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4 avril 2025
Opinions
Par Biram Ndeck NDIAYE
VAINQUEURS ET VAINCUS, TOUS UTILES
Les élections législatives, tant attendues, sont maintenant derrière nous. Le plus dur, l’essentiel est fait. Les urnes viennent de livrer leur verdict. Il faut toujours un gagnant et un perdant, dit la chanson.
Les élections législatives, tant attendues, sont maintenant derrière nous. Le plus dur, l’essentiel est fait. Les urnes viennent de livrer leur verdict. Il faut toujours un gagnant et un perdant, dit la chanson. C’est parce qu’il y a un adversaire de taille que la victoire a un sens car, qu’il nous est permis d’emprunter au poète sa célèbre formule, «à vaincre sans péril on triomphe sans gloire». Il ne résistera pas à l’analyse que l’audace, la confiance en soi et l’argumentaire ont payé. Si c’était pour se jauger, se mesurer par un thermomètre politique, tester son degré de popularité locale, de légitimité et de légalité nationales dans ce nouvel environnement, le pari est gagné et gloire aux vainqueurs mais que feront-ils de leur victoire ? Il est d’abord recommandé d’avoir le triomphe modeste. De ces belles empoignades, retenons qu’aujourd’hui le peuple sénégalais a encore gagné. N’est-ce pas que pouvoir et opposition font partie intégrante du peuple ?
Félicitations et hommage aux vainqueurs pour leur mérite, leur foi en un idéal, leur abnégation et, surtout, pour les valeurs qu’ils ont défendues.
Ô paradoxe, les vaincus ont également gagné pour avoir vaincu leur déception, leur état d’âme, leur rage de vaincre, et pour avoir félicité les vainqueurs, mais aussi et surtout pour le respect du choix des électeurs et, au-delà, du jeu démocratique. Attitude chevaleresque dont il ne faut nous départir.
Souhaitons plein succès à la nouvelle majorité pour le bonheur du Sénégal, vainqueurs et vaincus compris. Elle a déjà affirmé vouloir couvrir la politique d’un manteau de morale, ce qui est séduisant pour qui connaît les anciennes pratiques longtemps décriées mais jusque-là restées sans remède efficace. Les signes envoyés dès les balbutiements autorisent l’espoir, la foi en un Sénégal meilleur.
Une fois cela dit et fait, il s’agira de se mettre au travail en commençant par donner connaissance et opportunités au peuple, surtout les plus jeunes. Le fort est celui qui respecte et aide les faibles. La portion que représente les partis politiques dans l’électorat est minime pour ne pas la qualifier de portion congrue. Quel leitmotiv désormais ?
Ouverture, inclusion, sanctions positives et négatives, recherche de profils caractérisés par la compétence, le sérieux et la rigueur dans une gestion parcimonieuse de nos ressources encore maigres. Vainqueurs et vaincus, tous utiles à notre démocratie et surtout, a notre développement. Il n’est pas difficile de distinguer la bonne graine qui se trouve des deux côtés de la ligne de front et partout à travers le monde, sans parti pris. Qui disait «je me méfie des partis, ils deviennent vite des partis pris» ? C’est ce qu’il faut éviter pour mieux diriger tout le Sénégal, sans exclusive mais à l’exception notoire des irrécupérables, dûment et objectivement fichés. Que nos chers Président et Premier Ministre deviennent des chasseurs de têtes, fouillant les curricula vitae pour dénicher et recruter les compétences utiles au pays avoir pour objectif : having the right people in the right place at the right time (avoir les bonnes personnes à la bonne place et au bon moment). Dieu sait qu’il y a du travail qui nous attend, nous autressénégalais.
par Koor Mayé
COP29 : UN PROGRÈS APPARENT, MAIS UN SYSTÈME À REPENSER
L'universalisme actuel, fondé sur des rapports de force déséquilibrés, doit être remplacé par un multilatéralisme inclusif, équitable et respectueux des différences
La Conférence des Nations Unies sur le changement climatique (COP29) qui s'est déroulée au cours des deux semaines précédentes à Bakou en Azerbaïdjan s'est conclue avec l'adoption, entre autres, de nouveaux engagements financiers pour les pays en développement, marquant une avancée notable sur le papier. Le triplement des financements publics pour atteindre 300 milliards de dollars à partir de sources publiques par an d'ici 2035, ainsi que l'ambition d'accumuler 1300 milliards de dollars US par an à partir de sources publiques et privées, sont salués comme des victoires.
300 milliards en 2025 vaudraient 210 milliards en 2035
Bien que les 300 milliards de dollars par an sur une période de 10 ans représentent une avancée sans précédent le financement climatique, il faut souligner qu'en 2035 ce montant n'aura pas la même valeur qu'en 2025 en raison de l'inflation projetée. Par exemple avec une inflation de 3%, les 100 milliards de dollars qui auraient été déjà débloqués dans le cadre de l'accord précédent en 2020, auront en 2035, le même pouvoir d'achat que 155 milliards de dollars, avec un taux d'inflation annuel modeste de 3%. Selon le site Bloomberg, avec un risque d'inflation plus élevé, 300 milliards de dollars en 2035 pourraient ne même pas doubler, à plus forte raison tripler le montant du financement climatique reçu par les pays en développement aujourd'hui.
Le triplement tant loué ne l'est donc que pour 2025; En effet, chaque année qui passe, il faut soustraire 9 milliards de ce montant du fait de l'inflation.
Par ailleurs, au-delà de ce grand montant, l'on peut s'interroger sur la qualité du processus ayant abouti aux engagements dans les négociations climatiques, comme d'ailleurs dans d'autres négociations internationales ainsi que sur leur effectivité. Bref, la question du caractère démocratique du processus et de certaines décisions qui en sortent reste entière.
Des négociations climatiques : un cercle vicieux ?
Les dialogues multilatéraux sur le climat, malgré quelques progrès indéniables, semblent souvent prisonniers d'une mécanique de compromis éternel, où chaque pas en avant est suivi d'attentes frustrantes. Faut-il pour autant les abandonner ? Laisser la planète s'emballer sous le poids de l'inaction ? Ou continuer à participer à un cirque hypocrite qui dissimule les vrais enjeux derrière des accords de façade ?
Le cœur du problème réside dans la réticence persistante des grandes puissances, principales responsables historiques des émissions de gaz à effet de serre, à assumer leur rôle. Les discours sur la transition énergétique et les promesses de financement sont souvent contrecarrés par une absence de volonté réelle de transférer des ressources financières et des technologies aux pays du Sud, ceux-là mêmes qui subissent les pires impacts climatiques.
Un universalisme impérialiste à combattre
Ces négociations, il faut le rappeler, s'inscrivent dans un cadre plus large, celui d'un universalisme vertical et impérialiste. Les normes, les priorités et les visions de l'Occident continuent d'être imposées au reste du monde, créant une asymétrie flagrante dans les décisions et les responsabilités. Cette domination des valeurs occidentales ignore les besoins, les priorités et les visions des peuples du Sud, réduisant ainsi le multilatéralisme à un outil de contrôle plutôt qu'à un espace d'inclusion et de justice.
Si les négociations sur le climat doivent réellement servir à construire un avenir durable, il est impératif de renverser ce modèle. L'universalisme actuel, fondé sur des rapports de force déséquilibrés, doit être remplacé par un multilatéralisme inclusif, équitable et respectueux des différences.
Le besoin d'une alternative radicale
Ce qui frappe, c'est l'aliénation collective dans laquelle nous sommes plongés. Nous avons été conditionnés à célébrer des miettes comme des victoires historiques. Pourtant, des alternatives existent. Enda Tiers Monde et d'autres organisations engagées depuis des décennies nous rappellent qu'un autre chemin est possible. Il ne s'agit pas seulement d'obtenir plus de financement, mais de repenser les structures mêmes de ces négociations pour sortir de cette impasse hypocrite.
La solution ne réside pas dans des réformes mineures mais dans un réveil collectif. Ce réveil doit venir de ceux qui comprennent que les enjeux climatiques ne se résument pas à des objectifs chiffrés, mais touchent aux fondements mêmes des systèmes économiques, financiers et politiques mondiaux.
Vers un multilatéralisme inclusif
L'urgence est de susciter un vaste mouvement mondial capable de remettre en question les fondements actuels des négociations climatiques. Ce mouvement doit œuvrer à l'établissement d'un multilatéralisme inclusif, où chaque pays, chaque peuple, et chaque voix auront un poids égal. Ce n'est qu'en enterrant l'universalisme vertical et en construisant un système basé sur la coopération et la justice climatique que nous pourrons espérer des avancées significatives.
Un chemin à tracer. La COP29 aura marqué une étape, mais le véritable défi reste entier. La planète ne peut plus attendre, et les populations les plus vulnérables ne peuvent plus subir. Il est temps de transformer ces dialogues en véritables actes de justice, portés par un mouvement inclusif et mondial, qui fera enfin passer l'humanité avant les intérêts étroits des grandes puissances.
Koor Mayé est Docteur en géographie, Spécialiste en planification, financement et gestion du développement sobre en carbone et résilient au changement climatique.
Par Mohamed GUEYE
SORTIR LA PÊCHE DES EAUX TROUBLES
On va sans doute écarter les pêcheurs européens de nos côtes, ce qui serait une bonne chose si la ressource halieutique revient et profite pleinement aux Sénégalais
Le lundi 11 novembre dernier, le représentant de la Commission européenne au Sénégal annonçait que l’Union européenne n’avait pas l’intention de renouveler l’accord de pêche qui lie cette entité avec le Sénégal, et voulais retirer tous les bateaux de pêche européens des côtes sénégalaises dès le 17 novembre. Si cette annonce a surpris l’opinion sénégalaise, les autorités publiques n’ont fait aucun commentaire de manière officielle. Même le communiqué du Conseil des ministres qui a suivi, a passé cette affaire sous silence.
La primeur de la rupture
C’est de manière fortuite que deux ministres de la République ont fait des sorties sur la question. Le ministre de l’Enseignement supérieur, Abdourahmane Diouf, a profité d’un meeting politique du parti Pastef au pouvoir, pour tenter de réfuter les déclarations de M. Jean-Marc Pisani. Il a déclaré : «Nos amis de l’Union européenne ont organisé une conférence de presse pour dire au monde entier qu’ils ont décidé de ne plus signer les accords de pêche avec le gouvernement du Sénégal. C’est une contre-vérité absolue.» Il a précisé : «C’est le gouvernement du Sénégal (…) qui a donné le signal depuis longtemps pour leur dire que nous ne pouvons pas continuer à signer des accords de pêche qui vont appauvrir les pêcheurs du Sénégal.» Sa collègue Mme Fatou Diouf a renchéri sur le même registre, pour dire que, bien avant l’annonce de la Commission européenne, le gouvernement sénégalais avait fait savoir qu’il n’était pas dans les dispositions de renouveler les accords en l’état. Elle a promis de s’adresser à l’opinion après les élections législatives. On ose penser que cela ne tardera sans doute pas.
Ne serait-ce que pour apporter la réplique à la Commission européenne. M. Pisani et ses services ont mis l’accent sur le fait que l’accord de pêche ne serait pas renouvelé parce que le pays n’avait pas pris en charge les défaillances relevées par ses partenaires, surtout en ce qui concerne la pêche dite Inn, à savoir la pêche illicite, non déclarée et non règlementée. Les Européens ont même ajouté avoir, par cette décision, «délivré un carton jaune au Sénégal», pour inciter les autorités à prendre des mesures afin de corriger les défaillances notées.
Bienfaits attendus d’une décision
Pour le moment, au gré de la réaction de l’opinion, les autorités semblent être dans une position attentiste, se disant sans doute qu’il n’y a pas urgence en la matière. Car s’il est un sentiment partagé par le plus grand nombre de Sénégalais, c’est que ce sont les navires étrangers, essentiellement européens, qui sont à la base de la raréfaction de la ressource halieutique dans le pays. Cette raréfaction, en plus d’influer sur le prix du poisson, un élément essentiel du plat national, le «tiebu jën», le riz au poisson, prive aussi beaucoup de Sénégalais de ressources financières. De nombreuses structures internationales n’ont jamais hésité à prétendre que l’appauvrissement des populations sénégalaises vivant de pêcheries côtières, était dû à la forte concurrence des chalutiers européens. La Fondation pour la justice environnementale (Ejf, selon les initiales anglaises) met nettement en cause les chalutiers européens dans l’épuisement de la ressource maritime au Sénégal : «Les pratiques de pêche destructrices de l’environnement et non durables pratiquées par la flotte chalutière aggravent la crise du secteur de la pêche artisanale. Les pêcheurs artisanaux ont vu le volume de leurs captures diminuer considérablement et sont contraints de rivaliser pour des ressources qui s’amenuisent.» L’Ong Greenpeace non plus, n’a jamais été tendre avec la présence de navires étrangers, surtout européens et chinois, dans les eaux sénégalaises.
