.
La politique comme l’art ultime :
Parmi les arts, la politique pourrait être considérée comme "le dernier des arts" en ce sens qu’elle englobe et dépasse tous les autres. Il s’agit d'un art complexe qui nécessite autant de stratégie que d’irrationnel. La conquête du pouvoir est tout un art qui convoque l'être humain dans son entièreté, ses qualités, ses défauts, sa grandeur d'âme, ses bassesses et ses émotions. La politique demande énormément de compromis qui peuvent exiger de sortir des sentiers battus de l’éthique et de la morale. Et l’auteur l’exprime encore mieux : “ La politique n'est pas et n'a jamais été une question rationnelle. Elle n'est, en définitive, qu'une affaire de tripes et de cœur. Et c'est peut-être mieux ainsi.”
S’il suscite autant d'interprétations et de questions sur la politique, ce roman démontre aussi et surtout l’essence de la politique. D’ailleurs l’essence d’un roman ne résiderait-il pas dans sa capacité à faire apparaître d’autres questions ? comme nous le fait remarquer Mbougar Sarr.
Fary Ndao fait une excellente entrée dans l’univers du roman avec « Le Dernier des arts ». La finesse de sa plume, son humour et sa capacité à mêler introspection et critique sociale sont à saluer. Sa narration riche et sensible éclaire des facettes souvent ignorées de la politique. Il est certain qu’il nous réserve de bonnes surprises à l’avenir.
Crédit Photo : jade_vision
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L'OPPOSITION DÉNONCE UNE NÉGATION DES INSTITUTIONS
Aïssata Tall Sall a livré ce samedi un plaidoyer pour la préservation du CESE et du HCCT. L'ancienne ministre et figure de l'opposition a déploré une législature qui s'ouvre sur des "actes négatifs", après la radiation récente de Barthélémy Dias
Dans une intervention à l'Assemblée nationale ce samedi 14 décembre 2024, l'ancienne ministre des Affaires étrangères et députée d'opposition, Aïssata Tall Sall, a vivement critiqué le projet de loi portant suppression du Conseil économique, social et environnemental (CESE) et du Haut Conseil des collectivités territoriales (HCCT).
L'ancienne patronne de la diplomatie a déploré que la nouvelle législature s'ouvre sur des "actes négatifs", faisant référence à la récente radiation du député Barthélémy Dias, suivie de cette proposition de suppression de deux institutions républicaines. Elle a notamment souligné l'absence d'urgence de ces mesures, alors que des dossiers cruciaux comme la loi de finances initiale et le budget restent en attente.
S'agissant du CESE, institution créée en 1961, Aïssata Tall Sall a mis en avant son rôle fondamental dans le dialogue entre l'État et les acteurs économiques, qualifiant l'institution de « consubstantielle » à l'État. Elle a particulièrement insisté sur son importance comme interface avec les patrons d'entreprises et les ordres professionnels, rappelant sa présence dans "toutes les démocraties du monde".
Concernant le HCCT, l'ancien ministre l'a présenté comme l'aboutissement naturel de la loi de décentralisation de 1987, soulignant son rôle essentiel dans le dialogue avec les territoires. Elle a par ailleurs contesté l'argument budgétaire avancé pour justifier ces suppressions, affirmant qu'un gouvernement doit être capable de maintenir ses institutions tout en conduisant une politique de développement.
Malgré cette intervention et d'autres voix discordantes, le projet de loi a finalement été adopté par l'Assemblée nationale avec 134 voix pour, 8 contre et 2 abstentions.
SOMMET DE LA CEDEAO, DIOMAYE ATTENDU SUR LE DOSSIER DE L’AES
Envoyé spécial auprès du Mali, du Burkina Faso et du Niger, il devra œuvrer, avec son homologue togolais Faure Gnassingbé, à une médiation décisive avant la date butoir fixée au 28 janvier 2025.
Le chef de l’État a quitté Dakar, samedi, pour se rendre à Abuja où il va prendre part dimanche à la 66e session ordinaire de la Conférence des chefs d’État et de gouvernement de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’ouest (CEDEAO).
Le chef de l’Etat sénégalais est très attendu sur le dossier de l’Alliance des États du Sahel (AES) dans lequel il a été nommé envoyé spécial auprès des trois pays (Mali, Burkina Faso et Niger), qui forment cette confédération.
