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3 avril 2025
Opinions
PAR Aoua Bocar LY-Tall
JE N’AI JAMAIS TRAITÉ LES MILITANT-E- DE PASTEF DE TERRORISTES
EXCLUSIF SENEPLUS - En parcourant récemment les commentaires d'un de mes posts sur Cheikh Anta Diop, je suis tombée sur l'origine de cette vieille accusation. C’est à croire que presser de condamner et de salir, certaines personnes lisent mal
Je n’avais jamais su pourquoi certaines personnes m’accusaient d’avoir traité les militant-e-s de Pastef de terroristes. Avant, je le mettais simplement sur le compte d’une campagne de salissage dans les réseaux sociaux que les gens subissent de nos jours ici et sous d’autres cieux. Je ne l’ai compris que le 23 janvier 2025. Au chevet de ma grande-sœur malade et hospitalisée, je me suis mise à lire un peu de tout sur mon téléphone portable. Entre autres, je suis entrée dans ma page Facebook et visité les commentaires de mon post du 29 décembre 2024 annonçant le 101ème anniversaire de naissance de mon Maitre à penser Cheikh Anta Diop. Il y avait 760 commentaires. D’aucuns soulignaient sa grandeur ou son érudition, d’autres exprimaient leur enthousiasme face à ma nomination au Conseil national de régulation de l’audiovisuel (CNRA) à titre de représentante des personnalités qualifiées du milieu des lettres, d’autres formulaient des félicitations, des encouragements et des prières, certains me dénigraient et/ou m’invitaient à démissionner du poste. Bien entendu, certains me défendaient contre leurs propos.
C’est au cours de cette lecture que j’ai découvert le post d’un certain Diallo Diallo, datant de deux (2) semaines. Il l’illustrait par un texte daté du 6 mars 2021 et me posait la question : « C’était votre publication ? Non ? » C’est alors que j’ai compris la source de l’accusation d’avoir taxé les militant-e-s de Pastef de terroristes. C’est à croire que presser de condamner et de salir, certaines personnes lisent mal. Ce post commence pourtant de façon claire. Comme titre, j’écris* : « Alerte ! Alerte ! Le Sénégal en danger de l’envahissement par des terroristes. » À ce que je sache, ceux qui envahissent un pays, viennent de l’extérieur ? Non ? Donc, s’ils viennent de l’extérieur, ce ne sont pas des sénégalais-e-s.
Mieux, j’ajoute : « Il était invraisemblable en effet que la violence des destructions et des meurtres soient le fait de la jeunesse sénégalaise (jeunes, enfants & étudiant-e-s-) de façon concomitante dans plusieurs villes du Sénégal …» Je poursuis : « L’avis de monsieur Sékou Sangharé, un panafricaniste guinéen nous explique l’infiltration des terroristes dans ces manifestations de jeunes au Sénégal.» Je termine par : « Lisez l’alerte et restons vigilant-e-s ! Tout le reste du texte vient de monsieur Sangharé qui explique : « La stratégie des terroristes présents au Sénégal se déroule en 4 phases. » Puis, il détaille : - 1, -2, -3, - 4 en allant à chaque fois à la ligne. Ensuite, il apporte d’autres précisions avec ce sous titres : « Qui sont ces terroristes ? » (Cf.: https://afriqueconfidentielle.com/continent/senegal/le-panafricaniste-sekou-sanghare-alerte-sur-un-complot-terroriste-visant-le-senegal/) C’est dire que contrairement à ce qu’on a prétendu, j’ai même disculpé la jeunesse sénégalaise dont les militant-e-s du Pastef comme on peut le lire ici sur ma publication au complet sur Facebook (Cf. : https://www.facebook.com/story.php?story_fbid=4030942573597346&id=100000449281317&_rdr) Et, si certains n’avaient pas compris ou n’était pas d’accord avec le point de vue de M. Sangharé, quelqu’un du pseudonyme anticonformiste Aln a appelé ses amis (Nouha DjitteCheikh Mbaye Malamine Fall Ronaa Gueye ) et leur a dit : «Venez voir la publication entière. Cette dame n'a fait que partager.Je crois que l'acharnement est infondé. J'ai suivi ces publications de 2021 à 2024 mais c'est une panafricaniste pure.» C’est en effet ce qu’on connait de moi. Je salue son honnêteté.
D’ailleurs, comment pourrais-je taxer les "Pastéfiens" de terroristes alors que j’y compte beaucoup de gens qui me sont très chers. Il y a parmi eux mes propres jeunes sœurs et enfants, des neveux, des nièces dont j’ai contribué à former certains politiquement dans le RND alors qu’ils/elles étaient des adolescent-e-s et nous suivaient partout où nous allions rencontrer Cheikh Anta (chez lui, dans son bureau, aux meetings et procès du RND, etc.). Aussi, parmi les gens du Pastef, j’ai des collègues pour lesquel-les j’ai le plus grand respect, de l’estime, voire de l’admiration ainsi que de grand-e-s ami-e-s de longue date. Pour n’en citer qu’un seul, je peux parler de mon cousin S.E.M Amadou Tidiane Wone. Au-delà de notre parenté, j’ai eu à collaborer avec lui au Canada quand il y était ambassadeur du Sénégal. Ce, autour de la valorisation de patrimoine historique de l’Afrique que j’y menais, plus précisément autour des Manuscrits de Toumbouctou. De même, j’ai partagé avec lui des plateaux de télévision dans le cadre des Ziarras Omariennes. Militant actif ou sympathisant ouvert du Pastef, il est aujourd’hui ministre-conseiller du président Bassirou Diomaye Faye. Comme pour tant d’autres militant-e-s du Pastef que je connais bien, jamais, il ne me frôlerait l’esprit que cet homme, intelligence et culture par excellence, soit un terroriste ou lié à une formation politique terroriste. Jamais !
Dre Aoua Bocar LYyTall est sociologue/analyste, membre de MESURe et de la Plateforme Aar suñu Eleksion.
*N.B. : je cite tel que j’ai écrit exactement dans le post c’est-à-dire avec beaucoup de majuscules pour mettre en exergue des mots et des propos importants.
par Oumou Wane
NI ETHNIE NI STATUT AU DESSUS DES LOIS
Manipuler le Fouta en faisant croire que les nouveaux dirigeants sont contre les pulaars, c’est insulter notre intelligence. L’appartenance ethnique de Farba Ngom est une pure excursion hors-sujet dans cette affaire
Jusqu’à preuve du contraire, nous sommes toujours en démocratie. Alors pourquoi ce battage médiatique, dès lors qu’il s’agit, dans le cadre d'une enquête préliminaire, de permettre à un député d'être entendu par la Justice, comme n'importe quel autre citoyen d’ailleurs, afin de pouvoir répondre aux questions des enquêteurs et confirmer ainsi son innocence ou sa culpabilité ?
En effet, qu’y a-t-il de choquant à ce qu’un parlementaire, en l’occurrence le député Farba Ngom, soit amené à répondre à des suspicions devant la justice, tant que toutes les étapes de la procédure ont été respectées ?
Rappelons les simples faits. Le garde des Sceaux, maître Ousmane Diagne, saisi par le Parquet financier, a écrit à l’Assemblée nationale pour demander la levée de l’immunité parlementaire de Farba Ngom, dans le cadre d’une enquête sur des activités suspectes de blanchiment de capitaux dont la valeur est estimée provisoirement à plus de 125 milliards de Francs CFA. Suite à cette demande, c’est lors de la séance plénière de ce vendredi 24 janvier 2025, que l'immunité parlementaire du député et proche de l’ex-président Macky Sall, a été levée.
