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4 avril 2025
Opinions
Par Moussa DIAW
LA PEUR DE PERDRE LE POUVOIR
Aujourd’hui, le Sénégal, qui a été une vitrine de la démocratie en Afrique, se trouve dans une situation délicate, exigeant un sursaut national pour sortir de cette impasse politico-judiciaire.
Dans la perspective de l’élection présidentielle du 25 février 2024, le paysage politique sénégalais est marqué par l’effervescence à la hauteur des enjeux de cette compétition électorale et des rapports de force qui émergent configurant le schéma de cet espace de confrontation politique. On s’attendait à des débats d’idées autour de programmes, proposés par les candidats à cette fonction suprême. Malheureusement, le spectacle récent au sein de la scène politique ne rassure pas sur la suite du processus électoral pour un climat apaisé, gage de l’organisation d’une élection libre, inclusive et transparente. La désintégration et les nouvelles nominations de l’institution chargée de de l’organisation et la supervision des élections alimentent les contradictions sur les intentions d’instrumentalisation de ces organes et de contrôler leur fonctionnement, au service d’un candidat désigné. A cela s’ajoutent un imbroglio juridique autour de la dissolution du principal parti d’opposition (PASTEF), et surtout de la radiation de son leader du fichier électoral et de son incarcération. De plus, la répression s’abat sur toutes les voix discordantes, proches de cette force politique, y compris dans le paysage médiatique. Ces faits sont loin de réduire la tension, ils sont au contraire symptomatiques de dérives autoritaires aggravant les atteintes aux principes et règles de l’Etat de droit et de la démocratie.
A quelques mois de cette échéance, le pays est confronté à de nombreuses incertitudes liées à la cherté de la vie, à l’émigration clandestine qui a brisé le rêve et la vie de beaucoup de jeunes sans espoir, à des options économiques peu pertinentes, et à un climat politique délétère. Face à cette situation, plutôt que de prendre des initiatives et d’instaurer un dialogue constructif de la part d’un président sortant, la majorité a fait preuve de manque d’imagination politique innovante, en misant sur le bilan alors que les Sénégalais ont besoin de changement d’hommes et de politique. Les dysfonctionnements en matière de gouvernance et l’indifférence affichée par les autorités sur le sort des migrants ont creusé le fossé entre les gouvernants et les citoyens dans leur majorité. La stratégie de dénigrement des opposants n’a pas produit les effets escomptés, et la fin de règne non préparée installe un climat de psychose qui se traduit par un isolement du président sortant et la référence à un discours belliqueux et vindicatif, évoquant en substance la non maîtrise des nerfs et l’impasse politique.
COMMENT SORTIR DE CETTE SITUATION DE CRISE ?
Au-delà des criques ouvertes formulées par le président à l’encontre de certains membres de son gouvernement peu enclins à soutenir et clarifier ses diverses réalisations, une introspection s’impose pour que la paix revienne dans les esprits et les cœurs, car c’est l’avenir du Sénégal qui est en jeu et dépasse les ambitions personnelles des uns et des autres. Dans cette voie, le chef de l’Etat pourrait privilégier la recherche de solution pacifique en proposant de rencontrer tous les leaders de l’opposition et surtout libérer les détenus politiques, afin de faciliter les échanges entre les différents acteurs dans un souci d’apaisement et de réconciliation nationale. Cela suppose que le président passe de la logique de guerre à une logique de paix, ce changement de registre en période de tension constitue une vertu pour un homme d’Etat capable de transcender les divergences pour se hisser audessus des contingences politiques ou partisanes au profit de l’intérêt supérieur de la nation
Il est vrai que le président traverse une situation difficile de fin de pouvoir, avec des implications relatives à sa gestion du pouvoir, et de la distanciation de ses partisans qui semblent être animés par le phénomène de la « transhumance », ressenti comme tel dans les pratiques politiques. Alors, la société civile, qui est un levier important de la démocratie et de l’Etat de droit, remplirait un rôle de facilitateur entre les différentes parties dans ce contexte particulier où son action est salvatrice dans une dynamique de paix sans sous – estimer les contraintes de l’environnement socio-politique. D’autres bonnes volontés pourraient s’y adjoindre à partir du moment où le calendrier électoral est serré, nul doute que le président sortant ne récusera aucune action allant dans le sens de la paix, au regard de la lecture de ses propos tenus dans l’hebdomadaire jeune Afrique. Des consultations préalables s’avèrent nécessaires, compte tenu de la complexité de la situation et des enjeux, mais tout reste possible pour soutenir un président qui en éprouve le besoin d’autant qu’il ne se gêne pas d’évoquer sa situation de gestion solitaire du pouvoir devant une crise politique inédite pour laquelle il aurait besoin de la mobilisation de toutes les ressources afin de quitter le pouvoir sans encombre. Aujourd’hui, le Sénégal, qui a été une vitrine de la démocratie en Afrique, se trouve dans une situation délicate, exigeant un sursaut national pour sortir de cette impasse politico-judiciaire.
par Amadou Sarr Diop
LE MBEUKMI OU L’ILLUSION D’UN AILLEURS SUBLIME
EXCLUSIF SENEPLUS - Même si les facteurs économiques peuvent être considérés comme prépondérants, ils ne sauraient expliquer à eux seuls la dynamique migratoire ambiante avec ses milliers de morts sur la route de l’aventure
Le flux migratoire en Afrique a connu une ampleur inédite pour deux raisons essentielles. D’une part, les pays du continent noir, en particulier ceux du Sud du Sahara, se trouvent être confrontés à des crises économiques structurelles et à de multiples problèmes sociaux et politiques qui favorisent, au niveau de la variable jeune, une tendance généralisée à la mobilité. D’autre part, nous assistons, sous l’effet de la mondialisation et des nouvelles technologies de l’information, à une compression du temps et de l’espace dans le système international, de nature à rendre plus faciles les mouvements de population. Ce flux migratoire est diversement interprété. La singularité des contextes, la pluralité des variables mises en évidence et la complexité des mécanismes qui sous-tendent les prises de décision de l’acte migratoire, au niveau individuel comme au niveau communautaire, expliquent les différences d’approche dans l’analyse des déterminants.
De toutes les postures, celle axée sur la pauvreté et l’absence d’activités génératrices de revenus ou encore sur l’échec des politiques de développement, est la plus privilégiée dans l’approche du phénomène migratoire. Une telle grille d’analyse peut être pertinente si elle se démarque de la rhétorique populiste politicienne qui donne une fausse lecture du phénomène pour des raisons de manipulation politique. Même si les facteurs économiques peuvent être considérés comme prépondérants, ils ne sauraient expliquer à eux seuls la dynamique migratoire ambiante avec ses milliers de morts sur la route de l’aventure. S’en tenir à ces variables économiques ou se focaliser sur le caractère aventurier des dynamiques migratoires relève d’une méconnaissance de la complexité des mécanismes qui sous-tendent la prise de décision de l’acte migratoire et de l’environnement socioculturel dans lequel la décision de migrer est prise. Il y a un ensemble de dynamiques culturelles complexes à l’œuvre dans cet univers de mobilité permanente au niveau des jeunes.
L’objet de notre propos est une invite à approcher le phénomène migratoire au Sénégal par une grille de lecture qui recadre les arguments de passion pour une prise en compte des déterminations multiples qui poussent les jeunes à risquer leur vie. La situation est très préoccupante pour exiger des réflexions sérieuses sur un phénomène devenu dramatique. Il faut éviter de se limitera à l’analyse du facteur économique et partir d’un faisceau convergent de déterminants multi variés afin de mieux saisir, au prisme de la causalité multifactorielle, le phénomène migratoire.
Le choix d’un tel modèle d’approche vise à montrer comment à partir des constructions identitaires naissent des formes de solidarité sur lesquelles se développent des types de réseaux villageois, confrériques, ethniques, familiaux, qui contribuent à favoriser et à faciliter l’émigration dont les retombées se traduisent par des formes de solidarité communautaires, en raison d’investissement associatifs qui ont leurs impacts réels dans les dynamiques sociales en cours dans les familles concernées. Notre hypothèse présume que les déterminants sociologiques sont aussi prépondérants que l’argument de la pauvreté supposée être la raison du départ de la plupart des jeunes sénégalais vers l’Europe et les USA.
Deux regards, apparemment contradictoires, se dessinent dans les paradigmes interprétatifs du phénomène : l’absence de perspectives, du fait de la crise du travail, et le goût aventurier de l’acte migratoire.
L’approche centrée sur le caractère “aventurier” de l’acte migratoire part de l’argument des motivations individuelles, pour ne pas dire le gout de l’aventure, comme facteur de migration, surtout pour la jeunesse qui pense l’aventure comme une sorte de passage obligé pour préparer la vie adulte. Une telle approche relègue au second plan les facteurs économiques ainsi que les déterminants collectifs sous-tendus par les logiques d’appartenance communautaire. Si le rêve de découvrir l’Eldorado est motivé par l’espoir de faire vite fortune pour un retour triomphal, le gout de l’aventure n’est qu’une dimension mineure dans l’acte migratoire. Derrière la motivation à vouloir sortir de l’immobilisme, de « la retraite forcée » sans avoir droit au travail, selon l’expression utilisée par certains jeunes sénégalais pour se plaindre de leur situation, les migrants qui ont opté pour « le mbëek mi » considèrent que l’aventure n’a de sens que si elle a pour finalité un retour prometteur. En dehors du fait que la migration clandestine se conjugue avec le risque, le « mbëek mi » est un défi a la vie inactive, réussir ou mourir, « barça ou barsakh ». Il correspond à la fois au recours à une logique suicidaire et à une prise de risque bien calculée pour sortir de la situation de dénuement à laquelle sont confrontés les jeunes dans un contexte de faillite économique et politique de l’Etat postcolonial. Pour les partisans du départ : « partout ailleurs, ce sera mieux qu’ici ». Il y a donc une idéalisation, une sublimation de l’Ailleurs (l’Eldorado) pour échapper au vécu pénible d’un Ici, considéré comme l’univers du manque.
Au demeurant, l’idéalisation de l’Eldorado dans l’imaginaire du candidat à la migration est générée par le mythe du migrant de retour. A leur retour, les migrants sont vus comme des modèles de réussite où ils jouissent d’une très grande considération. L’image de la réussite sociale qu’ils affichent fait qu’ils sont considérés comme ceux qui incarnent le mieux la réussite sociale. Le mythe de l’émigré est donc un facteur incitateur d’ordre socio psychologique qui a beaucoup contribué à développer le désir de partir, quitte même à y laisser sa vie. Socialisés dans l’éthique « ceddo » ou la réussite sociale est synonyme de courage, de persévérance, les jeunes wolof ou haal pulaar ou soninke ont toujours à l’esprit l’adage qui postule qu’« il vaut mieux mourir loin que vivre pauvre chez soi ». L’aventure n’est que seulement le goût de la découverte de l’autre, elle signifie ici la confiance en soi, l’obligation de réussite pour revendiquer parmi les siens le respect et l’estime. Dans une société pervertie par des anti-valeurs dont le socle est la réussite à tout prix, où l’apparaitre a prévalu au détriment de l’éthique existentielle, l’avoir devient par conséquent ce qui conditionne l’être, parce qu’il est source de respect et de considération dans une société en perte de repères.