La plupart de ces observateurs ont vite fait de relier le phénomène de l’émigration illégale des personnes venant du Sénégal et de certains pays de l’Hinterland africain, avec l’explosion du chômage des jeunes au Sénégal et dans les pays africains. Pendant bien longtemps, le nouveau régime politique au Sénégal n’a jamais hésité à se délecter de ce rapprochement pernicieux, qu’il mettait au passif du pouvoir de son prédécesseur Macky Sall. Et pour montrer que les choses allaient vite changer, le ministère des Pêches, des infrastructures maritimes et portuaires, s’est empressé, dès le mois de mai 2024, de publier la liste des navires autorisés à pêcher dans les eaux sénégalaises. Pour montrer le niveau d’espérance soulevé par cette déclaration, beaucoup de Sénégalais ont eu une sorte d’effet d’optique, déclarant voir les plages remplies de poissons débarqués par les pêcheurs. Cela était pour certains, l’effet de la venue du «Messie Diomaye». Pourtant, la liste n’a jamais été suivie d’aucune autre décision.
Les «failles» d’une liste
La liste a été rendue publique sans aucun commentaire de la part des autorités. Pourtant, il y aurait eu beaucoup à en dire. On aurait ainsi aimé avoir des explications sur le nombre assez élevé de navires anciennement immatriculés chinois, qui ont par la suite changé de pavillon, pour devenir sénégalais. Plus d’une trentaine de navires se trouvent dans cette situation assez étonnante, alors que les bateaux espagnols et français opérant au Sénégal lors de ce recensement, n’étaient même pas au nombre de 20. Il faudrait être naïf pour accepter que ce sont moins de vingt navires européens qui suffisent pour écumer les eaux sénégalaises.
C’est sans doute pour se prémunir de ces critiques que Mme Fatou Diouf, lors de son intervention devant certaines caméras, en réponse à la question sur le retrait des navires européens, rappelait qu’elle avait commandé une évaluation du secteur dont elle avait la charge, et dans l’attente de ladite évaluation, elle ne pouvait envisager de négocier un renouvellement de l’accord.
On pourrait concéder ce point à nos ministres, et néanmoins, leur rappeler que ce n’est pas le plus important face aux enjeux. Si les Européens se sont empressés de communiquer, c’est sans doute parce qu’ils se sont sentis en position de force. N’ont-ils pas ajouté que si les choses ne changeaient pas, un «carton rouge» pourrait succéder au carton jaune. Ce sera alors un embargo des produits halieutiques sénégalais sur le marché européen.
Cela ferait sans doute plaisir à certains membres de Pastef au pouvoir, et à leur affidés qui pensent que souverainisme s’accorde avec autarcie. Mais est-ce que cela arrangerait-il les nombreux acteurs de la pêche industrielle dont les exportations s’écoulent bien en Europe ?
Les péchés de la pêche artisanale
Même les acteurs de la pêche artisanale souhaiteraient éviter ce qui ressemblerait, toutes proportions gardées, à une bombe nucléaire. L’arrivée de Trump au pouvoir aux Etats-Unis rend illusoire une large ouverture du marché américain dans le cadre de l’Agoa dont le renouvellement est en cours de discussion. Une fermeture du marché européen serait un mauvais signal pour tous les acteurs. C’est ainsi que les membres de la Confédération africaine des organisations de la pêche artisanale (Caopa) ne souhaiteraient pas être pris par surprise, et tentent à leur niveau, de faire prendre conscience à leurs membres de la nécessité de respecter les directives pour la préservation de la ressource halieutique.
Gaoussou Guèye, le président de la Caopa, est conscient que la pêche Inn ne concerne pas que les gros navires, mais touche aussi la pêche artisanale dont beaucoup des membres naviguent à la marge des règles : «Très souvent, au niveau de nos organisations, nous accusons la pêche industrielle, notamment sur la capture des juvéniles. Mais il y a également la pêche artisanale qui s’y adonne, ce qui nécessite de faire une bonne évaluation, et inciter les acteurs à adopter de bonnes pratiques de pêche. Et là nous organisations professionnelles, avons un rôle et une responsabilité à jouer dans le cadre de la sensibilisation de nos membres, des pêcheurs, pour une bonne sauvegarde des océans et de la ressource.» Le discours de M. Guèye n’est pas encore populaire, surtout au niveau officiel. Mais dans le cadre privé, tout le monde reconnaît qu’il a totalement raison.
Comment peut-on expliquer que le gouvernement sénégalais ne soit pas encore en mesure, à ce jour, de faire une évaluation nette de sa flotte de pêche ? Là où certains parlent de 50 000 pêcheurs artisanaux, des chiffres de l’Ansd indiquaient pour 2020, plus de 75 000 pêcheurs. Sur les près de 27 000 pirogues recensées dans la même période, seules 17 964 ont été immatriculées, tandis qu’une dizaine de milliers avaient une licence de pêche artisanale. On doit rendre hommage au Président Macky Sall d’avoir su huiler les relations avec nos voisins mauritaniens, grâce notamment au partage des ressources en hydrocarbures à cheval sur notre frontière maritime. Les présidents Ghazouani et Sall ont pu faciliter aux pêcheurs sénégalais l’acquisition de licences de pêche en Mauritanie. Depuis quelques années, on n’entend plus d’histoire de pêcheurs sénégalais arrêtés pour avoir violé les zones de pêche de la Mauritanie ou de Guinée-Bissau.
On va sans doute écarter les pêcheurs européens de nos côtes, ce qui serait une bonne chose si la ressource halieutique revient et profite pleinement aux Sénégalais. Il faudrait toutefois, pour réaliser cela, que nos acteurs soient soumis à une discipline et des règles qui permettent de préserver la ressource, ce qui est très loin d’être le cas. Ensuite, il ne faudrait pas remplacer les Espagnols et les Français par des Chinois, des Coréens ou des Russes, encore plus prédateurs, et parfois même mois respectueux des règles de la pêche maritime que ceux sur lesquels nous voulons placer la responsabilité de tous nos maux.
Si l’évaluation promise n’adopte pas des mesures draconiennes dans ce sens, la pêche sénégalaise naviguera toujours en eaux troubles.
Par Khady Gadiaga
FAIRE FACE AUX DISCOURS DE LA HAINE...
La vie politique n’est pas uniquement limitée à l’exécutif et aux assemblées législatives, au partage ou à la contestation du pouvoir par les différentes forces politiques et courants d’opinion.
La vie politique n’est pas uniquement limitée à l’exécutif et aux assemblées législatives, au partage ou à la contestation du pouvoir par les différentes forces politiques et courants d’opinion. Il existe toute une série de micro-pouvoirs, de dispositifs, d’interactions individuelles et collectives. La politique au sens large ne se limite pas à la « pensée organisée» et aux actions rationnelles, construites logiquement. Dans son épaisseur, mais aussi dans son ambivalence, elle interroge la vie en société, son organisation et les divers événements que les individus et les groupes cherchent à inscrire dans une filiation pour leur donner du sens.
Des indépendances à nos jours, la question du pouvoir occupe une place centrale puisqu’il s’agit d’inventer la démocratie et d’adopter un modèle républicain durable. Dans cette quête, il n’y a rien de linéaire et de déterminé.
Les acteurs ne savent pas quelle sera la marche de « l’advenir » ni la portée des décisions prises. Ce qu’ils vivent et ce qu’ils ont vécu sont l’objet d’interprétations et de réévaluations, faisant appel à des grilles de lectures plus ou moins élaborées.
Mais une absente demeure empêchant d’avoir accès à une compréhension plus globale : il s’agit de la haine qui affleure parfois dans les analyses réfléchies, dans les anathèmes adressés à tel ou tel adversaire, dans les discussions collectives et les pensées personnelles.
Une haine qui n'est plus refoulée, plus intériorisée, qui s'exprime presque sans explication consciente et qui répond pourtant à un programme si elle ne constitue pas le programme en soi.
Moustapha Diakhaté, ou la haine érigée en programme
La haine est bien une composante de la vie politique au Sénégal mais au lieu d'être sourde, souterraine, elle donne lieu à publication. Les descriptions y sont trépidantes, les formules assassines, les élans lyriques, les récits aux allures d’épopées qu'on veut coûte que coûte faire porter par la mémoire collective et l’imaginaire politique.
Parlant de Moustapha Diakhaté, l’analyse de son cas se présente comme une sorte de constat désabusé. Il n’y a rien à faire. La haine est chez lui une forme de sadisme.
Depuis 2014, le Sieur Moustapha Diakhaté, théoricien et instigateur de la radiation d'Ousmane SONKO, n'a cessé d'instrumentaliser une haine politique si intense contre ce dernier, que la proscription qu'il en a fait d’un adversaire devient une jouissance. L’homme haineux éprouve du plaisir à voir souffrir sa victime et au même titre tous ceux qui ont de la sympathie pour Sonko. Sa haine baveuse a transmuté en une réponse à la crainte de la reddition ou à l’effroi que l’autre peut provoquer.
L'autre ou la figure de l’ennemi, dont on cherche à se venger, même si on parvient à le repousser, est bien sûr celle du révolutionnaire, issus d’un passé proche de victime expiatoire d'un régime froid et démocraticidaire, devenu par la grâce des urnes détenteur actuel du pouvoir décisionnel.
La morale de l'histoire montre aisément que même si la haine ne peut s'accommoder de décence et de hauteur, le temps finit toujours par faire advenir une certaine justice divine car aussi patient qu'Il soit, Dieu n'est pas passif pour autant. L'opprobre par Son fait se pare de lumière et auréole son objet de gloire...
C'est ainsi, que de manière plus subtile, Il exerce une violence mesurée de telle sorte que des logiques violentes apparaissent en pleine lumière, avec leurs racines, leur machine à broyer, mais aussi leur échec inéluctable.
Et l'effet boomerang de la haine est assuré. C'est cet objet aux propriétés aérodynamiques qui le fait revenir vers le lanceur, après le jet aux relents putrides !
Engager la responsabilité pénale des propagateurs de haine
Les injures et les diffamations haineuses restent avant tout des injures et des diffamations au sens du droit. Les éléments constitutifs de ces délits ou de ces contraventions doivent donc être caractérisés. Toutefois, ces infractions contiennent, toujours en droit, un élément supplémentaire tenant à une «identité » de la personne ou du groupe de personnes visé (l’appartenance ou la non-appartenance à une ethnie, à une nation, à une race, à une religion déterminée, le sexe, le handicap, l’orientation sexuelle). Et en ce sens, Ousmane Sonko n'a échappé à aucune forme de ravalement.
La responsabilité pénale et le jugement des allégations criminelles par les tribunaux sont importants car ils exigent que les individus soient jugés pour ce qu'ils font. Nous devons encourager la prise de toutes les mesures possibles dans ce sens.
Forger une communauté à visage plus humain
Il faut que s’ouvre la possibilité d’une résistance turbulente et opiniâtre à la haine. Être ensemble dans cette lutte permet de puiser dans les rires, la force de mettre le tragique à distance, de rendre l’absurde, le méchant délibérément visible, de le tourner en ridicule pour mieux le renverser, le désarmer jusqu’à faire surgir la figure d’une autre communauté possible, une communauté à visage plus humain.
Le dernier mot reste bien sûr le devoir de lucidité et d'appartenance à un destin commun où la haine quelle que soit sa forme et ses moyens d'expression puisse être désactivée.
Contre la haine et ses mots, sa voix, et à la fulgurance qu’elle introduit dans le monde du seul fait d’être envers et contre tout, doit nous inviter à nous emparer du pire dans une radicalité inventive et ainsi, peut-être, esquisser les conditions d’une possible nécessaire réparation.
Voilà, en somme, le pari de la démocratie à gagner.
par Johanna D.
LETTRE OUVERTE AU DÉPUTÉ GUY MARIUS SAGNA
emprisonnée pour avoir tenté d'échapper à son bourreau, Dieynaba Ndiaye incarne le paradoxe d'une justice qui punit les victimes. Nous vous demandons en faveur de cette survivante récemment hospitalisée en raison de son état de santé dégradant
"La femme est la racine première, fondamentale de la nation où se greffe tout apport, d'où part aussi toute floraison." déclarait Mariama Bâ. En cette veille de la Campagne des 16 jours d'activisme contre les Violences faites aux femmes et aux filles, nous vous adressons cette lettre.
Le Sénégal pose les fondations d'une nouvelle ère à travers l'Agenda National de Transformation et cette 15ᵉ législature à laquelle vous appartenez. L'idéal d'une nation souveraine, juste, prospère et ancrée dans de fortes valeurs, telle défendue par le président de la République. La vision Sénégal 2050, claire et audacieuse, suscite l'espoir du bonheur et de la justice auprès des populations.
Et pourtant, ce beau tableau est noirci par une tâche. Cette tâche que l'on retrouve sur le poignet des femmes, leur visage, leur cou et leur corps. Une tache tantôt visible, tantôt invisible qui prend forme davantage sur le tableau, sous nos yeux. Notre inaction et notre silence, nous rend complices de ce fléau qui corrompt la racine de la nation.
Honorable, cette tâche est portée par des milliers de nos filles, nos soeurs, nos mères. Elle a noirci leur vie, affecté leur entourage et leur progéniture. À titre d'exemple, Dieynaba Ndiaye, une jeune femme pleine de vie et de rêves, qui se retrouve en prison pour avoir essayé de s'échapper à cette ombre pesante.