Pourquoi donc tout ce tintamarre ethnico-politico-médiatique puisque, quoi qu’il arrive Farba Ngom va pouvoir répondre devant la justice et on saura un jour peut-être s’il est coupable ou non des graves accusations portées contre lui ?
Je me permets ici, avec tout le respect que je dois à sa fonction, de dire à maître Aïssata Tall Sall, qu’il ne s’agit pas d’ethnie dans cette affaire. En affirmant que « Farba Ngom est prêt à affronter la vie et la mort », eu égard à son éducation dans le Fouta, où dit-elle, « nous n’avons pas peur, nous, de la mort », elle déplace le sujet sur le terrain de la discrimination, comme si notre ethnie à chacun, ne fait pas de nous des Sénégalais à part entière.
Comme beaucoup de mes compatriotes, je crois que j’ai peur de la mort ! De la sale mort injuste qui fauche beaucoup trop de citoyens sénégalais. Se faire écraser sur le macadam en conduisant sa moto Jakarta pour gagner sa vie, mourir sur une charrette sur le chemin du dispensaire en pleine brousse en donnant naissance, partir à la fleur de l’âge dans un règlement de compte ou une manifestation… Et je ne parle pas des maladies cardiovasculaires, les cancers, les maladies respiratoires et le diabète qui déciment nos populations et contre lesquelles, nous n’avons pas d’immunité.
L’immunité protège les parlementaires de toute mesure coercitive les privant de leur liberté, sauf crime, délit flagrant ou condamnation définitive, ce qui n'empêche pas une mise en examen. L’immunité n’a donc pas une valeur absolue.
En revanche, elle sert à protéger le parlementaire si le fondement des poursuites est politique. Certains, qui étaient hier au pouvoir dénoncent une « chasse aux sorcières » ou « une commande politique » dans cette levée d’immunité, mais il pourrait s’agir tout autant de lutte contre la corruption et d’actions en faveur de la transparence et la bonne gouvernance.
Si je ne me trompe, ce signalement de la Centif date de 2023 donc bien avant l’arrivée du nouveau régime au pouvoir. Manipuler les populations du Fouta aujourd’hui en leur faisant croire que les nouveaux dirigeants du pays sont contre les pulaars, c’est vraiment insulter notre intelligence. Je connais peu de pulaars prêts à mourir aujourd’hui pour défendre la cause de Farba Ngom. Les dignes fils du Fouta, justement en vertu de leur naissance, de leur éducation et de leurs valeurs et éthique, n’auront jamais, dans leur immense majorité, à répondre devant la justice pour infirmer ou confirmer des accusations aussi graves, tels que des faits de blanchiment de capitaux, de détournements de fonds publics ou autres, qui tombent sous le coup de la loi.
L’appartenance ethnique de Farba Ngom est donc, dans cette affaire, une pure excursion hors-sujet, à dessein pour créer une affaire dans l’affaire jusqu’à ce que l’on n’y comprenne plus rien !
Nous voulons un nouvel élan pour demain ? Commençons par changer nos schémas de pensée.
Nul ne saurait se placer au-dessus des principes fondamentaux de la Justice.
Oumou Wane est présidente Citizen Media Group – africa7.
Par Bachir FOFANA
UN PRESIDENT NE SE LAMENTE PAS, IL AGIT
En avouant son échec et celui de son Premier ministre par ricochet (Diomaye mooy Sonko), le chef de l’Etat semble jeter l’éponge avant même d’avoir entamé le combat. Il s’avoue défaitiste
Commençons par exprimer notre solidarité à Abou Diallo et Oumar Sow, aujourd’hui en prison pour des propos que le procureur de la République qualifie de «déclarations de nature à inciter à la discrimination ethnique». Tout démocrate et amoureux de la liberté devrait leur apporter un soutien. Leur arrestation est la énième manifestation de la dérive autoritaire et partisane dont le régime en place s’est fait l’auteur, en quelques petits mois d’exercice du pouvoir. Bah Diakhaté, Amath Suzanne Kamara, Commissaire Keïta, les directeurs de publication des journaux Le Quotidien et La Tribune, Cheikh Yérim Seck, Bougane Guèye Dany, Kader Dia… sont tous passés entre les mains de ce pouvoir liberticide. Tous les républicains et démocrates de ce pays doivent se mobiliser pour arrêter ces harcèlements à la fois injustes et dangereux pour la paix et la stabilité du Sénégal. Et c’est dans ces moments qu’on se demande où sont les universitaires très prompts à pondre un texte sous le régime de Macky Sall.
Ensuite, souhaitons un bon retour parmi nous à Moustapha Diakhaté, qui hume l’air de la liberté après deux mois à l’ombre pour ses opinions politiques. «Danga alku», une expression que tout le monde utilise tous les jours, a été considérée par le procureur de la République comme une insulte, et cela lui a valu un séjour carcéral. L’homme que je suis allé voir en prison m’avait déjà exprimé sa volonté de revenir en force, et il l’a réitérée dès sa sortie : il n’est pas prêt à déposer les armes. «Je suis sorti en très bonne santé, comme avant mon entrée en prison. Je reste convaincu que le combat pour le respect du pluralisme et de la liberté d’expression est mon credo. (…) Je suis encore plus que jamais déterminé à consacrer ma vie à la défense de la démocratie et des Sénégalais», at-il déclaré sur la Rfm. La prison de Rebeuss, pour Moustapha Diakhaté, est «une vraie université». «Un séjour à Rebeuss, même s’il faut payer pour y aller, il faut le faire. J’ai beaucoup appris là-bas.» Bienvenue Grand.
Pastef n’a pas de stratégie
En son absence, beaucoup de choses se sont passées dont la dernière est la première Conférence des administrateurs et managers publics (Camp) tenue cette semaine. Une seule chose a retenu l’attention : les lamentations du président de la République. Oui, un président de la République qui se lamente est tellement rare que cela mérite d’être souligné. Au terme de neuf mois d’exercice du pouvoir, le président de la République, attendu sur des solutions, s’alarme. «D’abord, un Etat contraint dont les marges de manœuvre budgétaire et financière n’existent quasiment plus, une Administration républicaine, mais manquant de cohérence et figée dans des schémas dépassés, alors même que les réalités socio-économiques évoluent rapidement, marquées notamment par la transformation numérique et l’essor de l’Intelligence artificielle», regrette le chef de l’Etat, qui indique de plus que le secteur parapublic est hypertrophié, faisant souvent doublon à l’administration centrale, budgétivore et dont la contribution aux dividendes de l’Etat reste trop faible. Toujours dans ses propos lors de la Conférence des administrateurs et managers publics, le président de la République entend se départir des services publics complexes et coûteux qui limitent l’efficacité des politiques publiques et ternissent l’image de l’Etat. Dès lors, il est impératif de refonder l’Administration, pour la rendre plus moderne, plus proche des citoyens et plus efficiente dans ses missions. C’est l’objectif même de cette Conférence des administrateurs et managers publics, qui se veut un espace de dialogue, de réflexion et d’orientation stratégique.