Dans un communiqué de la présidence sur le réseau social X, il est indiqué que « le président de la République, Bassirou Diomaye Faye, a quitté Dakar samedi pour se rendre à Abuja, en République fédérale du Nigeria, afin de participer à la soixante-sixième session ordinaire de la Conférence des chefs d’État et de gouvernement de la CEDEAO prévue dimanche ».
Il a été salué à son départ par le ministre de l’Intérieur et de la Sécurité publique, Jean-Baptiste Tine.
Jeudi et vendredi, les ministres des Affaires étrangères des pays membres de l’organisation ouest africaine ont tenu une réunion dans la capitale nigériane, pour préparer l’agenda du sommet
Selon des sources médiatiques, les chefs d’État et de gouvernement aborderont des sujets tels que la bonne gouvernance, la lutte contre le terrorisme, qui constitue une des priorités de la Commission de la CEDEAO, l’intégration régionale, avec la question du retour du Burkina Faso, du Mali et du Niger, dans l’organisation communautaire.
Ces trois pays, qui avaient acté leur décision irrévocable de quitter la CEDEAO avant de mettre sur pied l’Alliance des Etats du Sahel, tiennent aussi ce samedi, un sommet de leur confédération.
Bassirou Diomaye Faye, avait été désigné, médiateur, par le président nigérian Bola Tinubu, président en exercice de la CEDEAO, lors du dernier sommet des chefs d’État, en juillet dernier. Le président Faye partage cette mission de médiation avec son homologue togolais Faure Gnassigbé. Les deux leaders ont pour missions de tenter de faire revenir les trois Etats de l’AES dans l’organisation sous-régionale.
Le président sénégalais est très attendu sur cette question, à moins de deux mois de la date butoir du 28 janvier 2025, échéance retenue par les textes au terme de laquelle le départ des pays de l’AES devrait être effectif.
Par Fadel DIA
CHANGER (ENCORE)… ET BALAYER LES TABOUS !
Faire différemment et mieux : c'est la promesse du changement. Pourtant, la RTS continue de sacraliser le pouvoir, les délégations officielles restent pléthoriques, le parti présidentiel fait main-basse sur le bureau de l'Assemblée sans majorité totale
Changer, c’est ce que promettent tous les opposants qui accèdent au pouvoir, même si tous ne promettent pas des «changements systémiques» et Abdoulaye Wade était allé assez loin puisque, selon un exégète de sa parole, «Sopi» signifie plus «Changeons» que «Changer».
Changer, selon le dictionnaire, c’est faire ou devenir autre, faire que quelque chose ou quelqu’un soit autre, mettre en place quelque chose de différent. Dans le domaine qui nous occupe ici, la gouvernance, changer ce n’est pas ne pas marcher sur les pas du gouvernement précédent, ne pas commettre les mêmes erreurs, faire différemment et mieux. C’est mener des actions à la fois d’ordre interne, dans la manière de faire, et externe, en agissant sur les objectifs recherchés, avec pour but ultime de rendre le pays plus prospère, ses habitants plus heureux, ses lois plus justes et plus humaines. « La Révolution doit s’arrêter à la perfection du bonheur » avait écrit un des héros de 1789 et les révolutions naissent souvent du fait que ceux qui promettent le bonheur ne tiennent pas leurs engagements.
Huit mois sont passés depuis l’avènement d’un nouveau pouvoir, le président élu a déjà effectué plus du huitième de son mandat, des élections législatives anticipées ont confirmé les engagements qui l’ont porté au pouvoir, il a désormais la haute main sur les pouvoirs exécutif, législatif et même judiciaire, et il est donc légitime de lui demander de s’attaquer à des réformes dans des secteurs symboliques de notre vie politique sur lesquels ni lui ni ses opposants ne se sont guère prononcés jusqu’ici. Il s’agit de réformes dont on peut dire, en reprenant un slogan célèbre, qu’en argent au moins, elles ne coûtent rien et rapportent gros, mais qui en revanche exigent un grand courage politique, y compris celui de se rendre impopulaire.
Faire la politique de ses moyens !
