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3 avril 2025
Opinions
Par Mamadou Oumar Ndiaye
GOUVERNER, CE N’EST PAS HUMILIER, M. LE PRESIDENT !
Avec le retour en force du banni Jean-Baptiste Tine, nommé ministre de l’intérieur dans le gouvernement du Premier ministre Ousmane Sonko, la rédaction du « témoin » a jugé nécessaire de republier in extenso ce fameux édito qui lui avait été consacré
Le général de corps d’armée Jean-Baptiste Tine n’est donc plus le Haut commandant de la Gendarmerie nationale et directeur de la Justice militaire. Il a été limogé « avec effet immédiat » jeudi dernier et remplacé le même jour sans même avoir eu l’occasion de faire ses adieux à ses hommes. Et sans même avoir pu procéder à une passation de service en bonne et due forme avec son remplaçant. Autant donc dire que le brave — et compétent quoi qu’aient pu dire à son propos les thuriféraires du président de la République ces derniers jours — a été viré sans ménagement comme on le ferait de son domestique. Le brave homme devait pourtant partir à la retraite fin août prochain, c’est-à-dire dans trois mois à peine. Y avait-il donc urgence, le pays brûlait-il au point qu’on ait éprouvé le besoin de lui couper la tête ici et maintenant ? Personnellement, je ne le crois et je ne suis sans doute pas le seul.
Seulement voilà : le président Macky Sall avait décidé d’humilier cet homme qui l’a pourtant servi loyalement et dont, c’est vrai, il a eu à faire un général alors que tant de colonels lanternent, font le pied de grue et rêvent d’arborer les étoiles. Oh certes, tout le monde savait que depuis les manifestations de mars dernier, le président de la République avait décidé de sanctionner les patrons de la police et de la gendarmerie, coupables, selon lui, d’avoir mal géré la situation. Ils voulaient sans doute que ces deux corps d’élite tirent dans le tas ? Car, à notre humble avis, les généraux Ousmane Sy et Jean-Baptiste Tine ont plutôt bien géré la situation. Certes, il y a eu d’inestimables dégâts matériels, des saccages, des pillages mais cela ne valait-il pas mieux que de compter les morts par dizaines ? Les patrons de la police et de la gendarmerie, donc, étaient sur sièges éjectables et Macky Sall a appuyé sur le bouton pour les faire passer à la trappe.
Au lendemain de son limogeage comme un malpropre du Haut commandement de la gendarmerie nationale, le général de corps d’armée Jean-Baptiste tine avait eu droit à un éditorial retentissant de notre directeur de publication Mamadou Oumar Ndiaye (voir témoin 22 juin 2021). A l’époque, l’article avait fait l’effet d’une bombe virale et avait été repris dans plusieurs sites d’informations et réseaux sociaux. Avec le retour en force du banni Jean-Baptiste tine, nommé ministre de l’intérieur dans le gouvernement du Premier ministre Ousmane Sonko, la rédaction du « témoin » a jugé nécessaire de republier in extenso ce fameux édito qui lui avait été consacré.
C’est légal, il est le président de la République, la Constitution lui donne le pouvoir de nommer aux emplois civils et militaires sans compter qu’il est le chef suprême des armées ! Il peut donc promouvoir général qui il veut, nommer à la tête de la grande muette, de la Maréchaussée ou de la Garde qui il veut, et limoger qui il veut. Cela, ça ne se discute pas. Seulement voilà, en toute chose, il faut faire preuve d’élégance, de courtoisie, d’esprit chevaleresque car même quand on congédie son boy ou sa domestique, on doit y mettre les formes à plus forte raison quand on décide de remercier celui qui, quand même, commande sa police ou sa gendarmerie ! En procédant de la manière dont il l’a fait avec le général Jean-Baptiste Tine, le chef de l’Etat a humilié inutilement un officier général de nos valeureuses forces de sécurité et de défense. Ce qui est un très mauvais signal envoyé aux milliers d’hommes sous les drapeaux et qui, au péril de leur vie, défendent nuit et jour, par tout temps et souvent sans grands moyens, l’intégrité du territoire national ou la sécurité des personnes et des biens. Des hommes et des femmes astreints à l’obligation de réserve, n’ayant donc pas le droit d’exprimer leurs opinions et qui, en hommes de devoir, acceptent leur sort stoïquement, sans réprobation ni murmures. Et qui, donc, ne serait-ce que pour cela, méritent d’être traités avec considération et respect et non de la manière dont le président de la République l’a fait au patron du corps d’élite de la Gendarmerie nationale ! On reproche aux généraux Ousmane Sy et Tine d’avoir mal géré les événements de mars dernier ?
A ce que l’on sache, côté violences, les manifestations des Gilets jaunes, en France, ont produit plus de dégâts — même s’il n’y a pas eu de morts comme chez nous — notamment sur les Champs Elysées qui ont été complètement saccagés. Et pourtant, à ce qu’on sache, le président Macron n’a limogé si son chef de la Police, ni son chef de la Gendarmerie après ces événements. Et il y a quelques jours, le monde entier a vu le même président se faire gifler par un jeune homme. Il n’en a pas pour autant fait sauter séance tenante les patrons de ces deux corps d’élite des forces de sécurité de son pays ! Pour dire qu’en toute chose, il faut, encore une fois, de la mesure et de l’élégance. Du sang-froid aussi.
Hélas, sous le magistère du président Macky Sall, ce n’est pas la première fois qu’un serviteur de l’Etat qui se donne corps et âme pour accomplir sa mission est limogé de façon humiliante. Procureur de la Cour de répression de l’enrichissement illicite, le magistrat Alioune Ndao a ainsi été relevé de ses fonctions en pleine audience ! On aurait pourtant pu attendre la fin de cette dernière ou même du procès Karim Wade pour le faire. Il est vrai que le brave homme avait pris trop à cœur sa mission de traquer tous les ripoux de l’ancien régime au point de vouloir jeter en prison tous les 25 « enrichis illicites » qui figuraient sur sa liste. Il ne savait pas, le naïf, que l’emprisonnement d’une seule personne parmi toute cette liste intéressait vraiment le président de la République… Son sort a été scellé quand il a voulu jeter en prison Abdoulaye Baldé qui est aujourd’hui un membre éminent de la majorité présidentielle !
Le temps béni des milices et des boîtes à propagande !
A propos des manifestations de mars, il nous revient qu’à leur lendemain, on disait dans l’entourage du président de la République qu’il allait couper des têtes non seulement dans les forces de sécurité, mais aussi dans son gouvernement ! On disait en effet qu’il gardait un chien de sa chienne à certains de ses collaborateurs coupables de l’avoir abandonné au plus fort des violences, voire des émeutes, des « Sonkistes ». Et là, on allait voir ce qu’on allait voir, promettait-on. Et puis, les élections locales approchant, notre coupeur de têtes a remisé son sabre dans son fourreau : il ne fallait surtout pas limoger de ministres ou des directeurs généreux de sociétés au risque d’alimenter une fronde qui soit irait grossier les rangs de l’opposition soit, à tout le moins, procéderait à des votes sanctions. Le président a donc jugé plus prudent d’attendre des temps meilleurs pour décapiter des politiciens. Les patrons de la Gendarmerie et de la Police, eux, n’ayant pas de bataillons de militants pouvant sanctionner électoralement, ou brûler des pneus voire des drapeaux, ont été limogés. Tant pis pour eux, ils n’avaient qu’à être des militants de l’Apr ! Et pendant que les chefs de la Police et de la Gendarmerie se font humilier, les nervis, eux, ont le vent en poupe et tiennent le haut du pavé ! Désormais, c’est eux les chouchous du président de la République qui les regarde avec délectation violenter des manifestants qui n’ont commis que le seul crime d’avoir exprimé leurs opinions. Car, dans ce pays, cela est désormais un crime que de dire au président de la République qu’on n’est pas content de la politique qu’il mène.
Aux premières heures de l’indépendance de ce pays, et même un peu avant, ont avait connu les « Comités d’action », des milices tristement célèbres et sanguinaires parmi lesquels celui dont l’Histoire retiendra le nom était le fameux et terrifiant « Eleubo». En fait, les « Tontons macoutes » n’étaient qu’un surnom donné par l’opposant Wade à ces nervis de l’Union progressiste sénégalaise (Ups) devenue Parti socialiste (Ps). La France, elle, avait vécu sous le règne de terreur du Service d’Action civique ou SAC, le redoutable service d’ordre du général De Gaulle. Lequel partage avec notre bon président de la République Macky Sall non seulement le même amour pour les milices privées mais aussi celui de la propagande audiovisuelle puisque le général avait son Ortf qui n’avait rien envier à Radio Moscou côté censure et Macky Sall a sa Rts, un machin anachronique dont il vient de chanter les louanges au Fouta et sur lequel il déverse de l’argent public comme s’il en pleuvait ! Résumons: l’humiliation de généraux républicains, la prolifération d’une milice gouvernementale, l’affaiblissement des forces de défense et de sécurité, l’existence d’une boite audiovisuelle de propagande digne de l’Ortf gaulliste : Décidément, nous avons un président moderne ! Et dire qu’il est né après l’Indépendance…
Des précédents illustres
En cette matière aussi, le président de la République copie son prédécesseur Wade jusqu’à la caricature. En effet, en arrivant au pouvoir, le président Abdoulaye Wade avait limogé sans ménagement le chef d’état-major général des Armées (Cemga) qu’il avait trouvé en place. Il s’agit du général Mamadou Seck « Faidherbe », héros de la guerre de Bissau entre autres, celui-là-même qui a fait son entrée au prestigieux « Hall of Fame » de l’école de guerre américaine de Carlisle Barracks, en Pennsylvanie. Comme JeanBaptiste Tine, il ne restait au Général Seck que deux ou trois mois pour prendre sa retraite. Il n’avait même pas eu droit à un adieu aux Armées…Quelques années plus tard, Wade s’était énervé contre le gouverneur militaire du Palais, un colonel de gendarmerie, coupable à ses yeux de n’avoir pas pu lui éviter de se retrouver coincé dans un embouteillage alors qu’il était parti effectuer une visite en Banlieue ! Wade l’avait limogé le même jour. Devinez quoi, ce colonel gouverneur du palais limogé avec pertes et fracas par son prédécesseur ? Eh bien Macky Sall, devenu président à son tour, l’avait promu Général avant d’en faire…le patron de la gendarmerie !
Mamadou Oumar Ndiaye (Edition 22 juin 2021)
Par Madiambal DIAGNE
NUL N’A LE DROIT DE MISER SUR L’ECHEC DE DIOMAYE FAYE
Franchement, en dépit de toutes les appréhensions liées aux douleurs de l’accouchement de l’équipe de vingt-cinq ministres et cinq secrétaires d’Etat, on peut considérer que le casting est globalement bon.
Le nouveau président de la République, Bassirou Diomaye Faye, était apparu assez humble et sincère, quand il déclamait, le 3 avril 2024, d’une voix monocorde, les orientations de sa politique de gouvernance à la tête du pays. La mise en place du premier gouvernement dirigé par Ousmane Sonko traduit cette volonté.
Franchement, en dépit de toutes les appréhensions liées aux douleurs de l’accouchement de l’équipe de vingt-cinq ministres et cinq secrétaires d’Etat, on peut considérer que le casting est globalement bon. Certes, on trouvera toujours à redire sur le choix des personnes à d’aussi hautes fonctions au sein de l’appareil d’Etat, mais il demeure qu’on gouverne toujours avec ses hommes, entendez les personnes en qui on a, a priori, confiance. Sur ce registre, les architectes du gouvernement ont fait montre d’une certaine dextérité pour d’une part, ne pas tomber dans un étroit clanisme politique et, d’autre part, oublier dans leurs choix les hommes et femmes qui ont porté ou accompagné l’odyssée de la conquête du pouvoir.