«Un Président ne devrait pas dire ça…» est le titre d’un livre des journalistes français d’investigation Gérard Davet et Fabrice Lhomme, publié en 2016 et consacré à cinq années d’entretiens privés des deux hommes avec le président de la République française d’alors, François Hollande. Nous aussi, nous sommes tentés de dire à notre cher président de la République qu’«un président se ne lamente pas», ne pleurniche pas. Qu’il est élu pour solutionner les maux dont il a hérité.
A l’alternance de 2000, Me Abdoulaye Wade, lors de son premier voyage en France, avait dit sur le perron de l’Elysée, être venu «chercher des armes car l’Armée du Sénégal est souséquipée. Les caisses de l’Etat sont remplies d’agent». C’est bien plus tard que les Sénégalais ont su par l’entremise de Idrissa Seck, que la situation héritée des socialistes était bien catastrophique. Il dira que pour ne pas casser l’espoir du Peuple, et surtout continuer de bénéficier de la confiance des partenaires, ils étaient dans l’obligation de ne pas communiquer sur la situation réelle du pays
En 2012, lors de l’élection présidentielle, le même Wade prédisait que si Macky Sall était élu, les fonctionnaires pourraient ne pas percevoir leurs salaires. Ce qui présageait d’une situation complexe du pays. L’on se souvient du premier Conseil des ministres du premier gouvernement de Macky Sall, nouvellement élu. A l’unisson, Abdoulaye Daouda Diallo, ministre du Budget, et certains de ses collègues, avaient annoncé que «les caisses de l’Etat (étaient) vides». Mais il leur a vite signifié qu’il ne s’agissait pas de communiquer sur le phénomène, mais de s’atteler à régler les problèmes pour lesquels ils ont été élus
En avouant son échec et celui de son Premier ministre par ricochet (Diomaye mooy Sonko), le chef de l’Etat semble jeter l’éponge avant même d’avoir entamé le combat. Il s’avoue défaitiste contrairement à leurs annonces d’avant accession au pouvoir, quand ils disaient ne pas croire «à la réalité du pouvoir», ou qu’ils avaient les solutions aux problèmes du pays et qu’il ne leur fallait pas plus de «deux mois» pour voir les effets d’une transformation systémique du pays.
Un président de la République ne doit pas être un spectateur de la situation…
Finalement, le parti Pastef n’a pas de stratégie. Finalement, c’est triste de découvrir que c’était juste un regroupement de beaux parleurs au lieu d’être une force de proposition concrète. Le produit n’a pas répondu aux attentes, et c’est dommage. Car les jeunes et la diaspora croyaient réellement au «Porozet» pour un changement qualitatif de leur vie. Diomaye ne fait pas encore le poids ; et si ça se confirme, ce sera de la faute de Sonko qui l’a proposé au Peuple sénégalais. Au Gabon, le Président putschiste a limité les salaires à 5 millions. Au Mali et au Burkina Faso, il y a des menaces de rembourser l’argent pillé ; c’est comme ça qu’on gère. Mais au Sénégal, on assiste à de l’hésitation, des slogans, à d’interminables voyages coûteux qui n’ont rien rapporté. Un Président ne se lamente pas, il a tous les moyens pour agir et il doit agir. «Un président de la République ne doit pas être un spectateur de la situation, mais un acteur central qui porte des réformes ambitieuses. Le Président doit incarner une vision claire, prendre des responsabilités sur des enjeux fondamentaux et ne pas se dérober face aux difficultés», disait Nicolas Sarkozy, le 14 janvier 2007 à Villepinte.
Le Président Diomaye devrait s’inspirer de Napoléon Bonaparte lors du siège de Toulon en 1793. Jeune Capitaine, voyant que la France était en train de perdre face à la Marine britannique et son artillerie, Napoléon soumet un plan d’attaque au Général Dugommier, qui a pris le commandement du siège. L’application de ce plan permit la reprise de la ville aux troupes royalistes et britanniques le 18 décembre, après la prise du Petit Gibraltar. Il est fait d’office Général de brigade pour cette audace.
Oui, il faut de l’audace pour faire bouger les choses. Les Sénégalais ont sanctionné le pouvoir sortant, donc élu Diomaye pour qu’il apporte des solutions, non pour simplement identifier les problèmes. De tels comportements ne font pas honneur à notre République qui a toujours été dirigée par de grands leaders incarnant un leadership avéré et respecté. De plus, un Etat doit rassurer. Un Etat doit donner de l’espoir. Un Etat doit être ouvert d’esprit, moins bavard et plus pragmatique. C’est ce qui facilite les investissements venant de l’extérieur et booste le secteur privé national. Or, à part constater des manquements et se lamenter, Pastef n’a aucune vision. Il est impératif d’agir plutôt que de se contenter de constater les dysfonctionnements. Les constats sont connus, les solutions sont souvent évoquées, mais c’est dans l’action concrète et décisive que se trouve la véritable réforme. Etre dans le temps de l’action suppose de savoir où on va. On est dans le pilotage à vue et dans les règlements de comptes via la Justice
L’Administration sénégalaise connaît les mêmes goulots d’étranglement depuis fort longtemps. Sous Abdou Diouf, nous avions un ministère dédié à la Modernisation de l’Etat. Wade a érigé le département de la Compétitivité et de la bonne gouvernance. Macky Sall a eu à confier le ministère de la Fonction publique, de la rationalisation des effectifs et du renouveau du service public à Viviane Bampassy. C’est dire…
Par Kavita GUPTA
LE MAHA KUMBH MELA, UN VILLAGE GLOBAL ENTRE L’INTEMPOREL ET L’ÉMERGENT
Ce « Village Global » attire l’attention d’un large éventail de l’humanité. Il est un témoignage vivant des croyances et des pratiques intemporelles de l'hindouisme tout en étant un terrain d'expérimentation pour des facettes nouvelles et émergentes.
Ce « Village Global » attire l’attention d’un large éventail de l’humanité. Il est un témoignage vivant des croyances et des pratiques intemporelles de l'hindouisme tout en étant un terrain d'expérimentation pour des facettes nouvelles et émergentes. Il permet les trois processus éternels et concomitants de l’Évolution, de l'Équilibre et de l'Involution.
Cette année, des millions de personnes se rendent au Maha Kumbh Mela à Prayagraj. Le Mela (foire) offre une vue d'ensemble des croyances et des pratiques hindoues, fournissant des aperçus visuels et expérientiels. Il existe un sentiment généralisé d’équanimité, où les distinctions de tous types se dissolvent, favorisant un sentiment d'interconnexion. Le Mela est lié au culte de la nature, honorant les Panch Tatvas (les cinq éléments de la vie : Terre, Eau, Air, Feu et Espace). Il rappelle un temps d’observance rituelle et d’enquête intellectuelle sur les forces naturelles et leur signification astrologique, soulignant l’équilibre harmonieux de ces éléments.