Il y a, en définitive, des enjeux d’ordre sociologique du phénomène migratoire qui prennent sens avec le phénomène du vide social qui encadre l’univers de vie des jeunes sénégalais. En nous inspirant de la tripartition élaborée par Foucault, nous entendons par vide social un vécu qui touche la racine de l’existence humaine saisie dans ses trois dimensions : celles de la survie, du bien-être et du droit à la citoyenneté. La notion de vide social, que nous empruntons aux sociologues de l’école de Chicago, vise à procéder à une objectivation de la situation des jeunes, confrontés à une double préoccupation : celle de l’angoisse des lendemains incertains et la précarité vécue dans l’univers familial où la survie au quotidien devient le signe révélateur d’un vécu dévalorisant. Il s’agit en fait d’une situation de crise existentielle que le sociologique Bourdieu appelle « la misère de position » à laquelle la jeunesse est confrontée. Ce drame existentiel, qui relève à la fois de l’absence de travail et du futur des incertitudes, renseigne sur l’ampleur du phénomène migratoire.
En définitive, la responsabilité du phénomène migratoire est une responsabilité sociétale qui ne saurait se limiter aux échecs des politiques publiques. Il y a une part de responsabilité des familles et de la société qui exercent une véritable pression sur les jeunes. La faillite de la socialisation par l’école et les familles, la volonté d’échapper aux contraintes sociales, le mythe du modou-modou et la fonction de réinvention identitaire et de promotion sociale que joue l’acte migratoire pour certaines couches sociales confinées dans une position d’infériorité, du fait de la précarité, sont des facteurs qui déterminent l’émigration risquée chez les jeunes. On ne saurait aussi occulter la réalité d’un monde, sous l’effet magique des nouvelles technologies de l’information, qui produit l’image d’un miroir aux alouettes où l’Eldorado est sublimé. L’Amérique est si proche et si loin, pour faire faire rêver une jeunesse qui n’a plus d’espérance pour son devenir.
Ceux qui ont la responsabilité de gouverner ce pays devraient repenser la gouvernance politique et économique pour engager des réformes qui, au-delà de leurs effets sur la question de l’emploi, redonnent espoir à la jeunesse. Il faut que les jeunes soient rassurés, au-delà des difficultés du moment, que l’avenir est plus vrai que le présent.
Professeur Amadou Sarr Diop est sociologue, enseignant-chercheur à l’Université Cheikh Anta Diop.
par Jean Pierre Corréa
CHRONIQUE D'UNE CERTAINE IDÉE DE LA SÉMANTIQUE
Escroc ? Parler de la sorte à une partie de ses concitoyens est une faute morale pour un président. Il peut traiter n’importe qui d'escroc, mais qualifier d'escroc le moindre ministre passé du Ndiaga Ndiaye à la Bentley, c'est le mandat de dépôt
"J'ai la prétention de ne pas être aimé par tout le monde, parce que cela signifierait qu'on est aimé par n'importa qui"- Sacha Guitry
Préambule : Flash-back sur un moment bascule de notre rapport aux hommes politiques. Le Grand Jury de RFM en 2005... Invité Idrissa Seck au faîte de sa popularité. L'homme est agile et se fait brillant client face à un Mamadou Ibra Kane plus piégeux que jamais. Il narre son enfance à Thiès, raconte les arachides de sa maman à la porte de l'école, les toitures ouvertes aux trombes pluviales d'hivernages redoutés, nous vante sa combativité, à la limite de l'opiniâtreté, ne cache rien de l'ambition qui l'a toujours habité, genre "moi, président ou rien", affine le décor qui va accueillir les propos qu'il est venu y délivrer, ébauche le contentieux avec son ex-mentor Abdoulaye Wade, et attend la question dont la réponse est bâtie pour tisser ce lien avec ses compatriotes, qui adorent écouter cet homme qui a fait de la rhétorique un art politique.
Mamadou Ibra Kane se mue en Zidane de l'interview et lui demande un tantinet goguenard : "D'où tenez-vous votre fortune ?" Tendu comme Usain Bolt dans ses starting-blocks, il délivre une sidérante réponse : " Je tiens ma fortune des fonds politiques dans lesquels j'ai puisé. J'aurais pu en faire des papillotes, y mettre le feu, mais j'ai fait avec ce que le Coran me recommande de faire, en faire profiter les pauvres et les nécessiteux"... Un ange passe... Les émotifs crient à l'erreur de communication, mais en fait la démarche confine au génie politique.
S'il avait dit après son story-telling à La Zola, qu'il n'avait pas touché à un fifrelin des milliards que Wade lui avait confiés, l'ensemble des Sénégalais auraient crié "mais ki moy dof"... Mais là, enrobé dans l'extinction du soleil qui protège son larcin, son discours en fait un rusé, un Robin des Bois, un Yadikone 2.0, et instaure la norme du politicien milliardaire, dont la seule exigence qui lui est faite, est qu'il soit partageur. "Aka tabé"...Tout est donc question de sémantique...
Un président ne devrait pas dire ça
Un président de la République ne doit pas s'emporter aussi facilement encore moins utiliser de gros mots en public. Voilà un président dont on disait en 2012 qu'il était humble, poli et peu bavard. En 2023, douze après, il est devenu querelleur, très bavard et surtout à la limite de l'arrogance et de l'amertume, alors qu'à trois mois de "la quille", il devrait plutôt être plus détendu du cortex, faire la sourde oreille, fermer les yeux, esquiver, et au final en sortir plus grandi.
« Escrocs » ?. Dixit celui qui avait dit que Wade lui aurait offert huit milliards... Voilà comment le président Macky Sall a qualifié Pierre Atepa Goudiaby et ses camarades du « Collectif des cadres casamançais ». Des mots très forts qui ont suscité l’indignation chez nombre de nos concitoyens.
Un des problèmes de notre pays réside dans le fait que le président peut traiter n’importe qui d'escroc, mais lorsque vous vous aventurez à traiter d'escroc, le moindre ministre passé du Ndiaga Ndiaye à la Bentley, c'est le mandat de dépôt assuré. Les propos tenus par le chef de l'État à l'endroit du sémillant architecte, d'ancienne et d'universelle renommée, sont d'une violence verbale terrible, et c'est regrettable.
Parler de la sorte à une partie de "ses" concitoyens est une faute morale pour un président de la République. Osons espérer que les propos du chef de l’Etat relèvent plutôt d’une réaction émotionnelle, due à une nuit agitée ou contrariante. Escroc ? Il y a un sérieux problème de sémantique entre celui qui a annonce lui même en 2012 un patrimoine de sept millards pour n'avoir occupé que des fonctions publiques au gouvernement et Atepa qui a fait sa fortune en tant qu'entrepreneur privé par la sueur de son front, au gré de son talent, au Sénégal et ailleurs...Cherchez l'escroc ?
Ce pays marche sur la tête et offre à nos neurones pétrifiés le spectacle d'hommes au CV de "faux-lions", comme un célèbre Bougazelli, n'ayant jamais donné le moindre de leurs francs à leur pays, caricatures éhontées de notre personnel politique, bombardés députés, émargeant à plusieurs millions de francs, logés, véhiculés, gas-oilisés, et qui toute honte bue, fabriquent sans frémir des milliards de faux-billets, trafiquent des faux passeports diplomatiques, et continuent d'être des convives assidus aux ndogus républicains, pour amuser la galerie.
Si Atepa est un escroc, comme le dit Macky Sall, pourquoi ne pas l'emprisonner ? A-t-on emprisonné les moins que rien, sortis de nulle part, devenus milliardaires en 12 ans ? Atepa a travaillé pour avoir ce qu'il a et être ce qu'il est. Il faut que l'on apprenne à se respecter. Un véritable leader doit avoir de la tenue en public, et "savoir s'empêcher".
Ou alors Macky Sall donne le ton d'une campagne électorale qui, à défaut de proposer un vrai débat comme le méritent des Sénégalais aux espoirs chahutés par l'indigence d'une caste politicienne atone et aphone, va nous offrir un "barnum politique" digne des bagarres de borne-fontaines. Concorde nationale ? Plan Sénégal Énervant ? Ou escroquerie politique ? Homme politique ou homme d'État ? Nous avons définitivement un problème de sémantique.
Par Mamadou Ndiaye
INDOLENCES
Tirailleurs par-ci, émigrés par-là ! Qu’y a-t-il de commun entre les deux ? À première vue, rien. L’exercice de rapprochement des deux réalités historiques s’avère risqué, périlleux voire osé.
Tirailleurs par-ci, émigrés par-là ! Qu’y a-t-il de commun entre les deux ? À première vue, rien. L’exercice de rapprochement des deux réalités historiques s’avère risqué, périlleux voire osé. Il peut même choquer au regard des dimensions qu’elles recouvrent. Les premiers sont partis sauver une patrie qui n’était pas la leur.
Jeunes, sans repères géographiques, n’ayant que leur témérité en bandoulière, ils ont débarqué en Europe dans les tranchées et affronté l’ogre allemand au grand étonnement des « poilus » français qui ont loué leur bravoure, leur farouche résistance, leur résilience au froid, aux intempéries et aux assauts de l’ennemi.
À l’arrivée, mission victorieuse des Alliés et cuisante défaite infligée aux forces de l’Axe. Ils furent très vite oubliés et, non payés de retour, ils se sentent trahis pour se morfondre à attendre meilleur jour. Paris nie leurs sacrifices. Et s’emmêle les pinceaux par des manœuvres dilatoires pour différer la reconnaissance et les indemnités dues à ces braves tirailleurs sénégalais, tous disparus aujourd’hui.
La commisération posthume ne dilue pas l’impie. Ce chapitre n’est pas clos voilà qu’un autre drame occupe les esprits. Des bras valides quittent par vagues successives le continent avec l’espoir de gagner les « beaux rivages » de l’Europe. Peu importe comment, l’essentiel est d’arriver à bon port. Piteux moyens de fortune par lesquels ces forces vives, transformées en forcenés, bravent comme des forçats des mers et des océans au péril de leur vie, dans une indifférence quasi cynique.
Ici, insouciance et inconscience se télescopent dans un indescriptible fracas au mépris des règles de bon sens. Pourquoi cet appel du large a une si forte résonnance ? Qu’espèrent-ils obtenir pour prix de cette ostentatoire bravade ? En quoi le discours qui les incite à s’en aller est-il supérieur à celui censé les retenir ? Perdent-ils foi en leur pays ? Si oui, quelle offre les séduit à ce point ?