La plupart des personnalités choisies, particulièrement au niveau des ministères régaliens, sont déjà prêtes pour l’emploi et rassurent dans leur secteur, comme le Général Birame Diop au ministère des Forces Armées qui, du reste, a accepté le poste non sans avoir posé des conditions, notamment le maintien du Haut-commandement de l’Armée nationale. Le magistrat Ousmane Diagne à la Justice, le banquier et brillant investisseur dans l’agro-business Mabouba Diagne au ministère de l’Agriculture, de la sécurité alimentaire et de l’élevage ou Serigne Diop Guèye à l’Industrie et au commerce ou encore le Général de gendarmerie Jean-Baptiste Tine au ministère de l’Intérieur et de la sécurité publique, sont aussi de belles recrues. Ironie du sort, le Général Tine fait partie de la fameuse liste d’autorités de l’Etat du Sénégal, déférée devant la Cour pénale internationale (Cpi) pour crimes contre l’humanité suite aux crises de mars 2021, par Juan Branco, le sulfureux avocat français de Ousmane Sonko.
La nomination de Ahmadou Al Aminou Lô, ci-devant Secrétaire général de la Banque centrale des Etats de l’Afrique de l’Ouest (Bceao), comme ministre-Secrétaire général du gouvernement, est un gage de crédibilité. Du reste, cette nomination constitue-t-elle un signal pour la renonciation à l’idée saugrenue de battre une monnaie locale pour sortir de la zone Uemoa ?
Le choix de Mme Yacine Fall, pour incarner l’image du régime de Bassirou Diomaye Faye sur la scène internationale, devrait rassurer toutes les personnes qui pouvaient craindre des orientations d’un régime politique qui ne laisserait pas assez de place à la gent féminine. Quatre femmes en tout pour le gouvernement ! On peut aussi faire la même lecture de la nomination de Mme Khady Diène Gaye, comme la première femme à occuper le poste d’un super ministère de la Jeunesse, des sports et de la culture au Sénégal. Maïmouna Dièye, présidente du Mouvement des femmes de Pastef, désignée pour diriger le ministère de la Famille et des solidarités, est tout aussi légitime sur le plan politique.
L’inspecteur des impôts Cheikh Diba, aux Finances et au budget, apparaît également légitime, même si on peut se demander si son pedigree est assez éloquent. Aussi peut-on s’interroger sur ses futures interactions ou complémentarités avec Abdourahmane Sarr, porté à la tête du ministère de l’Economie et du plan. Ce dernier apparaît plus comme un théoricien qu’un développeur économique. Dans le choix des personnalités politiques issues des formations alliées, on remarquera que le profil pour l’emploi semble être de rigueur, comme par exemple l’affectation de Moustapha Guirassy à l’Education nationale ou de El Hadji Abdourahmane Diouf à l’Enseignement supérieur ou de Cheikh Tidiane Dièye à l’Hydraulique et l’assainissement.
Les risques ou écueils sur la route du nouveau gouvernement
L’hypertrophie de plusieurs ministères dont certains tenus par des novices, alors que le Premier ministre et le président de la République apparaissent tout aussi novices, peut inquiéter. Ils nous avaient promis un gouvernement resserré. La rationalité administrative peut expliquer des regroupements de secteurs stratégiques importants comme l’agriculture et l’élevage ou comme l’industrie et le commerce, ou comme l’urbanisme et les collectivités territoriales ou comme l’énergie et les mines ou encore comme la jeunesse, les sports et la culture, mais il faut bien dire que ces administrations peuvent se révéler de lourdes machines et surtout chaque secteur cache des réalités sociologiques particulières dans notre pays.
En outre, des analystes voient déjà du népotisme derrière quelques nominations du fait d’homonymies ou de relations sociales de divers ordres. Sur ce chapitre, certains péchés que les dirigeants de Pastef collaient régulièrement aux régimes des présidents Abdoulaye Wade et Macky Sall leur seront désormais opposables ; à moins que le peuple de Pastef ne se soit déjà décomplexé sur la question de l’immixtion de membres de la famille ou de proches biologiques dans la gestion des affaires de l’Etat.
Des déséquilibres du point de vue des origines géographiques des membres du gouvernement sont à souligner, comme la forte prégnance de ministres provenant de Thiès et surtout de la région naturelle de Casamance (Ousmane Sonko, Cheikh Diba (?), Mountaga Diallo, Cheikh Tidiane Dièye, Olivier Boucal, Yankhoba Diémé), tandis des zones comme la conurbation Mbacké-Touba, la banlieue de Guédiawaye-Pikine, ne comptent pas, ou encore le Walo, le Sine et le Saloum, le Ndiambour ou le Fouta sont sous-représentés ou même pas du tout.
La gestation du gouvernement a été bien difficile, mais sa survie tient fondamentalement à l’entente durable de ses deux géniteurs, en l’occurrence le Président Bassirou Diomaye Faye et son Premier ministre Ousmane Sonko. Le tandem aura besoin de transcender les problèmes d’ego et de susceptibilités qui ne manquent pas dans les relations humaines.
Visiblement, Ousmane Sonko se fait violence pour s’armer d’humilité et accepter la préséance du président de la République ; c’est tout à son honneur. Pourvu que ça dure ! Les péripéties de la formation du premier gouvernement ont révélé que le chef de l’Etat a tenu à affirmer son autorité, pour refuser des choix de son Premier ministre. Leur mésentente signerait le glas de l’attelage. Il demeure un gros risque politique qui consiste à l’absence d’une majorité parlementaire à laquelle pourrait s’adosser le gouvernement.
Le Groupe parlementaire de Yewwi askan wi, qui compte à l’origine 82 députés, déjà minoritaire, a volé en éclats du fait des dissensions entre le camp de Pastef et celui de Taxawu Senegaal dirigé par Khalifa Ababacar Sall. Il s’y ajoute que la poignée de députés provenant du Parti de l’unité et du rassemblement (Pur) ne se sentira pas obligée de soutenir un gouvernement au sein duquel leur formation politique ne compte aucune place. On dira la même chose d’une éventuelle collaboration avec le Parti démocratique sénégalais (Pds).
Le parti de Me Wade, qui a soutenu la Coalition «Diomaye Président» lors de l’élection du 24 mars 2024, est remarquablement absent de l’attelage gouvernemental. On peut certes considérer que Karim Wade peut ne pas être intéressé, à titre personnel, par un quelconque portefeuille ministériel, mais force est de dire que tous les cadres, encore restés fidèles à la ligne qu’il leur indique depuis son exil doré à Doha, ne se feraient pas prier pour devenir membres d’un gouvernement. Sur quelle majorité parlementaire le gouvernement pourra-t-il compter ?
Le Président Macky Sall a manifestement adoubé le régime de Bassirou Diomaye Faye, mais pour autant, pourra-t-il emprunter la télécommande de Karim Wade pour, lui aussi, rester depuis un confortable exil de Marrakech et donner des consignes demandant aux députés de Benno bokk yaakaar (Bby) de soutenir le nouveau régime ?
Le cas échéant, il risquerait sans doute des désaveux. On notera que les premières nominations de Bassirou Diomaye Faye au niveau du Cabinet présidentiel (Oumar Samba Ba, Secrétaire général de la Présidence, et Mary Teuw Niane, directeur de Cabinet) accréditaient l’idée que Macky Sall lui soufflerait à l’oreille.
En revanche, les nominations des Généraux Birame Diop et Jean-Baptiste Tine et du haut magistrat Ousmane Diagne peuvent être interprétées comme des actes posés pour redresser des torts causés. On se rappelle que ces différentes personnalités avaient été démises de leurs fonctions avec violence, on peut même dire de manière assez humiliante par le Président Sall. Le nouveau président de la République et son Premier ministre ont-ils été échaudés par les réactions dubitatives sinon hostiles de leur base politique, dès l’annonce des premiers décrets de nomination, pour éviter de continuer de nommer au gouvernement d’autres personnalités réputées proches de Macky Sall, surtout que cela avait été attendu par les rumeurs.
Il apparaît donc clair que Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko n’ont pas réfléchi en termes de nécessité de former une majorité parlementaire. Il leur sera difficile de faire adopter des textes de loi majeurs, notamment la dissolution envisagée d’institutions comme le Conseil économique, social et environnemental (Cese) ou le Haut conseil des collectivités territoriales (Hcct), entre autres. Le nouveau gouvernement va se coltiner une Assemblée nationale majoritairement défavorable pendant plusieurs mois, le temps que le président de la République ait le pouvoir de dissoudre l’Assemblée nationale pour organiser des élections législatives anticipées.
Le 6 septembre 2022, je prédisais dans ces colonnes, que la 14ème législature est partie pour être la plus courte de l’histoire parlementaire du Sénégal. J’indiquais notamment que «les députés de la 14ème législature ont été élus le 31 juillet 2022 pour cinq ans. Leur mandat expire donc en 2027. Mais la prochaine législature ne devrait pas aller à son terme. La nouvelle législature ne devrait pas durer plus de deux ans, c’est-à-dire strictement la durée constitutionnelle pour permettre la dissolution anticipée de l’Assemblée nationale.
En effet, la personne (quelle qu’elle sera du reste) qui sera élue à l’issue de l’élection présidentielle de 2024, sera bien amenée, pour ne pas dire obligée, de dissoudre l’Assemblée nationale en septembre 2024». On est exactement dans ce cas de figure. Le Président Bassirou Diomaye Faye sera bien obligé, avant de prononcer la dissolution, d’attendre au moins jusqu’au mois de décembre 2024, afin de laisser passer la session budgétaire. Toutefois, lui restera-t-il une autre astuce, celle d’organiser un référendum constitutionnel, avant cette date, pour lever certaines contraintes d’ordre juridique.
Les cent premiers jours d’enfer
L’euphorie de la victoire va vite s’estomper pour la nouvelle équipe gouvernementale. Ils vont devoir faire face aux dures réalités de la gouvernance publique, mais surtout aux priorités et urgences dirimantes. C’est l’argent frais qui manquera le plus et il en faudra beaucoup et immédiatement ; alors qu’ils trouveront les caisses de l’Etat quasiment vides. Il leur faudra plus que du génie pour s’en sortir !
En effet, les années 2023 et le début de l’exercice en cours ne sont pas financièrement fastes, du fait d’une atmosphère de campagne électorale et de tensions politiques qui douche les activités économiques. Les recettes intérieures, qui ne peuvent pas dépasser 200 milliards de francs Cfa par mois, ont pu en souffrir et les marchés financiers se sont d’ailleurs retenus pour financer les demandes du Sénégal.
Ainsi, le ministre Mamadou Moustapha Ba a dû, ces derniers mois, se résigner à annuler successivement deux recours aux marchés monétaires pour couvrir des financements. Le taux de couverture ne dépassait pas 10% des demandes formulées par le Sénégal, un pays habitué à des taux de couverture de plus de 150% de ses demandes. Des projets de l’Etat en ont pâti. Les besoins financiers ordinaires restent les mêmes, avec une masse salariale mensuelle de la Fonction publique qui a explosé ces deux dernières années pour se chiffrer à quelque 150 milliards de francs Cfa, sans compter les autres dépenses de fonctionnement.
Parmi les urgences de cette fin avril, il faudra compter le remboursement de plus de 250 milliards de francs Cfa, au titre du service de la dette. Un défaut de paiement, très redouté, va peser fatalement sur la situation économique et financière du Sénégal pour les mois à venir. Toute nouvelle opération de levée de fonds sur les marchés financiers sera catastrophique. C’est dans ce contexte que le nouveau gouvernement aura à faire face à d’autres dépenses pressantes dans le secteur de l’énergie.
Dès ce lundi 8 avril 2024, un navire de carburant va accoster à Dakar et exigera la bagatelle de 80 milliards de francs Cfa pour décharger sa cargaison. Le mois dernier, la Société africaine de raffinage (Sar), dans la même situation d’une menace périlleuse d’épuisement des stocks d’hydrocarbures, avait été obligée de verser pour le paiement de la cargaison, les fonds qui étaient prévus pour s’acquitter de la fiscalité de l’Etat. On sait que le ministère des Finances ne pouvait rembourser ses dettes à la Sar, encore moins à la Senelec qui reste à courir après plus de 75 milliards de francs Cfa de dettes de compense dues par l’Etat. La Senelec peine aussi à recouvrer des impayés des factures des différentes administrations publiques, des collectivités locales et d’autres consommateurs dans des secteurs stratégiques pour l’Etat.