Quid, par exemple, du train de vie de l’Etat ? Abdou Diouf nous avait promis un état modeste, mais la promesse n’a pas été tenue et ses successeurs ne se sont pas pressés à s’engager dans cette voie. Il ne s’agissait pourtant pas de contraindre les gouvernants à vivre chichement ni même, à proprement parler, de prôner un Etat modeste, mais tout simplement de tenir compte des moyens d’un pays qui occupe le 165e rang mondial dans le classement des nations les plus riches et dont le PIB représente moins du dixième (1/10) de la fortune personnelle d’Elon Musk. Il s’agit de réduire le nombre de démembrements des services administratifs, de rogner sur les titres, les privilèges et les avantages de toutes natures, les dimensions des cabinets, les voyages à l’étranger, les effectifs des délégations ou la durée de leurs séjours à l’étranger et les conditions de leur prise en charge et de rappeler aux élites publiques que leur fonction est un sacerdoce et non une source d’enrichissement.
En Suède - (deux fois moins peuplée que le Sénégal avec un PIB 20 fois plus élevé !) - le Premier ministre est le seul membre du gouvernement à disposer d’une voiture de fonction à temps plein, le parc automobile du Parlement se réduit à trois (3) véhicules et le seul privilège des députés est de pouvoir voyager gratuitement sur le réseau de transport public. La Suède est, il est vrai un cas particulier et il est illusoire de demander à nos élus d’imiter les siens car nous avons le complexe du paraître et ce n’est donc pas demain la veille qu’ils emprunteront les lignes du BRT ou de DDD pour se rendre à l’Assemblée Nationale. Mais rien ne nous empêche de rêver et si eux, et nos ministres, faisaient un pas pour s’aligner sur leurs collègues suédois, ce serait pour le cas un vrai « changement systémique » !
Encore faudrait-il que l’exemple vienne d’en haut puisqu’en moins de huit mois l’avion présidentiel a parcouru, en kilomètres, l’équivalent de plus de trois fois le tour de la terre et que le chef de l’Etat, qui n’a encore eu aucun contact apaisé avec les Sénégalais des profondeurs qui l’ont élu, a effectué une vingtaine de déplacements hors du territoire national, sur les quatre continents, dont trois dans un court intervalle dans une région distante de près de 8000 km du Sénégal, avec un aéropage de collaborateurs et de journalistes. Sans préjuger des retombées de ces déplacements on peut dire que leur coût, en argent et en carbone, est peu compatible avec les ressources d’un pays qu’on nous dit au bord de la faillite et notre ambition d’être un modèle en matière de sauvegarde de la nature. La perpétuation de cette frénésie des voyages est par ailleurs accompagnée d’un autre héritage de l’ancien monde : un très médiatisé pèlerinage à La Mecque.
C’est une confusion des genres car il s’agit là d’un exercice d’ordre privé qui ne devrait pas être à la charge de l’Etat et qui, au plan religieux, n’a de sens que s’il est personnellement assumé. On peut dire que nos présidents, ainsi que les centaines de personnes qui depuis plus d’un quart de siècle ont fait le tour de la Kaaba dans leur sillage et aux frais de la princesse, ont fait leur umra pour rien ! L’explication selon laquelle il ne s’agirait en fait que d’un petit détour ne tient pas puisque la distance entre la capitale saoudienne et La Mecque équivaut, approximativement, à deux fois celle qui sépare Dakar de Nouakchott !
République et religion : un tabou !