Ils le savent certainement : « partir c’est mourir un peu. » Chez eux, le départ est synonyme de salut face au chaos social qui les inhibe en les enfermant dans un ruineux enclos. Les drames au large contrastent cependant avec l’insouciance d’une jeunesse indolente, moribonde et qui n’assouvit ses pulsions que dans les décibels à longueur d’année.
De Dakar à Kinshasa, de Lomé à Accra, de Johannesburg à Nairobi, la conscience est assoupie par une indicible indolence ? Petit à petit, l’Afrique glisse vers l’inconnu. Hélas. Un cynisme envahit les cœurs par l’effet répétitif des tragédies. L’opinion s’épuise à se scandaliser des scènes chaotiques que la décence interdit de rapporter au détail près.
Voyons-nous ce qui pourrait advenir ? Les jeunes désertent le continent non pas par conviction mais par dépit en vitupérant contre l’ordre établi. Il ne sert à rien de manipuler leur colère par un saupoudrage indigeste. L’Afrique, un endroit sans espoir ? Honni soit qui mal y pense ! Ne riez pas chers chevaliers…
Un mal profond ronge le continent à mesure que s’appauvrissent les Africains endormis par un soporifique plaidoyer en faveur de lendemains qui chantent. Si telle est la perspective qui se dessine, que vaut le présent alors ? Pourquoi songer à demain quand tout périclite sous nos yeux ?
De partout viennent des Samaritains prêts à pronostiquer une Afrique exubérante tandis que la paupérisation rampante assombrit l’aurore boréale annoncée. La lueur viendrait des peuples et de leurs éclaireurs décidés à écourter le supplice du collier. Le tableau noir des migrations cache une tragédie qui secoue les consciences, ravive les douleurs et remue le couteau dans la plaie.
Les émigrés, comparables aux « boat people » des années 70 en Asie, justifient leur quête d’ailleurs par un ardent désir de se réaliser en sortant ou en éloignant les familles de la pauvreté et du dénuement. Utile précision : les Asiatiques fuyaient les pogroms avec l’envie de sauver les générations futures en leur assurant la meilleure éducation qui soit.
Les Africains qui émigrent voient dans l’aventure sous d’autres cieux la seule alternative à leur sort misérable. Ils pensent pouvoir s’accomplir et s’épanouir en échappant aux imposteurs et aux odeurs acres de démocraties tropicales qui ont jauni. Au-delà des raisons sociales et économiques, ce « pied de nez » aux pouvoirs a valeur d’avertissement avec un sens politique aigu.
Les régressions frisent des incompétences qui ne se conçoivent guère dans la durée. Les potentats perdent toute raison et n’entendent plus les cris des citoyens. Plutôt s’accrochent-ils aux rentes de situation et aux… privilèges. Des prédateurs. Les classes moyennes se taisent.
Elles disparaissent progressivement par des tentative abouties de dépossession et surtout à cause d’une chute vertigineuse des revenus, donc de pouvoir d’achat face à une conjoncture globalement inflationniste. Si elle ne se ressaisit, elle sera rayée de la cartes des dynamiques sociétales.
Le fait majeur : l’Opinion mène une bataille d’opinion contre les détenteurs de leviers de pouvoirs qui ne consentent guère à lâcher du lest que contraints et forcés sous la pression de la rue et des contrepouvoirs. Un plus grand nombre de jeunes Africains dépeignent la démocratie comme un piège voire une habileté à tromper les citoyens considérés comme des foules irréfléchies n’accomplissant que des actes pavloviens.
Il est de plus en plus admis que les pouvoirs ne répondent plus aux angoisses. Les turbulences découlent de ces impuissances constatées mais qui ne s’avouent pas. Pour qui joue le temps ? D’aucuns considèrent que la disproportion des forces est gigantesque. La saturation pousse à l’indifférence qui s’observe dans nos sociétés écrasées par les tabous et les rigidités.
Le sort des damnés de la mer n’émeut plus grand monde. Quel gouvernement ose ignorer ce bouleversant désordre, symptôme d’un déclin qui se faufile ?
Ailleurs qu’en Afrique, le continent est perçu comme un réservoir inépuisable de forces, Pourra-t-on, un jour, mesurer les effets réels de ces coûteuses expéditions ? Les récits glaçants des rescapés nous interpellent sur les avatars de ces périlleuses odyssées avec ces vents violents, ces profondeurs marines sans fonds et ces houles indescriptibles en pleine nuit et sans boussole !
Des politiques prétendent à plus de représentativité. On peut le leur concéder. A eux donc de se montrer plus constructifs dans l’amorce de solutions heureuses. D’aucuns ne perçoivent dans ces traumatismes que l’aspect émotionnel. Au-delà, la question nous renvoie à nos incompétences masquées par le brouillard d’initiatives plus pompeuses et brouillonnes que porteuses d’espérance.
Le monde regarde, amusé, l’Afrique qui se débat sans certitude de couler des moments de tranquillité. Pourra-t-elle revenir dans le jeu en se présentant sous une facette plus valorisante ?
Par Hamidou ANNE
FAUDA, UNE FICTION DEPASSEE PAR LA REALITE
Ayant, en ce moment, beaucoup de temps à remplir par des activités peu coûteuses en énergie, je visionne la série israélienne Fauda (le chaos en arabe).
Ayant, en ce moment, beaucoup de temps à remplir par des activités peu coûteuses en énergie, je visionne la série israélienne Fauda (le chaos en arabe). Sur deux des quatre saisons, on y suit une unité des forces spéciales israéliennes chargée de s’infiltrer dans les Territoires occupés pour traquer des militants des divers groupes armés palestiniens, notamment le Hamas. S’ils ont eu un jour une volonté d’objectivité, les auteurs de la série l’ont ratée compte tenu de la peinture des personnages tout au long des épisodes qui se déroulent entre la Cisjordanie, Gaza et des villes et colonies israéliennes. En effet, si les membres du Mista’arvim, tous parfaitement arabophones, sont des brutes capables des pires méthodes (tortures, meurtres de sang froid de civils, etc.) seuls les Palestiniens dans la série sont jugés en méchants, lâches sans foi ni loi et surtout en traîtres qui collaborent avec «l’ennemi» pour sauver leur vie. Souvent en vain.
L’art nous éclaire toujours dans notre volonté de mieux sonder les complexités de notre monde. Il nous offre ici des clefs de compréhension non pas sur les dynamiques confuses dans le conflit israélo-palestinien mais sur la manière dont le gouvernement israélien, à travers son armée, regarde les Palestiniens et fait peu cas de leur existence.
Au regard des images qui défilent sur nos écrans et des récits de diverses sources sur la situation à Gaza depuis le 7 octobre et l’attaque du Hamas, on peut constater que la réalité du massacre dépasse la fiction de la série Fauda. Il y a une haine que les Palestiniens inspirent et qui justifie pour certains responsables de haut rang israéliens la volonté d’une épuration, d’un effacement pur et simple. Il faut dire que certains propos relèvent d’une intention génocidaire. Le Président israélien, Isaac Herzog, refuse de considérer qu’il y a d’un côté des civils et de l’autre des combattants du Hamas à Gaza. Dans la bande, il fait de chaque âme -les enfants y compris – une cible.
Netanyahu, lui, dans un accent eschatologique, évoque une guerre du peuple de la lumière (les Israéliens) contre le peuple des ténèbres (les Palestiniens). Yoav Gallant, ministre de la Défense, a très tôt qualifié les Palestiniens d’«animaux». Ben Gvir, ministre de l’Intérieur, délivre des armes à des milliers de colons en Cisjordanie et appelle à effacer purement et simplement les Palestiniens sans distinction. Giora Eiland, Général israélien à la retraite, dans une tribune au journal Yediot Aharonot, appelle de ses vœux le déclenchement d’une épidémie dans le sud de Gaza qui, selon lui, aura le mérite «d’accélérer leur victoire». Dans un tweet du dimanche 19 novembre, le ministre des Finances de l’Etat hébreu le soutient : «Je suis d’accord avec chaque mot de Giora Eiland dans cette chronique.» Un ministre, Amichai Eliyahu, appelle au largage d’une bombe atomique à Gaza, tandis que Galit Distel, députée du Likoud et ancienne ministre, appelle à «effacer Gaza de la surface de la terre» et traite les Palestiniens de Cisjordanie de «nazis».
La mort est semée dans Gaza avec une brutalité et une absence de toute mesure, sans omettre les violations massives par Israël des lois de la guerre. Israël est une démocratie certes, et la démocratie ne peut s’affranchir des lois et règles qui régissent les Etats, même quand ils sont en conflit. Les bombardements d’écoles et d’ambulances et les invasions d’hôpitaux, les coupures d’électricité, d’eau et de gaz touchent en premier les populations civiles qui meurent soit dans les raids aériens, soit à petit feu devant l’impuissance des médecins dont beaucoup ont été aussi tués dans les attaques indiscriminées de l’Armée israélienne.
Le gouvernement d’extrême-droite qui dirige Israël fait peu cas de la vie des Palestiniens. Son intention de détruire toute possibilité de vie sur l’enclave et sa volonté de faire le maximum de victimes civiles dont les femmes et les enfants, sont visibles sur le terrain. Et ce en dépit des condamnations et critiques qui émanent de diverses voix de la scène internationale, qu’elles soient de l’Onu, de l’Unrwa, des Ong comme Médecins du monde, etc.
Dans Fauda comme dans la réalité, quelque chose est remarquable : l’étiquette terroriste accolée aux Palestiniens de Cisjordanie ou de Gaza, comme une malédiction qu’ils portent. Ceci, dans la série, met sur le dos de chaque Palestinien une cible qui légitime son enlèvement, son interrogation musclée, sa torture et parfois son meurtre en dehors de tout cadre légal. Comme si un droit spécial régissait les relations entre cette unité des forces spéciales et les Palestiniens, combattant ou civils, hommes ou femmes.
Un personnage complexe traverse les épisodes de la série comme une ombre étrange. C’est celle du capitaine Ayoub dont l’amour immodéré pour ses enfants est proportionnel à la violence physique et morale qu’il exerce sur les Palestiniens arrêtés, interrogés et torturés parfois jusqu’à ce que mort s’ensuive. Il travaille en étroite collaboration avec Abu Maher, détenu 17 ans durant dans les geôles israéliennes et devenu chef de la sécurité préventive palestinienne. Ayoub dit beaucoup du rapport que le gouvernement israélien actuel entretient avec les Palestiniens.