Le delta de Triveni Sangam à Prayagraj, le confluent des rivières Ganga, Yamuna et la mythique Saraswati, attire un large éventail d’humanité, des yogis de l'Himalaya aux pèlerins dévots, en passant par les voyageurs curieux et les touristes, des gens divers venus de tous horizons, chacun ayant son propre objectif. Ce festival de 45 jours est soutenu par un écosystème d’administrateurs, de soutiens surle terrain, de bénévoles, de commerçants et d’entrepreneurs. Une telle envergure attire également l’attention des éducateurs, chercheurs et innovateurs sous un prisme multidisciplinaire. Toutes les choses trinitaires convergent dans cette terre où les trois rivières se rencontrent, y compris la combinaison fascinante des trois cycles inscrits dans la trilogie sacrée de Brahma, Vishnu et Mahesh. Brahma représente l'Évolution (Anabolisme), Vishnu représente l'Équilibre (Métabolisme), et Shiva représente l’Involution (Catabolisme). Le Kumbh Mela est un riche exemple de ces trois processus : la célébration du passé, la réflexion sur le présent et la préparation pour l'avenir.
Le Mela trouve ses racines dans la célèbre légende de la mythologie hindoue - Samudra Manthan ou le Barattage de l’Océan) par les Devtas (dieux) et les Asuras (démons). Du barattage émergèrent divers dons, dont le Kumbh de l’Amrit (un pot de nectar) pour l’immortalité. Le Kumbh Mela est une commémoration organisée tous les quatre ans dans chacune des quatre villes, Haridwar, Nasik, Ujjain et Prayag, sur une base rotative.
Au-delà de son immense signification religieuse, le Kumbh Mela est également d’une grande importance culturelle et spirituelle. Le nombre considérable de dévots et de pèlerins dans une ville éphémère crée une expérience rare et unique, attirant une foule de visiteurs désireux de percer le mystère du Mela. Historiquement, de nombreux voyageurs étrangers ont écrit des récits détaillés de leurs visites, ce qui a permis au Kumbh Mela d’acquérir une reconnaissance mondiale. Les Chroniques de Hieun Tsang et les Journaux de Fanny Parkes (Errances d’un Pèlerin) ont captivé un public mondial à travers les âges.
L’envergure du Mela a toujours été immense et ne cesse de croître au fil des décennies. Le nombre estimé de visiteurs cette année devrait dépasser les 400 millions durant la durée du Mela. Dix mille hectares de la zone du Mela ont été déclarés un district temporaire avec 10 zones et 25 secteurs. La mise en place d’une ville temporaire à cette échelle représente un immense défi administratif, surtout lorsque le site est situé sur les plaines inondables du Gange qui se sont retirées très lentement cette année, laissant une très courte période pour préparer toutes les dispositions.
Malgré le temps limité, divers départements et agences gouvernementales ont travaillé sans relâche pour fournir les infrastructures et les commodités avant la première date de snan (bain sacré). D’importantes allocations budgétaires et des personnels de divers départements ont été déployés pour gérer la sécurité, la circulation, la santé, l’assainissement et d’autres arrangements. Le gouvernement de l’Uttar Pradesh a également fait un important effort technologique avec son initiative Digi Kumbh. Des systèmes de vidéosurveillance alimentés par IA, utilisant la reconnaissance faciale et des plaques d’immatriculation des véhicules, ont été conçus pour fournir une surveillance et surveiller les déplacements des foules, la circulation et la gestion du stationnement. En outre, des drones sous-marins dotés de capacités d’imagerie avancées ont également été déployés pour fournir une surveillance aquatique 24 heures sur 24. Un chatbot alimenté par IA a également été lancé pour soutenir plus de 11 langues et faciliter la navigation.
En Inde indépendante, le Kumbh Mela est organisé depuis 1954. Chaque gouvernement a mis en œuvre ses meilleurs efforts pour rendre l’expérience aussi fluide et mémorable que possible pour les pèlerins. Ces efforts pour une installation et une opération réussies ont attiré l’attention du monde entier et ont suscité diverses recherches, audelà de la simple perspective anthropologique.
Des établissements académiques mondiaux et indiens de premier plan tels que l’Université de Harvard, la London School of Economics (LSE), l'IIM Bangalore et le MIT ont mené diverses études approfondies pour tirer des enseignements de l'envergure des opérations et en tirer des enseignements d'un événement aussi colossal. Ces études, à travers un prisme multidisciplinaire, se concentrent sur l’éphémérité et les infrastructures, la gestion publique, les complexités socioculturelles et logistiques, l’IA et la technologie. L’énorme échelle du pèlerinage, en particulier lors des principaux jours de bain, lorsque des millions de personnes se plongent dans les eaux sacrées, suscite une stupéfaction à grande échelle.
Un tel flux concentré d'afflux massif a également signifié un immense potentiel pour la visibilité des marques et des opportunités de marketing pour les entreprises. Aux côtés des grandes marques, des entreprises locales florissantes saisissent chaque occasion pour servir tous les segments des foules massives. Les invités visitant pour quelques jours peuvent choisir parmi une variété d'options disponibles : tentes de luxe, tentes économiques, hôtels, maisons d’hôtes, logements chez l’habitant. Les prestataires logistiques, des chauffeurs de taxi aux bateliers, sont tous prêts à fournir des services aux visiteurs tandis que de petits vendeurs sont prêts à répondre aux besoins essentiels des articles de puja (prières) et des rituels pour les dévots venant pour une journée.
L’astronomie hindoue, l’astrologie, le patrimoine bâti, l’écologie et la nourriture locale, chaque couche est présente avec une grande richesse dans le Kumbh Mela. Des pèlerins, dévots et voyageurs aux gourous du marché, en passant par les universitaires et les passionnés de recherche, il y a quelque chose de significatif et de captivant pour chacun à voir et à vivre dans le Maha Kumbh Mela !
Kavita est une voyageuse passionnée qui collecte des histoires de chacun et de partout, totalement fascinée par la riche tapisserie de l’histoire et de la culture indiennes. Elle explore pour satisfaire sa soif de voyage et apporte des perspectives uniques ! À travers Dus Dishaa, elle fait revivre les charmes locaux de ce village global à travers des expériences immersives et spécialement conçues. Dans sa vie quotidienne, elle est professeure de gestion avec plus de 20 ans d’expérience.
Par Momar Dieng
LE BÉNIN À L’ÉPREUVE DE SES DJIHADISTES
Célestin* est un chauffeur béninois d’expérience. Il est habitué à manœuvrer de gros porteurs sur les routes cabossées et sinueuses d’Afrique de l’Ouest. Il raconte avoir accompagné « un ami conducteur de camion-citerne ravitailler les ‘’djihadistes’’ en
Célestin* est un chauffeur béninois d’expérience. Il est habitué à manœuvrer de gros porteurs sur les routes cabossées et sinueuses d’Afrique de l’Ouest. Il raconte avoir accompagné « un ami conducteur de camion-citerne ravitailler les ‘’djihadistes’’ en carburant » de Cotonou à Gao (Mali), en passant par Fada Ngourma (Burkina Faso) et Torodi (Niger). C’était avant qu’une frange du territoire burkinabè tombe entre les fourches chauvines des « terroristes ».
« C’était la première fois que je rencontrais des groupes armés. C’étaient des hommes enturbannés dont on pouvait à peine voir les yeux. Ils portaient sur des armes et des munitions en tout genre. J’ai pris peur. Leur chef qui nous recevait a dit à mon camarade de me tranquilliser, qu’ils ne nous feraient rien. La preuve, c’était nous qui leur avions amené du carburant. Après toutes les opérations de transvasement de l’essence, nous sommes revenus au Bénin. »
Célestin et son ami sont des acteurs essentiels du trafic de carburant dans l’espace sahélien, en raison de l’importance vitale de cette ressource pour les activités des groupes armés et criminels dans cet espace sans fin. Ils le sont comme d’autres individus ou groupes le sont également dans la contrebande de denrées alimentaires, le braconnage en zones protégées, le commerce de stupéfiants, l’orpaillage clandestin, etc. Ensemble, ils font tourner une économie de type criminel dont les ressorts et les produits alimentent le développement de groupes non étatiques plus ou moins liés à l’extrémisme violent.