Des réformes s’imposent aussi dans la nature des relations entre les pouvoirs publics et les autorités religieuses, et pour être plus clair, avec les chefs des confréries musulmanes, sujet tabou par excellence. Mais ici il s’agit tout simplement de revenir aux fondamentaux des premières années de notre indépendance, quand il s’agissait de poser les bases de notre « commun vouloir de vie commune ».Il y a une différence de nature entre le pouvoir politique issu du vote de l’ensemble de la population et symbole de la nation dans sa globalité et les confréries religieuses qui sont l’émanation d’une portion plus ou moins importante de la communauté nationale et le modus vivendi qui gouvernait leurs rapports a perdu son équilibre quand, pour la première fois, un Président de la République s’est accroupi aux pieds d’un chef religieux. Ce n’est pas qu’il l’ait fait qui est en cause, c’est qu’il l’ait fait non pas en disciple dévoué et en toute intimité, mais ès qualité, en public et en présence des corps constitués. Un autre pas a été franchi quand l’Etat s’est érigé en maître d’œuvre et bailleur d’appoint du patrimoine immobilier des confréries qui ne manquent pourtant ni de ressources ni de disciples généreux. Nous ne prêchons pas pour une laïcité à la française, nos chefs religieux, toutes confessions confondues, méritent respect et considération, les lieux de culte et les manifestations religieuses ont droit à un soutien logistique et sécuritaire de l’Etat, mais nos dirigeants ,et surtout ceux qui prônent des changements significatifs, doivent marquer la différence entre leur engagement personnel et les symboles qu’ils représentent, demander aux dignitaires religieux des prières pour la nation et non des voix pour leur parti.
La majorité, ce n’est pas la totalité !
Changer c’est aussi cesser de croire que la persuasion n’a pas sa place dans la politique dont les seules armes seraient la carotte et le bâton. Choisir la carotte c’est laisser proliférer une plante vénéneuse, la « transhumance » dont sont devenus accros nos hommes et femmes politiques qui ne découvrent les tares de leurs amis que lorsque ceux-ci ne sont plus au pouvoir. Mais il est difficile de faire du neuf avec du vieux et les dépouilles laissées par l’ancien pouvoir s’avéreront vite plus encombrantes qu’utiles. User du bâton c’est faire mal à la démocratie, c’est ignorer que la majorité ce n’est pas la totalité, et pas seulement en politique, qu’être minoritaire ne signifie pas perdre ses droits, surtout quand on vit dans un pays aux frontières artificielles dont les habitants n’ont pas tous les mêmes convictions religieuses, ne partagent pas la même langue, appartiennent à des milieux sociaux différents et vivent dans des environnements qui varient d’un point à l’autre. C’est enfin confondre deux réalités qui ne sont pas superposables, la majorité électorale et majorité nationale et si le nouveau Président de la République a été brillamment élu, dès le premier tour, il n’a rassemblé sur son nom qu’à peine plus de 2.400.000 voix. Même en ne tenant compte que des Sénégalais qui ont l’âge et le droit de voter, on peut dire que c’est une minorité de ses compatriotes qui l’a porté au pouvoir. Cela ne met pas en cause sa légitimité, mais cela nous rappelle que la majorité, mode privilégié de la gestion démocratique, est une convention commode mais arbitraire. Quels que soient les arguments, voire les arguties, invoqués, il y a cette réalité simple et mathématique : le parti au pouvoir n’a pas 100% des députés élus à l’Assemblée Nationale, il n’est pas logique qu’il ait 100 % des postes de son bureau. La majorité ne donne pas le droit de n’en faire qu’à sa tête et en démocratie le pouvoir n’a de sens que s’il y a un contrepouvoir pour limiter ses dérives !
« Buur », c’est fini, nous sommes en République !
On attend enfin de nos jeunes dirigeants qu’ils dépoussièrent le protocole et mettent fin à la sacralisation et à la peopolisation de la fonction de président de la République comme se plaisent à le cultiver les médias d’Etat. Notre télévision nationale a changé de chef mais pas d’antienne puisqu’elle continue à penser que les activités du chef de l’Etat sont toujours l’évènement le plus important de la journée et nous sert chaque semaine, comme un refrain publicitaire, le condensé de ses faits et gestes. Celui qui occupe la maison qu’habite le Sénégal est certes le premier d’entre nous, mais il le doit à la volonté populaire, ses revenus proviennent de nos impôts, sa fonction est éminemment temporaire, le contrat que nous avons signé avec lui est un CDD et il est appelé, un jour ou l’autre, à redevenir un citoyen devant lequel on ne lèvera plus le drapeau. Cessons aussi d’affubler son épouse, ou ses épouses, du titre glamour de « Première Dame » qui est une pâle copie du protocole américain et n’a aucune existence légale chez nous, qui ouvre la porte à des charges qui échappent à tout contrôle au point que celles qui l’ont porté jusqu’ici ont laissé comme héritage des fondations éphémères qui ont sombré avec corps et biens, sans qu’on ne sache jamais d’où venaient leurs moyens. Notre tradition est en avance sur les modes occidentales et chez nous une femme mariée ne perd pas son nom, alors évitons de tomber dans le ridicule en désignant les épouses de l’actuel chef de l’Etat, puisqu’il faut bien les distinguer l’une de l’autre, par les appellations de « Première- Première Dame » et de « Deuxième Première Dame » !