Pendant ce temps, la vie continue, plus tragique que la fiction. Matan Meir, un producteur de Fauda, est mort en combattant à Gaza, où les massacres se poursuivent malgré les appels au cessez-le-feu partout dans le monde. Les colons israéliens en Cisjordanie chassent, brutalisent et tuent des civils palestiniens. L’objectif clairement visé est d’annihiler toute possibilité d’un Etat palestinien par l’imposition de la terreur. Dans la série Fauda, comme dans la réalité, la vie des Palestiniens ne compte pas. Chaque jour à Gaza et en Cisjordanie, des intellectuels, des journalistes, des artistes, des poètes, des romanciers, des médecins meurent devant l’indifférence et la complicité de grandes puissances qui, pourtant, se disent soucieux de démocratie, de liberté et d’humanisme. Au lendemain du 7 octobre, les manifestations de soutien inconditionnel à un gouvernement israélien d’extrême-droite ont fusé des capitales d’Europe et d’Amérique. Il s’agissait d’un permis de tuer brandi à Netanyahu qui n’en demandait pas tant et pour qui les vies palestiniennes n’ont aucune valeur. Aujourd’hui, devant l’ampleur du massacre en cours, certaines consciences sont opprimées car elles mesurent leur responsabilité devant ces atrocités d’une barbarie innommable et tentent d’opérer un virage hélas tardif. Une chose relève pourtant de l’évidence : le premier pas vers la paix est d’accepter que le Peuple palestinien ne va ni se résigner à accepter l’Occupation ni s’évaporer.
par Abdoul Aziz Diop
LE PRÉSIDENT ET NOS SAVANTS
"Un.e dirigeant.e qui se refuse à suivre les bons sera obligé.e de se battre à mort contre les moins bons" pour sauver sa peau. Macky n’en a suivi aucun depuis qu’il est entré en politique. La suite : l’inconfort sur tous les dossiers de la nation
En « tournée économique » à Kédougou, Kaffrine, Kaolack et Fatick, le président Macky Sall se tapa une récré chez lui à Fatick en présentant son micro traité sur les langues nationales dont il fustige les « alphabets savants » tout en vantant le simplissime swahili 75 ans après la publication du texte mémorable du professeur Cheikh Anta Diop sur les conditions d’une véritable « renaissance africaine ».
Macky et nos langues
Que dit donc le président ?
Premièrement, « le français que tu parles, la moitié de la population ne le comprend pas ; cela veut dire que tu jettes ta parole. Même si c’est notre langue officielle d’écriture parce que nous n’avons pas écrit. Si l’alphabet avait été simplifié, le Sénégal aurait dépassé le stade actuel. Chacun apporta des savoirs compliqués. Si on vous écrit le pular, vous n’y comprenez rien parce que c’est très compliqué ; sérère, tu peux pas lire parce que c’est très compliqué. On pouvait prendre les lettes latines pour que cela soit rapide et qu’on en finisse. Tu lis comme tu l’entends… Et c’est fini, mais non ! Sur ce, j’ai demandé au ministre de l’Éducation qu’on nous facilite l’alphabet de nos langues nationales si on veut qu’on écrive nos langues nationales. »
Deuxièmement, « j’ai été au Kenya et en Tanzanie : ils écrivent leur swahili sans problème. Quand tu vas en Malaisie, « sidiada » est écrit comme on l’entend. Pourquoi sommes-nous incapables d’écrire facilement nos langues ; il nous faut montrer que nous, nous sommes des savants. Faire ce que personne ne peut savoir. C’est un problème. On aurait dû nous aider beaucoup en matière de développement si nous écrivions nos langues à l’école, dans les universités, etc. etc. Après 63 ans d’indépendance, t’as pas une langue propre à enseigner… »
Macky recadré 75 ans plus tôt
Faisons appel à Cheikh Anta Diop pour parler, après Macky, de « l'unité linguistique de l'Afrique Noire ». Le texte mémorable du « père spirituel » de l’écrivain Boubacar Boris Diop remonte à novembre 1948 ! Titre de l'article paru dans le numéro spécial 36-37 de la revue parisienne « Le Musée Vivant » (pp. 57-65) : « Quand pourra-t-on parler d'une renaissance africaine ? »
Cheikh se demandait en fait si l'Afrique pouvait se prévaloir d'une quelconque renaissance en se contentant d'« une partie de la tradition à l'abri de toute influence moderne » et d'une autre « altérée par une contamination européenne ». Le focus porta d'abord sur les écrivains africains de langue étrangère dont les écrits (respectables) ne pouvaient, à ses yeux, servir de base à une culture africaine. « Ce que le Nègre ne pourra jamais exprimer sans cesser de parler une langue étrangère, c'est le génie propre de sa langue », écrit Cheikh Anta. A partir de cet instant, « la nécessité d'une culture fondée sur les langues africaines » s'imposa à l'Afrique Noire.
Dès 1948, et plus tard en 1960 et en 1974, Cheikh Anta Diop fonde sa théorie de « l'unité linguistique de l'Afrique Noire » sur les similitudes frappantes entre toutes les langues parlées à l'intérieur d'un territoire donné. L'émergence, acceptée par tous, d'une langue parmi plusieurs autres devait mener l'Afrique noire vers l'adoption définitive d'une langue africaine de communication avec le reste du monde. Les grincements de dents ne s'arrêtèrent pas pour autant. En novembre 2003, l'essayiste Edouard Etsio, auteur de l'ouvrage « Parlons le lingala » (Éditions L’Harmattan, 2003) établit le caractère interethnique grâce auquel les Mhochi, les Téké, et les Kongo se retrouvèrent autour du lingala sans la moindre contrainte. Cheikh Anta venait, encore une fois, de triompher des sceptiques et autres contradicteurs.
Au Sénégal, l'inter ethnicité des langues parlées ne fait aucun doute. La recherche, elle, piétine.
Dans sa tribune remarquable Cheikh Anta Diop n'éluda pas « l'expression plastique » dont il disait qu'elle doit être de « la tendance la plus exigée par notre niveau culturel au moment de notre éveil et qu'elle se modifiera au fur et à mesure de notre évolution ». L'Afrique noire, « depuis l'art Dogon jusqu'à celui du Congo, en passant par les sculptures d'Ifé et les masques Mpongwes a connu toute la gamme plastique ».
Quand, en matière d'architecture, Cheikh Anta évoqua le « style Djenné » et « les lignes courbes de la case », c'était pour rappeler à chaque jeune Africain « le devoir de construire selon ces styles et selon tant d'autres pour vivifier des formes d'art qui nous appartiennent en propre ».
« La musique africaine doit exprimer la noblesse de la souffrance, avec toute la dignité humaine », avait-il écrit. Mais la renaissance ne sera au rendez-vous, aux yeux de Cheikh, que le jour où l'Afrique redeviendra elle-même en rejetant les « croyances malsaines qui ont atrophié son âme et l'empêchent d'atteindre sa véritable plénitude ».
À Fatick, les omissions du président Sall portent sur « l'inter ethnicité des langues », « l'expression plastique », « l’architecture », la « musique africaine », etc. Quid de la « traduction » considérée comme « la langue des langues » par le philosophe Souleymane Bachir Diagne ? Ce dernier dit de la traduction qu’elle « contribue à la tâche de réaliser l’humanité, et même mieux : elle s’y identifie ». Une récré, même présidentielle, ne suffit donc pas pour faire le tour de la question trop sérieuse pour se satisfaire d’une énième opération coup poing. Opération toujours inadaptée sur le « chemin du véritable développement ».
Avant les langues, le président mit en garde ceux - on ne sait pas lesquels - qui « voudraient mettre le pays sens dessus dessous ». C’est que - avertissait, il y a 50 ans maintenant, le savant soufi Cheikh Ahmed Tidiane Sy - « un.e dirigeant.e qui se refuse à suivre les bons sera, tôt ou tard, obligé.e de se battre à mort contre les moins bons pour sauver sa peau et celle des siens ».
Il n’y a donc pas que les savants tournés vers les langues qui agacent le président. Macky n’en a suivi aucun depuis qu’il est entré en politique ! On connaît la suite : l’inconfort sur tous les dossiers de la nation.
Abdoul Aziz Diop est candidat déclaré à l’élection présidentielle du 25 février 2024.
SONKO PASSE LE NGUEMB À BASS
Au moment où Lac 2 et Siteu s’apprêtaient à s’affronter, Sonko, lui, préparait son lutteur pour le combat de février 2024. Pardon le «Mortal Kombat».
Au moment où Lac 2 et Siteu s’apprêtaient à s’affronter, Sonko, lui, préparait son lutteur pour le combat de février 2024. Pardon le «Mortal Kombat». Parmi les chevaux de son écurie, le leader de l’ex-Pastef a choisi de remettre son Nguemb à Bassiriou Diomaye, en prison lui aussi. Le candidat préféré à Guy Marius, Abass Fall, Birame Soulèye Diop et El Malick, devrait rejoindre l’arène déjà pleine de lutteurs. Mais attention à l’arbitrage de la Justice. Si Diomaye prend un coup d’ici là, il risque d’aller chez le Ardo constitutionnel.
Par Alioune FALL
POUR L’AMELIORATION DE NOTRE CADRE DE VIE
les services publics ont la responsabilité de faire comprendre à tout le monde que l’environnement est à la base de notre économie, de notre société, voire de notre existence-même.
Depuis un certain temps, des efforts ont été entrepris dans le but de mettre l’accent sur la fonction principale de la politique de l’environnement qui est d’une part, de réduire, voire d’éliminer les effets indésirables d’une entreprise ou d’une action globale sur l’environnement et d’autre part, de contribuer à la conservation des ressources naturelles. Cependant, le résultat de tous ces efforts repose sur la compréhension par le public de l’importance de l’environnement, afin que chaque citoyen s’approprie le combat engagé pour un environnement sain.
En effet, les services publics ont la responsabilité de faire comprendre à tout le monde que l’environnement est à la base de notre économie, de notre société, voire de notre existence-même. Nos forêts, nos fleuves et rivières, nos océans et nos sols nous fournissent la nourriture que nous mangeons, l’air que nous respirons, l’eau que nous buvons et avec laquelle nous irriguons nos cultures. Nous comptons également sur eux pour de nombreux autres biens et services dont nous dépendons pour notre santé, notre bonheur et notre prospérité. Mais les déchets sauvages peuvent être un sérieux obstacle pour profiter de ce que la nature est en mesure de nous offrir.
Il faut reconnaître que disposer de détritus n’importe comment est tout simplement une forme d’élimination inappropriée des déchets. Bien que cela puisse se produire par erreur (comme dans le cas d’un objet non sécurisé qui s’envole de la plateforme d’un camion), les déchets continuent d’être en grande partie un acte délibéré. Quoi qu’il en soit, qu’ils se produisent intentionnellement ou non, les déchets sauvages ont des conséquences sur notre environnement. Pour vraiment s’attaquer au problème, il est nécessaire de savoir pourquoi les gens jettent des déchets. Des enquêtes récentes indiquent que la réponse se résume généralement à quatre raisons principales : • la paresse ou l’insouciance ; • le manque d’accès aux poubelles ; • l’application indulgente de la loi ; • la présence de détritus déjà entassés dans un endroit. Ainsi, les personnes qui jettent des déchets par paresse ou par négligence croient souvent que quelqu’un d’autre (un préposé à l’entretien) viendra ramasser les déchets et s’en débarrasser correctement. D’autres n’ont peut-être pas été éduqués sur l’impact des déchets sauvages et, par conséquent, ne se rendent pas compte qu’ils causent de sérieux dommages, tandis que d’autres encore peuvent continuer de croire que les déchets sauvages font partie intégrante de la culture. Ce dernier type de comportement est souvent le plus difficile à combattre. Mais aussi difficile que le combat puisse paraître, il en vaut la peine en raison de l’impact négatif sur notre bien-être dans la mesure où les déchets sauvages non seulement polluent, mais facilitent la propagation des maladies et peuvent également être très coûteux dans leur prise en charge.