Mariée à un homme, Dieynaba avait espoir de vivre une vie idéale d'amour et de paix. Elle ne s'attendait pas à ce que, dans la nuit du 16 avril 2024, son homme peigne son visage et son corps de tâches horribles. "Malgré mes saignements et mes cris, il a continué à me frapper avec une force inimaginable." relate-t-elle dans sa plainte adressée au Procureur de Matam. Le calvaire de Dieynaba s'est poursuivi quand elle a voulu fuir cette violence. Son mari l'a emmené en brousse, puis fait sortir violemment de sa voiture et l'a abandonné au milieu des arbres avec des coups et des injures.
Dieynaba rêvait d'une vie saine et prospère, pas d'une vie où le tableau sera obscurci par cette tâche noire qui est la violence conjugale. En tant que survivante, elle avait confiance en dame justice, pour réparer l'honneur et briser l'injustice. Mais là où elle espérait un bras fort et droit, elle n'a trouvé qu'un mur froid sans voix.
Honorable, Dieynaba purge présentement au Camp Pénal de Dakar une peine bien supérieure à celle de son bourreau. Un bourreau qui a précédemment brisé la vie de six autres épouses, dont une qui a succombé à la lourdeur de cette tâche. Nous vous demandons à travers cette lettre d'agir en faveur de cette survivante qui a récemment été hospitalisée à Abass Ndao en raison de son état de santé dégradant.
Nous demandons sa libération immédiate, elle mérite plus d'empathie et de considération à cause du traumatisme qu'elle a vécu. Dieynaba doit être auprès des siens pour panser ses douleurs et non pas dans une cellule qui ravive ses malheurs.
Honorable, nous avons foi en votre sens de la justice sociale et votre soutien à la dignité humaine. Si nous n'agissons pas rapidement, les violences basées sur le genre risquent d'entacher la vision Sénégal 2050 qui aspire à une société inclusive et équitable. Chaque acte de violences faites aux femmes et aux filles est une atteinte non seulement aux individus, mais à l'idéal collectif que nous visons.
Pour un Sénégal sûr, un Sénégal juste et un Sénégal sensible aux besoins spécifiques des femmes et des filles, il est impératif que nous faisons qu'un et défendons #FreeDieynaba.
Johanna D. est porte-parole du Collectif des survivantes anonymes et membre de l'Alliance sénégalaise contre les violences faites aux femmes et filles handicapées.
par Abdoul Aziz Diop
POUR LA LIBÉRATION IMMÉDIATE DE MOUSTAPHA DIAKHATÉ
Les ingrédients du cocktail frelaté de Pastef sont : l’anti-institutionnalisme à travers de l’excès zèle inoculé par Sonko, la confusion des pouvoirs... La démocratie sénégalaise qui ne s’adapte à aucun moule préconçu n’a que du mépris pour l’arriviste
Me El Hadji Diouf se distingue au Barrreau de Dakar par la manière inédite de dissoudre la gravité dans un mélange de styles dont personne ne lui dispute la propriété.
Un grand avocat !
Face aux journalistes, Me Diouf invoque les droits et libertés de son client Moustapha Diakhaté en mettant en exergue le cocktail frelaté et enivrant de Pastef dont les ingrédients sont :
- l’anti-institutionnalisme à travers de l’excès zèle inoculé par Ousmane Sonko à la Division spéciale de la cybersécurité (DSC) ;
- la confusion des pouvoirs par un exécutif profane et borderline ;
- l’insulte de petits et moins petits voyous chauffés à blanc comme emballage…
Qui maintenant ose encore en attendre une performance économique, l’augmentation considérable des revenus de l’État et des services publics irréprochables de la santé, de l’éducation, de l’énergie, de la culture et j’en oublie ?
Peut-être encore Sonko dont le goût amer de la victoire se manifeste par l’affolement provoqué par les éclairages émancipateurs et démassificateurs du direct dont l’éveilleur de conscience Moustapha Diakhaté a le secret à des heures de grande écoute.
Peine perdue !
La démocratie sénégalaise qui ne s’adapte à aucun moule préconçu n’a que du mépris pour l’arriviste.
Libérez Tapha.
Abdoul Aziz Diop, Pacte institutionnel (PI) de défense des institutions de la République et de la démocratie, Chevalier de l’Ordre national du Lion.
par Maniang Fall
THIAROYE : DU MASSACRE À LA RECONNAISSANCE
EXCLUSIF SENEPLUS - Les concessions au compte-gouttes de l'État français ne suffisent plus face aux exigences de vérité et de justice. La mention "Mort pour la France" accordée à six tirailleurs ne suffira pas à éteindre l'incendie mémoriel
La célébration du 80ème anniversaire des massacres de Thiaroye coïncide avec l’essor d’un vent qualifié de souverainisme et panafricanisme en Afrique francophone en général, en Afrique de l’Ouest en particulier. Cet élan est en général porté par la jeunesse. Les enjeux de cette célébration ne peuvent être pleinement compris qu’à la lumière du contexte actuel. Sauf indication contraire, tous les éléments factuels sont tirés des écrits de l’historienne Armelle Mabon, maîtresse de conférences à l’Université de Bretagne Sud[i].
Qui sont ces « tirailleurs sénégalais » et leur itinéraire ?
Pour commencer, comme beaucoup le savent, ces dits travailleurs sénégalais proviennent en réalité de différents pays d’Afrique dite noire faisant partie de l’empire colonial français en Afrique occidentale et en Afrique équatoriale. Une grande partie d’entre eux fut enrôlée de force.
En transit sur le camp de Thiaroye en novembre 1944 pour rentrer chez eux, ces tirailleurs furent faits prisonniers dès 1940 par l’Allemagne durant la débâcle de l’armée française. Comme l’Allemagne ne voulut pas les interner chez elle pour éviter une « contamination raciale », ils furent transférés en France dans des « Frontstalags ». Ces derniers sont des camps de prisonniers du Reich en dehors du territoire allemand. Cependant, l’encadrement est allemand, de même les règles ou les procédures en vigueur dans les mêmes camps en Allemagne, comme le système de travail obligatoire dans les « Arbeitkommandos », y furent appliquées. Ainsi des tâches ou plutôt des corvées leur furent assignées. En contrepartie des travaux forcés, de maigres rémunérations leur furent versées dans des livrets d’épargne gérés par les Frontstalags.
Paradoxalement, ce faisant en dehors des camps pour les corvées, ces tirailleurs purent rentrer en contact avec les populations qui transfèrent sur eux la compassion ou la sympathie envers les prisonniers français métropolitains inaccessibles. Via un système de marrainage ou de parrainage, de nombreux tirailleurs furent « adoptés » par des familles françaises. Ces liens donnèrent parfois naissance à des couples dits mixtes et par ricochet à des enfants dits métis. Plusieurs évasions eurent lieu. Leurs auteurs en général arrivèrent à rejoindre la résistance et/ou furent protégés par les populations locales à leurs risques et périls. Ce fut de facto une forme de « fraternisation[ii] » entre deux populations qu’un océan de préjugés et de stéréotypes, créé et entretenu par l’idéologie et la propagande coloniales, pouvaient séparer ou voire opposer.
Au cours de la guerre 1939-1945, la gestion des Frontstalags alla changer quand l’armée allemande fut à court de ressources humaines surtout dans le front Est où elle fut bousculée après la défaite de Stalingrad en hiver 1942 en ex-URSS. Ce fut pourquoi elle retira les soldats allemands affectés à la surveillance des Frontstalags. Ce fut ainsi qu’à partir de ce moment-là, la surveillance des prisonniers tirailleurs fut sous-traitée à l’armée française de la zone dite libre. Ce changement ne put que contribuer au pourrissement supplémentaire du climat dans les Frontstalags entre les prisonniers et leurs nouveaux surveillants qui furent des « ex-collègues » ou « ex-camarades » bien qu’étant sous la bannière du régime collaborationniste de Vichy sous la direction du maréchal Pétain. Ce surcroît de tension fut un facteur d’accélération du rapatriement des tirailleurs dès que possible.
Un autre facteur ayant contribué à la précipitation des rapatriements-démolitions des tirailleurs fut le dénommé « blanchiment » ou « blanchissement » des troupes.
Dans le courant de 1944, devant l’imminence de l’effondrement ou de la capitulation de l’Allemagne nazie estimée en termes de mois, la libération des villes sans être une formalité put être envisagée sans les tirailleurs, mais aussi en général sans toutes les troupes de type présumé non-aryen comme les Juifs, les Arméniens, les Tziganes, etc. Le cas le plus emblématique du « blanchiment » s’opéra avec la libération de Paris en août 1944. En accord avec l’état-major des « Alliés », le général De Gaulle décréta que « Paris devait être libéré par des soldats uniquement Blancs [iii]». Tous les soldats non-aryens de la division Leclerc furent parqués près d’Orléans dont Frantz Fanon[iv], martiniquais et futur théoricien de la lutte d’indépendance et de la lutte des peuples du Tiers-Monde en général, entre autres avec son livre-culte « Les damnés de ta terre ». Il fallait à tout prix occulter et invisibiliser l’apport des entités racisées ou colonisées dans la défaite du nazisme. S’y serait peut-être aussi ajouté une volonté d’éviter une « fraternisation » avec les populations urbaines et/ou « une contamination raciale » comme l’assuma crûment le Reich.
Ce n’est pas l’objet de cet article, mais le questionnement sur le caractère véritablement antifasciste de la seconde guerre mondiale mériterait d’être posé, si on isole l’entreprise d’extermination des Juifs, des Tziganes, des LGBT, etc. N'est-ce pas que l'essence du fascisme ou du nazisme est la remise en cause de l'unité du genre humain dans son ensemble en érigeant une hiérarchie sur la base de critères présumés raciaux, ethniques, culturels, etc. ? Comment pourrait-on décerner un label d’antifascisme ou d’antinazisme à des Etats perpétuant durant la guerre la politique d’apartheid pratiquée dans leurs colonies et/ou dans leur pays à l’image des USA, chef de file du « monde libre civilisé et démocratique » où la ségrégation perdura officiellement jusque dans les années 1960. Qui pourrait mieux caractériser cet apparent paradoxe qu’Aimé Césaire dans « Discours sur le colonialisme » : "Oui, il vaudrait la peine d’étudier, cliniquement, dans le détail, les démarches d’Hitler et de l’hitlérisme et de révéler au très distingué, très humaniste, très chrétien bourgeois du XXe siècle qu’il porte en lui un Hitler qui s’ignore, qu’Hitler l’habite, qu’Hitler est son démon, que s’il le vitupère, c’est par manque de logique, et qu’au fond, ce qu’il ne pardonne pas à Hitler, ce n’est pas le crime en soi, le crime contre l’homme, ce n’est pas l’humiliation de l’homme en soi, c’est le crime contre l’homme blanc, c’est l’humiliation de l’homme blanc, et d’avoir appliqué à l’Europe des procédés colonialistes dont ne relevaient jusqu’ici que les Arabes d’Algérie, les coolies de l’Inde et les nègres d’Afrique [...]".
Après quatre ans de captivité, les tirailleurs emprisonnés allaient être rapatriés en Afrique en novembre 1944. Ce rapatriement s’intégra dans la cadre d’un processus plus vaste de démobilisations plus connu sous le nom de « blanchiment » des tirailleurs jusqu’à alors en activité.
Le rapatriement des tirailleurs
En prélude au rapatriement, les tirailleurs de différents Frontstalags étaient regroupés à Morlaix en provenance de différents endroits de France : Granville, Rennes, Pontivy, Coëtquidan, La Fléche, Versailles avec un effectif total de 1950 hommes environ. Au moment du départ de Morlaix pour Dakar le 5 novembre, 315 tirailleurs refusèrent d’embarquer à bord du bateau britannique « Circassia » car ils exigèrent le règlement de l’intégralité de leur solde de captivité durant quatre années. Ces derniers seront transférés à Loudéac-Trévé dans les Côtes d’Armor. En fin de compte, l’effectif des tirailleurs à bord s’éleva à 1615 personnes environ. Ce nombre sera important par la suite. Des débarquements de tirailleurs évoqués ultérieurement dans une escale à Casablanca au Maroc ne furent pas avérés.
Bien que cela fût devinable sous un cadre colonial discriminatoire, il est important de noter que le taux de la solde de captivité des tirailleurs d’Afrique dite Noire fut inférieur à celui perçu par leurs « homologues français » et peut-être même à ceux d’Afrique du Nord. En effet, Les tirailleurs avaient droit, en plus de leur solde de captivité, à une solde de traversée, une indemnité de combat de 500 francs, une prime de démobilisation et une prime de maintien sous les drapeaux, après la durée légale, équivalente à la prime de rengagement.
Face aux revendications relatives au paiement des différents droits, au moins pour les soldes de captivité car l’indemnité de traversée ne pouvant être versée avant l’arrivée, les autorités françaises décidèrent du versement seulement du quart en France et les trois-quarts restants à Dakar, soi-disant pour éviter des vols durant le voyage.