LA DÉSILLUSION NATIONALE
La centrale électrique WAE, fruit d'une collaboration entre investisseurs locaux et la Senelec, incarnait l'espoir d'une souveraineté énergétique nationale. Mais les révélations d'un audit accablant et l'arrestation de Samuel Sarr mettent fin à ce rêve
Partie pour être le plus grand projet énergétique jamais réalisé entièrement par des Sénégalais, la belle histoire de la West African Energy (WAE) s'achève en queue de poisson et met une douche froide aux espérances d'une véritable success story 100 % sénégalaise.
C'était trop beau pour être vrai. Pour une des rares fois, un projet de si grande envergure a été pensé, conçu, développé et mis en œuvre essentiellement par des Sénégalais. D'ailleurs, il y a quelques mois, lors d'une visite de chantiers pour faire les derniers réglages avant l'allumage qui était prévu au mois d'octobre, le directeur général de la Senelec, Papa Toby Gaye, se réjouissait en ces termes : “C'est un projet innovant pour plusieurs raisons. Du début à la fin pour ce projet, de l'appel d'offres au financement, il n'y a pas une seule activité qui n'ait pas été faite avec les gens de Senelec. Pour tous les autres IPP, pour l'essentiel en tout cas, ce sont des investisseurs étrangers qui viennent, qui construisent leur projet et signent des contrats avec Senelec qui est simplement acheteur.”
L'autre grande innovation, selon le directeur général de la Senelec, c'est que c'est un projet qui a été entièrement porté par des investisseurs locaux. “Ce sont des investisseurs sénégalais qui ont fait toutes les démarches nécessaires pour apporter le financement, en s'associant avec la Senelec qui est le bras technique. On a su démontrer, qu'en associant nos synergies, on peut, en interne, construire et développer un projet et je pense que ça fera tache d'huile”, s'est réjoui M. Gaye, qui rappelait que depuis 1998, la Senelec fait dans la production indépendante, avec des producteurs indépendants pour la plupart étrangers. Pour la nouvelle centrale construite au Cap des biches, la Senelec est actionnaire avec d'autres investisseurs sénégalais. La Société nationale d'électricité détient, en effet, 15% des actions de la West African Energy.
Rôle de Samuel Sarr et des autres actionnaires
Ancien directeur général de la Senelec sous Wade, ancien ministre chargé de l'Energie, également sous Wade, Samuel Sarr est présenté comme le principal artisan de ce projet énergétique, l'un des plus grands entièrement portés par des investisseurs sénégalais. Il détenait 12 % des actions de la WAE. Il a su convaincre des investisseurs locaux comme Arona Dia - actionnaire majoritaire avec 33 %. Les 40 % qui restent sont répartis entre l'industriel Abdoulaye Dia de Senico, le plus grand importateur de riz Moustapha Ndiaye et Locafrique de Khadim Ba. Lors de la cérémonie de lancement de la mise en service, il y a trois mois, Malick Niass, présenté comme le directeur technique, revenait sur le rôle joué par les nationaux, mais surtout par Samuel Sarr dans la mise en œuvre de ce projet. Il disait : “Ce projet a la particularité d'être développé et financé, par des promoteurs sénégalais. Non seulement c'est la centrale la plus importante du Sénégal et de la sous-région, mais c'est la première qui a été développée entièrement par des promoteurs sénégalais. Locafrique Investment, Afrinvest géré par M. Sarr qui a vraiment conçu, développé, leadé ce projet de A à Z.’’ Monsieur Niass de souligner : “Et je tiens vraiment à insister là-dessus. Si on est là aujourd'hui, c'est grâce à lui (Samuel Sarr). Certes, on travaille avec lui, mais c'est lui le driver.” Parmi les actionnaires, informait-il, il y a aussi Citaf d’Abdoulaye Dia, Sahel Investment d’Arona Dia, Moustapha Ndiaye et la Senelec. Cette dernière, soulignait-il, joue également un rôle très important. “Non seulement parce qu'elle est actionnaire à 15 %, mais elle nous supporte aussi sur la partie technique. La Senelec est également acheteuse exclusive. Et, à terme, ils vont nous fournir en gaz”, renseignait M. Niass.