Par ailleurs, les déchets jetés n’importe où sont en fin de compte un terrain fertile pour les bactéries et les maladies. La litière peut propager des maladies, des virus et des parasites par deux méthodes : le contact direct et celui indirect. Les germes peuvent être facilement transmis directement par le contact physique avec cette litière. Cela peut se produire en ramassant, en touchant ou en se blessant accidentellement sur des déchets mal éliminés. Les bactéries et les parasites peuvent également être transmis indirectement à l’homme par un vecteur affecté. Les vecteurs peuvent dans ce cas être des animaux ou des insectes qui entrent en contact avec des déchets contaminés et les transmettent ensuite aux humains. De plus, les déchets le long de la route doivent être ramassés et éliminés quotidiennement afin d’assurer la sécurité des voyageurs et des conducteurs. Cela coûte de l’argent au contribuable et détourne forcément des fonds destinés initialement à d’autres projets comme la réfection des routes.
Pour inverser la tendance, les actions menées jusqu’ici dans la gestion des ordures ont besoin d’être renforcées et diversifiées pour réduire davantage la quantité de déchets sauvages dans notre environnement. A cette fin, il est indispensable d’éduquer le public sur ce phénomène et comment il affecte notre environnement. Il serait par conséquent souhaitable de considérer les actions proposées cidessous :
- Mettre en place des séances de nettoyage organisées et continues : travailler à nettoyer notre communauté n’est pas seulement bénéfique pour l’environnement, mais rendra notre communauté attrayante.
- Nettoyer une zone jonchée de détritus : les gens ont tendance à jeter plus de déchets dans un endroit où des déchets sont déjà entassés ; le nettoyage des déchets dans un tel endroit peut donc avoir un impact positif.
- Faire placer derrière le conducteur d’un véhicule de transport en commun, un sac poubelle afin que tous les passagers puissent le voir et l’utiliser pour garder le bus propre contrairement à ce qui est observé actuellement.
- Introduire les toilettes portables et les placer dans les endroits les plus fréquentés comme les points de regroupement ou de correspondance des passagers tels que l’Ecole normale, Colobane, Vdn, Castors, Terminus du port, Place de l’indépendance, Palais de justice, Marché au poisson, Seras, Foirail, Marché Thiaroye, les points d’arrêt des cars rapides, etc.
- Faire adopter par les locaux ou des volontaires, une route ou une zone dans une communauté : les routes adoptées sont nettoyées plus régulièrement, tout comme les zones d’adoption au sein de la communauté.
- S’assurer que les objets dans les poubelles et les véhicules sont sécurisés : le couvercle de la poubelle s’ouvre-t-il régulièrement au vent ? Souvent en cours d’un déplacement, le chargement est-il sécurisé à l’arrière du camion ou de la charrette ? Sécuriser les poubelles et la cargaison peut aider à éviter les déchets involontaires.
- Ne rien sous-estimer : même se renseigner sur les moyens de prévenir ou de réduire les déchets peut avoir un impact important à long terme.
- Communiquer avec les districts scolaires et les entreprises locales pour les encourager à investir dans la santé de leur communauté en réduisant la probabilité de déchets sauvages.
Et enfin, imposer des lois et règlements plus stricts. Les lois et réglementations antidéchets sont un obstacle efficace à la collecte de déchets. Les particuliers et les entreprises sont plus susceptibles de respecter les lois sur les déchets lorsqu’il y a de graves conséquences juridiques ou financières. Si les actions proposées supra sont mises en œuvre avec un suivi soutenu, les populations pourraient avoir une autre perception de notre environnement. Chacun se sentira alors concerné et sera volontairement impliqué pour prendre une part active dans ce combat qui nous interpelle tous, car le changement de comportement est d’abord individuel avant d’être collectif.
Alioune FALL
108, Comico Mermoz
Par Madiambal DIAGNE
SAUVER L’AÉROPORT BLAISE DIAGNE DE DIASS
Cet aéroport se meurt et si l’on y prend garde, il finira par tomber en dépérissement comme Léopold Sédar Senghor de Dakar, il y a quelques années de cela. C’est-à-dire comme l’un des pires aéroports ou cauchemars pour un voyageur
Je m’étais résigné à cesser d’évoquer les misères et tribulations des passagers au niveau de l’Aéroport international Blaise Diagne de Diass (Aibd). J’ai baissé les bras, comprenant en fin de compte qu’il ne servait à rien de tirer la sonnette d’alarme, d’attirer l’attention, notamment de celle des hautes autorités de l’Etat, sur les méfaits d’une exploitation laxiste à bien des égards et qui finira fatalement par dégrader la qualité de ce bijou qui a occasionné de très gros investissements au Sénégal.
Les alertes ont toujours été prises avec une certaine désinvolture et les autorités et autres pontes, qui sont épargnés des tracasseries et désagréments du passager lambda, ne semblent rien faire pour améliorer la situation ; encore que les responsables de l’aéroport prennent l’habitude, depuis toujours, de botter en touche, trouvant, derrière chaque dénonciation, on ne sait quel complot, cabale ou lugubre agenda. Seulement, le fait de fustiger les mauvaises pratiques qui ont libre cours, a fini par rendre difficiles quelques-uns de mes passages dans cet aéroport ! Des agents, en guise de représailles, pouvaient me soumettre à un certain ostracisme ou verser même dans la provocation. J’ai eu quelques altercations, parfois fortes, avec des agents de police dans cet aéroport pour n’avoir pas accepté de me laisser marcher sur les pieds. Je décide à nouveau de parler de situations anachroniques que vivent les passagers de tous les vols commerciaux qui décollent ou atterrissent à l’Aibd. Lors d’un passage la semaine dernière dans cet aéroport, des personnes, excédées par les situations vécues, m’ont supplié de donner un écho à leurs exaspérations et leurs cris de détresse. Des agents préposés au service manutentionnaire m’ont également demandé de relayer leur colère. Pourrait-on nourrir un mince espoir que le nouveau ministre des Transports aériens, Me Antoine Mbengue, ne sera pas gagné par la même vénalité que certains de ses prédécesseurs qui en étaient arrivés à ne plus pouvoir exiger quoi que ce soit des différents prestataires de services et opérateurs de la plateforme aéroportuaire
Cet aéroport se meurt et si l’on y prend garde, il finira par tomber en dépérissement comme Léopold Sédar Senghor de Dakar, il y a quelques années de cela, c’est-à-dire comme l’un des pires aéroports ou cauchemars pour un voyageur.
L’Aibd ne devrait souffrir d’aucun complexe devant un quelconque aéroport du monde. Les infrastructures sont de qualité et les aménagements ont été faits à la dimension d’un trafic escompté. Il n’est donc pas étonnant que cet aéroport émerveille la plupart des visiteurs du Sénégal. Mais, comme dirait-on, dans ce pays, on sait construire ou réaliser des choses, mais leur maintenance laisse toujours à désirer. C’est encore la gestion de la clientèle qui est des plus mauvaises et la qualité du service est faible aussi bien à l’embarquement qu’au débarquement.
Le rush aux arrivées et l’attente plus longue que la durée du vol
C’est au premier franchissement de la frontière que le visiteur se fait déjà une impression sur un pays, comme la dernière impression qu’il garde sera au moment de partir, de quitter le pays. Bienvenue à l’Aibd ! Quand vous débarquez de l’avion à l’Aibd, vous trouverez le tunnel crasseux avec des détritus et de la poussière au sol et sur les vitres. Cette image vous change de l’aéroport d’Accra (Ghana) ou de Praia (Cap-Vert) ou de Banjul (Gambie), où la propreté est nette dans ces aéroports ! A l’Aibd, les voyageurs, habitués des lieux, se précipitent dans une course folle, pour arriver parmi les premiers au comptoir de la police des frontières. Notre vol venait de débarquer ce jeudi 16 novembre 2023 à seize heures. Une employée de l’aéroport, revêtue de la tenue bleue d’une société privée de services, assez bienveillante, nous prévient, voyant nos pas pressés : «Vous pouvez prendre votre temps, il y a beaucoup de monde à l’arrivée !» On est donc prévenus du calvaire qui nous attend. Le hall est bourdonnant et les files sont longues, car quatre vols internationaux sont arrivés presque en même temps. Des agents de police viennent faire passer devant nous des personnes, sans aucun titre ni droit, et de surcroît qui ont voyagé en classe économique. Elles passent ainsi, devant des personnes qui ont pourtant payé un billet bien plus onéreux mais ne bénéficient d’aucun privilège. Dans tous les aéroports du monde, il existe une différenciation de traitement entre les passagers en fonction de leurs types de billets ou de statuts de voyageurs. Cela induit un traitement privilégié, à l’embarquement comme au débarquement, mais à l’Aibd, on semble instaurer de fait un égalitarisme entre tous les passagers. Pourtant, des box portant l’enseigne bien visible «Officiels ou Classe affaires» sont prévus, sans pour autant qu’on y trouve systématiquement des agents pour recevoir les passagers. Comble, il nous a été donné de nous présenter devant ce box, muni d’une carte d’embarquement en «Business class» et nous voir éconduit parce que l’agent de police considérait que ce passage n’était prévu que pour les personnes détentrices d’un passeport officiel. Qui a bien pu passer les bonnes consignes ? Mais le plus regrettable est que c’est seulement au Sénégal où des agents viennent, le plus naturellement du monde, accueillir, à la coupée de l’avion, des personnes qui ne visitent pas le pays pour une mission diplomatique. C’est donc à l’Aibd que des policiers, des gendarmes ou des militaires en tenue, et parfois avec des galons ou des grades bien mis en relief, viennent récupérer un passager à la coupée de l’avion pour lui faire passer tous les contrôles et même récupérer ses bagages des tapis sans aucune autre forme de contrôle ou de vérification. Il fut un temps où une société privée officiait, en faisant facturer cette prestation. Heureusement que l’activité avait cessé après une dénonciation faite à travers ces colonnes !