En des mots plus simples, le gouvernement risque, dans le très court terme, d’être confronté à des coupures d’électricité et des ruptures de stock de carburant. Dans de pareilles situations, le Sénégal pouvait régulièrement compter sur des appuis budgétaires ponctuels fournis par ses partenaires traditionnels. Les régimes des présidents Wade et Sall avaient été secourus par les Etats-Unis d’Amérique et/ou la France en 2000, 2012 et 2019. En novembre 2023, le gouvernement dirigé par le Premier ministre Amadou Ba avait pu décrocher un appui budgétaire d’urgence alloué par la France qui, cependant, avait pris la précaution de ne le verser qu’en trois tranches au Sénégal. Les nouvelles autorités du pays auront-elles la latitude de pouvoir solliciter dans l’urgence des pays amis ? Rien n’est moins sûr !
La situation financière difficile avait commandé, au début de l’année, la suppression ou la réduction drastique de certaines subventions sur l’énergie et les denrées de première nécessité. L’Etat consacrait plus de 600 milliards à ces subventions. La vérité des prix sera une difficulté supplémentaire pour un régime qui avait promis aux électeurs la baisse des produits de base. Des tensions sociales de divers ordres pourront naître de cette situation et leur exacerbation ne manquerait pas d’avoir des conséquences fâcheuses pour la stabilité du pays. C’est ainsi qu’il urge de s’engager à aider le nouveau régime, à sortir la tête de l’eau, pour lui éviter de sombrer. L’échec de Bassirou Diomaye Faye sera fatal à tout le monde.
Par Madiambal DIAGNE
Par Adama DIENG
30 ANS APRÈS LE GÉNOCIDE AU RWANDA : PLUS JAMAIS ÇA !
« La tristesse s’élève sur les ailes du matin, et du cœur des ténèbres jaillit la lumière » Alphonse de Lamartine (1790- 1869) - 30 ans après le génocide, le Rwanda, pays déterminé à renaître de ses cendres, a parcouru un long chemin.
« La tristesse s’élève sur les ailes du matin, et du cœur des ténèbres jaillit la lumière » Alphonse de Lamartine (1790- 1869)
30 ans après le génocide, le Rwanda, pays déterminé à renaître de ses cendres, a parcouru un long chemin.
Les souvenirs liés qui se bousculent dans mon esprit remontent aussi loin. Peu après mes premières visites au Rwanda au milieu des années 80, j’ai, auprès des institutions africaines, lancé l’alarme en 1990 sur les violations graves et massives des droits de l’homme perpétrées dans ce pays. Quatre ans plus tard, le 1er avril 1994, je me suis retrouvé à Mulindi, un village situé à la frontière entre le Rwanda et l’Ouganda, d’où Paul Kagame a dirigé le Front patriotique rwandais pendant la guerre civile rwandaise. Le lendemain, 2 avril, j’étais le dernier visiteur étranger à être reçu par le président rwandais Juvénal Habyarimana dans son palais. Juste avant moi, le président a rencontré David Rawson, l’ambassadeur des États-Unis. Après notre rencontre, le président Habyarimana s’est envolé pour Gbadolite, fief du président zaïrois Mobutu Sese Seko, avant de poursuivre vers Dar es Salaam, en Tanzanie. J’ai quitté Kigali le 4 avril. Le 6 avril 1994, au retour d’une réunion régionale à Dar es Salaam où le chef de l’Etat rwandais avait accepté de mettre en place les institutions de transition prévues par les accords d’Arusha qui ont mis fin à la guerre civile dans son pays, le Falcon 50 le transportant ainsi que Cyprien Ntaryamira, président du Burundi, a été abattu au-dessus de l’aéroport de Kigali par un missile. La mort des occupants de l’avion a déclenché le génocide contre les Tutsi au Rwanda, les meurtres des partisans des accords d’Arusha opposés aux extrémistes hutus et la reprise de la guerre civile.
A partir du 7 avril 1994, le génocide contre les Tutsi au Rwanda déclenchait l’une des orgies de tueries les plus sanglantes de la fin du XXe siècle. C’était une pure folie.
Comme si j’étais un personnage d’un roman de Joseph Conrad, je ne pourrai jamais chasser ces souvenirs, m’étant retrouvé, hier et aujourd’hui, plongé dans un parcours et des activités qui ont notamment eu pour toile de fond la tragédie du Rwanda et pour inspiration sa victoire. Entre autres activités liées à cette situation difficile, après avoir été Secrétaire général (1990-2000) de la Commission internationale de juristes basée à Genève, le Secrétaire général de l’ONU, Kofi Annan, m’a nommé en janvier 2001 greffier du Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR). En juillet 2012, je suis devenu Conseiller spécial du Secrétaire général de l’ONU Ban Ki-moon pour la prévention du génocide. Après avoir pris ma retraite des Nations Unies il y a quelques années, j’ai fondé l’Alliance panafricaine pour la transparence et l’État de droit (PATROLAFRICA), dont l’objectif est de promouvoir la transparence et le respect de l’État de droit et d’agir comme moteur de développement.
A l’occasion du 30ème anniversaire du génocide contre les Tutsis commis au plus près du cœur de l’Afrique dans ce pays d’une rare beauté et d’une grande importance socio-anthropologique, la famille des nations doit tout faire pour accompagner les Rwandais, soutenir les victimes, pour que ce génocide devienne un leçon bien connue pour l’humanité, et pour que les Rwandais eux-mêmes puissent continuer à peaufiner leur réconciliation.
Il faut féliciter la gouvernance qui a réussi l’exploit de transformer une terre sortie d’une terrible tragédie en un pays où il fait bon vivre aujourd’hui. Au-delà de la remarquable reconstruction physique, infrastructurelle et économique, les cœurs et les esprits empoisonnés par la haine doivent continuer à guérir. Le génocide contre les Tutsis au Rwanda a été perpétré à l’échelle d’un pays, mais aussi à l’échelle d’un village, parfois à l’échelle d’une colline ou à l’échelle d’une famille, voire au sein d’un couple.
Cette paix des cœurs et des esprits, cette paix dans les villes et dans les collines, est nécessaire. Cela prendra encore du temps. Tout comme le retour au pays des exilés ou de ceux qui ont fui prendra du temps. Et la justice, dans ce contexte, continuera d’être un ingrédient nécessaire pour que la paix soit durable et enracinée dans les cœurs, dans la transformation profonde et positive du Rwanda et de ses citoyens. Ainsi, à travers le pardon, la parole, la conversation, grâce à la fin du silence, et avec la manifestation de la vérité, la paix s’ancrera plus profondément, au niveau socio-anthropologique, dans l’espace spirituel et sur le terrain politique, entre les Rwandais.
Par ailleurs, la paix dans la sous-région, notamment dans la région orientale de la République démocratique du Congo (RDC), semble également essentielle à cette équation d’espoir. Les nations de la région des Grands Lacs, le Rwanda, la RDC, le Burundi et d’autres pays méritent toutes la paix. Ce conflit dans l’est de la RDC menace de déstabiliser davantage la région, avec un impact négatif sur la réconciliation dans chacun des pays concernés.
Il est donc crucial que les efforts de rétablissement de la paix, les efforts diplomatiques et les initiatives de médiation soient renforcés pour promouvoir la stabilité dans cette région dévastée. Le regain de tensions militaires et la persistance des activités des groupes rebelles alimentent l’insécurité et la méfiance tout en aggravant une situation humanitaire déjà catastrophique. Travaillons tous à éteindre cet incendie au cœur de l’Afrique, car investir dans la paix de chacun est un investissement dans la paix de tous.
PATROL est prête à soutenir toutes les entités nationales, régionales et internationales de la sous-région pour relever de nombreux défis. En effet, certains des fugitifs recherchés pour leur implication dans le génocide doivent être appréhendés et jugés. Il est nécessaire de garantir la justice et la responsabilité envers les victimes et les survivants, notamment en veillant au renforcement du devoir de mémoire et à la prise en charge des survivants vieillissants, ce qui nécessite des efforts et des investissements à la mesure de la douleur extraordinaire que ces événements ont infligé au corpus d’un pays, au niveau national et individuel.
Malgré les efforts remarquables du gouvernement rwandais, il faut reconnaître que le génocide de 1994 contre les Tutsis au Rwanda a laissé de profondes blessures dans le tissu social du pays. Comment aurait-il pu en être autrement ? Cependant, les Rwandais ont montré au monde qu’il est possible de guérir et d’avancer vers la réconciliation et le pardon.
Je peux témoigner, en tant qu’ancien Greffier, que le TPIR a joué un rôle crucial dans la poursuite des auteurs du génocide, le crime le plus horrible et d’autres crimes atroces. Même si la justice ne pourra jamais effacer complètement les souffrances, elle permet aux survivants de voir que les auteurs des violences ont à répondre de leurs actes. Sur le terrain, au Rwanda même, les juridictions Gacaca, mises en place au niveau local, ont également permis aux victimes de connaître la vérité sur la mort de leurs proches et ont donné aux coupables la possibilité d’avouer leurs crimes et de demander pardon devant la communauté.
Par ailleurs, nous devons saluer le leadership politique et communautaire du Rwanda et celui des dirigeants qui ont donné l’exemple en prônant la paix, la tolérance et la compréhension. Guérir les blessures du génocide contre les Tutsis au Rwanda est un processus continu. Le Rwanda, son chef d’État, son gouvernement et ses élites communautaires ont montré que la résilience humaine peut triompher des tragédies les plus sombres.
PATROL salue la victoire du peuple rwandais sur l’adversité et l’horreur et s’engage à soutenir les efforts de paix et de réconciliation dans la sous-région. Arrêtons à jamais la folie ordinaire qui a permis la perpétration de crimes aussi odieux. Nous n’abandonnerons pas, car face à l’humanité, les démons du mal ne sont jamais loin.
La principale leçon que nous enseigne le Rwanda est que dans les moments les plus sombres de la vie, lorsque le chagrin enveloppe les hommes, les femmes, les enfants ou les nations comme un linceul, il y a toujours une lueur d’espoir, un phare qui guide la famille des nations vers l’aube.
Par Mounirou FALL
REFORMER L’OFNAC ET REVISER LES CRITERES DE DESIGNATION DES MEMBRES
Le vrai vainqueur des élections de février 2024 est la lutte contre l’impunité faisant de la moralisation de la vie publique et du renouveau politique son cheval de bataille
Les changements des mentalités des dernières années n’ont pas été compris à temps par ceux qui nous dirigeaient. C’est ainsi que le vrai vainqueur des élections de février 2024 est la lutte contre l’impunité faisant de la moralisation de la vie publique et du renouveau politique son cheval de bataille. La nouvelle loi adoptée par l’Assemblée nationale le 9 février 2024 après sa promulgation par l’ancien chef de l’Etat le 30 janvier 2024 plombe toute la politique de lutte contre la corruption. Telle que libellée, ces nouvelles lois qui régissent la lutte contre la corruption portent en elles-mêmes les germes du laisser-aller et de la corruption à outrance.
DU MODE DE NOMINATION DES MEMBRES DE L’OFNAC
Il n’existe pas, comme cela se fait dans les autres pays, un appel à candidature pour sélectionner les membres de l’OFNAC. Leur désignation relève de la «volonté» du Chef de l’Etat. Cette démarche constitue le premier biais dans la lutte contre la corruption. Ceux qui doivent lutter contre la corruption ne doivent pas être choisis selon le bon vouloir du prince, selon un critère de «rétribution pour services rendus» mais plutôt pour la valeur ajoutée qu’ils doivent apporter à la lutte contre la corruption. Mais plus grave encore, la présente loi confère au Président de l’OFNAC une stature de super procureur «au-dessus des 14 autres procureurs de la République» qu’il peut dessaisir à tout moment en un claquement de doigts. Par ailleurs, au vu des pouvoirs que lui confère cette loi, les critères de sélection des membres et du président de l’OFNAC restent biaisés car seuls des magistrats devront diriger l’OFNAC pour avoir le pouvoir d’émettre des mesures de «gardes à vue». Cependant, l’OFNAC est une Autorité Administrative Indépendant (AAI), la première présidente de l’OFNAC était Inspecteur Général d’Etat (IGE) suivi d’une Magistrate. Avec l’actuelle configuration de la loi, l’OFNAC ne peut être dirigé que par un «super procureur» au-dessus de tous les procureurs de la République. La loi 2012-30 prévoit que les membres de l’OFNAC sont issus de l'administration de la hiérarchie Al ou assimilée au moins, les enseignants de rang magistral, des Universités, les membres de la société civile et du secteur privé titulaires d'un diplôme de l’enseignement supérieur de niveau master ou équivalent au moins. Ce qui n’est plus possible avec la configuration de la loi du 2024-06 du 30 janvier 2014. L’institution peut être dirigée par un IGE, un magistrat, un diplomate, un économiste, un gendarme, un journaliste, un professeur d’universités ou un ingénieur des ponts et chaussées comme cela se fait dans les autres pays. Quoiqu’il en soit l’accession à la position de membre de l’OFNAC devrait faire l’objet d’un appel à candidature pour être certain de la valeur ajoutée à apporter dans la lutte contre la corruption. La station de Vice-président aussi a été totalement dévoyée par la nouvelle loi du 30 janvier 2024. En effet, alors que pour la loi de 2012-30 le vice-président assure la suppléance du Président. Dans la nouvelle loi, concernant les investigations, le président a le loisir de choisir un autre membre pour sa suppléance qui devrait échoir au vice-président. Ce qui ne donne plus de raison d’être au poste de vice-président.