Ils ont pu mobiliser le financement estimé à 430 millions d'euros, soit environ 283 milliards F CFA.
Financé et porté par des nationaux, le projet a tout de même nécessité de contracter avec des partenaires parmi les meilleurs dans le monde. Notamment Calik Energy et l'Américain General Electric. Pour ce qui est des partenaires financiers, on cite AFC basée au Nigeria, Afreximbank basée en Égypte, ICD (Djeddah), mais aussi de Coris Bank. Sur les 1 200 employés que comptait l'entreprise lors du lancement de la mise en service, 65 à 70 % sont des locaux. “L'objectif, dans ce projet, était d'avoir le maximum de Sénégalais. Contractuellement, on a signé avec Calik que plus de 40 % pour les postes qualifiants doivent être constitués de Sénégalais et 100 % pour tous les postes non qualifiants”.
Grâce à ces compétences, le projet a réalisé des performances très rares dans le domaine. “Nous avons eu une performance remarquable. Entre la date de signature du PPA et le démarrage du cycle simple qui est imminent (c'était au mois d'aout), on a à peu près quatre ans et demi. Des projets comme ça se développent au minimum sur cinq, voire dix ans. Si tout se passe bien, début d'année prochaine, on va faire la réception du cycle combiné qui marque la fin des travaux et le début de l'exploitation. Pour le cycle simple, c'est déjà prêt au démarrage.”
À terme, cette centrale va jouer un rôle majeur dans la stratégie Gas to Power ; elle va contribuer à baisser de 40 % les couts de production de la Senelec, d'anticiper l'augmentation de la demande d'électricité, de rendre possible l'objectif de l'accès universel à l'électricité. “Le plus difficile, dans ce genre de projet, disait Malick Niass, a été de mobiliser le financement, soit 283 milliards. Nous remercions les actionnaires comme Arona Dia, Moustapha Ndiaye, Abdoulaye Dia Senico et Khadim Ba qui nous ont fait confiance. C'est eux qui ont mis leurs sous pour nous permettre de mobiliser plus de 283 milliards F CFA”.
Au début, ils étaient nombreux à être très sceptiques. Mais avec l'appui de l'État sous Macky Sall, ces Sénégalais ont pu relever l'énorme défi. Alors que la mise en service de la turbine n°2 devait avoir lieu depuis octobre, que la turbine n°1 est annoncée en début 2025, les problèmes ont surgi de nulle part entre les actionnaires. A l'origine, des soupçons graves de fraudes sur la personne du directeur général et promoteur du projet Samuel Sarr qui a été arrêté et placé sous mandat de dépôt en fin novembre 2024, pour abus de biens sociaux.
Dernièrement, le juge d'instruction du 2e cabinet au TGI de Dakar avait pris un certain nombre de mesures, dans le but d'élucider cette affaire. La première a été de désigner un expert-comptable avec des missions clairement établies. Il est chargé d'analyser les flux financiers internes de l'entreprise, de vérifier les rapports d'audits, de contrôler la conformité des procédures, de situer les responsabilités, d'examiner les conventions et flux financiers, de recenser et de suivre les flux financiers, d'identifier les anomalies, entre autres missions. L'expert a 30 jours, à compter de la réception des documents nécessaires à l'accomplissement de sa mission, pour présenter ses conclusions.
Les griefs contre Samuel Sarr
L'expert va aller plus en profondeur sur les malversations qui ont été révélées par un audit du cabinet Mazar sur la gestion de Samuel Sarr. À savoir : un transfert de trois milliards neuf cent onze millions quatre cent quatre-vingt-dix-neuf mille quatre cent trente-deux francs CFA vers la société Afrinvest SAU, contrôlée par Samuel Sarr ; des paiements cumulés de neuf cent soixante-dix millions de francs CFA et neuf cent quarante millions de francs CFA à des tiers, sans justificatifs probants, ainsi que des prélèvements en numéraires pour des montants substantiels.