Au niveau des formalités, les agents de police ne se gênent pas à vous demander de leur donner de quoi acheter un déjeuner ou un dîner. Si vous ignorez la demande, cet agent vous aura à l’œil et vous le fera payer à votre prochain passage. Un autre agent peut se permettre de retenir le numéro de téléphone qu’il vous demandera pour vous appeler par la suite, pour vous solliciter, pour telle ou telle autre raison, ou pour vous proposer même les bons services d’un marabout de son entourage. J’ai vécu personnellement tout cela. Après une longue attente pour passer la police et recevoir un cachet sur votre passeport, vous êtes encore obligé de vous mettre, à nouveau, en rang devant d’autres policiers, chargés de repasser en revue votre passeport pour vérifier si le cachet des arrivées a été bien apposé, alors qu’ils avaient bien observé, de leur siège, l’autre agent le faire. C’est encore du temps perdu inutilement car j’ai eu à recevoir une réponse négative à ma question de savoir si jamais il avait été trouvé qu’un cachet n’avait pas été posé. Et comme pour donner de l’importance à leur mission, le contrôle à ce niveau est encore si tatillon… On se permet de chercher à en rire mais franchement, c’est si pénible, éprouvant même, pour un voyageur qui vient de débarquer d’un vol de plusieurs heures. Il nous a été donné de constater, à l’arrivée d’un vol en provenance de Paris, qu’une passagère, nécessitant une assistance pour débarquer, a dû attendre plus d’une heure et demie dans l’avion, le temps de trouver un conducteur de l’ambulatoire !
C’est au tapis de livraison des bagages que se trouve la plus grosse cohue, pour ne pas dire pagaille. C’est justement à l’Aibd où à l’arrivée, aucune distinction de bagages prioritaires n’est faite. Dans tous les autres aéroports du monde, la priorité est faite aux bagages portant l’étiquette prioritaire ! Mais à Diass, le voyageur attend de longues heures pour espérer apercevoir son bagage parmi tous les autres jetés en vrac sur le tapis bondé. Le temps d’attente est trop long. Les porteurs, qui sont parfois aussi nombreux que les passagers, rétribués au pourboire par les passagers, (une autre spécificité ou archaïsme de l’Aibd), peuvent expliquer que la lenteur des opérations de manutention est due au manque d’effectifs. «Depuis la période du Covid-19, les effectifs des personnels manutentionnaires sont réduits de manière drastique et ils sont deux ou trois à décharger chaque vol.» Notre interlocuteur nous permet de mieux prendre la mesure : «Figurez-vous que chaque voyageur a généralement deux ou trois valises. Cela fait donc pour chaque vol, plus de cinq cents valises d’au moins vingt-trois kilos chacune, à décharger manuellement et à poser sur le tapis des bagages. Certains bagages sont très lourds et quand ces agents sont fatigués, ils se reposent et les passagers attendront forcément.» Un agent manutentionnaire confirme cette situation et ajoute : «Nous avons saisi les responsables, mais ils ne veulent pas recruter du personnel. Nos situations sont précaires et si vous êtes identifié comme un récalcitrant ou un protestataire, vous perdez immédiatement votre travail. C’est pour cette raison que nous hésitons à faire grève.» Un haut responsable administratif de l’Aibd admet cette situation et la regrette, estimant que cette activité est du ressort d’une société de handling gérée par des Turcs et que les récriminations ne semblent servir à rien. Après trois heures chrono, tous vos bagages sont entre vos mains. Une dame qui venait d’Abidjan fait remarquer à qui voudrait l’entendre, qu’elle venait de passer plus de temps à attendre ses bagages que dans le vol d’Abidjan à Dakar ! Une autre dame européenne vient de sauter avec une joie non contenue sur son sac et ne peut s’empêcher ce commentaire qui nous rend un peu penaud : «C’est pourtant un bagage prioritaire ! La priorité, ça marche bien !» Il faudra encore une longue file pour passer l’un des deux seuls scanners de la Douane. Vous n’êtes pas encore au bout de vos peines. A la sortie, vous êtes assailli par une foule de gens qui vous demandent de l’argent, vous proposent du change de monnaie, qui vendent on ne sait quel bibelot, des sachets d’eau ou des tasses de café. Des mendiants inondent le parking et chacun d’eux cherche à vous soutirer quelque chose, sans que les gendarmes préposés à la sécurité ne les dégagent. Au moindre moment d’inattention, quelqu’un va fourrer sa main dans vos affaires. Que dire de ces guimbardes qui font office de taxis de l’aéroport ? Assurément, tout est fait pour heurter le visiteur.
La situation est similaire pour les départs, avec la seule différence que ce sont les agents d’une société privée, chargés du contrôle de sécurité aéroportuaire, qui se montrent vraiment assez professionnels, pour ne pas dire corrects. Jamais l’un d’eux ne s’aventure à rançonner, d’une façon ou d’une autre, le passager. En tout cas, je n’ai pas encore connaissance d’un cas ! Peut-être que la surveillance est de rigueur ou que des chefs ont veillé à la qualité de leurs recrutements. La seule remarque négative à formuler à ce niveau restera que les passagers sont passés à la fouille par un seul scanner, alors que d’autres sont en place mais ne sont pas utilisés. Cela fait perdre beaucoup de temps au voyageur, encore que là non plus, il n’y a pas de différenciation entre les catégories de voyageurs, comme c’est encore le cas dans tous les autres aéroports du monde. Les agents de la police des «Départs» ont les mêmes travers que leurs collègues au niveau des «Arrivées». Sans doute que ce sont les mêmes équipes. C’est comme si chacun doit rentrer à son domicile, à la fin de ses horaires de travail, avec un bakchich. Cette tare, les policiers de l’Aibd la partagent avec leurs collègues de l’Aéroport Mohammed V de Casablanca. La pratique est si courante que les policiers marocains vous baragouinent des mots en wolof pour vous soutirer de l’argent !
Les infrastructures se dégradent à vue d’œil
En période de pluie, il nous a été donné d’observer que de l’eau de pluie suintait de nombreuses parois de la toiture de l’aéroport et des flaques d’eau étaient visibles partout dans les halls d’embarquement. Les agents ne semblent être point gênés. «Il a beaucoup plu ces jours-ci», comme si cela devait être une fatalité. Allez aux Business lounge ! Vous trouverez des cafards en divagation et des fauteuils et des moquettes qui demandent à être changés. Seules trois toilettes sont en service : une pour les hommes, une autre pour les femmes et une pour les personnes handicapées. Quand les vols partent dans des créneaux horaires proches, on s’imagine l’attente pour pouvoir utiliser les toilettes et encore que leur hygiène peut être repoussante.
Je sais bien que mon prochain passage à l’Aibd sera encore difficile mais tant pis, si cela peut servir à corriger les choses !
par Jacques Habib Sy
QUELQUES REPÈRES DANS LA PENSÉE POLITIQUE DE CHEIKH ANTA DIOP
EXCLUSIF SENEPLUS - L'acculturation des intellectuels nègres a été d'une violence telle que même lorsqu'ils sont dotés des meilleures dispositions à la réflexion et l’organisation, ils se sentent mal à l'aise sans une tutelle (3/5)
A trente ans, et alors qu'il préside aux destinées de l'A.E.-R.D.A. Cheikh Anta Diop conçoit dans le feu de l'action anticolonialiste et antiimpérialiste un projet politique capital.
En février 1952, il en présente les conclusions de façon ramassée et limpide dans l'organe mensuel de l'Association, "La Voix de l'Afrique Noire". L'article est intitulé "Vers une idéologie politique africaine".
Cheikh Anta Diop restitue ainsi qu'il suit la dimension historique de ces moments :
« C'est en février 1952, écrit-il dans "Les fondements économiques et culturels d'un Etat fédéral d'Afrique noire", alors que j'étais Secrétaire général des Étudiants du R.D.A. que nous avons posé le problème de l'indépendance politique du continent noir et celui de la création d'un futur État fédéral.
« Cet article qui n'était que le résumé de "Nations Nègres", en cours de publication, traitait des aspects politique, linguistique, historique, social, etc., de la question.
« Il est certain qu'à l'époque, les députés malgaches et le leader camerounais, Ruben Um Nyobe, mis à part, aucun homme politique africain noir francophone n'osait encore parler d'indépendance, de culture, oui de culture et de Nations africaines. Les déclarations qui ont cours aujourd'hui, à ce sujet, frisent l'imposture et sont, pour le moins, des contre-vérités flagrantes ».
Prise de conscience africaine
De nombreux témoins encore vivants de cette période reconnaissent qu'entre 1946 et 1954, Cheikh Anta Diop s'est dépensé sans compter dans le mouvement politique et syndical africain en Europe et au cours de rencontres internationales réunissant l'intelligentsia nègre mondiale ou pendant les réunions parisiennes de la salle de conférence surchauffée du Palais de la Mutualité. Et souvent, c'est sur les terrasses du Petit Cluny en plein cœur du Quartier Latin de Paris que venaient le retrouver des étudiants de plus en plus nombreux avides d'entendre son message politico-culturel sur la fédération et l'indépendance africaines, l'héritage égypto-nubien de l'Afrique, la réhabilitation des langues nationales, le danger nucléaire Sud-africain, et les fondements de l'unité africaine, thème repris par Nkrumah en 1963 lors de la création de l'Organisation de ]'Unité Africaine et en 1964 dans "L'Afrique doit s'unir".
Écrit d'un jet, "Vers une Idéologie Politique Africaine" représente une ligne programmatique, mais surtout une véritable doctrine politique doublée d'un manifeste du colonisé africain. Le texte pose de façon remarquable tous les problèmes politiques, économiques et culturels que Cheikh Anta va s'appliquer pendant plus de quarante ans à développer dans ses écrits ultérieurs. C'est à partir de la même charpente qu'il se mobilise concrètement sur le terrain politique panafricain (AE-RDA, FEANF, soutien aux fronts de libération nationale algérien (FNLA) et sénégalais (Bloc des Masses Sénégalaises ; Front National Sénégalais ; Rassemblement National Démocratique).
D'entrée de jeu, Cheikh Anta va à l'essentiel. Notre objectif central en tant qu'opprimés luttant pour le salut national, écrit-il, est d'œuvrer à la prise de conscience populaire parmi les classes qui ont intérêt au changement. Celles-ci englobent ouvriers et paysans, notables et artisans, fonctionnaires, chrétiens, musulmans et adeptes des "religions paléonigritiques". Les objectifs centraux de ce front de salut national se posent contre l'exploitation capitaliste, pour "la suppression totale du colonialisme", le bienfondé de la confiance en la force et la primauté du peuple, l'utilisation du progrès scientifique comme arme de transformation de l'environnement socio-culturel, la lutte collective dirigée par une avant-garde contrôlée par la vigilance populaire, la nécessité historique de lutter jusqu'à "l'indépendance nationale du continent noir" et, par conséquent, le bannissement du culte de la personnalité et de toute tentative "d'un retour à un passé féodal et d'une domination du Nègre par le Nègre".
Vaste programme qui recentre la tragédie africaine en plein cœur de la problématique du développement humain vu sous l'angle de la libération nationale et du progrès social !