Le massacre et ses causes
Dès leur débarquement à Dakar le 21 novembre 1944, les 1615 tirailleurs exigèrent le versement de tous leurs dus restants. Les autorités militaires coloniales refusèrent de leur verser leur argent estimant dans leur mentalité coloniale raciste que les montants déjà perçus furent déjà excessifs pour des « nègres ».
Par ailleurs, l’administration coloniale proféra aux tirailleurs des accusations immondes de vols, de pillage, de dépouillage ou de détroussage de leurs collègues morts au regard du montant cumulé de leurs salaires de travaux forcés retirés de livrets d’épargne où ils furent placés. En outre, les autorités coloniales tentèrent d’escroquer les tirailleurs en voulant imposer un taux de change moitié moindre au détriment des tirailleurs entre le Franc de la métropole et le Franc des colonies.
Devant la détermination et la fermeté affichées par les tirailleurs, la hiérarchie militaire coloniale débita à l’endroit des tirailleurs d’odieuses calomnies sous différents angles :
- En remettant en cause l’état réel de leurs services, en les soupçonnant d’avoir passé leur temps à courir derrière les femmes blanches sous prétexte que certains sont mariés ou pères d’enfants en France ;
- En les suspectant d’être contaminés par « le virus communiste » ;
- En les accusant d’une intelligence avec l’ennemi allemand au motif que certains d’entre eux parlèrent plus ou moins bien l’allemand. Le Général Dagnan, commandant de la division Sénégal-Mauritanie, l’affirma d’une manière on ne peut plus clair : « Il ne fait aucun doute qu’à la base, il y a une influence allemande qui s’est exercée pendant les quatre années de captivité. (…) La répartition dans l’ensemble de nos territoires africains de cet afflux d’éléments animés vis-à-vis de la Mère patrie de sentiments plus que douteux, déterminera très vite un grave malaise parmi nos populations jusqu’alors parfaitement loyales et fidèles. (…) Ils formeront très vite le noyau agissant de tous les groupements hostiles à la souveraineté française.[v]»
Ce que ne purent comprendre les officiers de la coloniale, c’est la dialectique de l’histoire qui fit que la France, en enrôlant de milliers de tirailleurs dans sa guerre au sein même de sa métropole, engendra les germes qui allaient féconder et secouer son empire colonial. En métropole, les tirailleurs observèrent les failles, les contradictions de la société qui leur fut maquillée jusqu’alors supérieure, voire parfaite par la propagande coloniale. La débâcle militaire française en 1940 détruisit définitivement dans leurs têtes le mythe de l’invincibilité ou l’invulnérabilité de la puissance coloniale. Comme leurs ainés de la guerre 1914-1918, ils croisèrent dans les rues ou les routes de France des handicapés physiques ou mentaux de type leucoderme. L’aliénation, le conditionnement sous le colonialisme matraquant le mythe d’un être Blanc sans « défauts », ni « aspérités » imposèrent au régime colonial le rapatriement à la métropole de tout colon Blanc n’étant plus dans la « norme supérieure » quant à leurs apparences physiques ou à leurs présumées capacités intellectuelles.
Les tirailleurs revinrent avec une conscience de leur dignité humaine qui devrait être respectée et protégée contre toute atteinte à ce qu’ils estimèrent être leurs droits.
Face à ce qu’elles considérèrent comme une spoliation consistant en une escroquerie dans le taux de change pour leur épargne, mais aussi en non-paiement de leurs droits tels que la solde de captivité, les tirailleurs restèrent fermes et déterminés dans leurs revendications. Cinq cents tirailleurs devant rentrer au Mali refusaient de partir sans avoir reçu l’intégralité de leurs droits. Le 28 novembre 1944, c’est la même détermination qui fut opposée au Général Dagnan venu au camp de Thiaroye pour les « amener à la raison ». Contre son refus de satisfaire leurs demandes, les tirailleurs bloquaient sa voiture dont le passage ne fut possible que contre la promesse de réétudier d’une manière plus attentive leurs revendications. Ce furent les derniers échanges « pacifique » entre les tirailleurs et les autorités coloniales.
L’issue de cette journée du 28 novembre 1944 marqua un tournant se traduisant par la décision de la hiérarchie militaire de réduire par les armes la détermination des tirailleurs.
Le 1er décembre 1944 à l’aube, le camp de Thiaroye fut encerclé par un char américain, deux half-tracks, trois automitrailleuses, deux bataillons d’infanterie, un peloton de sous-officiers et hommes de troupes français, trois compagnies indigènes. La troupe ouvrait le feu sur les tirailleurs appelés en rassemblement[vi]. Ce fut un véritable carnage, les survivants se comptaient parmi ceux qui s’étaient couchés ou ceux qui ne furent pas touchés dans leurs baraquements.
Mensonges, Manipulations, falsifications sur le quoi, pourquoi, le bilan d’un crime d’Etat ?
Jusqu’au discours du président français François Hollande en 2012 au Sénégal qui parle d’une répression sanglante, les « évènements de Thiaroye [viii]» sont officiellement présentés comme une mutinerie ou une rébellion armée[ix]. C’est ce que corrobore un rapport du Général Dagnan : « Ma conviction était formelle : tout le détachement était en état de rébellion. Il était nécessaire de rétablir la discipline et l’obéissance par d’autres moyens que les discours et la persuasion. ». Cette version est confirmée par un autre rapport transmis au même général Dagan : « Je préviens les mutins, une fois encore, que je vais faire usage de mes armes. Ils me rient au nez, m’insultent, se montrent de plus en plus menaçants. Je fais tirer une salve en l’air : débordement d’insultes. Des coups de feu semblent venir des baraques de la face sud. (…) Je fais sonner le « garde à vous » et préviens une dernière fois les mutins d’évacuer les baraques ou je fais ouvrir le feu. Les mutins bravent tout, ricanent. (…) Je fais sonner l’ouverture du feu. (…) Il a duré 10 à 15 secondes. (…) Tout est rentré tragiquement dans l’ordre. ».
Mais la thèse d’une mutinerie pour qu’elle aspire à un minimum de cohérence dut imposer un scénario réécrivant l’histoire, malmenant des faits avérés, inventant d’autres faits n’ayant existé que dans l’imagination des auteurs des rapports ou des procès-verbaux relatifs au 1er décembre 1944. Les autorités militaires mirent en branle un arsenal de manipulations, de mensonges, de falsifications pour :
- accréditer la thèse de la rébellion armée en déniant toute légitimité aux revendications des travailleurs ;
- construire « les preuves matérielles » des préparatifs de cette présumée rébellion ;
- simuler un « déroulé cohérent de la mutinerie et de l’opération de maintien de l’ordre y répondant » ;
- fabriquer un bilan à la mesure « d’une opération de maintien de l’ordre maîtrisée » ;
- pour organiser un simulacre de procès : car toute mutinerie est présumée avoir des meneurs qui devront être jugés !
Le Général Dagnan fut couvert par sa hiérarchie au Sénégal qui fut couverte par le gouvernement provisoire de De Gaulle. Il en fut ainsi durant la toute la quatrième république et la cinquième république jusqu’à aujourd’hui avec le président Emmanuel Macron. Une certaine plaidoirie ayant visé à mettre la responsabilité des « évènements de Thiaroye » sur le dos de vichystes ou pétainistes bien présents est complètement inconsistante
Les tentatives de délégitimation de la résistance des tirailleurs
Le refus du paiement des soldes de captivité est difficilement défendable au niveau de l’opinion, mais aussi niveau des sphères étatiques et surtout au niveau de l’armée. Pour essayer d’ôter toute base crédible aux revendications des tirailleurs et leur ténacité à les défendre, il fallait après les tueries produire des circulaires a posteriori attestant que leurs droits ont été réglés. Et ainsi « ils furent mus » par d’autres motivations téléguidées par « l’ennemi allemand » et/ou comme le résultat de « l’influence communiste subie ».
« Ainsi la circulaire n° 6350 du 4 décembre 1944 émanant du ministère de la Guerre (direction des Troupes coloniales) fait part d’une modification pour le paiement des soldes de captivité confirmant un télégramme du 16 novembre 1944 »[x] :
« Elles seront payées [intégralement] avant le départ de la métropole ». En note de bas de page, il est indiqué : « Cette mesure a déjà été appliquée au détachement parti de France le 5 novembre[xi]».
Pourtant « Une lettre datée du 24 novembre 1945 d’un sergent rapatrié à sa marraine de guerre nous apprend qu’il n’a toujours pas perçu le rappel de solde alors que son retour est postérieur à décembre 1944[xii]. »
L’historienne Armelle Mabon résuma les machinations de l’Etat français ainsi : « C’est le gouvernement provisoire après le massacre de Thiaroye qui a fait croire que ces hommes avaient perçu tout leur dû, via une circulaire officielle émanant de la direction des troupes coloniales, estampillée « Ministère de la guerre. » L’objectif était de montrer que les revendications des tirailleurs étaient illégitimes afin de valider la thèse construite de la mutinerie et de la rébellion armée[xiii]. ».
Et le Général André Bach, ancien responsable des archives militaires du Fort de Vincennes, abonda dans le même sens : « C’est du roman. La version présentée dans les archives ne tient pas la route ! Il n’y avait aucune raison de tirer sur des gens qui, contrairement à ce qu’on a dit, n’étaient pas armés. Un camouflage est donc immédiatement mis en place. A partir du moment où une autorité très élevée dit : « On va couvrir », c’est là que commencent les mensonges ».[xiv]
« Les preuves matérielles des préparatifs des mutins »
Une mutinerie présuppose un arsenal, une structure de liaison ou de coordination, un plan d’attaque. Or rien de tel ne fut étayé. Tout au plus, un arsenal relevant de la « petite quincaillerie » fut exhibé. Qui plus est, l’arsenal imputé aux présumés mutins n’est pas le même dans l’acte d’accusation des dits meneurs et dans le rapport du Général Dagnan : « Acte d’accusation : 75 baïonnettes, 12 revolvers, 1 mousqueton, 2 grenades, cartouches. [Rapport du] Général Dagnan : 1 poignée de pistolet de mitraillette, un chargeur, un mousqueton, 4 pistolets automatiques, deux grenades, une centaine de baïonnettes allemandes, poignards, cartouches, etc. ».
« le scénario de la mutinerie et de sa répression »
Comme dans les étapes précédentes, le scénario mal ficelé de la prétendue mutinerie est un fil continu de contradictions et de d’incohérences :
La chronologie des présumés échanges de tirs diffère selon les rapports ou selon les individus. Ces tirs débutèrent selon les versions entre 8h45 et 9h30 avec des provenances différentes.
Or « Le chef d’escadron Lemasson, qui était sur le [bateau] Circassia avec les ex-prisonniers de guerre, dans son rapport du 1er décembre 1944, est encore plus explicite car il indique qu’à 6h45, il a été prévenu que la force armée intervenait pour réduire les rebelles[xv]».
Aucun procès-verbal, aucun rapport ne firent pas mention de douilles ramassées attestant de tirs en provenance des tirailleurs ;
Le seul blessé parmi la troupe ayant attaqué le camp des tirailleurs est un « indigène » blessé dont la balle extraite de la main ne pouvait pas provenir, d’après une expertise balistique, des mousquetons en tant qu’armes imputées aux tirailleurs ;
Les 110 « indigènes » de la troupe de répression des tirailleurs présumés arrivés sans munitions à 9h20 ne pouvaient pas matériellement recevoir les cartouches en 10 minutes pour commencer à « riposter » ; Etc. ;
Armelle Mabon, la chercheuse ayant le plus travaillé sur le sujet pour faire éclater la vérité, est arrivée à la conclusion suivante : « L’armée parle de légitime défense. Or, au moins un rapport d’un officier montre un cheminement tout à fait inverse. En fait, l’ordre a été donné aux militaires de quitter l’endroit où ils étaient au petit matin du premier décembre pour se déplacer et laisser la place aux automitrailleuses afin que les forces armées puissent intervenir pour réduire les rebelles. L’ordre avait été donné la veille au soir, non pas de faire une opération de maintien de l’ordre, mais d’encercler la caserne et de tirer[xvi] ».
Une conclusion partagée par le Général André Bach, spécialiste des archives militaires :
« C’est bien un tir à tuer qui est donné, alors qu’il n’y avait aucune raison pour le faire. Fatalement, dans un cas pareil, il y a bien un ordre qui a été donné. Il a bien fallu que pendant la nuit qui précède, des ordres soient donnés. Il fallait récupérer un bataillon de nuit, ouvrir les armureries, récupérer les armes… On peut penser, vu ce qui s’est passé, qu’on a dû expliquer aux cadres militaires l’issue prévisible : leur expliquer que ça aller se terminer par des tirs sur des hommes désarmés[xvii] ».
Le feuilleton du bilan de ce crime d’Etat
Dans le fil contenu de contradictions du film officiel de la « mutinerie » de Thiaroye, le bilan macabre constitua à lui seul un feuilleton sordide. Il y eut deux bilans dans les rapports et les procès-verbaux officiels : un de 35 morts et un autre de 70 morts. De 1945 à 2014, le bilan officiel de référence était de 35 morts. Ainsi le président français François Hollande fit passer lors de deux visites au Sénégal le bilan officiel de 35 morts en 2012 à 70 morts en 2014.