Dans le cadre des investigations qui ont été menées, il a aussi été découvert “des conventions conclues par West African Energy avec des partenaires commerciaux tels que Ndar Energy et Calik Enerji Swiss AG, dont les modalités d'exécution et les flux financiers associés présentent des irrégularités nécessitant un examen approfondi et d'autres types d'anomalies.
Suffisant pour justifier l'inculpation du gérant en attendant la suite de l'affaire. “Attendu que les flux financiers identifiés incluent des montants considérables ayant transité par des circuits nationaux et internationaux, avec des bénéficiaires finaux encore non identifiés, soulevant des interrogations sur leur conformité à l'objet social de la société et aux obligations légales de transparence et de gouvernance”, le juge a jugé nécessaire de désigner un expert indépendant pour éclairer les zones d'ombre.
FRANCE-AFRIQUE, LA FIN D'UNE ILLUSION MILITAIRE
Dans une analyse qui bouscule les certitudes, Raphaël Chauvancy démontre comment la fin des bases permanentes pourrait paradoxalement renforcer l'influence française. "La France n'a pas vocation à sauver l'Afrique", estime-t-il
(SenePlus) - Dans une analyse qui bouscule les idées reçues, Raphaël Chauvancy, officier supérieur des Troupes de marine et expert à l'École de Guerre Économique, dévoile comment le retrait militaire français d'Afrique, loin d'être une défaite, pourrait marquer le début d'une nouvelle ère stratégique pour Paris.
L'histoire commence par un malentendu historique. Contrairement aux Britanniques qui avaient un projet colonial clairement défini - s'enrichir - la France s'est lancée dans l'aventure africaine "un peu par hasard", selon Chauvancy, par simple mimétisme avec Londres. Pour justifier cet "empire inutile", Paris a alors inventé une mission civilisatrice, fondée sur le "prosélytisme des valeurs" et le rayonnement culturel.
Cette différence fondamentale explique pourquoi, une fois la décolonisation achevée, la France est restée prisonnière de ses bases militaires africaines, transformées en "village Potemkine de la puissance française". Ces implantations, coûteuses mais prestigieuses, entretenaient l'illusion d'une influence globale tout en nourrissant ce que l'analyste nomme "le complexe de la tache rose", en référence à la couleur de l'empire sur les cartes coloniales.
Le mouvement actuel de retrait militaire s'inscrit dans une dynamique plus profonde que la simple montée du sentiment anti-français. Chauvancy établit un parallèle saisissant entre les aspirations africaines et européennes contemporaines : "Les implantations militaires étrangères permanentes sont désormais perçues en Afrique de la même manière que l'immigration non souhaitée en Europe. Comme une atteinte à la souveraineté, à la dignité nationale."
Cette évolution des mentalités rend obsolète l'ancien modèle de relation. Le cas du Sénégal est emblématique : "Que la démocratie sénégalaise se sente suffisamment forte et sûre d'elle pour se passer désormais d'une présence militaire étrangère est sain. N'était-ce pas le but poursuivi par la coopération bilatérale ?"
Un repositionnement stratégique majeur
Le retrait militaire français libère des ressources précieuses à un moment crucial. Chauvancy identifie plusieurs priorités stratégiques qui nécessitent l'attention de Paris : la menace russe aux frontières orientales de l'Europe, les turbulences dans le Golfe, la protection des territoires d'outre-mer et le maintien de capacités d'intervention rapide.
La présence russe en Afrique, perçue comme une menace, n'est selon l'analyste qu'une "pyramide de Ponzi stratégique" qui s'effondrera d'elle-même une fois "privée du croquemitaine français". Les partenaires africains de Moscou découvriront bientôt "à quel point ils ont été instrumentalisés" face à "une aide au développement anecdotique" et "des promesses intenables".
La France dispose d'autres atouts pour maintenir son influence : "premier investisseur en Afrique subsaharienne après la Chine", elle peut s'appuyer sur sa politique culturelle dynamique, ses réseaux économiques et ses diasporas. L'avenir s'écrirait désormais en termes de partenariats plutôt que de présence militaire.