Jeannine Ella Abatan et William Assanvo, chercheurs principaux au Bureau régional à Dakar de l’Institut d’études de sécurité (ISS) pour l’Afrique de l’Ouest, le Sahel et le bassin du Lac Tchad, sont les auteurs de l’enquête sur les « « Liens entre extrémisme violent et activités illicites au Bénin » rendu public en juin 2023.
L’étude, entamée en septembre 2021, a couvert les départements suivants : Alibori, Atacora, Borgou et Donga, dans le nord du pays. Ils « ont été choisis du fait de leur proximité avec les zones géographiques où opèrent les groupes extrémistes violents actifs au Sahel et parce que certains ont connu des attaques et des incidents sécuritaires revendiqués par ou attribués à ces groupes », expliquent les deux chercheurs.
En juillet 2024, plusieurs soldats béninois et des Rangers travaillant pour l’ONG sud-africaine African Parks sont annoncés avoir été tués lors d’affrontements avec des groupes armés dans le septentrion du pays, à l’intérieur du parc national W. African Parks est une spécialiste mondiale de la protection et la sauvegarde des aires protégées. En mai 2023, deux attaques d’individus non identifiés font une vingtaine de personnes tuées dams le département de l’Atacora, non loin de la frontière burkinabè. Ici, le différend qui oppose le Bénin au Burkina Faso concernant les 68 km2 de la localité de Kourou-Koualou est une aubaine pour les trafiquants de toutes catégories.
Kourou-Koualou, une clef de voûte
Le « litige territorial (…) sur la souveraineté de cette zone, qui se traduit entre autres par l’absence d’autorités nationales sur le terrain, a contribué à faire de Kourou-Koualou une zone de non-droit », écrivent Abatan et Assanvo. « Le vide sécuritaire et administratif ainsi créé a laissé le champ libre aux groupes extrémistes qui s’implantaient déjà progressivement dans l’Est du Burkina Faso depuis 2018. »
Selon ONU-INFO, Kourou-Koualou apparait comme « le centre d’un commerce transfrontalier illicite de carburant d’un million de litres par an, un instantané d’un phénomène qui s’étend sur l’ensemble de la région sahélienne, en Afrique. »
Dominique* est un revendeur de produits agricoles et pétroliers installé à Koualou en 2015. Il gérait deux dépôts de carburant venu du Nigeria. « Je réalisais d’énormes bénéfices avec la complicité des services de douane », raconte-t-il. Jusqu’au jour où « les ‘’djihadistes’’ ont isolé Nadiagou. »
Nadiagou est un village de la commune de Pama dans la région Est du Burkina Faso. Son isolement « au début de l’année 2021 » marque un tournant. A partir de ce moment, confie Dominique, « une bonne partie du carburant qui est vendu à Koualou » tombe entre les mains des ‘’djihadistes’’. « Ils ont des véhicules 4X4 qui transportent le carburant qu’ils viennent chercher à Koualou sous escorte armée. » Se forme ainsi un groupement économique tripartite sur le terrain du trafic d’hydrocarbures.
« Les ‘’djihadistes’’, les gros transporteurs pétroliers et nous, les bénéficiaires locaux, avions tous intérêt à ce que la zone reste sous le contrôle des ‘’djihadistes’’ qui en tirent profit », rapporte Dominique.
Mais ce business juteux n’ira pas plus loin que septembre 2021 quand les autorités burkinabè décapitent le réseau de trafiquants qui alimentait Kourou-Koualou avec, vraisemblablement, du carburant venu du territoire burkinabè.
« Plusieurs interlocuteurs rencontrés à Kourou-Koualou ont relevé que ces arrestations ont désorganisé le réseau structuré autour de cette localité et que le flot de carburant déchargé, stocké et transitant par cette localité aurait cessé dans la foulée », souligne l’étude.
Dans cette même période, le renforcement des mesures sécuritaires coté béninois, en particulier « au niveau de la localité frontalière de Porga », aurait contribué à assécher davantage les circuits de trafic. Ceci expliquerait que les ‘’groupes extrémistes’’ aient « ciblé le Bénin en multipliant les attaques contre le pays à partir de fin novembre 2021. »
A cette date, l’incursion violente de groupes présumés djihadistes provoque la mort de deux soldats béninois aux environs du fleuve Mékrou dans la localité de Porga. Cet événement est vu par de nombreux chercheurs comme la première attaque d’envergure des ‘’djihadistes’’ contre le Bénin. Mais les deux chercheurs de l’ISS considèrent le rapt de deux touristes français et l’assassinat de leur guide béninois le 1er mai 2019 dans le parc national de la Pendjari comme les premiers « incidents sécuritaires » notés au Benin et mettant en cause des groupes extrémistes violents.
Détournements de camions-citernes
Loin de se décourager, les groupes dits djihadistes tentent de mettre en place « d’autres modes d’approvisionnement » en hydrocarbures à partir de « la seconde moitié de 2022 avec la multiplication, notamment dans l’Est du Burkina Faso, de cas de détournements de camions-citernes transportant du carburant par des groupes armés. » Ceux-ci sont « suspectés d’appartenir à la mouvance ‘’djihadiste’’ », soulignent Jeannine Abatan et William Assanvo.
« Avec ces détournements, les groupes sont susceptibles de devenir des pourvoyeurs de carburant volé à des fins de commercialisation. Par conséquent, il n’est pas exclu que la contrebande die carburant dans la zone frontalière, y compris dans le nord du Bénin, commence à être alimenté par du carburant volé provenant du Burkina Faso. »
Selon les deux chercheurs, le Bénin, « pays de transit », est devenu un rouage important « dans la contrebande de carburant en direction des pays voisins » dont le Burkina Faso et le Togo. La ressource « alimente également les zones fréquentées ou occupées par les groupes extrémistes dans l’Est du Burkina Faso. »
Dans un rapport d’enquête intitulé « Fuel Trafficking in the Sahel », l’Organisation des Nations unies contre le crime et la drogue (ONUDC) soutient que cette contrebande « finance des groupes armés illégaux non étatiques, des groupes terroristes, des institutions financières, des fonctionnaires corrompus chargés de l’application de la loi, et des groupes ayant des liens avec des personnalités ayant des intérêts dans des sociétés de vente au détail de carburants. »
Editorial : La triple- leçon de la tragédie de la zone triple - Le Patriote
Des soldats béninois du système ''Mirador'' dans le nord du pays.
Au Bénin, les dispositions légales et les mesures adoptées par le gouvernement pour lutter contre la contrebande de produits pétroliers sur l’ensemble du territoire national n’ont pas prospéré, constatent Abatan et Assanvo. D’où la persistance du trafic dans la zone de Kourou-Koualou. Pour les deux chercheurs de l’ISS, l’atteinte de cet objectif repose à la fois sur « la capacité des Forces armées béninoises à occuper durablement cette zone » et sur « l’aptitude des autorités burkinabè à reprendre le contrôle des régions de l’Est et du Centre-Est », toutes deux frontalières du Bénin.