VOUS AVEZ DIT «GARDES A VUE?»
La nouvelle loi votée promulguée et finalisée en février, juste avant les élections présidentielles donne à l’OFNAC le pouvoir d’émettre des «gardes à vue» ! Au nom du respect des droits de la personne, la garde à vue est strictement encadrée par le Code de Procédure Pénale (loi n°2016-30 du 08 Novembre 2016). Aussi, il appartient aux officiers de police judiciaire qui travaillent sous la direction du Procureur de la République le placement en garde à vue, le renvoi devant le tribunal compétent pour jugement, ou classer le dossier sans suite. L’OFNAC étant une Autorité Administrative Indépendant (AAI) ne jouit pas de ces prérogatives-là qui sont dévolues au seul procureur de la République, pardi !
UNE PRESTATION DE SERMENT DEVANT LES MEMBRES DE L’OFNAC !
Autre incongruité, les enquêteurs de l'OFNAC devront prêter allégeance à l’Assemblée des Membres. En effet, en lieu et place des prestations de serment devant la Cour d’appel de Dakar conformément au serment fixé par décret d’application, les enquêteurs devront prêter serment, devant l'Assemblée des membres. Le serment dont la teneur suit : «je jure solennellement de bien et fidèlement remplir mes fonctions, en toute impartialité, de façon digne et loyale et de garder le secret des enquêtes.» Quid des agents de l’OFNAC qui gèrent au quotidien les déclarations de patrimoine ou le système de sécurité ? S'il estime que les faits pendants au niveau d'une autorité d'enquête sont de sa compétence, (enrichissement illicite, soupçons de corruption, ...) le Président de l'OFNAC peut, par réquisitions écrites, en dessaisir cette autorité (IGF, IGE, Cour des Comptes, Centif, procureur) qui est tenue de se conformer auxdites réquisitions dès qu'elle en a connaissance, quel que soit le moyen. Les dossiers des prédations effectuées avec la complicité de fonctionnaires milliardaires sont connus de tous et les rapports existent. Face à cela le coude sera levé pour l’instruction des dossiers et l’exigence de rembourser les sommes détournées. Ceci explique en partie pourquoi les ordonnateurs de dépenses ont tout fait pour se soustraire à l’exercice de déclaration de patrimoine, se sachant protégés par un coude. Les nouvelles lois de lutte contre la corruption qui devraient chercher à mieux sauvegarder et préserver les ressources et intérêts financiers de l’Etat, constituent la couche de trop qui vient torpiller toutes les velléités de lutter efficacement contre ce fléau. Ces lois recèlent en elles-mêmes les limites qui ne vont pas dans le sens d’une lutte efficace contre la corruption. Elles créent plutôt une confusion dans les rôles et prérogatives de l’OFNAC, à vouloir étendre ses prérogatives à l'enrichissement illicite, qui relevaient d’autres autorités d'enquête.
DE LA REPRESSION DES ACTES DE CORRUPTION
Ce que la proposition de loi déposée en juin 2022 avait demandé à l’ancien Président Macky Sall était de permettre à l’Office de mettre en œuvre les mesures de répression. Dans son exposé des motifs, la loi devra permettre à l’OFNAC, dans le cadre de ses missions d’investigations de «procéder à des perquisitions et saisies de tous objets matériels ou immatériels ayant servi à la commission des faits…solliciter le juge d’instruction saisi de procéder à des mesures de gel de biens, la confiscation des avoirs fonds et autres ressources détenus possédés ou contrôlés par toute personne contre qui existent des indices de commission des faits visés à l’article 2». Enfin, l’OFNAC peut se constituer partie civile pour les faits visés à l’article 2. Au lieu de cela, la nouvelle loi propose de dessaisir tout procureur qui traiterait de faits de corruption et/ou d’enrichissement illicite !
LA SAISINE DE L’AUTORITE JUDICIAIRE
En respect de la loi, l’OFNAC avait proposé, à l’issue de ses investigations, si les informations collectées et analysées font présumer l’existence de l’une des infractions visées à l’article 2, de transmettre à l’autorité de poursuite compétente le rapport. Dès réception du rapport et des pièces l’autorité, saisie ordonne immédiatement les poursuites appropriées en saisissant un juge d’instruction ou la juridiction de jugement compétente. A l’expiration d’un délai de six (6) mois sans aucune poursuite, l’OFNAC saisira directement le juge d’instruction d’une plainte de constitution de partie civile conformément aux dispositions du Code de procédure pénale.
DU TRAITEMENT DES RECALCITRANS A LA DECLARATION DE PATRIMOINE
Le projet de loi relatif à l’encadrement de la déclaration de patrimoine avait prévu des sanctions. Ces sanctions ne verront cependant jamais jour. En effet, l’inobservation de l’obligation de déclaration d’entrée en fonction ou de mise à jour, après mise en demeure de l’OFNAC, par exploit d’huissier restée sans suite au bout d’un mois, devrait entraîner les sanctions telle la retenue du ¼ de sa rémunération mensuelle, voire être démis de ses fonctions par l’autorité de nomination dans les 30 jours à compter de la notification par l’Office. Les fausses déclarations de patrimoine sont, elles punies d’un emprisonnement de 6 mois à 3 ans. Ce qui rejoint l’article 25 des dispositions pénales de la loi 2012- 30 qui stipule que «est punie d’une peine d’emprisonnement de 1 à 3 ans et d’une amende, tout acte qui constitue une entrave à la mission de l’OFNAC par suite d’une sommation, un refus de communiquer toute information ou tout document utile dûment réclamé». Un seul article de presse ne saurait retracer le recul extraordinaire constaté que subit le Sénégal avec le vote en mode «Fast Track» des lois 2024- 06 et 2024-07 modifiant de fond en comble la lutte contre la corruption dans notre pays. Des lois promulguées et adoptées par l’Assemblée nationale à 15 jours de la date prévue de l’élection présidentielle.
CONCLUSION
Sur quoi déboucheront ces mutations des exigences de redevabilité ? Il est difficile de le présager. Tout dépendra de la capacité des nouvelles autorités à répondre aux aspirations collectives sur les plans de la reddition des comptes et d’une bonne gouvernance. Les nouvelles autorités n'auront d'autres choix que d'appliquer la loi. Macky Sall avait averti en disant que «la CREI est pour l'ancienne équipe mais l’OFNAC est pour nous». Le contrôle de la Déclaration de patrimoine pour la sortie est non seulement une exigence de la loi mais aussi une demande sociale expresse des Sénégalais. Il est temps que les dossiers de corruption et de détournements de deniers publics perpétrés depuis plus d’une décennie sans impunité soient réglés. La reddition des comptes n’est pas négociable. C’est une demande sociale. Enfin, la fameuse Stratégie Nationale de Lutte Contre la Corruption (SNLCC) qui a fait l'objet d'un long processus consensuel est oubliée dans les tiroirs alors que l’OFNAC l'avait piloté avec beaucoup d'enthousiasme. Tous les dossiers d'enquête doivent être exhumés et des juges d'instruction commis pour la poursuite de la procédure.
MOUNIROU FALL ÉCONOMISTE.
Par Mounirou FALL
MACKY ENTERRE LES RAPPORTS DE L’OFNAC
L'ancien président a fait voter par l’Assemblée nationale, le 30 janvier 2024, en mode «fast track», deux lois qui risquent d’éteindre 34 dossiers d’enquêtes ficelés et déposés par l’OFNAC et aux autres corps de contrôle devant le Procureur
«La CREI est pour l'ancienne équipe mais l’OFNAC est pour nous». Cette déclaration de l’ancien président de la République, Macky Sall, avait été appréciée par l’opinion mais aussi les organisations luttant contre la corruption. Paradoxalement, avant de quitter le pouvoir, le même Macky Sall a fait voter par l’Assemblée nationale, le 30 janvier 2024, en mode «fast track», deux lois qui risquent d’éteindre 34 dossiers d’enquêtes ficelés et déposés par l’OFNAC et aux autres corps de contrôle devant le Procureur de la République. Sud Quotidien propose à ses lecteurs cette contribution de Mounirou Fall, Economiste et ancien chef de Desk du même journal qui sonne l’alerte afin d’éviter que la corruption ne continue à gangréner notre pays.
REFORMER LE PARADIGME DE GOUVERNANCE AU SENEGAL
L’ancien président de la République Macky Sall a signé le 30 janvier 2024 deux lois modifiant les bases de la lutte contre la corruption au Sénégal. Il s’agit des Lois n° 2024- 06 modifiant la loi n° 2012- 30 du 28 décembre 2012 portant création de l'Office national de lutte contre la fraude et la corruption (OFNAC), ainsi que la loi n° 2024-07 modifiant la loi n° 2014-17 du 02 avril 2014 relative à la déclaration de patrimoine. Les projets de loi portés par le ministre des Finances et du budget (en lieu et place du ministre de la Justice), modifient totalement toute la stratégie de lutte contre la corruption au Sénégal. Ils ont été adoptés par l’Assemblée nationale en sa séance du 9 février 2024, soit deux semaines avant le 25 février 2024, la première date fixée pour la dernière élection présidentielle. A y voir plus clair, les modifications apportées par ces lois, au lieu de renforcer la lutte contre la corruption, risquent d’enterrer les dossiers d’enquêtes déjà réalisées par l’OFNAC, mais aussi les autres corps de contrôle qui s’occupent d’enrichissement illicite. En effet, depuis les rapports sur les soupçons de corruption du COUD, de l’affaire Petrotim, celle des 94 milliards, des 29 milliards ou des 1000 milliards des fonds COVID, l’ensemble des 34 dossiers d’enquêtes ficelés et déposés par l’OFNAC et les autres corps de contrôle devant le Procureur de la République risquent d’être éteints. Si l’on y prend garde, la corruption au Sénégal, avec ces nouvelles lois votées en février 2024, a encore de beau jour devant elle.
LA REDDITION DES COMPTES EST NON NÉGOCIABLE
Conformément à la loi n° 2014-17 du 02 avril 2014, relative à la déclaration de patrimoine, le Président de l'Assemblée nationale, le Premier Questeur de l'Assemblée nationale ; le Premier Ministre, les Ministres ; le Président du Conseil économique, social et environnemental ; tous les administrateurs de crédits, les ordonnateurs de recettes et de dépenses, les comptables publics, effectuant des opérations portant sur un total annuel supérieur ou égal à un milliard (1.000.000.000) de Francs CFA, doivent effectuer à l'échéance d'un délai de trois (3) mois qui suivent leur nomination ou leur cessation de fonction une déclaration de patrimoine. Pour ceux qui quittent leur fonction, il s’agit d’une déclaration dite de «sortie». Cette déclaration de sortie est valable pour ceux qui avaient effectué au préalable, c’est-à-dire au moment de leur prise de fonction, une déclaration de patrimoine d’entrée ! Qui ne se rappelle de ministres et autres DG qui, non seulement n’ont pas effectué leur déclaration de patrimoine après moults interpellations par voie d’huissier, mais après que leur gestion a été épinglée par les rapports de l’OFNAC, ont jugé utile sur les plateaux de télévision d’affirmer «qu’ils ne répondront pas aux convocations de l’OFNAC». La reddition des comptes est et demeure une demande sociale forte et ne saurait se négocier. L’institutionnalisation de la redevabilité, l’application des décisions de justice dans la lutte contre la corruption ainsi que l’établissement d’une veille citoyenne sur la redevabilité dans la lutte contre la corruption marquerait sans nul doute une évolution dans le sens de la bonne gouvernance tant chantée au Sénégal. Dans ce contexte, le recouvrement des avoirs détournés implique une nouvelle approche fondée sur la différenciation des enjeux. D’une part, les défis posés au traitement des rapports d’investigation des corps de contrôle et qui dormaient «sous le coude» devrait faire l’objet d’un traitement diligent ainsi que la saisine d’un juge pour instruction. D’autres part, le changement du paradigme de gouvernance au Sénégal au vu des insuffisances décelées dans la loi qui a été promulguée le 30 janvier 2024 par le président de la République et adoptée par l’Assemblée nationale en sa séance du 9 février 2024 sont à corriger dans les meilleurs délais.