Il faut, insiste Cheikh Anta, amener la conscience populaire à atteindre ces objectifs. Faire comprendre au peuple qu'« il est maître de son sort et qu'il peut l'améliorer par des moyens naturels dont il est convaincu de l'efficacité pour les avoir expérimentés équivaudra à lui faire faire un saut qualitatif, une découverte dont l'importance sur le plan africain est comparable à celle de la découverte de l'énergie atomique dans le domaine scientifique ».
Pour déclencher la prise de conscience souhaitée chez l'Africain, « il convient d'abord d'identifier et d'analyser les obstacles sociaux et psychologiques qui s'opposent ( ... ) à une prise de conscience ». Cheikh Anta résume ces obstacles à travers les facteurs suivants :
« 1. Flottement de la personnalité de l'Africain ;
« 2. Barrières ethniques, sociales, linguistiques et liées à l'éducation populaire parascolaire ;
« 3. Contraintes liées à l'action politique sur le terrain africain et l'absence d'une véritable idéologie politique africaine ».
Le premier obstacle à la prise de conscience, que ce soit chez l'élite intellectuelle ou parmi les masses travailleuses, est d'ordre psychologique. Comme le constatera Fanon une décennie après dans ses "Damnés de la Terre", "la revendication d'une culture nationale passée ne réhabilite pas seulement, ne fait pas que justifier une culture nationale future. Sur le plan de l'équilibre psycho-affectif elle provoque chez le colonisé une mutation d'une importance fondamentale (... ). Le colonialisme ne se satisfait pas d'enserrer le peuple dans ses mailles, de vider le cerveau du colonisé de toute forme et de tout contenu. Par une sorte de perversion de la logique, il s'oriente vers le passé du peuple opprimé, le distord, le défigure, l'anéantit" (voir « Les damnés de la Terre », ouvrage lucide de cet auteur).
Dans ces conditions il faut restaurer au peuple la conscience de sa dignité, de la force irrésistible qu'il représenterait en décidant de s'impliquer totalement dans la lutte de libération nationale et d'imprimer au mouvement démocratique la marque indélébile de ses aspirations les plus profondes à la justice sociale et à la construction d'une nation fondée hors des canons de l'oppression sociale et de l'exploitation de l'homme par l'homme. Face au panorama culturel émacié que présente le tableau continental, d'Alger au Cap, il faut lui substituer de nouvelles tensions prenant racine dans la maîtrise des réalités historiques et culturelles nationales. Dans cette formidable entreprise de transmutation de la culture autochtone en une culture nationale désaliénée, il est vital de comprendre que tel un fauve à l'affût de sa proie, l'impérialisme envisage depuis trois siècles de tuer la culture africaine pour mieux asservir le peuple qui en a la charge historique.
"La personnalité de l'Africain, écrit Cheikh Anta Diop, ne se rattache plus à un passé historique et culturel reconnu par une conscience nationale. Les puissances colonisatrices ont compris dès le début que la culture nationale est un rempart de sécurité, le plus solide que puisse se construire un peuple au cours de son histoire et que tant qu'on ne l'a pas atrophiée, ou désintégrée, on ne peut pas être sûr des réactions du peuple dominé, de l'achèvement de son assimilation et de son asservissement total. Aussi le colonialisme a-t-il introduit l'aliénation, sous toutes ses formes, depuis l'école jusqu'au chantier. Diop en conclut que :
« (...) Il en résulte un manque de confiance en soi et en ses propres possibilités, ce qui est fatal à une œuvre aussi positive qu'une lutte de libération nationale. Il nous a paru donc nécessaire de tenter un travail qui, en permettant à l'Africain de retrouver la continuité de son histoire et la consistance de sa culture, en même temps que les moyens d'adapter celle-ci aux exigences modernes, lui permette de reconquérir cette assurance et cette plénitude intérieure différentes de la suffisance et sans lesquelles l'effort humain est difficilement efficace ».
Dès cette époque, il ne fait aucun doute aux yeux de Cheikh Anta que les finalités positives d'une dénonciation sans compromission de "la plus monstrueuse falsification de l'humanité", falsification liée "aux nécessités de l’exploitation impérialiste" par le biais d'idéologues historiens et d'égyptologues sans scrupules, vont permettre à l'Africain "de retrouver une confiance en soi" et d'acquérir une fierté légitime incompatible avec l'idée d'un joug étranger sous quelque forme que ce soit".
En 1952, Cheikh Anta a déjà construit la charpente théorique et méthodologique de sa démonstration que l'Égypte pharaonique est d'essence africaine et que les Africains ont le devoir de s'inspirer de cette donnée fondamentale pour guider leurs choix de société, rédiger leur propre histoire et atteindre la plénitude intellectuelle en élaborant les "humanités africaines à base d'égyptien ancien". Mais il répète en insistant que la contemplation inquisitrice du passé ne devrait pas déboucher sur la capitulation politique, le snobisme, l'arrogance et le mimétisme intellectuels alors largement répandus sous des formes différentes certes mais convergentes parmi les grands pontes du parlementarisme colonial, les tenants d'une négritude de service courbant l'échine devant l'oppresseur étranger, et les jeunes activistes marxisants qui "ont oublié de soigner leur formation" politique et substituent à la connaissance objective des faits un langage cacophonique d'autant plus prompt au recours à l'injure. L'ambiguïté sur le plan des objectifs stratégiques à assigner à la lutte pour la révolution démocratique africaine est donc absente dès les premiers pas politiques de Cheikh Anta.
A la seconde série de barrières nées de l'exploitation capitaliste qui ne peut cesser qu'avec la lutte du peuple tout entier "pour la suppression totale de cette exploitation", il oppose la démonstration de l'unité linguistique africaine basée sur la parenté génétique et généalogique entre l'égyptien pharaonique et les langues africaines. Mais aussitôt posé cet axiome Cheikh Anta se meut sur le terrain de la lutte dans l'Afrique contemporaine : "En démontrant d'une façon indiscutable, écrit-il, la parenté des Sérères, des Valafs, des Saras (...), des Sarakolés, des Toucouleurs, des Peuls, des Laobés, je rends désormais ridicule tout préjugé ethnique entre les ressortissants conscients de ces différents groupements. Ce principe doit être étendu à toute l'Afrique par nos frères des autres régions". A cette action sur le terrain linguistique, il convient d'ajouter celle visant à décloisonner la société de ses barrières sociales et de sa stratification en castes afin que tous s'impliquent dans la résistance anti-impérialiste.
Impérium des langues nationales
Jetant un regard cru sur les exigences de l'agitation et la propagande politiques, il stigmatise "l'absence de moyens d'expression modernes à l'échelle du peuple" et suggère qu'il faudrait envisager sans délai "I' étude et le développement des langues africaines de façon à rendre celles-ci aptes à exprimer les sciences exactes ( ... ), la technique, la philosophie" et les concepts politiques les plus complexes visant à rendre au peuple le pouvoir, tout le pouvoir.
Dans cet ordre d'idées, la voie royale pour faire accéder le peuple à la nécessité de prendre en charge son propre destin, c'est l'éducation populaire parascolaire et l'utilisation des langues nationales à tous les échelons de la vie sociopolitique. La langue doit être le catalyseur d'une vie politique nationale autocentrée. Elle n'est pas seulement un attribut de la culture, elle est aussi fondamentalement le vecteur principal de la démocratie populaire. Sans langues nationales en tant que catalyseur de la vie constitutionnelle et politique nationales, il n'y a pas de démocratie. L'absence des langues nationales du champ scientifique et technologique équivaut à tuer l'esprit d'innovation scientifique et donc tout progrès social. La langue nationale est le capital le plus précieux qui puisse appartenir à un peuple.
En utilisant sa propre langue dans l'action politique, l'Africain conscient rompt par là même avec les siècles antérieurs de négation de son histoire et donc de sa langue par le colonisateur. La politique d'assimilation colonialiste va même plus loin en interdisant l'utilisation des langues autochtones dans les écoles qu'elle crée en vue de rationaliser son projet d'abrutissement culturel. Grâce à l'appui criminel des missionnaires chrétiens Blancs à la politique d'assimilation culturelle, le colonialisme en vient à détruire les autels traditionnels séculaires où les Africains communiaient naguère avec l'ancêtre des temps premiers, dans la transcendance de l'Esprit Absolu immanent au Noun et au Maat égypto-nubiens. Lorsque les autels sacrés, véhicules d'une pensée religieuse vitaliste authentiquement nationale, sont foulés au pied, on convainc l'Africain "évolué" de n'utiliser sa langue ni au foyer familial encore moins sur les lieux de travail. Il doit désormais prier, étudier, travailler, penser, spéculer et même roter en se servant des langues de l'envahisseur étranger. La boucle est ainsi bouclée.
Et l'impérialisme peut tranquillement, dans le cynisme le plus révoltant, couper l'Africain de son soubassement culturel égypto-nubien, lui faire croire que ses "ancêtres sont des Gaulois" et que ceux du Blanc sont des égyptiens anciens, les mêmes reconnus par Hérodote plusieurs siècles auparavant comme des créatures "à la peau noire et aux cheveux crépus" (voir les écrits d’Hérodote). L'impérialisme tente ainsi de faire prendre à l'Africain les vessies pour des lanternes. C'est contre cette politique d'asservissement, d'oppression et d'exploitation que s'élève Cheikh Anta et contre laquelle il oppose une parade mortelle : la réhabilitation des langues nationales, la création d'une littérature moderne écrite dans ces mêmes langues, l'irruption de celles-ci dans le champ politique non pour perpétuer l'infirmité issue du clientélisme partisan ou ethnocentriste, mais pour les faire accéder au statut d'instruments privilégiés de la libération culturelle, scientifique et politique.
Il y a une troisième série d’obstacles à la prise de conscience politique chez l'Africain. "L'incompatibilité en Afrique, écrit-il, de la fonction publique et de la position du militant de carrière, les nouvelles perspectives d'embourgeoisement, le caractère infâmant de la peine de prison, même pour raison politique, la fausse interprétation du fatalisme, l'absence d'une idéologie politique définissant clairement les problèmes, sont, entre autres et pour ne citer que ceux-là autant de facteurs qu'il faut évoquer ... ".
Ici est clairement perçue la nécessité de la spécialisation dans l'action révolutionnaire permanente et le fait que l'efficacité du militant africain dépend dans une large mesure de sa capacité d'autonomie financière face au pouvoir central. L'indépendance de jugement sur le terrain de la lutte idéologique est également mise en relief pour indiquer que l'idéologie politique est par essence, et avant d'être une explication du monde, une philosophie de l'action et de la rupture avec l'ordre ancien, une conception historico-culturelle qui se définit et n'a de sens que par rapport aux réalités concrètes du foyer "national" où elle se meut.