Coordonner les actions entre Etats
Dans le Sahel, un pays comme le Niger perd environ 8 millions de dollars US (plus de 5 milliards de francs CFA) de recettes fiscales annuelles liées au « commerce illicite » de carburant, rapporte Amado Philip de Andrés, Représentant régional de l’ONUDC pour l’Afrique de l’Ouest et l’Afrique centrale, qui cite la Haute autorité de lutte contre la corruption et les infractions assimilées (HALCIA).
Pour l’ONUDC, « les contrebandiers paient (…) des « taxes » à des groupes terroristes, notamment autour de Kourou/Koualou, où des entrepôts illégaux stockent des réservoirs de carburant de contrebande pendant le transit. » En même temps, « des groupes affiliés à Al-Qaïda exploitent certaines des mines riches en or de la zone et prélèvent régulièrement des taxes sur la contrebande. »
Concernant le Bénin, « Toute action visant à lutter efficacement contre la contrebande de carburant doit prendre en compte le caractère transfrontalier » de ce trafic, soulignent Jeannine Abatan et William Assanvo. Toutefois, « cela appelle à une action concertée, coordonnée et intégrée avec les pays voisins concernés (Burkina Faso, Niger, Nigeria, Togo, jusqu’au Mali). Cette perspective vise à « éviter qu’une mesure prise par un pays ait des effets non désirés ou négatifs (sur le plan de l’approvisionnement en carburant, de la sécurité ou de l’emploi dans un autre pays. »
Dans le contexte d’un espace sahélo-saharien aussi immense que truffé de zones grises où tente d’émerger une Confédération de l’Alliance des Etats du Sahel (AES), le contrôle absolu des territoires est hors de portée des forces armées nationales. Avec la mutualisation de leurs (maigres) moyens, le Niger, le Mali et le Burkina Faso parviendront peut-être à reprendre une partie de leurs territoires occupés par des groupes djihadistes et/ou affairistes…Ce qui n’est pas garanti d’avance.
Pseudonymes choisis par la rédaction
DE LA VANITÉ DU POUVOIR
Vieux Savané revenait en 2022 sur ce 17 décembre 1962, jour où Mamadou Dia se retrouvait brutalement arrêté sur ordre de Senghor. Son récit permet de mesurer, 60 ans après, l'ampleur du gâchis d'une amitié sacrifiée sur l'autel des ambitions personnelles
Soixante ans après les faits, le journaliste Vieux Savané revenait en 2022 sur l'une des crises majeures de l'histoire politique sénégalaise. Le 17 décembre 1962, Mamadou Dia, président du Conseil de gouvernement, était arrêté dans sa résidence de la Médina par des parachutistes. Cette arrestation, ordonnée par son ami de longue date Léopold Sédar Senghor, aboutissait à sa condamnation à perpétuité pour une prétendue tentative de coup d'État. Dans son analyse publiée dans Sud Quotidien, Vieux Savané explore les conséquences durables de cette rupture entre deux figures majeures de l'indépendance sénégalaise.
Voilà 60 ans, jour pour jour, que feu Mamadou Dia, président du Conseil de gouvernement du Sénégal, avait été mis aux arrêts par Léopold Sédar Senghor. C’était le 17 décembre 1962, par une fin d’après-midi, à 18h 27mns, en pleine Médina, dans la résidence officielle de l’homme d’État, actuelle Maison de la Culture Douta Seck, encerclée dès 16 h par des éléments des forces parachutistes.
Accusé par son ami et compagnon, Léopold Sédar Senghor, d’avoir voulu fomenter un coup d’État, il sera jugé par un tribunal spécial et condamné à perpétuité.
Avec quatre de ses proches ministres : Valdiodio Ndiaye, ministre des Finances, Ibrahima Sarr, ministre du Développement, Joseph Mbaye, ministre des Transports et Télécommunications, et Alioune Tall, ministre délégué à la Présidence du Conseil, Mamadou Dia sera ensuite embastillé à Kédougou.
Le décor était en ces temps-là, celui d’une ville improbable, complètement coupée du monde en plus de se retrouver sous le poids d’une chaleur assommante qui pouvait dépasser les 40° à l’ombre. Et pourtant, lorsque lui étaient parvenues des rumeurs d’une rupture avec son camarade de parti, ses oreilles, imbibées de fidélité et de confiance à l’endroit de Senghor, obstruées par un bouchon de cérumen, ne voulaient rien entendre.
Par tempérament et par loyauté, le Président du Conseil s’était refusé à toute forme de suspicion. Au final, à cette tentative de coup d’Etat qui lui était prêtée, il a soutenu mordicus qu’il s’agissait d’ « un coup monté», faisant ainsi observer le ridicule de la situation, puisque disait-il : « On fait un coup d’Etat pour prendre le pouvoir, moi j’avais tous les pouvoirs ».
Signataire de l’acte d’indépendance, président du Conseil de gouvernement de la République du Sénégal, Vice-Président de l’éphémère Fédération du Mali , c’est Mamadou Dia qui détenait en effet tous les pouvoirs. Evoquant ses relations avec une lucidité dénuée de toute rancune observera-t-il : « C’est le fétichisme de l’amitié qui me perdra ».
Destabilisation
Et quelle amitié ! Tous deux originaires de la région de Thiès, Senghor qui a vu le jour en 1906 à Joal, et Mamadou Dia, en 1910 à Khombole, vont travailler en bonne entente pour l’obtention de l’indépendance du Sénégal survenue en 1960. Leurs relations se distendront cependant à l’épreuve du pouvoir.
Que d’insinuations pour mettre Mamadou Dia à mal avec les familles maraboutiques, notamment le khalife général des mourides, Falilou Mbacké, Seydou Nourou Tall, guide religieux, à qui l’on a fait croire que ce dernier voulait leur destitution et qu’ils figuraient sur la liste des personnes à mettre en état d’arrestation.
En direction des officiers de l’armée de confession catholique, tels Jean Alfred Diallo, Faustin Pereira, l’épouvantail d’une menace de guerre confessionnelle était agité. Une propagande insidieuse distillée de manière subtile avait ainsi dépeint Mamadou Dia comme un homme autoritaire doublé d’un rigoriste intransigeant.
Image aux antipodes de ce qu’il était vraiment car, bien que nourri à la lecture du Coran, il était ami de feu Mgr Hyacinthe Thiandoum, Abbé Jacques Seck. De même, il entretenait une forte complicité intellectuelle avec le Père Lebret, Roland Colin, sans compter qu’il avait demandé et obtenu une audience avec le Pape Jean XXIII. C’est dire combien l’homme était éloigné de toutes ces descriptions caricaturales. N’empêche ! Il demeure que l’on arrive encore difficilement à se détacher de cet incroyable sentiment de gâchis que le Cardinal Hyacinthe Thiandoum avait si bien campé en 1996, dans les colonnes du quotidien « Le Soleil » consacré au 90e anniversaire du Président Léopold Sédar Senghor.
Ainsi avait-il confié : « J’ai profondément regretté et une multitude de Sénégalais comme moi, la grave crise politique survenue dans le pays en décembre 1962 (..). Au vu du travail accompli, l’éclatement de cette équipe a été considéré au Sénégal et à l’extérieur comme une catastrophe ou un coup de maître des puissances du mal ».