A cette étape, disons-le tout net, les Loi n° 2024-06 du 30 janvier 2024 modifiant la loi n° 2012-30 du 28 décembre 2012 portant création de l'Office national de lutte contre la fraude et la corruption (OFNAC) et celle n° 2024-07 du 09 février 2024 modifiant la loi n° 2014-17 du 02 avril 2014 sont contreproductives et créent plus de confusion qu’elles ne règlent de problèmes. Plus clairement, il s’agit d’abroger cette loi et de réfléchir sur les textes les plus à même d’assurer la bonne gouvernance au Sénégal, évacuer les rapports des corps de contrôle restés «sous le coude» depuis 2012. La nouvelle loi prévoit, dès lors qu’un procureur ou un juge traite d’un dossier de soupçons de corruption ou d’enrichissement illicite, il sera immédiatement dessaisi par l’OFNAC qui en assure un monopole
La loi 2012-30 du 28 décembre 2012 portant création de l'Office national de lutte contre la fraude et la corruption (OFNAC) n'était certes pas parfaite. Le décret d'application de cette loi (qui permet sa mise en œuvre opérationnelle) n'a été signée qu'en 2018. Soit 6 ans après..
Cependant, l’OFNAC a su traiter les cas de dénonciations et d’auto-saisine issus de faits de corruption. Le principal blocage issu de cette loi, venait du fait que le «maître des poursuites», à savoir le procureur de la République, avait la pleine latitude de donner suite (ou pas) aux rapports d'investigations réalisés par les enquêteurs de l'Office. Ce qui a plombé les dossiers de corruption d’agents publics corrompus car «la saisine du procureur dessaisi l’OFNAC».
LES CHANTIERS DE LA REFORME
Déjà en 2016 avec l’appui des partenaires de l'OFNAC, l'Union Européenne et le système des Nations Unies, des propositions de réforme des lois 2012-30 et 2014-17 sur la déclaration de patrimoine ont été appuyées afin de conformer le Sénégal aux standards internationaux.
Des Comités de relecture des textes fondateurs de l’OFNAC (CORTEF) ont été mis en place, impliquant dans un long processus participatif des juristes, des acteurs de la société civile, des parlementaires de la Commission des lois à l’Assemblée nationale l’expertise interne de l’OFNAC ainsi que les autres membres des corps de contrôle. A l’issue des travaux, des avant-projets de loi et de décrets avaient été soumis en juin 2022 afin de parachever le corpus de la lutte contre la corruption au Sénégal. Parmi les avancées proposées et non des moindres, l'obligation faite au Procureur de saisir un juge pour l’ouverture de procédure concernant les cas de soupçons de corruption, par suite des enquêtes de l'OFNAC. (Notons que pour ce qui concerne la CENTIF, les présomptions de blanchiment sont encadrées par les Directives de l’UEMOA qui obligent à l’ouverture d’une procédure par un juge). Le cas échéant, dans les propositions qui avaient été faites, l'OFNAC se porte partie civile pour le suivi des rapports.
Malheureusement, la mouture qui avait été déposée n’a pas été prise en compte. La nouvelle loi promulguée et adoptée par l’Assemblée nationale entre le 30 janvier et le 9 février 2024 est aux antipodes d’une lutte efficace contre la corruption. La nouvelle loi réformant le cadre institutionnel de l'OFNAC, la déclaration de patrimoine et plus globalement de la lutte contre la corruption a totalement dévoyée les orientations premières. A vouloir trop embrasser, la loi.... dessert la lutte contre la corruption.
VEILLE CITOYENNE ET PROTECTION DES LANCEURS D’ALERTE
L’application des décisions de justice dans les affaires de corruption est devenue une exigence sociale. Que de rapports d’enquête de présomption de corruption dorment dans les tiroirs ! Ces rapports réalisés aussi bien par l’OFNAC, la Cour des Comptes, l’Inspection Générale des Finances (IGF) ou l’Inspection Générale d’Etat (IGE), depuis l’affaire du COUD, ne peuvent être passées en pertes et profits au nom de la cohésion nationale. Non !
La lutte contre l’impunité issue des détournements a été bien portée par cette frange de la population qui a mené à la victoire de la coalition Diomaye Président, au premier tour. Cette même population n’hésitera pas à se retourner et lutter contre les actuels tenants du pouvoir, si la reddition des comptes n’est pas effective. Que l’on s’entende bien, cependant. Il ne s’agit nullement d’effectuer une «Chasse aux sorcières» qui serait à la limite contreproductive. Il s’agit de recouvrer ces centaines de milliards subtilisés au trésor public et utilisés dans des conditions non-orthodoxes par des fonctionnaires «milliardaires».
Les lanceurs d’alerte, signalant des informations sur des actes répréhensibles dans un contexte professionnel contribuent à prévenir des dommages et à détecter des menaces ou des préjudices pour l’intérêt public. Ce que l’OFNAC avait proposé depuis juin 2022 est de protéger les dénonciateurs, témoins, plaignants ou l’expert collaborant avec l’OFNAC. Ces derniers ne devraient faire l’objet de représailles, d’aucune sanction ou discrimination dans leur travail du fait du signalement. Aussi, toute mesure, acte hostile, intimidation, outrage, menaces, chantage divulgation de l’identité du témoin ou dénonciateur directement ou indirectement est puni par les peines prévues à l’article 25
Alors que la Stratégie Nationale de Lutte contre la Corruption (SNLCC) réalisée de manière inclusive et participative propose la protection des lanceurs d’alertes, la nouvelle loi n’en pipe mot. Le blocage dans la lutte contre la corruption est venu d’un manque de volonté pour donner suite aux conclusions des rapports d’enquête. Ne nous y trompons pas, ces jeunes (et moins jeunes) qui ont fait la force du changement du régime suivent de près ces dossiers de corruption à coup de milliards.
Ces milliards à recouvrer pourraient servir à financer ces hordes de jeunes (qui ont joué leur partition dans l’élection de l’actuel Président de la République) en leur fournissant un appui conséquent ainsi que des intrants - ou tout autre outil de production à même de réaliser une transformation locale des produits, d’assurer l’optimisation des chaines de valeur tant dans le secteur agricole, industriel qu’extractif.
Il s’agirait aussi avec ces avoirs recouvrés d’appuyer la part nationale dans les entreprises. En effet, l’imposition d’une participation (sénégalaise) supérieure ou égale au seuil de 51% pour toutes ces entreprises qui évoluent en se font du chiffre d’affaires dans les secteurs de la pêche ou des industries permettrait de fournir des emplois à ce qui reste des 40 000 jeunes sénégalais restés à jamais dans l’océan Atlantique, le désert du Sahara ou dans la mer Méditerranée, selon les statistiques de l’OIM. Ce n’est que dans ces conditions que l’arrêt de la maltraitance de ces «élites qui ne misent que sur leurs intérêts», permettra de libérer cette population moins âgée à qui on fait croire, par une illusion sirupeuse qui les élites sans scrupules qui les ont gouvernés depuis 2012 et qui détournent leurs ressources sans vergogne, travaillent pour eux.
par Jean Pierre Corréa
PASSATION DE SÉVICES ?
EXCLUSIF SENEPLUS - La reddition des comptes s'annonce très sportive, avec peu de place pour l’esquive. Ce ne sont pas les déclarations de patrimoine comme celle de « Monsieur Frère », qui feront baisser le niveau de cette exigence sociale
« Pour qu'on ne puisse abuser du pouvoir, il faut que, par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir. » - Montesquieu De l'esprit des lois
Cette semaine s’ouvre effectivement une nouvelle ère au Sénégal. Mais le bon sens commande au chroniqueur attentif à la vie politique de notre pays, de savoir qu’il n’est pas encore utile de voler au secours de la victoire. Aujourd’hui, l’heure est aux passations de services, avec toute la charge de ce mot rattaché à la rupture encore une fois promise par les nouveaux tenants du pouvoir. Alors, honneurs aux sortis, et au premier d’entre eux, Macky Sall, qui, sans rire, aurait lors de son dernier Conseil des ministres, recommandé à ceux-ci de ne surtout point transhumer… Venant de celui qui a joué le rôle de meilleur chargé de communication de son successeur, ça ne manque pas de piquant.
Le président Bassirou Diomaye Faye a été soutenu par toute une coalition et un parti en ordre de bataille. Il est clair que, a contrario, le nouveau citoyen marocain a lui surtout joué contre son candidat, voire contre les hommes de son camp, malgré les lettres qu’il leur a écrites et qui leur sont certainement allées, droit au cœur. Il aura soutenu Amadou Ba comme une corde soutient un pendu, et celui-ci est tout de même arrivé à faire mieux que lui en termes de voix, ce qui lui donne l’idée très démocratique de continuer le combat à travers une nouvelle offre qu’il aura tout le temps de peaufiner s’il arrive à bien incarner une opposition nette et constructive.
Serons-nous gouvernés par des « terroristes » ?
Dans la série de tâtonnements qui ont jalonné le second quinquennat de Macky Sall, il y aura eu, c’est sûr les innombrables et maladroites tentatives de tordre les règles constitutionnelles, pour lui permettre de se représenter, mais surtout la sensation que nous étions devenus un pays qui emprisonnait sans cause ses citoyens et les libérait sans conséquences. Qui ne se souvient de l’hilarante conférence de presse de la ministre de la Justice qui à la libération injustifiable de centaines de détenus, s’est tout de même réjouie d’avoir fait libérer des « terroristes », lesquels nous dirigeraient donc aujourd’hui ? Peu rassurant non ?
Ces passations de services entre sortis et entrants seront parfois empreintes de sentiments laissant entrevoir qu’ils devront bientôt se revoir, au vu de tous les dossiers appelant à une reddition des comptes et à un éclaircissement de certains dossiers qui ont contribué à pourrir le règne des Républicains, dont certains membres avaient des comportements kleptocrates qui ont alimenté cette colère aboutissant à cette raclée électorale du 24 mars 2024.
Des Oryx du Niokolo Koba transformés en « dibi haoussa », aux 1000 milliards du fonds Covid évaporés et perdus, pas pour tout le monde cependant, en passant par les explications douteuses de certains soudain fortunés, la reddition des comptes risque d’être très sportive, avec peu de place pour l’esquive, et ce ne sont pas les déclarations de patrimoine comme celle d’une étonnante tranquillité de « Monsieur Frère », qui feront baisser le niveau de cette exigence sociale, qu’il faudra mener de pair avec la satisfaction des attentes d’une population, que les baisses souvent impossibles des prix des denrées, n’arriveront pas toujours à combler. L’essentiel n’étant pas que les prix des denrées et du loyer soient bas, mais que les Sénégalais soient, grâce à un emploi et un travail rémunérateur, en mesure de se les payer.
Une page se tourne. Celles qui vont être écrites par ce nouveau et très attendu gouvernement, devront l’être avec le sentiment qu’il vaut mieux gouverner avec le sens du service qu’avec l’indifférence des sévices que l’on a pu infliger à tant de monde en toute désinvolture.
PAR Oumou Wane
LETTRE À MAHAMMED BOUN ABDALLAH DIONNE
Nous avons échangé tant de mots, mais aujourd'hui, je veux te parler de toi. De l'homme, l'ami, le mari, le compagnon, le bon talibé... Que ceux qui liront ces mots sachent quel homme tu étais
Je m'adresse à toi avec une émotion si profonde que mes mots peinent à exprimer. Je suis là, face à ma feuille blanche, prête à te livrer ces lignes, pour te rendre hommage, pour témoigner de l'homme exceptionnel que tu étais.