Soit un bilan doublé en l’espace de deux ans ! Combien de voyages officiels de ce président français ou d’un président français aurait-il fallu pour s’approcher de la vérité du bilan macabre du crime de Thiaroye. Il est évident que le bilan macabre est minoré. De par des témoignages et certains éléments non censurés des archives, les corps de tirailleurs ne sont pas enterrés dans le cimetière militaire, mais dans trois fosses communes dont le secret de leurs localisations est toujours gardé dans les archives de l’Etat français.
Que faire pour estimer le bilan devant la rétention de parties essentielles des archives, la falsification de certains rapports militaires constatés par l’historien Martin Mourre : « Je pense que les rapports ont été falsifiés dès leur rédaction pour que les militaires se couvrent vis-à-vis de leur supérieur hiérarchique. Une série d'ensembles d’éléments sont illogiques. Par exemple, on annonce un chiffre de 35 tués… mais on ne possède le nom que de 11 personnes, donc pourquoi il en manquerait 24 ? »[xviii]
Il ne nous reste qu’à examiner les hypothèses les plus crédibles des individus s’étant penchés sur le sur sujet :
La moins crédible parmi les hypothèses est celle de l’historien Julien Fargettas[xix] qui adopte le bilan de 35 morts, bien en dessous des 70 morts reconnus par François Hollande en 2014. Ce n’est étonnant de sa part en tant qu’historien et ancien officier plus préoccupé par la défense de sa corporation que par la recherche de la vérité. Il s’est évertué à calomnier l’historienne Armelle Mabon au lieu d’attaquer ses thèses sur le terrain de la polémique universitaire argumentée[xx].
Martin Mourre avance un bilan d’une centaine de morts environ ;
Quant à Armelle Mabon, elle soutient le bilan de plusieurs centaines de morts, approximativement entre 300 et 400 morts. Pour aboutir à environ 400 morts, elle utilise un indice pertinent qui est la sous-estimation du décompte des tirailleurs arrivés dans le camp de camp de Thiaroye après leur débarquement le 21 novembre 1944 à Dakar. Après les massacres, l’effectif déclaré officiellement par les autorités militaires s’éleva à 1 300 alors que 1 615 tirailleurs furent recensés au départ. Il n’y eut aucun débarquement avéré de tirailleurs avant Dakar. Donc, 315 tirailleurs se seraient volatilisés dans l’effectif initial. Ce qui est difficilement admissible si on réfère aux appels récurrents dans l’armée pour le décompte des effectifs, mais au ravitaillement et à la logistique pour lesquels une connaissance précise des effectifs est impérative. En ajoutant les 315 tirailleurs « oubliés » et les 70 morts, cela fait 385 morts, on n’est pas loin des 400 morts. C’est l’hypothèse la plus pertinente.
Le procès ne va déroger aux subterfuges et aux manigances qui furent à l’œuvre durant toutes les étapes antérieures.
Le procès des présumés meneurs
Il n’est nullement étonnant que le procès subséquent des 34 « meneurs » fût un simulacre de procès où l’instruction fut menée exclusivement à charge à l’aide de pièces souvent montées de toutes pièces. Au nombre de huit, les chefs d’inculpation embrassent aussi bien la provocation de militaires à la désobéissance que la rébellion commise par des militaires armés. Le passé d’engagement dans la résistance de plusieurs tirailleurs fut nié, en dépit des témoignages ultérieurs prouvant le contraire. Un témoin-clé, en l’occurrence le commandant des automitrailleuses, ne fut pas entendu alors qu’il était présent à Dakar lors de l’instruction. Ces automitrailleuses dépendaient du 6ème Régiment d’artillerie coloniale (RAC). Ces « oublis » ou ces manipulations furent en résonance avec l’altération des archives à un point qu’« En 1973, le chef du Service historique de la Défense (SHAT) a exprimé sa surprise en constatant « des archives du 6ème RAC extrêmement sommaires qui ne contiennent rien sur leur participation pourtant indiscutable[xxi]».
Le prononcé du jugement de ce « procès » le 5 mars 1945 infligea des peines d’emprisonnement de d’un an à 10 ans avec des dégradations militaires. Une minorité fut condamnée à des amendes. Le pourvoi en cassation des condamnés fut rejeté le 17 avril 1945. Tous les condamnés furent graciés furent graciés en 1947 par le président français Vincent Auriol. La grâce permit aux condamnés de recouvrer leur liberté, mais n’effaça pas leur « culpabilité ». Ils restèrent dépouillés de leurs droits suite à une spoliation doublée d’une escroquerie dans les taux de change. Ils restèrent aussi pour la plupart l’objet d’une dégradation militaire. Par ce verdict, le pouvoir colonial pensait ainsi enterrer la résistance des tirailleurs de Thiaroye ainsi que leur mémoire. C’était sans compter avec la volonté de leurs descendants, des associations de tirailleurs et des organisations démocratiques, en général.
Chape de plomb et Concessions récentes de l’impérialisme français
Thiaroye fut un crime d’Etat prémédité. Ce que ne veut pas jusqu’à présent reconnaître l’Etat français. Il usa de tous les moyens possibles pour biaiser, déformer, maintenir le brouillard sur les raisons de cette boucherie, son exécution, le nombre de morts, la localisation des fosses où furent enterrées les victimes.
Le premier moyen utilisé fut la force brute consistant à interdire et à réprimer toute célébration des massacres du Thiaroye. Cela n’empêcha l’entretien de cette mémoire qui se perpétua par des poèmes comme « Aube africain » du guinéen Fodéba Keita[xxii], une littérature circulant sous le manteau, entre autres, durant la période coloniale.
Dans le complot pour étouffer toute manifestation de la vérité, l’Etat français eut recours à des méthodes plus machiavéliques se traduisant par la falsification, la création de pièces factices de documents au niveau des archives historiques. Comme pour les massacres des Algériens du 17 octobre 1961 à Paris, les archives y afférentes sont biaisées, caviardées avec des pièces tronquées, manquantes ou parfois inventées.
C’est ce que pense Armelle Mabon : « Mais le gros problème de ces archives est qu’elles ont été constituées pour alimenter un récit falsifié de ce qui s’est passé. Elles comportent des rapports rédigés sur ordre pour faire croire à une rébellion armée. Les vraies archives sont restées à Dakar. Tout porte à croire qu’elles étaient conservées au camp militaire de Bel Air jusqu’au retrait des forces françaises en 2011. Elles ne sont répertoriées nulle part, mais nous avons des témoignages sur l’existence de cartons d’archives dans lesquels pourraient se trouver la liste des personnes tuées, leur nombre ainsi que l’emplacement des fosses communes où elles ont été enterrées. Il est aussi fort probable qu’y soient consignés les montants spoliés. J’ai fait des demandes au ministère de la défense et je n’ai eu jusqu’à présent aucune réponse, alors que le dernier commandant des forces françaises au Sénégal, le général Olivier Paulus a été nommé dans la foulée directeur du Service historique de la défense [avant d’en être exclu en 2013]. S’il y a bien quelqu’un qui sait où sont ces archives, c’est lui. Ma crainte est que ces archives aient été détruites[xxiii]».
Ces mensonges et cette réécriture de l’histoire continue jusqu’à présent dans les expositions officielles. Peu avant la visite du président français Hollande en fin novembre 2014 où il révisa le bilan à la hausse à 70 morts, il y eut « L’affiche de l’exposition, le 20 novembre 2014 à Thiaroye, au Sénégal, pour commémorer le massacre qui n’a officiellement fait « que » 35 victimes parmi les tirailleurs sénégalais le 1er décembre 1944[xxiv]». Ah si le ridicule tuait !
Dans le complot de silence de l’Etat français contre ce qu’il appela les « évènements de Thiaroye », l’action la plus spectaculaire fut la censure du film « Camp de Thiaroye » de Sembène Ousmane. Sorti en 1988, le film fut boycotté au festival de Cannes de la même année et fut interdit durant dix ans en France. Ce fut aussi l’action peut-être la plus contreproductive pour l’Etat français car le film fut non seulement primé au Mostra de Venise[xxv] en Italie, mais connut un grand retentissement en Afrique francophone et dans le monde. Ce succès incita beaucoup de monde en France à le voir par divers biais. Les cassettes du film circulèrent sous le manteau. 38 ans après sa censure en 1988, « Camp de Thiaroye » a fait partie de la sélection « Cannes Classics 2024 » au festival de cannes en mai 2024[xxvi].
La mémoire des tirailleurs de Thiaroye est restée vivace dans la conscience des peuples africains. C’est le résultat du travail d’organisations de tirailleurs, de leurs descendants, des forces de gauche, mais aussi après l’indépendance de régimes plus ou moins patriotes ou nationalistes. Ainsi en décembre 2001, le président malien Alpha inaugura un monument en leur mémoire[xxvii] avec l’inscription suivante : « À la mémoire des fusillés de Thiaroye. Cette plaque vise à perpétuer le souvenir des combattants de la Seconde Guerre mondiale dont de nombreux Soudanais [nom du Mali sous la période coloniale – Soudan français] lâchement fusillés par les autorités coloniales le 1er décembre 1944 au camp de Thiaroye près de Dakar pour avoir réclamé le paiement de leur solde, de la prime de combat et celle de démobilisation[xxviii] ». En 2024, l’Etat sénégalais, sous le régime d’Abdoulaye Wade, instaura le 23 août comme « la journée du tirailleur sénégalais » et invita tous les pays africains concernés à s’y associer. C’est le premier régime sénégalais à soulever la question des tirailleurs, mais sans esprit conséquent d’aller jusqu’au bout et dans une certaine ambigüité folklorique. Le régime suivant de Macky Sall s’est contenté durant son règne d’accompagner les revirements de façade de l’Etat français.
Depuis les années 2000, il y a un vent de renaissance panafricaniste centré autour de la revendication de réappropriation de souveraineté, de la dignité et des ressources des peuples africains. Outre la traite esclavagiste, le colonialisme, le néocolonialisme avec sa facette « Françafrique » est pointé du doigt. La jeunesse africaine, à l’avant-garde du mouvement, s’est saisi des crimes de Thiaroye 1944, entre autres. Ce mouvement déboucha sur des « coups d’Etat populaires » soldés par l’expulsion des troupes militaires française du Mali, du Burkina-Faso et du Niger. Au Sénégal, à l’issue des élections démocratiques en mars 2024, le régime opéra un début de prise de distance vis de l’Etat français et de sa politique africaine. Une première, en 2024 un président sénégalais n’a été présent ni au sommet de la francophonie, ni aux célébrations d’un débarquement en Provence, en l’occurrence le 80ème, tous les deux évènements organisés en France.
L’Etat français s’est ainsi trouvé sous une forte pression par la lutte conjuguée des peuples africains avec le soutien des forces démocratiques ou anti-impérialistes en France, sans oublier le travail acharné au niveau universitaire mené par l’historienne Armelle Mabon. Il n’a eu d’autre choix que de lâcher du lest. C’est ainsi que le 18 juin 2024, deux jours avant la rencontre entre le nouveau président sénégalais Bassirou Diomaye Faye et le président français Emmanuel Macron, discrètement le 18 juin 2024, l’Etat français a attribué la mention « Mort Pour la France » (MPF) à M’Bap Senghor et à cinq autres anciens tirailleurs originaires du Sénégal, du Burkina Faso et de Côte d’Ivoire par l’armée français le 1er décembre 1944[xxix]. Biram Senghor, orphelin de son père M’Bap fusillé quand il avait l’âge de six ans, devient 80 ans plus tard à 86 ans pupille de la nation française après s’être heurté des décennies durant au refus et au silence de l’administration française. Cela pourrait peut-être figurer comme record dans le Guinness !
Trop peu et trop tard !
Dans une tribune publiée par le journal « Le Monde », les familles des morts, des condamnés et des rapatriés spoliés de « Thiaroye 44 » ont formulé les revendications suivantes en 2016 :
«
- rendre consultables toutes les archives sur l’affaire Thiaroye ;
- proposer son aide au Sénégal pour l’exhumation des corps ;
- donner la liste des morts et leur attribuer la mention « Mort pour la France » [MPF]. Il n’y a rien de plus tragique que des morts sans nom ;
- saisir la commission d’instruction de la Cour de révision et de réexamen pour les 34 condamnés ;
- réparer les spoliations
- modifier les textes exposés au Mémorial du cimetière de Thiaroye ;
- cesser de porter atteinte à la mémoire de ces hommes et des officiers qui ont eu le courage de les défendre ;
- nommer les responsables aujourd’hui de cette obstruction à la manifestation de la vérité sur un crime commis[xxx] ».
Ces revendications recoupent grosso modo les exigences formulées par l’historienne Armelle Mabon[xxxi]. Elles s’intègrent aussi parfaitement dans la triple réhabilitation défendue par l’actuel premier ministre du Sénégal Ousmane Sonko où il plaide pour :
- « une réhabilitation humaine, en exhumant les fosses communes et en offrant une sépulture digne aux victimes ;
- une réhabilitation mémorielle, en réexaminant les cas des survivants accusés de trahison ;
- et une réhabilitation matérielle, en réclamant le paiement des indemnités et soldes promis par la France aux descendants des tirailleurs[xxxii] ».