Regrets
Des années plus tard, dans le journal, « La Dépêche Diplomatique », Mamadou Dia regrettait avec une pointe de déception empreinte de nostalgie, ce qui lui apparaissait comme un terrible gâchis. Aussi avait-il relevé : « C’est très dommage tout ça encore une fois, très dommage pour notre amitié parce que moi, je garde encore une certaine affection, de la tendresse pour lui. Et c’est ça qui est extraordinaire. Je n’arrive pas à en faire un ennemi mais par contre, à voir ce qui se passe, ce que le Sénégal est devenu après, à la suite des évènements de 1962, rien que pour des questions de pouvoir personnel, régner de manière personnelle sur le Sénégal, pour en arriver là et toutes les conséquences que cela a eu sur le plan de l’évolution de notre pays après que nous étions si bien partis ».
Mamadou Dia de poursuivre : « Nous étions un exemple qui aurait pu éviter à l’Afrique tout ce qui est arrivé aujourd’hui, nos nouvelles indépendances. Tout ça aurait pu être évité s’il n’y avait pas eu cet acte de folie et d’égoïsme de sa part en décembre 1962, ça, c’est évidemment quelque chose que je ne peux pas oublier, je ne peux pas pardonner ».
Pour sa part, le président Senghor déclarait : « Bien sûr, je le regrette, vous savez il y a 17 ans que je suis ami avec Mamadou Dia. C’est moi qui l’ai découvert et qui l’ai poussé à franchir les étapes de la carrière politique , l’une après l’autre. Je le regrette mais le régime de l’exécutif bicéphale, nous avons fait l’expérience, c’est impossible. Que se passe -t-il autour du Président du Conseil et du Président de la République ? Des clans rivaux se forment auprès du Président du Conseil et du Président de la République qui cherchent à les dresser l’un contre l’autre et vous en voyez les conséquences ».
« Le prix de la liberté »
Ses douze années d’embastillement, dans des conditions éprouvantes n’auront pas émoussé la combativité de Mamadou Dia. Il sera resté d’une fidélité têtue à ses convictions, à sa volonté de voir le Sénégal sortir de l’ornière.
A travers son ouvrage « Le prix de la liberté », parviennent en écho les conditions difficiles vécues à Kédougou, loin des siens, coupé de tout, jeté dans une contrée hostile. Quand sa famille l’y retrouvait, une fois tous les six mois, après un long et éprouvant voyage, se voyant infligé la dégradante humiliation d’une intimité sous tutelle, obligé qu’il était, de converser avec les siens, en présence de ses geôliers. Livres et journaux soumis à la censure préalable du ministre de l’Intérieur. Il n’avait pas non plus la latitude d’écouter la radio de son choix, sinon les informations que crachotait la seule chaîne nationale et qui lui provenaient de l’appareil branché depuis le poste de garde. Comme si tout cela ne suffisait pas, il raconte avoir vu ses geôliers anticiper, entre le mur de sa chambre et le mur extérieur, le creusement de la tombe qu’il lui promettait. Puisant dans sa foi, sa conviction, ses ressources morales, il résistera ainsi à l’entreprise de destruction psychologique.
Droit et devoir
En tout état de cause, alors que Senghor voulait que Mamadou Dia renonçât à toute vie politique en cas d’élargissement de prison, ce dernier, raconte Roland Colin son ancien directeur de cabinet, lui aurait répondu alors qu’il l’avait retrouvé dans l’insoutenable, brûlante et étouffante solitude de sa prison de Kédougou : « La politique pour moi n’est pas un droit mais un devoir. On renonce à un droit mais pas à un devoir ». Une belle leçon d’engagement surtout en ces moments troubles ou pour beaucoup la politique est vécue comme le moyen le plus sûr et le plus rapide de s’enrichir, « tekki » comme l’on dit trivialement. Pour Dia, et fidèle en cela au révérend Père Lebret : « Le développement consiste pour une population au passage d’une phase moins humaine à une phase plus humaine ».
A travers les images fixées par le magnétoscope du sociologue Babacar Sall qui l’a filmé à l’occasion d’une de leurs nombreuses rencontres, où on le découvre sans fioritures, tel qu’en lui-même, pris sur le vif, son épouse, Oulimata Ba, témoignait par ces mots sur son « époux et ami », affirmant qu’il « n’était pas homme d’argent ». Déçu par le tournant de la première alternance politique, il n’avait de cesse de dénoncer la tentation du pouvoir personnel et absolu qu’il voyait poindre à travers les révisions unilatérales de la constitution. En tout état de cause, le compagnonnage et la complémentarité des deux hommes qui auraient pu faire croire à des lendemains qui chantent n’ont pas tenu. Ils seront malmenés et défaits par les intrigues courtisanes, la vanité du pouvoir et cette insatiable volonté de puissance qui balaie de son chemin toute forte personnalité. Ce qui rend encore plus pertinent cet appel de Mamadou Dia à l’entame de sa prise de fonction.
Ainsi avait-il prévenu : « Nous ne devons pas confondre la dignité de la fonction avec le luxe et le gaspillage inadmissible ». Une mise en garde qui tarde encore à être entendue. 62 ans après l’indépendance. Habité par une espérance, cet homme dont le regard restait toujours happé par le possible, avait véritablement le Sénégal au cœur. Le redécouvrir, le célébrer en cette période où notre histoire politique donne l’impression de vaciller et de ne pas vouloir avancer résolument dans un dessein transcendant, malmenée qu’elle est par les calculs sordides, les basses manœuvres, les violences, le non-respect des institutions, Ce qui rend d’une brûlante actualité la vigilance démocratique, républicaine, laïque dont Mamadou Dia, qui a quitté la scène du monde le 25 janvier 2009, a fait montre jusqu’à son dernier souffle.
Par Moussa PAYE
MAMADOU DIA, VOTRE SOCIALISME N'EST PAS LE NOTRE
Si Mamadou Dia promène sa plume sur le gâchis de son grand dessein, Magatte Lo, pragmatique, circonscrit son livre autour des événements de 1962.
La parution du livre de Magatte Lo, « L'heure du choix», puis celui de Mamadou DIA Mémoires d'un Militant du Tiers-Monde, a déplacé un certain moment le débat politique vers le passé. Un passé qui pèse encore sur le vécu quotidien : les conditions de notre accession à l'indépendance, les circonstances de l'éclatement de la Fédération du Mali et la crise de décembre 1962.
Si Mamadou Dia promène sa plume sur le gâchis de son grand dessein, Magatte Lo, pragmatique, circonscrit son livre autour des événements de 1962. Le décor et les acteurs qu'il évoque, lui en tête, tendent vers un objectif capital à ses yeux : la chute d'un Mamadou Dia devenu encombrant.
Il va la provoquer par un volontarisme suicidaire qu'il met au compte du « Ngor et du Djom » et qu'il propose en exemple à travers ses enfants, à toute la postérité.
Somme toute, Magatte Lo n'a pas tort de pavoiser. Il a gagné son combat, celui des nouveaux maîtres comme Frantz Fanon appelait cette bourgeoisie naissante que d'aucuns baptiseront « bourgeoisie bureaucratico-politique ». Sa montée est symbolisée parla hardiesse d'un Alioune Sène et d'un Daouda Sow, mitraillette au poing assurant la garde de l'homme du choix pendant la nuit du dénouement. Et par le même Magatte Lo et ses amis de la dissidence face aux forces de l'ordre, quand l’ordre s'appelait encore Mamadou Dia
Pour Magatte Lo et l'aile modérée du parti au pouvoir, l'indépendance était un moyen de recevoir en or et honneurs les dividendes d'une lutte politique équivoque.