Aujourd'hui, les larmes brouillent ma vue alors que je trempe ma plume dans l'encre. C'est un exercice difficile, mais nécessaire. J'ai tant de choses à te dire, à toi en premier lieu. Nous avons échangé tant de mots, mais aujourd'hui, je veux te parler de toi. De toi, l'homme, l'ami, le mari, le compagnon, le bon talibé... Que ceux qui liront ces mots sachent quel homme tu étais.
Je me souviens encore de ces moments où tu illuminais nos vies de ta présence. Ma dernière visite sur la terrasse de ton appartement, où tu imitais avec esprit la posture d'un homme politique, reste gravée dans ma mémoire. Cette image, si joyeuse, contraste avec la douleur de ton absence.
Mais aujourd'hui, le rire est absent. Dans le futur, lorsque la douleur s'atténuera, je pourrai mieux évoquer ta personne. Le temps, ce compagnon impitoyable, apaisera peut-être cette douleur, mais jamais nos souvenirs.
Je me souviens de nos débuts, alors que tu étais déjà un cadre brillant à IBM et moi une étudiante à Paris. Ces jours insouciants où je venais te rendre visite à ton bureau pour déjeuner avec toi restent gravés dans mon esprit. Je me souviens de nos vacances à Dakar, de nos sorties dans les salons de thé, à Gentina et Bruxelles...Nous étions jeunes, beaux, même si la vie avait déjà laissé ses marques sur toi.
Tu te souviens sûrement, de là où tu es, de ce petit livret de Coran que tu m'avais offert. Tu l'avais tiré de la poche de ton boubou en bazin. Lorsque je t'ai demandé pourquoi tu en avais autant dans tes poches, tu les as tous sortis et posés sur la table. Avec un sourire, tu m'as lancé :"Ma sœur, la protection ne suffit pas à contrer tous les missiles !"
C'était une tranche de vie !
Tu vois, Mahammed, dans cette vie effrénée, nous avons perdu l'habitude de nous écrire, de nous dire les choses essentielles. Pris dans le tourbillon du quotidien, nous oublions souvent de dire à ceux que nous aimons combien nous les aimons.
Il y a quelques jours, alors que tu étais en pleine campagne électorale à Gossas, je t'ai appelé.
J'avais entendu à la télévision qu'il faisait une chaleur insupportable là-bas. Tu m'as rassuré, m'envoyant ton programme de campagne et me disant que tu étais en pleine forme.
Je savais bien que tu étais épuisé par la rudesse du climat et le rythme de la campagne. Mais quand on aime quelqu'un, on le laisse faire ce qui le rend heureux, même si cela peut lui nuire.
L'amour et l'amitié vraie ont deux règles : l'une insiste, l'autre respecte et se plie.
Il y a des choses que l'on dit et des choses que l'on vit.
Comment raconter, comment vivre...
Lorsque j'ai reçu ce coup de fil, ce vendredi 5 avril 2024, une partie de moi s'est effondrée.
Mon interlocuteur, connaissant notre lien fraternel, m'a demandé de vérifier l'information avec tact.
Mon cœur s'est serré, comme si une partie de ma vie disparaissait devant moi. Une intuition m'a envahie, confirmant l'inconfirmable.
Ce vendredi 5 avril 2024, restera gravé à jamais dans ma mémoire. Les vendredis sont censés être saints, mais pour moi, celui-là restera marqué par la perte d'un être cher. Ton vendredi fut saint, le dernier du Ramadan, le vendredi de la nuit de l'Haylatoul Khadr... Les portes du paradis s'étaient ouvertes pour toi.
C'est le début d'une longue période d'acceptation, d'absence et de deuil. Peut-être que ces vers de Birago Diop apaiseront nos cœurs, peut-être pas, mais je les dis quand même.
Souffles
Ceux qui sont morts ne sont jamais partis :
Ils sont dans l'Ombre qui s'éclaire
Et dans l'ombre qui s'épaissit.
Les Morts ne sont pas sous la Terre :
Ils sont dans l'Arbre qui frémit, Ils sont dans le Bois qui gémit, Ils sont dans l'Eau qui coule,
Ils sont dans lEau qui dort,
Ils sont dans la Case, ils sont dans la Foule :
Les morts ne sont pas morts....
Il redit chaque jour le Pacte, le grand Pacte qui lie,
Qui lie à la Loi notre Sort, Aux Actes des Souffles plus forts
Le Sort de nos morts qui ne sont pas morts,
Le lourd Pacte qui nous lie à la Vie.
La lourde loi qui nous lie aux Actes
Des Souffles qui se meurent
Dans le lit et sur les rives du Fleuve, Des Souffles qui se meuvent
Dans le Rocher qui geint et dans l'Herbe qui pleure.
Tu vois mon cher frère, je n'avais pas la force de t'écrire aujourd'hui mais le pacte de quarante ans qui nous lie est si fort que je ne pouvais pas me dérober devant la violence de la nouvelle pour t'adresser ces premiers mots. C'est un exercice difficile, je n'arrive pas toujours à le faire par lâcheté à chaque fois que la mort frappe mes proches de peur de remuer le couteau dans la plaie de ma souffrance. Il me faudrait un livre entier pour parler de toi.
Repose en paix au paradis cher frère et ami
Oumou Wane est présidente Citizen Media Group-africa7.
par Oumar Ndiaye
QUELLE NOUVELLE POLITIQUE ÉTRANGÈRE DU SÉNÉGAL ?
Le Sénégal et le Cap Vert avec des trajectoires politiques et démocratiques similaires marquées par des alternances récurrentes et fréquentes, peuvent être les fers de lance d’une nouvelle renaissance ouest-africaine et même africaine
Allier la démocratie et l’économie dans une approche souverainiste , panafricaniste et internationaliste
À chaque changement de régime, les politiques intérieures comme extérieures sont scrutées pour savoir dans quelle direction un pays sera dirigé et drivé. La politique étrangère d’un pays est marquée par des constantes et des variables. Celle du Sénégal, ces deux dernières décennies , a été caractérisé par les constantes du bon voisinage ouest africain avec le président Wade et surtout théorisé par le président Sall par sa métaphore du « craton ouest africain » en référence à cette structure géologique de notre espace géographique sous régionale. Il y a sous Macky et Wade, comme constante, la consolidation de nos partenariats traditionnels (Maroc, France, Usa, Arabie Saoudite, etc). Il y a aussi et surtout la diversification de nos partenariats avec d’autres pays comme la Chine, la Turquie, l’Inde , le Brésil, Émirats Arabes Unis, etc, entamée par Wade et poursuivie et prolongée par Macky Sall jusqu’à faire du Sénégal , un pivot et une place de choix dans ce qui est appelé le Global South. S’agissant des variables, elles n’ont pas trop évolué sinon que cette ouverture vers d’autres partenaires. Ce qui permet de donner une direction ou encore des indications de ce que sera la politique extérieure d’un dirigeant à la quête du pouvoir, c’est dans doute son programme de gouvernance ou encore son projet de société.
La nouvelle équipe dirigeante du Sénégal a ainsi un programme qu’ils ont présenté aux électeurs, même si cette exercice dans notre démocratie est réservé à une certaine élite sachant lire et surtout comprendre les enjeux.
Connu pour leur approche souverainiste, nationaliste et panafricaniste, les nouveaux tenants du pouvoir au Sénégal dont la plupart viennent de l’ex parti Pastef, n’ont pas, à proprement parlé, penser une politique étrangère qui prend en compte la place et la dimension du Sénégal dans le monde. Dans le document qu’ils ont partagé, juste quelques lignes, sur 84 pages, sont réservées à ce qu’ils appellent : « Pour une véritable intégration sous régionale et africaine » avec entre autres des vœux pieux et radieux toujours déclarés et déclamés sous le vocable de la CEDEAO des peuples avec des reformes envisagées : « Nous porterons une initiative de réforme de la CEDEAO à travers le renforcement du Parlement de la Communauté, de la Cour de justice de la Communauté et une atténuation de la prépondérance de la Conférence des chefs d’État et de gouvernement ». Il n’en demeure pas moins que la CEDEAO est une Communauté économique régionale (CER) que partagent 15 pays. Dans cette organisation, l’Article 9 du Traité qui parle de la Conférence des Chefs d'État et de Gouvernement des États Membres qui est l'institution suprême, dispose que : « Sauf dispositions contraires du présent Traité ou d'un protocole, les décisions de la Conférence sont prises, selon les matières, à l'unanimité, par consensus, à la majorité des deux tiers des États Membres ».
Donc quelque soit la volonté d’un pays, la valeur et la teneur de ses propositions, il sera difficile de les faire adopter dans une organisation qui traverse une crise conjoncturelle avec des contingences politiques et des divergences linguistiques. La CEDEAO qui, nous le rappellons, malgré les reproches qui lui sont faits, est l’une des meilleures sinon la meilleure Communauté économique régionale d’Afrique eu égard de plusieurs facteurs comme ces 17 % de commerce intrarégional (au-dessus de beaucoup d’autres organisations régionales) ; une libre circulation des personnes et des biens, même si les tracasseries persistent ; un attrait économique certain, etc.
La vision panafricaniste reste aussi présente et prégnante dans ce document programme avec cette phrase : « Nous renforcerons les missions diplomatiques du Sénégal dans les pays africains par la construction d’ambassades à la mesure du rayonnement international du Sénégal et l’affectation d’ambassadeurs et de diplomates expérimentés ». A voir si ce ne sera pas en contradiction avec cette volonté de réduire le train de vie de l’Etat tant chantée lors de la période de conquête du pouvoir, vu que l’élargissement de la carte diplomatique aura un coût même si le rayonnement international d’un pays n’a pas de prix.
A défaut d’avoir suffisamment d’éléments qui indiquent la direction que va prendre la politique extérieure d’un nouveau président, sa première visite officielle à l’étranger est aussi illustrative du sentier que sa diplomatie va prendre et le chantier à construire dans ce domaine. Si d’habitude, sous Wade et Macky, un pays de la sous-région et la France ont été les premières destinations, pour Bassirou Diomaye Faye, vu l’approche panafricaniste déclinée dans son programme, il est sûr qu’il se rendra en premier dans un État ouest-africain. Ce qui sera une continuité du craton cher au géologue Macky Sall. A ce niveau, nous estimons que le Cap Vert peut être un choix judicieux et aussi audacieux pour le premier déplacement du président Faye. Ce pays insulaire dont nous sommes le seul voisin immédiat, est à une heure de vol de Dakar. En plus de partager avec nous l’océan Atlantique, il est, comme le Sénégal, l’un des rares pays de notre espace ouest africain à de ne pas subir de Coup d’Etat. Cette longue tradition démocratique et de transmission pacifique du pouvoir du Sénégal et le Cap Vert doit être une phare qui illumine l’espace ouest africain assombri par des ruptures de l’ordre institutionnel qui ne font qu’occasionner un recul de la démocratie. Avec l’expérience ajoutée de nos deux pays, l’Afrique de l’Ouest peut être une terre où l’accession au pouvoir par les urnes serait une règle et non une exception.
Il sera ainsi facile d’opérer les changements souhaités à la CEDEAO qui par manque de moyens de coercition et de correction n’a pas pu juguler cette propension de conservation du pouvoir par les urnes avec les troisièmes mandats et sa conquête par les armes avec les Coups d’Etat. Depuis les années 90, l’Afrique de l’Ouest a traversé des crises majeures avec en toile de fond, la question de la démocratie. Lors de cette période, la plus grande menace venait des pays dits du Mano River (Libéria, Sierra Leone, Guinée) avec des rébellions sanglantes et des coups d’État à répétition. Ces pays ont pu sortir la tête de l’eau et amorcer une vague de démocratisation qui est en train de faire son chemin malgré quelques houles. Il y a eu aussi, depuis le début des années 2000, le terrorisme djihadiste qui est en train de consumer certains États ouest-africains. Aujourd’hui les crises ont changé de fusil d’épaules pour ne plus provenir des armes mais plutôt des urnes.