Toutes ces exigences sont justifiées et légitimes même si des réserves pourraient être émises sur certaines modalités de la réhabilitation mémorielle avec la mention « MPF ». Mort pour quelle France : une France impérialiste ou une France colonialiste d’autant plus que les tirailleurs ont été mobilisés d’une évidence réactionnaire comme révoltes anticoloniales ou les luttes de d’indépendance d’autres pays colonisés comme l’Algérie, Madagascar ou en Indochine ou bien une autre France réellement internationaliste égalitaire ?
Quelle que soit l’éventuelle pertinence de ces réserves qui seront développées plus loin, force est de reconnaitre que les concessions sont très loin du compte par rapport aux aspirations des descendant-e-s des tirailleurs et du gouvernement sénégalais, entre autres. Même si ce dernier se déclare ouvert à reconnaître plus de MPF[xxxiii].
Encore trop peu et trop ! Et la réponse est cinglante de la part du premier ministre du gouvernement sénégalais qui se revendique souverainiste Ousmane Sonko. Il est exprimé en tant que président du parti au pouvoir « Patriotes Africains du Sénégal pour le Travail, l'éthique et la Fraternité » (Pastef)-Les Patriotes : « Nous demandons au gouvernement français de revoir ses méthodes, car les temps ont changé ! … Pourquoi cette subite « prise de conscience » alors que le Sénégal s’apprête à donner un nouveau sens à ce douloureux souvenir, avec la célébration du 80e anniversaire cette année ? ... Je tiens à rappeler à la France qu’elle ne pourra plus ni faire ni conter seule ce bout d’histoire tragique. Ce n’est pas à elle de fixer unilatéralement le nombre d’Africains trahis et assassinés après avoir contribué à la sauver, ni le type et la portée de la reconnaissance et des réparations qu’ils méritent. …Thiaroye 44, comme tout le reste, sera remémoré autrement désormais.[xxxiv]»
Dans cette logique, en mi-août 2024, l’Etat sénégalais a installé un comité de commémoration du 80ème anniversaire des tueries de Thiaroye qui aura lieu le 1er décembre 2024. Il est dirigé par l’historien Mamadou Diouf, enseignant à l’Université Columbia aux USA. Le comité se compose de deux commissions : « La première sera chargée d'établir "les preuves, les témoignages, les documents pour comprendre pleinement les évènements". La deuxième, dédiée notamment "aux réparations", devra "proposer des actions pour honorer la mémoire des victimes et sensibiliser les générations futures" sur la tuerie. [xxxv]»
Dans l’optique de ce travail, avec en toile de fond une affaire franco-africaine et non une affaire franco-sénégalaise, selon Dialo Diop, conseiller mémoire du président sénégalais Bassirou Diomaye Faye : « Au nom des Etats africains, nous allons demander au gouvernement sénégalais de faire exhumer les fosses communes qui ont été en partie localisées. Cela permettra de mettre un terme à la controverse sur le nombre de victimes, annonce Dialo Diop, conseiller mémoire du président Faye. L’urgence est là. La mention “Mort Pour la France” attribuée à six personnes est une goutte d’eau dans l’océan des morts de l’injustice coloniale. Nous demanderons à la France la restitution de l’intégralité des archives. Un refus signifierait une forme de mépris envers les Africains [xxxvi]».
Quelle formulation cohérente et conséquente des revendications autour Thiaroye-1944 ?
La justesse de la réhabilitation humaine et de la réhabilitation matérielle ne devrait souffrir d’aucune contestation de la part de tout individu tant soi démocrate et/ou sincère. Par contre, la réhabilitation mémorielle est questionnable si on n’essaie pas de l’approfondir ou de la nuancer à travers certains de ses aspects plus ou moins compromettants comme l’octroi de la mention « MPF ». Cette mention revêt un double aspect :
- un aspect relatif à des droits pour ses conjointes ou descendant-e-s en termes de pension de réversion ou d’allocations à des pupilles de la nation. A ces droits, on pourrait y ajouter un autre aussi démocratique dont devrait bénéficier la mémoire du tirailleur assassiné, c’est le droit d’être innocenté d’un crime imaginaire qu’il n’a jamais commis. Et tous les faits émergés de la censure le prouvent. L’approche d’Armelle Mabon pour le statut de « MPF » est aussi une formulation de droits démocratiques dans la bonne intention d’une égalité de traitement des tirailleurs par rapport à leurs « collègues français ». Il fait le parallèle entre l’affaire des tirailleurs de Thiaroye 1944 et l’affaire Dreyfus en France dans ces termes : « La balle est dans le camp du garde des sceaux qui peut saisir la Cour de cassation. Une réhabilitation serait un geste inédit depuis l’affaire du capitaine Dreyfus … Ces tirailleurs ont subi un traitement discriminatoire car ils étaient africains. Aurait-on laissé des soldats blancs dans des fosses communes et camouflé leur assassinat pendant si longtemps ?Thiaroye, c’est aussi une histoire du racisme[xxxvii]». Le capitaine était un officier juif dans un contexte de summum d’antisémitisme officiel entre autres en France à ce moment. Il avait été injustement accusé et condamné pour intelligence avec l‘empire allemand. Il fut libéré et réhabilité à la suite d’une grande mobilisation d’une catégorie d’individus qu’on appelle depuis lors « intellectuels ».
- un aspect politique ou idéologique de la guerre pour laquelle ou à l’issue de laquelle le tirailleur est mort.
C’est dans cet aspect politico-idéologique que l’os s’incruste dans le boudin. Car toutes les guerres dans lesquels les tirailleurs sont impliqués sont soit des guerres entre brigands impérialistes comme en 1914-1918, soit des guerres de conquête, de domination et répression d’autres peuples colonisés. Pour utiliser un jeu de mot avec leur appellation, dans toutes ces guerres les tirailleurs tirent ailleurs que vers ce qui devrait être leur véritable cible : le colonialisme ou l’impérialisme régentés par la bourgeoisie de France. Même le paravent antifasciste ou antinazi brandi par les « Alliés » pour la seconde guerre mondiale ne devrait pas faire illusion dans la lignée de ce qui a été développé ci-dessus. A savoir en dehors du projet nazi d’exterminer d’entités telles que la communauté juive, les Tziganes, les LGBT, etc., la seconde guerre mondiale ne diffère pas fondamentalement de la première guerre mondiale. Les « puissances Alliées occidentales » ont prétendu mener un combat contre un régime prônant une hiérarchie entre les présumées races pour entretenir cette même hiérarchie dans les colonies, dans leurs armées, dans leurs pays concernant les USA où la ségrégation raciale était légale jusque dans les années. Outre la boucherie de Thiaroye en décembre 1944 contre les tirailleurs, le meilleur démenti à la posture antifasciste ou antinazie des « Alliés occidentaux » est la cause sous-tendant la précipitation de leur rapatriement global : « le blanchiment ou le blanchissement de troupes » devant parachever la libération des villes comme Paris !
Et ce n’est pas tout ! La boucherie de Thiaroye 1944 ne constitue qu’un épisode de crimes de l’armée française. Il y en eut plusieurs avant. Peut-être, Thiaroye 1944 fut la seule tuerie de tirailleurs réclamant leurs dus fusillés comme des lapins par « leurs ex-frères d’armes ». Après Thiaroye, 1944 et la défaite du nazisme, les massacres de l’Etat français s’enchainèrent contre les manifestations politiques et les révoltes l’indépendance : les massacres de Sétif, Guelma et Kherrata en Algérie à partir de la signature de l’armistice entre la France et l’Allemagne le 8 mai 1945, les massacres de Madagascar en 1947, les massacres en Indochine jusqu’à la débâcle de l’armée en 1954.
Il faudrait souligner qu’au-delà de Thiaroye 1944, l’Etat français a commis une spoliation globale à travers la « cristallisation » des pensions des tirailleurs de son ex-empire colonial dans son ensemble à partir des années 1960. La conséquence fut le gel de leurs pensions déjà à un taux inférieur à ceux de leurs « collègues » français. Pour les toucher, de nombreux tirailleurs étaient obligés de vivre une partie de l’année en France dans des conditions précaires et indignes.
A la rigueur, la mention « MPF » pourrait être assumée par les tirailleurs dans le cadre d’une véritable guerre contre le nazisme avec une implication de fortes forces internationalistes en France se battant dans la perspective d’une révolution prolétarienne en France et d’une reconnaissance inconditionnelle à l’indépendance des nations sous domination coloniale. Hélas, il n’y en eut pas en France, du moins à un niveau très faible incapable de peser.
Dans cette rubrique, le passif de la gauche ou bien de « gauche » est très lourd sur toute une longue période historique :
- La révolution bourgeoise de 1789 n’a libéré ni les femmes, ni les esclaves, ni les prolétaires de France non plus ;
- Les idéologues, « grands Hommes » ou les « Lumières » furent pour l’essentiel des racistes, des colonialistes, des antisémites, des esclavagistes [xxxviii];
- C’est la « gauche » qui entreprit la conquête coloniale après la révolution de 1789 avec un Jules Ferry proclamant fièrement : « Les races supérieures ont le droit et le devoir de civiliser les races supérieures ».
- La direction ou l'implication dans les guerres coloniales en Algérie, en Indochine, au Madagascar (1945-1962), en l’occurrence le Parti « Communiste » Français (PCF) et la Section Française de L’Internationale Ouvrière (SFIO), ancêtre du Parti Socialiste (PS). Le PCF n’était pas au gouvernement durant la guerre coloniale en Algérie en 1954-1962, mais a voté tous les crédits de guerre.
- Un projet de déchéance de la nationalité française pour des personnes d'origine étrangère par le gouvernement de « gauche » Hollande-Valls 2012-2017 (au moins pour ce projet, Christiane Taubira fit preuve de ce qui lui restait de dignité en refusant de le défendre comme ministre de la justice). Selon l’usage, chaque président français, du moins du PS, choisit un parrain. Celui de François Hollande fut Jules Ferry !
Ce n’est pas parce qu’il n’y a pas eu une gauche française ayant incarné une position, une force vraiment anti-chauvine conséquente que l’alternative internationaliste entre les prolétaires de France et les peuples colonisés ne devrait pas être posée. Tout au contraire, quelle que soit la faiblesse des forces qui la portent, cela semble la seule voie de salut de l’humanité en butte à un désastre écologique, à des guerres « civilisationnelles » menées par les différentes puissances impérialistes, à du sionisme et du jihadisme mortifères, etc.
La « gauche » des pays dominés anciennement colonisés qui a viré sa cuti sont est mal placée pour faire la leçon à cette « gauche » française. Par exemple au Sénégal, la présidence et la primature (siège du premier ministre) furent considérées jusqu’à récemment comme un repaire d’entrisme d’anciens maoïstes, trotskystes, anarchistes, etc.
Dans les pays d’Afrique noire, force est de reconnaître que les tirailleurs bénéficièrent d’une certaine aura et suscitèrent la fierté dans de nombreuses familles mêmes élargies. Mais il n’en demeure pas moins l’existence d’un imaginaire négatif provoqué par le passage des tirailleurs dans différents pays contre leurs luttes de libération nationale qui semble être inconnu et/ou refoulé par les présumées élites. Par exemple au Madagascar, les femmes pour faire taire leurs enfants qui pleurent les menacent d’appeler les « tirailleurs sénégalais ». Et c’est dire, les tirailleurs ont dû y laisser une réputation tout sauf glorieuse. De même au Vietnam, les descendant-e-s qui furent le fruit de la « collaboration horizontale » de femmes vietnamiennes et de tirailleurs africains firent toujours l’objet de stigmatisations. Il ne s’agit nullement d’accabler les tirailleurs qui furent en général enrôlés de force comme le furent les « Malgré nous » en Alsace embrigadés par l’Allemagne sous l’occupation pour « servir » dans les pays de l’Est. Contre ces malentendus ou préjugés, des initiatives de contact et d’explications pourraient être prises entre Etats ou entre associations des différents Etats concernés.
Il en résulte de tout cela que cela constitue une révolte à genoux d’esclaves que des Africains demandent quelque chose à l’Etat français parce que leurs ancêtres se sont battus ou sont morts pour la France. C’est un signe de servilité.
La déviation symétrique existe au niveau de certaines organisations politiques en France ou une partie de la population française motivant la reconnaissance de certains droits à des étrangers africains d’une manière utilitariste : par exemple, « leurs ancêtres ont contribué à notre libération » ou bien « ils nous sont utiles économiquement pour une population vieillissante que nous sommes, surtout en faisant des tâches que nous ne voulons pas faire ».
Toute autre est l’approche anti-impérialiste internationaliste considérant une planète dominée par un système capitaliste où circulent sans entraves les capitaux, les marchandises et les biens immatériels. Au niveau des êtres humains, la liberté de circulation est refusée pour l’essentiel seulement aux prolétaires de pays dominés. Les classes dominantes de tous les pays se déplacent sans problèmes. Il en est de même pour les citoyen-ne-s des pays impérialistes sous condition de pouvoir économique.