"Les Français n'ont pas vocation à sauver le monde ou l'Afrique mais à participer à la création de richesses et à la sécurité collective", conclut Chauvancy. Cette nouvelle approche, plus pragmatique, permettrait à la France de se libérer d'une position "relativement confortable mais coûteuse" pour développer des relations plus équilibrées, fondées sur des intérêts communs plutôt que sur les fantômes du passé colonial.
Cette analyse révèle comment un apparent revers peut se transformer en opportunité stratégique majeure, à condition d'accepter de tourner la page d'une histoire devenue anachronique. Une leçon de réalisme politique qui pourrait bien redéfinir l'avenir des relations franco-africaines.
LA BOMBE DE LA DETTE DIVISE L'EXÉCUTIF
Le Premier ministre Sonko a fait trembler les marchés financiers en révélant l'ampleur réelle de la dette de son pays. Cette sortie médiatique, qui dénonce les "mensonges" de l'ancien régime, n'était pourtant pas souhaitée par le président Diomaye
(SenePlus) - Dans sa rubrique "Confidentiels", Jeune Afrique (JA) révèle les divergences stratégiques entre le président Bassirou Diomaye Faye et son Premier ministre Ousmane Sonko sur la gestion de la dette nationale, un dossier qui fragilise désormais les relations du pays avec ses partenaires financiers.
La bombe a été lâchée le 26 septembre dernier à Dakar. Lors d'une conférence de presse marathon, Ousmane Sonko, accompagné de son ministre de l'Économie Abdourahmane Sarr, a dressé un réquisitoire sans concession contre l'ancien pouvoir. "Le régime de Macky Sall a menti au peuple, a menti aux partenaires, a tripatouillé les chiffres", a-t-il assené, dénonçant selon une situation financière "catastrophique" marquée par des "détournements en masse des deniers publics".
Les chiffres avancés concernent un déficit budgétaire moyen de 10,4% sur la période 2019-2023, presque deux fois supérieur aux 5,5% officiellement annoncés. Quant à la dette publique, elle atteindrait 83,7% du PIB, bien au-delà des 76,3% déclarés.
Une initiative contestée en interne
Mais cette sortie médiatique fracassante n'aurait pas fait l'unanimité au sein de l'exécutif. D'après Jeune Afrique, le président Diomaye Faye et son ministre des Finances Cheikh Diba, alors en déplacement à New York, étaient opposés à la médiatisation de ces informations. Le chef de l'État, rapporte le magazine panafricain, "était bien conscient que ces informations étaient de nature à inquiéter les investisseurs et à compliquer les relations de son pays avec le Fonds monétaire international".
Les conséquences ne se sont pas fait attendre. Le 4 octobre, l'agence Moody's a dégradé la note souveraine du Sénégal de Ba3 à B1, qualifiant désormais le profil de crédit du pays de "spéculatif" présentant un "risque très élevé" pour les investisseurs.
Un calcul politique ?
L'offensive de Sonko pourrait s'expliquer par le calendrier électoral. En effet, ses révélations sont intervenues à deux semaines des législatives anticipées du 17 novembre, un scrutin qui a vu le parti présidentiel Pastef rafler 130 sièges sur 165. "Le gain politique semble certain", note Jeune Afrique, même si ces accusations "dont on attend encore la certification des chiffres par la Cour des comptes" ont fragilisé l'économie nationale.
Un proche du président, cité par JA, défend néanmoins cette stratégie : "Il n'était pas question d'engager un nouveau cycle d'endettement avec des chiffres falsifiés [...] il était important de mentionner le bon chiffre de la dette en amont".
Face à cette situation délicate, le président Diomaye Faye tente de rassurer les partenaires internationaux. Début décembre, il a effectué une tournée dans les pays du Golfe, notamment aux Émirats arabes unis et au Qatar. Le 8 décembre, il a même rencontré Karim Wade, figure controversée de la politique sénégalaise exilé au Qatar depuis 2016, dont le "solide carnet d'adresses dans les Émirats" pourrait s'avérer précieux pour le pays.
Cette affaire met en lumière les défis auxquels fait face la nouvelle administration sénégalaise, tiraillée entre ses promesses de transparence et la nécessité de préserver la confiance des marchés financiers.