Il nous faut donc une stabilité institutionnelle dans tous les pays ouest africains afin de faire face à tous les défis sécuritaires, humanitaires, climatiques et économiques qui se posent avec avec acuité et dont la résolution ne sera pas sans difficultés.
Nos deux pays, le Sénégal et le Cap Vert, partagent surtout un espace maritime qui peut et va être prochainement un pivot de notre économie avec l’exploitation des hydrocarbures. Même si nous partegons avec la Mauritanie un des nos plus grands gisements de gaz, Grande Tortue Ahmeyim (GTA), il reste toujours dans notre bassin sédimentaire des poches pas encore explorées et qui pourraient être proches des côtes Cap-verdiennes. Sans ajouter que le Sénégal abrite depuis des siècles une diaspora cap-verdienne qui s’est totalement intégrée avec dans ses bagages son patrimoine culturel surtout musical que nous avons aussi adopté.
Dans le domaine sécuritaire, la mer est devenue un espace criminogène et le terreau fertile de plusieurs trafics (drogue, migrants, piraterie maritime). Il s’y ajoute qu’après leur implantation dans la zone continentale, les groupes terroristes visent le littoral c’est-à-dire la mer comme leur nouvel espace de projection. D’où l’importance de développer et de densifier notre coopération avec le Cap Vert avec qui beaucoup de choses nous lient : de la démocratie à l’économie.
Nous osons espérer que ces deux pays dans l’espace ouest-africain, le Sénégal et le Cap Vert avec des trajectoires politiques et démocratiques similaires marquées par des alternances récurrentes et fréquentes, peuvent être les fers de lance d’une nouvelle renaissance ouest-africaine et même africaine.
Oumar Ndiaye est journaliste, diplômé en Relations internationales et études de sécurité.
LE SÉNÉGAL DE SENGHOR À SONKO, UNE GESTION PARADOXALE DE L'ÈRE POSTCOLONIALE
Nous assistons à l’ouverture de la troisième République, celle de la renaissance, mais surtout de la fierté d’être africain avec ou sans l’onction de l’ancien maître. On survivra sans le dessert. Et l’on retrouve ici comme la réhabilitation de Mamadou Dia
Gaston Kelman et Jemal M Taleb |
Publication 07/04/2024
Le Sénégal ne laisse aucun Africain indifférent parce qu’il s’est toujours présenté comme un modèle unique. Unique, il l’a été dans l’approche mémorielle de l’histoire de l’Afrique. En effet, avec la porte de non-retour de l’île de Gorée, on a le mémorial qui a su imposer à tous les présidents américains de s’incliner devant le drame de la traite négrière. On se serait attendu à ce que chaque côte africaine ait le sien. Le Sénégal l’a fait. L’honneur est sauf. Un jour peut-être… Un jour qui sait… Les autres comprendront que les âmes des déportés attendent cela de nous pour devenir respectables au pays des ombres. Après le mémorial pour l’histoire, la bien nommée Statue de la Renaissance dont l’espérance de vie est plus que millénaire, pointe le doigt vers un avenir radieux et offre au continent qui en manque cruellement, une trace de notre génération pour la postérité.
Mais le Sénégal est aussi unique dans sa gestion paradoxale de l’ère postcoloniale, mélange d’une aliénation outrancière à l’Occident et du plus bel espoir de changement. En effet, la gouvernance des nations africaines postcoloniales s’inscrit sur quelques axes majeurs. Les frontières entre ces axes ne sont pas étanches. Nous allons nous contenter d’en illustrer trois ici, parce qu’ils comportent des des éléments assez forts non perceptibles à première vue. Tous ces axes sont des suites bien logiques d’une histoire unique, celle de l’Afrique et de l’Afrique francophone en particulier, faite de violence, de soumission, d’humiliation, d’aliénation, de traumatisme. Il y a au cœur de tout cela, cette difficulté de la France à comprendre que le monde évolue, même l’Afrique. Puis on voit poindre quelque chose comme une aube nouvelle au pays des énigmatique Signares.
Premier axe : le temps des coups d’état.
Le coup d’état est un mode assez répandu d’accès au pouvoir en Afrique. C’était le modèle le plus logique. Le colon avait fait signer des accords iniques par des dirigeants dont il avait organisé l’accession au pouvoir. Si quelqu’un ne correspondait pas ou plus à son modèle, il le faisait déposer par un plus docile. Tenus par la peur, les dirigeants espéraient ne pas devoir assister à la destruction programmée de leur pays comme ce fut le cas pour la Guinée, parce que Sékou Touré avait osé dire non au plan unilatéral de la France sur son pays.
Un autre aspect justifiait le coup d’état. Le colon a usé de la violence comme seul modèle d’exercice de pouvoir sur les indigènes. Le gouverneur venu d’un pays démocratique n’était pas élu par ceux qu’il dirigeait. Il leur était imposé par la force et exerçait cette force sur eux comme unique outil de gouvernance. C’est donc le seul modèle de dévolution et de conservation de pouvoir que le dirigeant africain connaissait.
Il convient de noter que le coup d’état n’est pas mort. Il reprend même de la vigueur. Pourtant, le concept a très fortement évolué. Jadis, c’est l’Occident qui fomentait des coups d’état pour mettre des dirigeants à sa solde. Il n’a d’ailleurs pas abandonné cet axe. Mais aujourd’hui, les coups d’état sont aussi organisés localement pour déposer les dirigeants que l’on juge trop à la solde de l’Occident.
Deuxième axe : la tentation dynastique.
Il y a quelques années, le coauteur de ce texte, Gaston Kelman, publiait un article intitulé « La tentation dynastique ». Il soutenait que c’était le modèle de gouvernance le plus conforme aux aspirations des humains. C’est celui dont on trouve la trace dans tous les peuples non acéphales. En Occident, il était déjà en cours pendant la période de barbarie médiévale. On le retrouve à la renaissance et il assure le développement de l’Occident. La démocratie inventée cinq siècles avant l’ère chrétienne ne séduit personne et n’a absolument pas ébranlé ce modèle qui allait de pair avec la monarchie. C’est quand il a achevé son développement avec ce système aux contours clairs – je suis le chef et je lègue le pouvoir à mon fils – que l’Occident a mis en place ce fourre-tout qui a pour nom « démocratie » dont on ne trouve pas une application identique dans deux pays. Ici, on a recours à la votation-référendum, ailleurs la démocratie est dite représentative, avec une élection par les individus ou par les grands électeurs, au scrutin uninominal ou de type proportionnelle, elle même totale ou partielle. Et après avoir démocratiquement élu ses représentants, le peuple est obligé de descendre dans la rue tous les jours pour se faire entendre, pour faire respecter ses droits, parce que quelques lobbies n’en font qu’à leur tête et se paient la sienne.
La tentation dynastique est logique dans les nations en construction comme les nations africaines ou les… Etats-Unis d’Amérique. Qui peut imaginer que Georges W. Bush aurait été président si son père ne l’avait été avant lui ! Hilary Clinton aurait-elle rêvé de la Maison blanche si elle ne l’avait connue à travers son Bill ! On sait que Barack Obama y a pensé – et peut-être y pense encore – pour sa Michelle et que les Kennedy un instant ont été convaincus qu’ils allaient se céder le bail les uns après les autres, par ordre d’aînesse sur plusieurs générations. En Occident et en France en particulier, les présidents de la république créent souvent une véritable cour familiale autour d’eux.
Fort logiquement, le modèle dynastique a le vent en poupe en Afrique. Il ne s’agit point d’approuver ou de désapprouver. Personne ne se félicitait des coups d’état. Ils étaient logiques parce que le dominant ne voulait pas lâcher le dominé. Le modèle dynastique qui s’insinue dans le paysage africain charrie toute la panoplie de personnages qui va avec, le dauphin, le régent et même Brutus. Parfois elle prend des formes qui pourraient échapper aux statistiques. Sur une vieille photo en noir et blanc des années 1960/1970 (à voir en illustration 2), on voit divers personnages. Ce qui les caractérise, c’est qu’ils ont tous exercé le pouvoir suprême et continuent à se léguer le palais présidentiel. Il y a la Jomo Kenyatta, premier président du Kenya (1964/1978) qui tient un gamin de cinq ans par la main. On y voit Daniel Arap Moï qui sera le deuxième président (1978/2002) et Mwaï Kibaki (2002/2013) qui sera le troisième. L’enfant que Jomo tient en main, c’est son fils Uhuru, qui avait été élu en 2013.
Point n’est besoin de faire l’inventaire de la situation actuelle. Les cas sont nombreux. On a – ou on a eu – au pouvoir des régences, des Brutus et des dauphins. Il paraît que le président camerounais, un modèle assez exceptionnel de longévité, caresserait le rêve – ou y serait poussé par la courtisanerie – de voir son fils Franck lui succéder.
L’axe majeur : les nervis de l’Occident et de la France en particulier.
L’Afrique est secouée par des mouvements de révolte. On a l’impression d’assister au deuxième acte des indépendances. Ces mouvements sont-ils identiques partout ? Ce qui est certain, ils sont tous placés sous un commun dénominateur, le sentiment anti français. C’est ce bel euphémisme qu’ont choisi les médias hexagonaux. Mais hélas, la situation est bien plus explosive, beaucoup plus préoccupante qu’un pâle sentiment. Il s’agit de la haine suscitée et entretenue par l’arrogance des gouvernants français, leur autisme face aux évolutions en Afrique. Cette situation est décriée même par certains élus et inconditionnels de la France. Cette situation a créé un sentiment de ras-le-bol qui frise l’asphyxie au sein de la jeunesse.
Il existe sur le continent des dirigeants que l’on considère à la solde de la France. Ils seraient plus là pour les intérêts du maître que pour le développement de leur pays. Ce sentiment a été renforcé récemment par le soutien que ces dirigeants on apporté à l’Eco, cette monnaie que l’on a proposé pour remplacer le CFA.
La colère a franchi un cran avec la levée de bouclier de la CEDAO contre le coup d’état au Niger. La lecture que le continent a fait de la position de la CDEAO était qu’elle obéissait à la France qui gigotait dans des positionnements ubuesques, d’un comique troupier. Certains de ces présidents vont jusqu’à dire qu’ils doivent tout à la France et que leurs pays vivent sous perfusion grâce à l’aide au développement. L’obstination de la France à s’appuyer sur ces nervis, plutôt que de concevoir un autre système de relations avec l’Afrique, voilà le carburant du ressentiment de la jeunesse africaine. Et parmi cette jeunesse, on compte le nouveau pouvoir du Sénégal.
Le Sénégal, un cas à part.
Puis il y a le Sénégal qui apparaît au départ comme la terre de l’aliénation et de l’adaptation simiesque au modèle occidental, et français en particulier. Paradoxalement au fil de l’évolution de la gouvernance de ce pays, on observe un mouvement ascendant, comme irrésistible, espoir de désaliénation. Avec l’avènement du nouveau pouvoir, nous avons réparti l’ère post coloniale du Sénégal en trois républiques.
1. Senghor et la république de l’aliénation.
Qu’est-ce qui a pu pousser ce Sérère dans cet inattendu degré d’aliénation pour un intellectuel ! En effet, l’on conçoit fort bien que le traumatisme de l’impérialisme pousse le dominé à se croire inférieur. Mais dans toutes les situations, l’essence de l’intellectuel est de prêcher la libération, ce bien vers lequel aspire tout individu. Et du temps de la lutte pour la libération, on n’imaginait pas un intellectuel digne de ce nom qui ne soit pas « engagé ». L’engagement était le signe distinctif de l’intellectuel colonisé et toutes les dissertations de français tournaient autour de ce thème.
Des compagnons de route de Senghor qui ont connu la même histoire (Mamadou Dia le colonisé) ou même des situations plus complexes (Césaire, descendant d’esclave et colonisé) ont eu des discours plus libres, plus engagés. On n’oubliera pas Le discours sur le colonialisme de Césaire et son cri selon lequel, le malheur de l’Afrique c’est d’avoir rencontré la France. On n’oubliera pas non plus le Cahier d’un retour au pays natal, véritable manifeste de la libération et de la grandeur future de l’Afrique qu’il voit « multiple et une, verticale dans sa tumultueuse péripétie, avec ses bourrelets et ses nodules, un peu à part, mais à portée du siècle comme un cœur de réserve ».