L'idéologie politique africaine qui se déploierait sur le terrain stratégique en vue d'édifier l'architecture culturelle, politique et économique d'une société de type nouveau délestée de l'oppression et de l'exploitation ne saurait faire l'économie d'une connaissance approfondie des réalités et de l'histoire nationales. Rien ne saurait l'en dispenser. A défaut de cette immersion absolue dans le milieu social et donc d'une connaissance intime des formes autochtones et externes de l'exploitation et de l'oppression, la triple révolution pour le triomphe de la nation, de la démocratie et du peuple au sens révolutionnaire de ces termes est impossible.
Évaluer la citadelle « marxiste »
Que le marxisme soit une approche féconde pour bâtir l'idéologie politique qui fait si cruellement défaut à l'Afrique, ne fait aucun doute aux yeux de Cheikh Anta. Mais comme toute idéologie, le "marxisme" et le communisme représentent un ensemble d'idées, de croyances, de pratiques et de doctrines propres aux contradictions de leur terrain d'enfantement, en l'occurrence, les luttes sociales de l'Europe du XIXe siècle puis de la Russie du début du siècle suivant. La critique "sans complaisance" des abus conceptuels et idéologiques du marxisme sur le terrain de l'histoire africaine et asiatique devient donc, aux yeux de Cheikh Anta, une nécessité historique, une sorte de passage obligé du stade de la révolution pensée en termes étrangers à celui de la révolution authentiquement nationale. Cette dernière seule peut garantir à la révolution africaine un succès durable et la pleine participation aux progrès et aux exigences de la révolution mondiale.
Cheikh Anta mesure parfaitement l'ampleur de ce projet titanesque puisqu'il prend acte des erreurs de jugement du Parti Bolchévique, en particulier sous Staline, devant les exigences de l'indépendance nationale en Inde, puis en Chine. Il pressent déjà comment, à partir d'une vision bureaucratique et, il faut bien le dire paternaliste et condescendante des rapports entre partis communistes "frères", le Parti Communiste Français a pu exiger des révolutionnaires algériens qu'ils se détournent de la lutte pour l'indépendance nationale immédiate sous le prétexte incroyable que celle-ci est jugée "prématurée". Cheikh Anta se rend compte que les particularités de l'histoire projettent sur la question de la lutte des classes en Afrique une dimension d'autant plus singularisée par l'absence de véritables patrons nationaux d'industrie, donc d'une bourgeoisie de type classique européen et son antithèse ouvrière typique du contexte de développement du niveau de production et des forces productives des deux siècles qui précèdent la première révolution bolchévique de l'histoire.
Et finalement, cet héritage hégélien de l'histoire des formations sociales que l'on retrouve chez Marx et Engels de façon à peine atténuée ! Bien que Cheikh Anta n'ait cru à aucun moment qu'un "rendez-vous avec Engels", selon la formule du Professeur Massamba Lame, constituait un déterminisme, une sorte d'à priori pour aborder l'étude des sociétés africaines, la "rencontre" des deux hommes sur le champ scientifique relève presque de la fatalité. A partir du moment où Marx, mais surtout Engels, reprennent des idées erronées et des contrevérités sur l'histoire africaine, notamment sur la question du matriarcat dans le développement de l'humanité, les modes de production successifs de la plus haute antiquité au Moyen Age, l'histoire des migrations intercontinentales, la nature des luttes sociales et politiques dans la Grèce antique et l'ancienne Égypte, Cheikh Anta a dû réexaminer ces questions avec la plus grande minutie mais selon un axe de raisonnement jusque-là ignoré par Marx et Engels.
L'absence de faits précis et de détails à caractère ethnographique et anthropologique sur les formations sociales africaines et asiatiques étudiées ou parfois seulement survolées par Marx et Engels au moment où ils observent ces sociétés est réelle. Mais l'argument n'est pas décisif. Le fait important qu'il convient de souligner ici c'est que les témoignages des anciens sur la nature du peuplement dans l'ancienne Égypte sont disponibles depuis longtemps. Mais ils ne revêtent aucun intérêt pour les historiens Européens de la période qui précède les grandes expéditions françaises et anglaises en Égypte. De plus, l'Afrique occidentale et équatoriale a été parcourue depuis belle lurette par des explorateurs qui ont consigné des observations plus ou moins dignes de foi par écrit.
Du vivant d'Engels, l'énorme entreprise de négation de l'histoire africaine atteint des sommets rarement égalés. Le mythe du nègre « sauvage » est déjà largement répandu cependant que les idéologues-historiens de l'impérialisme occidental s'évertuent rageusement à blanchir l'Égypte pharaonique nubienne. A ce moment-là, l'Afrique noire est déjà exsangue, dépeuplée par trois siècles d'esclavage, la traite nègrière étant encore pratiquée à une échelle considérable cependant que la diaspora noire de l'Europe, des Amériques et des Caraïbes n'arrive, qu'à d'insignifiantes exceptions près à faire entendre la voix d'érudits nègres (Amos, par exemple) disant leur humanité.
La récente publication des "Cahiers ethnologiques de Karl Marx" par Lawrence Krader donne raison à Cheikh· Anta Diop d'avoir eu le courage de s'être élevé sur le terrain scientifique et de la lutte politique contre la déformation de l'histoire africaine. On oublie trop souvent que les matériaux de recherche sur lesquels Marx et Engels fondent leur argumentation principale sur l'aspect prétendument généralisé du matriarcat dans les sociétés indo-européennes sont fondamentalement erronés. Les arguments fournis par Lewis Henry Morgan, et, à contrario, par Henry Sumner Maine et John Lubbock conduisent Marx et Engels à penser que le berceau de l'humanité se trouverait en Asie, que le culte du serpent en Afrique de l'Ouest serait indicatif d'une étape "supérieure" du culte des anciens dieux, etc. Engels en arrive même à écrire dans son "Origine de la famille, de la propriété et de l'État" que "c'est peut-être à l'abondance de la viande et du lait dans l'alimentation des Aryens et des Sémites et particulièrement à ses effets favorables sur le développement des enfants, qu'il faut attribuer le développement supérieur de ces deux races" ! On croirait rêver, et l'on est en droit de se demander si Cheikh Anta n'a pas eu raison d'écrire : "Posez le problème des patrimoines culturels, aussitôt les teintes politiques s'effacent, et à quelques exceptions près, l'unanimité des savants occidentaux se réalise spontanément contre l'Afrique".
Briser le dogmatisme idéologique
Amady Ali Dieng reconnaît avec justesse l'aspect pionnier de l'œuvre de Cheikh Anta :
« Il a eu le mérite, écrit-il, d'avoir contesté les thèses de Engels sur le problème de la famille très tôt et notamment dans sa thèse complémentaire élaborée durant les années 1958-1959. II a eu raison sur les marxistes européens et africains qui étaient encore enfermés dans le dogmatisme "stalinien". C.A. Diop a été, sur le problème de l'étude de la famille, en avance sur les marxistes européens et en particulier J. Suret-Canale, car celui-ci n'a pas mis en cause la thèse du passage universel du "matriarcat" au ''patriarcat" défendu par Engels sur la base des travaux de L. Morgan au moment où C.A. Diop le faisait dans « L'unité culturelle de l'Afrique noire ».
Soulignant le caractère méritoire de l'œuvre de Cheikh Anta en particulier dans sa remise en cause du "miracle grec", l'un des mythes les plus ténus de la panoplie impérialiste de l'Occident, Dieng rappelle aux marxistes africains le "grand intérêt à tirer profit des travaux de C.A. Diop". Et Dieng de conclure :
« Le silence à l'égard de ses thèses (celles de Cheikh Anta) ne serait ni honnête ni courageux. Son examen critique sur la base de recherches sérieuses est une tâche qui est venue à son heure, car dans le domaine de la philosophie de l'histoire africaine, il a été à l'antipode de Hegel, le grand théoricien de la bourgeoisie européenne conquérante ».
On mesure l'importance de ce témoignage repère lorsqu'on réalise que plus d'un quart de siècle sépare cette prise de position de la période où Cheikh Anta procède à la première révolution de type copernicien dans le domaine de l'histoire africaine et universelle et non de la philosophie de l'histoire comme il l'a lui-même précisé au cours du Symposium sur son œuvre organisé en 1983 à Dakar.
Si le marxiste sénégalais Amady Ali Dieng, dans son "Hegel, Marx, Engels et les problèmes de l'Afrique Noire", a reconnu les lacunes de Marx et Engels au sujet de l'histoire africaine, on ne peut pas en dire autant de la plupart des marxistes africains. Quand il leur arrive de reconnaître les erreurs des fondateurs du marxisme, c'est toujours avec un complexe d'infériorité et une révérence devant les travaux de Marx et Engels encore trop marquée par la gêne, la peur presque de mettre à nu, sans faux-fuyants les insuffisances théoriques des fondateurs du marxisme. Cette timidité idéologique et politique est d'autant plus grave qu'on en perçoit les conséquences sur le terrain des luttes de libération africaines. L'héritage stalinien parmi les marxistes africains, bien qu'il ne soit pas toujours reconnu comme tel, constitue l'un des malentendus politiques les plus tragiques au sein de l'intelligentsia radicale africaine.
On y confond trop souvent catéchisme et connaissance -au sens étymologique dérivé du latin cognoscere, c'est-à-dire observer, expérimenter, ressentir un objet-réalité dans toute son authenticité. Il faut, bien entendu, arriver à observer la situation sans œillères idéologiques et politiques, en toute autonomie, pour être capable de la transformer. Là se trouve l'une des plus grandes difficultés du patriotisme révolutionnaire africain. L'acculturation des intellectuels nègres a été d'une violence telle que même lorsqu'ils sont dotés des meilleures dispositions à la réflexion et l’organisation, ils se sentent mal à l'aise sans une tutelle et une approbation idéologiques externes à l'Afrique.
Ainsi, critiquer l'ethnocentrisme de Marx est considéré comme une trahison insupportable ou relève de l'effronterie réactionnaire. Cette attitude est d'autant plus affligeante qu'elle dénote chez leurs auteurs le manque d'audace intellectuelle et, en conséquence, l'incapacité de poser les problèmes à partir de matériaux primaires, ouvrant ainsi aux Africains, et selon les vœux maintes fois exprimés par Cheikh Anta, « l’accès aux débats scientifiques les plus élevés de notre temps, où se scelle l'avenir culturel » du monde négro-africain.
C'est à ce titre que l'on est en droit de parler d'une véritable rupture épistémologique introduite par Cheikh Anta dans la réflexion politique et la pratique idéologique. Car avant lui, l'Afrique noire d'expression officielle francophone, à de très rares exceptions, ne manifeste sa volonté politique, au moment de la publication de "Vers une idéologie politique africaine", qu'à travers des pamphlets dérisoires ou le cliché idéologique. On se spécialise presque dans le badin pseudo-idéologique et l'art de la pastiche oratoire bon marché. Ces révélateurs d'un gauchisme d'apparat sont encore visibles, quoique de façon atténuée, dans les rangs du mouvement étudiant africain et trahissent l'aliénation culturelle et une profonde méconnaissance des réalités de l’espace sociopolitique africain.