De ce constat, il peut en découler la revendication suivante :
- Liberté de circulation, d’installation de tous les prolétaires nomades en France ou ailleurs ;
- Egalité complète des droits entre tous les travailleurs, y compris le droit de vote à toutes les élections.
C’est un postulat comme base d’une lutte pour une véritable émancipation sociale en France et une lutte pour la libération de la domination impérialiste des peuples dominés, voire au-delà. Il y a un terreau pour ce socle, à savoir la solidarité active et agissante de nombreuses associations et de plusieurs organisations de la gauche véritable envers les sans-papiers. Grâce aux nombreuses engrangées dans ces luttes, les « clandestins » sont devenus des sans-papiers gagnant en visibilité et aussi en dignité.
Mais cela ne suffit pas comme plateforme au regard du pillage économique, culturel enduré durant des siècles avec le maintien de bases militaires françaises dans différents pays d’Afrique. A cet effet, on devrait aller au-delà de la réhabilitation matérielle légitime des tirailleurs et exiger :
- La remise de toutes les dettes contractées vis-à-vis de la France par ses ex-colonies ;
- L’abandon sans contrepartie de tous les intérêts économiques français dans les ex-colonies françaises d’Afrique, en particulier les implantations de tous les monopoles impérialistes ;
- La fermeture de toutes les bases militaires françaises et le retrait de toutes les troupes militaires françaises en Afrique.
[ii] Cela montrerait qu’en présence d’organisations vraiment internationalistes à rebours de tout chauvinisme pro-colonial ou pro-impérialiste, il y avait des bases pour construire des ponts entre les peuples colonisés et les classes exploitées non pas rétablir la 3ème république bourgeoise, mais pour le renversement du capitalisme en métropole coloniale et la libération des peuples colonisés avec comme préalable la reconnaissance du droit inconditionnel à l’autodétermination des nations colonisées jusqu’à la séparation complète par la reconnaissance d’une indépendance politique.
[viii] Cela rappelle les « évènements d’Algérie 1961 » pour désigner la guerre coloniale menée par l’Etat français en Algérie en 1954-1962, les « évènements du 17 octobre 1961 » à Paris pour nommer une manifestation du Front de Libération Nationale (FNL) où plusieurs centaines d’Algériens furent tués. Décidément, le mot « évènement » est l’euphémisme préféré de l’Etat français pour refouler son passé criminel.
"Quand il sortit de sa bouche son fameux «ni oui, ni non» dans le cadre très solennel de la Salle de banquets du Palais de la République en ce jour spécial de Saint-Sylvestre 2019, il était loin de s’imaginer qu’il venait de signer sa descente aux enfers"
Quand il sortit de sa bouche son fameux «ni oui, ni non» dans le cadre très solennel de la Salle de banquets du Palais de la République en ce jour spécial de Saint-Sylvestre 2019, Macky Sall était loin de s’imaginer qu’il venait de signer sa descente aux enfers. Sorti victorieux d’une Présidentielle sans gros suspens où il s’en tira à bon compte en surclassant ses quatre autres concurrents, rescapés du double filtre du parrainage et de la justice, que sont Idrissa Seck, Ousmane Sonko, Madické Niang et Pr Issa Sall, le Président Sall en oublia jusqu’à son engagement couché noir et blanc dans son livre «Le Sénégal au cœur».
L’alors président de la République y avait réitéré, sans trembler, ce qui était une évidence constitutionnelle, à savoir que s’il était réélu, il en serait à son second et donc –en bon français- dernier mandat. C’était sans compter avec le pouvoir, ses effets enivrants, ses courtisans, capables de faire changer d’avis le plus honnête des humains. Ses thuriféraires traduiront en actes ce à quoi, lui, pensait le matin, en se rasant. Interrogé par Vox Populi, au lendemain de la réélection du Président Sall, Ismaila Madior Fall, celui qui est chargé de traduire en actes les désirs du Président, y alla de son «en principe», signe qui ne trompe pas que ni le «nul ne peut exercer plus de deux mandats consécutifs» contenu dans la Constitution ni les écrits d’un bouquin ne tenaient devant la volonté présidentielle de se représenter.
Tous ceux qui osaient ramer à contre-courant de cette volonté étaient décapités sans ménagement, le poste de Premier ministre supprimé. Sory Kaba, ancien directeur des Sénégalais de l’extérieur, Moustapha Diakhaté, ancien chef de cabinet du président de la République et autre Moussa Diop, ancien Dg de Dem Dikk expérimentèrent l’oukase présidentielle qui ordonnait que personne, dans l’Etat-Apr, ne débatte des mandats du Président, encore moins de leur durée ou de leur nombre. Sauf si ça allait dans le sens d’envisager un possible troisième mandat –deuxième quinquennat, pour les plus zélés soutiens du chef. En effet, ce qui est cocasse dans l’affaire, c’est que ceux qui théorisaient une possible troisième candidature gagnaient dans l’estime du Château et montaient en grade, aussi bien dans l’Etat que dans le parti. Alors que ceux qui osaient penser le contraire dégringolaient dans le protocole de la République et du parti présidentiel.
Comme dit la sagesse, le temps est le symbole parfait de notre impuissance. La fin du mandat approchant inéluctablement, le «ni oui, ni non» devait naturellement céder la place à un «Oui» catégorique, lourd de dangers, ou à un «Non» qui signerait la débandade dans les rangs de la Majorité mais moins risqué. Ainsi, c’est un Macky Sall pris de vitesse par ses opposants et plus occupé à réduire son principal adversaire, Ousmane Sonko, «à sa plus simple expression», qui se résolut, le 3 juillet 2023, à huit mois de la Présidentielle, d’annoncer qu’il ne briguerait pas une troisième candidature. Trop tard ! En huit mois, il fallait choisir un candidat de substitution, gérer l’Etat, s’occuper de ses turbulents adversaires et faire appliquer, comme il l’a promis, les décisions de justice, y compris celle condamnant le leader de Pastef. Ainsi, c’est du bout des lèvres et la mort dans l’âme qu’il porta, contraint et forcé, son choix sur Amadou Bâ.
Conséquence : tous ceux qui se voyaient califes, à la place du calife, prirent le large. Aly Ngouille Ndiaye, Mame Boye Diao, feu Mahammed Boun Abdallah Dione déclarèrent leurs candidatures. Ceux qui étaient restés ne l’étaient que pour garder encore leurs privilèges et ne montrèrent aucun enthousiasme à accompagner le candidat (par défaut ?) de Benno. Au contraire, Mame Mbaye Niang, Thérèse Faye et autres proches du «Patron» multipliaient les bâtons dans les roues de Amadou Bâ avec la suspecte complicité du chef. C’est donc sans surprise que Bâ mordit la poussière devant le candidat par procuration de Sonko, Bassirou Diomaye Faye qui, en un seul tour, plia le scrutin.
Et c’est ce Macky Sall dont les plans avaient tous échoué sur l’autel de ses propres ambitions tendant à neutraliser celles de son candidat qui vint, huit mois après, conduire une liste qu’il escomptait victorieuse pour imposer une cohabitation au duo Diomaye-Sonko avec, comble de ridicule, des inter-coalitions ponctuelles dans certaines localités, avec le honni Amadou Bâ. Qu’attendre d’une telle alchimie qui défie toute logique ? Rien. Dans un jeu d’échec, on aurait dit : «mât» pour Macky qui a joué et perdu.
Par Ababacar Safy NGOM
POUR UNE ASSEMBLEE NATIONALE DE RUPTURE...
La victoire éclatante de Pastef aux élections législatives anticipées constitue un important pas franchi dans la réalisation du Projet qui a suscité, depuis sa conception, et aujourd’hui plus que jamais, l’espoir d’un avenir meilleur pour toute la nation
Le Pastef (Patriotes africains du Sénégal pour le travail, l’éthique et la fraternité) a largement remporté les élections législatives anticipées du 17 novembre 2024.
Cette victoire éclatante constitue un important pas franchi dans la réalisation du PROJET. Ce Projet a suscité, depuis sa conception, et aujourd’hui plus que jamais, l’espoir d’un avenir meilleur pour toute la nation.
La majorité de la population sénégalaise, dans toute sa composante, a consenti de lourds sacrifices humains, financiers et matériels pour la réalisation de ce projet politique et social. Même la lutte pour l’accession de notre pays à l’indépendance n’a pas suscité autant de mobilisation de jeunes, de femmes, de personnes âgées, du monde rural, des intellectuels. Par conséquent, il est du devoir des gouvernants et de chaque citoyen d’œuvrer pour que ces espoirs ne soient pas vains. Car il est très peu probable que le peuple sénégalais se remobilise avec autant d’énergie autour d’une offre politique et sociale si celui-ci n’aboutit pas. L’Assemblée nationale, c’est là que bat le cœur de notre démocratie. Ce haut lieu par excellence du débat public doit procéder à de profondes mutations aussi bien dans son fonctionnement que par ses acteurs, que sont les députés.
Le défi de l’analphabétisme en français à relever et la complexité des textes de loi
Tous les documents présentés par le gouvernement à l’Assemblée nationale sont rédigés exclusivement dans la langue officielle. Ainsi de nombreux députés travaillent sur la base de documents dont ils n’ont aucune maitrise. Il est vrai que des efforts considérables sont consentis durant la 12e législature où l’Institution s’est dotée de cabines d’interprétation simultanée. Ce système d’interprétation simultanée de l’Assemblée nationale est équipé de huit cabines.
Dans sa première phase, les six langues nationales suivantes : pulaar, sereer, wolof, joola, mandinka, soninke sont utilisées en interprétariat direct, en plus du français. Il permet aux députés qui en exprime le besoin de participer aux débats en séances plénières dans les langues précitées, d’être compris du gouvernement et de leurs collègues par l’interprétariat et surtout de faire figurer toutes leurs interventions dans le journal des débats. Toutefois, cette avancée ne concerne que le travail en plénière, elle n’est pas effective dans les débats en commission et la documentation. Le problème qui se pose est que certains interviennent sur la base d’une documentation incomprise et/ou incomplète tandis d’autres préfèrent garder le silence pour ne pas subir des railleries politiques. Au-delà de la compréhension textuelle des documents, l’autre grand défi à relever est la compréhension technique des dossiers. Les textes de lois proposés couvrent naturellement divers domaines de la vie publique (finances, transports, environnement). Le député est appelé, seul, à étudier ces textes, à les comprendre, à en débattre.
Pour mieux outiller les parlementaires, une ONG avait recruté en faveur de l’Institution une quinzaine d’assistants de haut niveau. Ces derniers sont affectés dans les différentes commissions et travaillent dans des conditions précaires sans couverture sociale. L'idéal serait de régulariser la situation de ces assistants, déjà expérimentés, et de nouer un partenariat avec une université. Une plateforme de doctorants et de docteurs aux profils divers pourrait conseiller tous les députés des différents Groupes et les Non-inscrits.
Une meilleure remontée des doléances des mandants
Le travail de circonscriptions, qui consiste à écouter les populations, à comprendre les problématiques auxquelles elles font face, est essentiel pour une bonne qualité des remontées des doléances. Pour cela, il faut instituer dans chaque département une Permanence parlementaire bien équipée, et un personnel à la charge de l’Assemblée nationale. Cette Permanence sera un local décentralisé de l’Institution, utilisé par les députés élus de chaque circonscription départementale pour recevoir les populations. Le rôle du personnel de ces permanences serait entre autres « de répondre aux courriers, de recevoir les administrés et de ‘traiter’ leurs demandes, ce qui implique notamment des interventions auprès des administrations » comme l’indique Patrick Lidec, dans son article intitulé « Les députés, leurs assistants et les usages du crédit. Une sociologie du travail ».
La parité n’est pas une fin en soi
La loi n° 2010- 11 du 28 mai 2010 a instauré la parité absolue homme-femme au Sénégal dans toutes les institutions totalement ou partiellement électives. C’est une disposition législative discriminatoire positive au bénéfice des femmes qui a pour but de donner un coup de fouet au combat des femmes suite au constant qu’il y a une amélioration de la participation féminine mais lente. Mais il faudrait aussi être plus rigoureux dans la gestion des acquis comme la parité, ne pas se contenter d’envoyer beaucoup de femmes à l’Assemblée nationale parce que nombreuses d’entre elles ont besoin d’encadrement, d’accompagnement dans des aspects divers. On constate aussi que les femmes députées ne s’expriment pas assez à l’Assemblée nationale. Elles ont effectivement un talent et un leadership avérés parce qu’étant les sujets d’une sélection dans un milieu jadis réservé aux hommes. Mais en dehors de certaines députées rompues aux tâches oratoires et aux joutes politiques, d’autres arrivent rattrapées par certains blocages psychologiques qui interrogent le système social sénégalais. Finalement, au-delà de l’aspect numérique de la représentation des femmes à l’Assemblée nationale, les véritables défis auxquels doivent faire face les organismes de promotion de la condition féminine s’articulent autour des questions suivantes :
• Quels sont les voies et moyens pour accroître leur efficacité ?
• Quelles pratiques ou leçons les parlementaires actuelles peuvent-elles donner à celles qui aspirent à le devenir ?
• Comment améliorer les méthodes d’intervention des femmes dans le processus parlementaire ?