Senghor ne voit l’Afrique que sous la tutelle de la France. Il est dans une allégeance assumée, revendiquée, professée. Il veut y embarquer le Sénégal et toute l’Afrique qui pour lui est «attachée à la France par le nombril». Le plaidoyer du premier président par rapport à la langue française est tout simplement inqualifiable. Le Français, cet outil merveilleux qu’il aurait trouvé dans les décombres du colonialisme, il voudrait l’ériger en trésor africain, dont les langues maternelles occuperaient désormais la même place que le basque ou l’occitan. La fascination de Senghor par rapport à la langue française – et l’allégeance à la France qu’elle reflète – est sans borne. « Le français, offre une variété de timbres dont on peut tirer tous les effets : de la douceur des alizés la nuit sur les hautes palmes, à la fulgurance de la foudre sur la tête des baobabs_ ». Désormais, après avoir fait verdir les chênes et rougir les vignes, la poésie française sifflera sur la cime des palmiers et des baobabs d’Afrique. On a l’impression que pour lui, son sérère natal, le wolof, le bambara, la langue de Servantes ou celle de Dante ne peuvent pas exprimer la poésie. En un mot, c’est la France et la colonisation qui ont créé l’Afrique. La France elle-même n’en demandait pas tant.
On a de la peine a penser qu’un intellectuel, de surcroit président d’un état, ignore que les deux fondements d’une nation sont justement le territoire et la langue ; que comme le lui opposera Sembene Ousmane, «on ne décolonisera pas l’Afrique avec les langues étrangères». Justement, Senghor ne demande pas la décolonisation de l’Afrique, mais son effacement et sa dissolution dans la francophonie. Vous avez dit francophonie ! On lui offre généreusement d’avoir été le créateur de cette supposée unité culturelle. On lui offre une place à l’Académie française et un peu partout, on pense au timeo danaos_ du grand prêtre troyen Laocoon. Après le poète qui voudrait assujettir le culture africaine à la francophonie, l’homme politique va défendre les intérêts de la France et pour atteindre cet objectif, rien ne va l’arrêter.
Même pas son compagnon de route, Mamadou Dia. Avec le père de la Négritude, il fonde en 1948 le Bloc Démocratique Sénégalais (BDS). Les rôles sont repartis. Senghor sera président de la république et lui Président du conseil des ministres dès 1956. C’est lui qui signera quatre ans plus tard les accords d’indépendance du Sénégal. Le modèle de gouvernement est un régime parlementaire bicéphale où les deux hommes se partagent le pouvoir exécutif. Senghor président de la République et gardien de la Constitution, a une fonction de représentation, surtout au niveau international. Mamadou Dia élabore la politique intérieure et économique du pays. Plus radical que Senghor, il veut rompre le vis-à-vis avec la France en diversifiant les partenaires. Pour Senghor c’est non-négociable. Il organise le renversement de Dia pour sauvegarder les intérêts de la France et le condamnera à la prison à perpétuité dont il purgera douze années.
En quoi la position du poète président est-elle exceptionnelle ? L’Afrique a connu et connaît encore des dirigeants assujettis. Mais chez les uns et les autres, on sent plus la peur que la conviction. Il y a parfois aussi des aliénés naïfs qui pensent que l’aide de l’occident leur est nécessaire. Avec Senghor, nous sommes en présence du complexe du dominé qui n’arrive pas à se libérer de l’emprise du maître. L’aliénation de Senghor est unique. Il n’a pas peur de la France, il l’aime. Il lui est dévoué. Il est convaincu qu’elle est supérieure et que l’Afrique doit l’accepter et s’arrimer à elle, faire partie comme au temps jadis, de l’empire colonial, de la même façon que la Martinique ou Wallis et Futuna.
L’ère de l’aliénation Senghorienne se terminera avec l’appendice Abdou Diouf, roi fainéant, qui récoltera lui aussi pour services rendus, une retraite dorée au sommet de l’organisation de la… francophonie.
Abdoulaye Wade le bâtisseur ou la deuxième république.
Après l’intermède Diouf, un géant de l’Afrique contemporaine prend le pouvoir au Sénégal. C’est aussi un ancien et permanent opposant à Senghor. Abdoulaye Wade arrive au pouvoir à la faveur de la démocratie, ce canevas de la culture occidentale supposé universel et panacée du développement. C’est occidental, donc c’est excellent pour cette annexe de l’Occident que le Sénégal a toujours rêvé d’être. Les longues années de l’opposition, et l’indéniable intelligence de Gorgui, cet homme plein d’ambition pour son pays, vont faire le reste. L’homme est un prince bâtisseur. Il ne veut rien de moins que de changer la face du Sénégal. Il ouvre des chantiers pharaoniques dans l’urbanisme et les infrastructures. La puissance symbolique de certaines de ses réalisations est inégalée. La statue de la Renaissance est la première merveille de l’Afrique contemporaine et les monuments qu’il envisage de bâtir sous le nom des sept merveilles sont une ambition de grand homme.
Abdoulaye Wade va solliciter un troisième mandat pour terminer l’œuvre engagée. Il ne l’aura pas. Si Senghor a réussi à positionner son dauphin, Wade sera éjecté par le sien, Brutus Macky Sall. L’homme mènera une campagne farouche contre son ancien mentor pour soutenir contre vents et marrées cette nouveauté qu’est la limitation des mandats. Le Sénégal y tient mordicus, car ce doit être un indicateur des sociétés civilisées. Le discours le plus courant de Dakar à l’époque était le suivant. « Wade est excellent. On n’aura pas mieux, mais il a fait ses deux mandats, il doit partir ».
Que retiendrons-nous du règne appenditiel de Macky Sall ? Qu’il a poursuivi vaille que vaille quelques chantiers de Wade ; qu’il a construit un TER trop utile mais trop coûteux, ou qu’il se félicitait de l’amour que la France a toujours manifesté pour le Sénégalais, puisque les soldats sénégalais avaient le dessert et les autres rien. Peut-être on retiendra aussi cet alignement caricatural et attristant à l’option dictée par Paris sur les coups d’état qui secouent le Sahel. Mais on retiendra surtout sa volonté farouche de ne pas s’appliquer la limitation de mandats. Et tout y est passé, l’interprétation très opportuniste des textes constitutionnels, le harcèlement et l’emprisonnement arbitraire des opposants, la répression sanglante des soulèvements populaires…
Bassirou Diamoye Faye et la rupture de la troisième république.
Une image a fait le tour de la planète. Un jeune homme arpente une plateforme, une femme à sa droite, une femme à sa gauche. Cet jeune homme, c’est le nouveau président du Sénégal le soir de son élection. Et ces deux jeunes dames, ce sont ses épouses. Nous sommes au Sénégal, un pays africain où la polygamie est autorisée. Nous sommes en présence de Bassirou Diamoye Diakhar Faye, le tout nouveau président de la république et de deux jeunes dames, en beauté, en grâce et au port altier. On écrirait une encyclopédie en plusieurs volumes pour analyser la puissance de cette image. En Afrique, beaucoup de présidents ont plusieurs épouses. Mais la pensée unique leur interdit d’assumer leur culture. La même pensée unique ici vante parfois son charme et l’appelle affectueusement « poly amour ». Alors, ces présidents et hauts responsables tartuffent à qui mieux-mieux et laissent leurs épouses dans l’ombre. Le jeune président assume. Mais ce n’est pas tout.
Le jeune homme qui parade avec ses deux épouses n’est pas celui qui était prévu à cette place. En fait, le père de cette aventure se nomme Ousmane Sonko, l’homme a abattre du régime Sall. Il aurait pu mettre le Sénégal à feu et à sang. Il a choisi une voie inédite. Puisqu’il est l’homme a abattre, puisqu’il ne cherche pas le pouvoir mais le bien du Sénégal, il trouve parmi ses compagnons celui que le magnat Sall ne pourra pas récuser. Et comme l’équipe est porteuse d’une vision et que nous sommes au Sénégal où on ne court pas derrière un messie mais derrière un programme de changement, le choix du parti est plébiscité par le peuple. On a connu des situations en Afrique où des candidats demandaient le boycott des élections présidentielles quand ils ne pouvaient pas se présenter ou celui des autres scrutins pour qu’il n’y ait pas un conseiller municipal de leur parti, encore moins un maire ou un député qui pourraient leur faire de l’ombre.
Quelle que soit la suite que ce gouvernement donnera à son aventure, nous assistons à une authentique révolution dans le modèle de gestion du pouvoir en Afrique. Nous assistons à l’ouverture de la troisième république, celle de la renaissance, mais surtout de la fierté d’être africain avec ou sans l’onction de l’ancien maître. On survivra sans le dessert. Et l’on retrouve ici comme la réhabilitation de Mamadou Dia.
Tout le monde peut se revendiquer de Mamadou Dia puisque l’aliénation senghorienne ne fait plus recette. Le baptême d’un bâtiment ou d’une rue en son nom, c’est bon à prendre. Mais l’ancien président du Conseil posait l’autonomie de son pays par rapport à la France comme un impératif. Depuis son éviction, aucun président sénégalais, même pas Abdoulaye Wade, n’a osé relever le défi, viser ce niveau d’émancipation mentale. C’est donc à ce rendez-vous avec l’histoire que l’on attend de cette équipe de jeunes au profil de baba cool. Elle aussi revendique l’héritage de Dia. Le discours de campagne allait dans ce sens. Ousmane Sonko et ses camarades ont martelé leur exigence : que la France nous laisse tranquille comme les autres anciennes puissances coloniales le font pour leurs anciennes colonies. Les premiers gestes de la nouvelle équipe sont prometteurs et portent une puissance symbolique novatrice. Et en filigrane, on croit entendre comme ces mots d’Aimé Césaire quand il hurle aux autres, accommodez-vous de moi, je ne m’accommoderai point de vous.
Gaston Kelman est écrivain.
Jemal M Taleb est avocat au barreau de Paris, Diamantis & Partners.
PAR Ismaila Madior Fall
ANNULATION DES DÉCRETS EN CONSEIL SUPÉRIEUR DE LA MAGISTRATURE : UNE DÉCISION À RECONSIDÉRER
Il ne peut, aux termes de la loi organique relative au statut des magistrats, être mis fin aux fonctions du Premier Président de la Cour suprême et du Procureur général près ladite Cour qu'avec leur consentement
Il nous est revenu que les décrets de nomination du premier président de la Cour suprême et des membres du Pool judiciaire financier (PJF) lors du dernier conseil supérieur de la magistrature (CSM) ont été abrogés. Je souhaite vivement, en ma qualité de Professeur de droit et 2 fois Garde des Sceaux, que la mesure d'abrogation (ça devrait d'ailleurs être de retrait) soit reconsidérée pour plusieurs raisons :
D'abord, les mesures abrogées ont été prises dans le strict respect de la loi: décrets pris en CSM présentiel alors qu'une consultation à domicile aurait suffi.
Ensuite, il s'agit de décrets intervenant dans l'intervalle temporel du mandat du président de la République Macky Sall, soit avant le 2 avril 2024. Aucune disposition de la Constitution n'empêche la prise de ces mesures courantes qui pouvaient, au surplus, être prises quelques jours auparavant et destinées à assurer la continuité du service public de la justice.
Enfin, il ne peut, aux termes de la loi organique relative au statut des magistrats, être mis fin aux fonctions du premier président de la Cour suprême et du Procureur général près ladite Cour qu'avec leur consentement.
Au total, le président de la République, si, telle est sa volonté, peut bien, en vertu du parallélisme des formes, revenir sur la nomination des membres du PJF et les affectations en nommant d'autres magistrats auxdits postes dans le cadre d'un CSM régulièrement convoqué ou par consultation à domicile.
Cependant, pour ce qui concerne le premier président de la Cour suprême, il est juridiquement impossible de revenir sur sa nomination. Ce serait une première et un précédent dangereux sur lesquels il faut attirer l'attention du nouveau gardien de la Constitution. Aussi est-il souhaitable que ces décrets d'annulation soient retirés de l'ordonnancement juridique pour éviter, de la part des ayant intérêt à agir (les intéressés ou tout membre du CSM ou de l'UMS), un recours contre le décret d'un président fraîchement élu. La magistrature suprême ne s'inaugure pas par un contentieux de l'excès de pouvoir.