• Quelles stratégies mettre en place pour optimiser leur influence sur le processus politique par la voie législative ?
Défis propres aux députés des sénégalais de l’extérieur
Le premier défi des députés des Sénégalais de l’Extérieur est de définir et de trouver leur place dans les nombreux modes de représentation de la Diaspora, que ce soit au niveau ministériel, institutionnel et associatif. Toutes ces institutions ou associations peuvent légitimement endosser ce rôle et agir comme porte-paroles ou représentants de ces citoyens établis à l’étranger. Les difficultés des députés des Sénégalais de l’Extérieur sont essentiellement de deux ordres : les moyens et la visibilité. Les circonscriptions dans lesquelles ils ont été élus sont très vastes et les doléances variées. A défaut de les doter de moyens de se déplacer à l’intérieur de la circonscription, il faut, dans chaque circonscription de la Diaspora, installer une permanence parlementaire. L’élu de la Diaspora doit être associé aux rencontres entre les autorités publiques et les Sénégalais de l’Extérieur mais aussi être impliqué dans le déroulement des programmes dédiés à la Diaspora.
Eviter à tout prix le piege des majorités écrasantes
Plusieurs pièges qui sapent la bonne perception et l’influence de l’Assemblée nationale doivent être évités par la majorité actuelle :
• Les mécanismes de contrôle parlementaire risquent d’être compromis ou même paralysés du fait de la proximité politique et de l’absence d’une opposition significative.
• La tentation des réflexes autoritaires qui guette les partis dominants. Ce sont des comportements en apparence banals, qui alimentent l’indifférence, l’absence d’intérêt et les désillusions des citoyens à l’égard de l’Institution parlementaire. Ce sont entre autres les invectives entre députés dans les séances plénières, les interruptions intempestives des députés de l’opposition, certains vont même jusqu’à demander aux ministres de ne pas répondre à tel ou tel député….
Le défi de l’automatisation du processus législatif
Le processus législatif est largement manuel avec beaucoup de manipulations de papiers depuis l’établissement du calendrier de travail, les convocations jusqu’à l’exploitation des rapports de Commission. Plusieurs milliers de papiers sont imprimés pour informer de la tenue d’une Conférence des Présidents, convoquer les députés pour la Commission et la plénière à suivre sans compter les milliers de pages de rapport issues des différentes commissions. Ces mêmes documents sont distribués au personnel administratif concerné. De même, chaque amendement déposé par un parlementaire ou le ministre pendant la Plénière est aussitôt imprimé et distribué à tous les députés et au gouvernement. Naturellement tout ceci a un coût financier mais aussi un impact sur la qualité du travail et la gestion du temps. L’automatisation du processus législatif et du suivi des interventions parlementaires est bénéfique à plusieurs égards. En plus de l’optimisation des coûts et de la facilitation de la traçabilité, cette automatisation induira incontestablement une diminution de la charge de travail mais aussi une professionnalisation et une rapidité de celle-ci. L’automatisation du travail législatif peut être une solution au défi de la communication parlementaire pour l’inclusion des populations. Elle donnera aux citoyens une possibilité de suivre le processus législatif et la prise de décision. L’ignorance du public sur le travail du parlement alimente les suspicions et les fantasmes. Par ailleurs, l’administration devrait être plus proactive surtout concernant l’objectif de donner plus de visibilité aux activités institutionnelles des députés sur le terrain. Le contrôle parlementaire des Commissions entre les sessions est méconnu du public et est pourtant très important. D’autres aspects comme le déficit de représentation de l’Assemblée nationale et le mode de scrutin sont des obstacles à la performance de l’Institution et nécessitent des concertations plus larges.
Ababacar Safy Ngom est expert IT de l’Assemblée parlementaire de la Francophonie
Directeur de l’Informatique de l’Assemblée nationale du Sénégal, auteur du livre “L’assemblée nationale du Sénégal : relecture d’une longue pratique de la representation parlementaire”
D’APRÈS LES RÉSULTATS DES LÉGISLATIVES, LA RESTRUCTURATION DE PASTEF S’IMPOSE À MATAM
Nabadji Civol émerge comme le fer de lance du parti dans la région, dominant largement les autres communes. Cette géographie électorale dessine les contours des défis qui attendent le Pastef pour les prochaines échéances
Le scrutin du 17 novembre 2024 a permis au Pastef de réaliser une razzia au niveau national, mais le département de Matam reste un chantier à consolider. Professeur Aliou Thiongane, responsable du parti dans cette région, revient sur les succès, les insuffisances, et les axes prioritaires pour renforcer leur ancrage dans la région, tout en répondant aux critiques de l’opposition.
Les leçons tirées du scrutin du 17 novembre 2024
Le scrutin du 17 novembre 2024 a permis à notre parti le Pastef et au Premier ministre d’avoir la majorité qualifiée à l’Assemblée nationale permettant ainsi au président de la République Bassirou Diomaye Diakhar Faye et à son Premier ministre Ousmane Sonko de conduire la transformation systémique pour le bien-être du peuple sénégalais. Cette vision Sénégal 2050 du tandem Diomaye-Sonko permet de sortir le Sénégal de la pauvreté vers l’émergence, la souveraineté, l’équité territoriale, la prospérité et la bonne gouvernance.
Au niveau national, les Sénégalais ont plébiscité le Premier ministre Ousmane Sonko en lui octroyant la majorité des départements et une proportion importante de députés de la liste nationale. Au niveau local, notamment dans le département de Matam, la réalité est tout autre. Nous n’avons pas pu atteindre nos objectifs qui étaient de remporter le vote du département avec les deux députés. Malgré le soutien des alliés, la victoire n’a pas été au rendez-vous. Cela prouve qu’il reste encore du travail à faire au niveau de Matam, notamment dans la massification du parti, dans l’organisation et dans le fonctionnement. Nos adversaires avaient plus de moyens certes, surtout financiers et logistiques, mais cela ne constitue pas la seule raison du résultat obtenu. Vu l’évolution du nombre de voix par rapport à la Présidentielle avec une nette augmentation, un travail à la base permettrait de convaincre nos compatriotes à voter massivement pour le Pastef.
Les localités du Diéri, qui avaient gagné lors de la présidentielle, ont confirmé leur vote et leur ancrage au projet et au Pastef. Le bastion du Pastef au Fouta, à Matam demeure incontestablement dans les villages du Diéri (Sédo et autres). La commune de Nabadji Civol pèse trois à cinq fois plus de voix que toutes les autres communes du département. Elle est la commune la plus vaste, la plus peuplée du département où le Pastef a toujours gagné les élections, notamment dans le Diéri depuis la Présidentielle.
Cependant, celles du Dandé Mayo et des autres tardent encore à rallier le train du Pastef. Le travail doit être accentué dans ces localités avec une bonne stratégie de sensibilisation et de communication.
Avenir politique du Pastef à Matam après les élections législatives
La restructuration du parti s’impose à Matam, de même que le mode de fonctionnement. Les responsables locaux ont besoin de plus d’appui et d’accompagnement de la direction centrale. Les leaders qui ont toujours gagné dans leurs localités méritent d’être promus dans les instances du parti au niveau local et central. Cela renforce leur motivation et galvanise la base. Actuellement, ce qui est factuel est que la commune de Nabadji Civol est le bastion de Pastef au niveau du Fouta, dans les zones du Diéri. Nous allons vers des élections locales dans deux ans, mais le travail doit commencer dès maintenant. La massification au niveau de la base doit être encadrée, encouragée et soutenue. Notre objectif est de conquérir toutes les communes du département en y installant des responsables de Pastef de première heure. Cela nécessite un travail titanesque, mais surtout une bonne organisation, des moyens et des réalisations sur le terrain.
Il faudra une restructuration du parti au niveau local d’abord. Ensuite, travailler à la massification de la base, appuyer les responsables dans leurs activités de massification, opter pour une démarche inclusive avec les responsables politiques locaux, les jeunes, les femmes, les porteurs de voix et, enfin, la coordination départementale et les sections communales doivent travailler en étroite collaboration, superviser et encourager les opérations de mise en place des cellules dans les quartiers et villages.
Message adressé aux électeurs et au peuple sénégalais
Le 24 mars 2024, en élisant au premier tour Bassirou Diomaye Diakhar Faye en qualité de président de la République du Sénégal, le peuple sénégalais donnait au tandem Diomaye-Sonko les pleins pouvoirs pour conduire ses destinées. Cette prouesse inédite dans l’histoire politique du Sénégal était également l’aboutissement d’un nouveau contrat politique et social qui mettait le Sénégal et les Sénégalais au cœur d’un nouveau paradigme dont la souveraineté et le patriotisme constituent les leitmotivs. Un nouveau contrat social, rompant d’avec les pratiques rétrogrades des régimes précédents, qui fait renaître l’espoir dans les cœurs et les esprits de tout un peuple et de sa diaspora, dont la contribution financière et politique à l’aboutissement du Projet est sans commune mesure. Armé de sa foi, le président avait, dès sa prestation de serment le 2 avril, dégagé les grands axes de la nouvelle doctrine de refondation de l’État, de la nation sénégalaise et de son économie, pour un Sénégal souverain, juste, prospère et ancré dans les valeurs fortes du triptyque “Jub Jubbal Jubbanti”. Le Premier ministre Ousmane Sonko mettant en œuvre les orientations du président de la République, s’est attelé, avec l’expertise nationale, à l’élaboration d’un nouveau référentiel des politiques publiques dénommé Agenda national de transformation, Vision Sénégal 2050. Ce projet est un ambitieux programme qui dépasse les contingences politiques et électoralistes, et vise le développement du Sénégal à long terme, avec une déclinaison temporelle à court et moyen terme pour répondre aux urgences attentes pressantes du peuple sénégalais meurtri par une gestion gabégique et patrimoniale des ressources publiques par l’ancien régime. Nos autorités, notamment le président de la République et le Premier ministre, ont pris l’engagement ferme de développer le Sénégal à travers le Projet de transformation systémique, vision 2050. C’est un projet ambitieux et réalisable qui permet de sortir le Sénégal de la pauvreté et d’aller vers le développement, la souveraineté et la prospérité. Enfin, j’estime, comme Monsieur le Premier ministre, que la mise en œuvre de ce projet dans ses différentes phases (court, moyen et long terme) nécessite un engagement et un consensus patriotique fort de tous les acteurs. L’appel du Premier ministre à un nouveau Pacte de stabilité sociale (Pass) constitue, à mon avis, le premier défi à relever.
Ce projet ne peut réussir que si le peuple sénégalais se l’approprie et en fait le sien. Les députés nouvellement élus seront ceux de la rupture, du peuple par le peuple et pour le peuple. Ils ont été choisis pour défendre les intérêts du peuple, être la voix des sans-voix et élaborer des lois qui reflètent les aspirations du peuple. Les intérêts du brave, vaillant et courageux peuple sénégalais, déjà meurtri par des années de gouvernance gabégique et clanique, doivent être sauvegardés au détriment des intérêts crypto-personnels et corporatistes.
Pour un Sénégal souverain, juste et prospère, pour et par les Sénégalais, sous la vision éclairée de Bassirou Diomaye Diakhar Faye et la conduite pragmatique du Premier ministre Ousmane Sonko.
Les priorités politiques du Pastef à l’instar des populations locales de Matam
En effet, tout développement vise le bien-être du capital humain qui, en retour, doit être en bonne santé, bien instruit, compétent, dynamique et bien préparé à répondre aux défis multiples du monde moderne ; un capital humain productif, capable de supporter et de promouvoir sa souveraineté dans le cadre d’une gouvernance transparente et vertueuse des affaires publiques et d’une équité judiciaire, sociale et territoriale.
Ainsi, le projet de transformation systémique postule un capital humain sain, instruit, éduqué (civique) dans un environnement judiciaire, territorial, social et économique équitable. Ce postulat réaffirme un des droits fondamentaux de l’homme et qui est garanti par la Constitution sénégalaise, le droit à la santé qui constitue l’alpha et l’oméga de la vie tout simplement, d’un droit à la vie et non d’un droit à la survie (“dunda wereyane”). Dans un autre registre, il faudra relever que la réussite du projet ne peut s’opérer que sur une “bonne gouvernance solide et un engagement patriotique de portée africaine” qui constituent un sacerdoce pour Monsieur le président de la République, le Premier ministre et tous les patriotes du Sénégal et de sa diaspora qui partagent les mêmes idéaux. Ils consti- tuent le socle, les fondements sur lesquels doit s’appuyer la transformation nationale envisagée en application du référentiel. Pour dire que le projet porte l’espoir de tout un peuple à travers ses axes stratégiques, dont le capital humain constitue le fil rouge pour asseoir le développement équilibré et équitable du pays à travers les différents pôles de développement (huit pôles). Le Projet de transformation systémique envisage, dans le cadre du développement économique, d’achever les chantiers en cours dans la région de Matam, notamment le bitumage des routes, le nouvel hôpital de Ourossogui, l’aéroport de Ourossogui, l’université de Matam, d’encourager la création d’emplois avec le pôle économique agropastoral de Matam, de moderniser l’agriculture et l’élevage, de promouvoir l’autosuffisance en riz, en lait…