Alors ni Modibo Keita, l'intransigeant révolutionnaire, ni Mamadou Dia de par trop radical ne s'inscrivaient dans la perspective de l'étape historique immédiate que les stratèges de la décolonisation douce avait planifiée et décidée. Ils devaient disparaître de la scène comme les Um Nyobe, les Bakary Djibo et les Lumumba.
Après avoir accepté le compromis du « Oui » au référendum pour préserver la Fédération du Mali, Mamadou Dia neutralisera le Soudanais pour le profit politique d'un Senghor passablement réticent et pour la perte de la première Union africaine dont les allures militantes inquiétaient déjà la France.
Ces deux volte-face entameront son crédit de « Militant du Tiers-Monde ». De la première il tentera de se justifier dans son livre : « j’avais même en tant que secrétaire général de l'UPS fait un rapport dans le sens négatif » (page 90-91). Il se justifie mal puisqu'il consacrait la rupture avec l'aile gauche du parti, ce qu'il reconnaît en écrivant à la page 94 : « Abdoulaye Ly et ses amis se sont détachés, ont démissionné pour constituer le PRA - Sénégal... »
Il n'est pas jusqu'à son directeur de Cabinet de l'époque pour soutenir une fronde aussi méritoire que salutaire mais que Mamadou Dia perçoit comme une infamie sanctionnée par la disgrâce d'un éloignement politique: « Jean Collin, mon directeur de cabinet, qui était pour le vote négatif a voté contrairement à la décision du parti. Il sera amené à quitter ce poste pour celui de délégué à Rufisque ».
GAUCHISTES
Dès lors, pourquoi Mamadou Dia s'étonnera-t-il que la gauche de son parti et l'extrême gauche qu'il avait contrainte à la clandestinité, lui tourne le dos sans rémission ? Lui-même ne s'est jamais reconnu en elles, aux heures de sa splendeur. Quand l'extrême gauche et la gauche de son parti se sont retrouvés porteuses de pancartes sur la Place Protêt, actuelle Place de l'Indépendance, pour huer De Gaulle mais ovationner son proche compagnon Valdiodio Ndiaye. Mamadou Dia les récusera par un communiqué commun avec Léopold Senghor, de Paris. Dans ses mémoires, il persiste et signe: « Les manifestations il faut le dire, ont été organisées par des gauchistes ».
Au soir du 17 décembre 1962, les gauchistes, regarderont choir comme un fruit trop mûr, l'homme qui, pour eux n'était que le bras séculier du doux poète. Car Mamadou Dia sera toujours tétanisé face à « Léopold». Ne le dit-t-il pas lui-même: « encore une fois, si j'ai été perdant, dans cette affaire de 1962, c'est que tout simplement je suis demeuré sourd à toute information qui tendait à mettre en cause ma confiance en Senghor (page 147).
Difficile équation pour ceux-là qui seraient tentés de suivre Mamadou Dia : comment être contre Senghor pour Mamadou Dia qui est pour Senghor ? Chacun résoudra ce dilemme selon sa personnalité pendant les heures où l'habileté de Magatte Lo sera d'arracher Mamadou Dia du cœur de Senghor et où Valdiodio Ndiaye ne réussira qu'à rendre plus tragique, plus cornélien l'amour de Dia pour Senghor. Il en restera pour Magatte Lo des traces d'amertume sur les pastiches d'un Senghor indécis et calculateur sinon ambigu, dans son livre. Et pour Valdiodio Ndiaye, une défection de dernière minute qui après la défaite, la prison, les souffrances et les invectives, le verra mourir sous les couleurs de l'adversaire d'antan. Il reste que l'anti-impérialisme, le nationalisme et un certain attrait pour le socialisme, étaient du camp de Mamadou Dia. Ce n'était donc pas attitude innocente ni gratuite que d'évoquer comme le fit Magatte Lo devant un chef religieux, l'appoint des troupes françaises, sur le front de mer, au coup de force contre Mamadou Dia.
Pour les besoins de la cause, l'affrontement Senghor-Dia prendra l'allure d'une opposition du croissant à la croix. Surtout quand le chef d'Etat-major, Amadou Fall, musulman pro-diaiste sera évincé au profit de Jean Alfred Diallo, chrétien favorable à Senghor, et quand un autre chrétien, le capitaine Preira sera chargé de l'arrestation de Mamadou Dia et son quarteron de fidèles.
Dans son livre, Mamadou Dia donne à sa défaite une signification politique internationale. « En divers endroits en Europe et dans les milieux capitalistes, on a sablé le champagne. Le socialisme venait de perdre une bataille sous les coups pernicieux d'ennemis internes et externes ». ( page 156).
Et puis, les années passent, douze années de dure réclusion jusqu'à ce jour du 28 mars 1974 où Mamadou Dia recouvre la liberté. Il voudra - ô surprise - remercier Senghor et l'assurer de sa disponibilité et celle de ses amis pourle devenir d'une nation qu'il chérissait - à sa manière - par-dessus tout. Celui-ci fixe rendez-vous à son domicile. Mamadou Dia raconte : « je suis arrivé chez lui à 21 Heures. Il m’a reçu en manifestant d'abord un peu de gêne. Je le sentais. Alors pour détendre tout de suite le climat, je lui ai dit : Mon cher ami, embrassons-nous »
Ç'aurait pu être une belle fin, si les histoires vraies pouvaient avoir une fin. Mais celle-ci a continué passant sur les silences de Senghor aux avances de Dia : « Si tu as besoin de moi, je suis à ta disposition pour discuter… ». On reste encore sur sa faim quant à l’attitude de Dia, à la longue attente de Cheikh Anta Diop qui voulait constituer le Rassemblement national démocratique avec lui.
Avec le recul et l'âge, Mamadou Dia se défend de toute amertume ou rancune. Il continue son combat titanesque. Que de désillusions et de malentendus auraient pu être évités si, à l'occasion de leurs innombrables tête-à-tête, Léopold Senghor l'avait pris à part pour lui dire ce que lui placarda la rédaction du journal de l'AOF, proche de Lamine Gueye, en refusant de publier son article : « Mamadou DIA, votre socialisme n'est pas le nôtre».
Par Moussa PAYE
IN Sud Magazine N°3-Octobre 1986
Par Babacar TOURE
RUPTURES
Mamadou Dia rompt d'avec la loi du silence qui est la règle d'or en Afrique où, en général, les acteurs que la fortune politique a déserté sont happés dans une chausse-trappe aux contours de ... sarcophages. - (Sud Magazine N°3- Octobre 1986)
(Sud Magazine N°3- Octobre 1986) - L’ancien président du Conseil de la Première République du Sénégal vient de publier ses mémoires. Survenant à un moment où les convulsions provoquées par les avatars du bicéphalisme n'ont pas encore fini de secouer l'avant-scène du continent, la parution de l'ouvrage de Mamadou Dia marque à plusieurs égards une rupture.
Mamadou Dia rompt d'avec la loi du silence qui est la règle d'or en Afrique où, en général, les acteurs que la fortune politique a déserté sont happés dans une chausse-trappe aux contours de ... sarcophages.
Chez certains, c'est le désir de ne pas gêner les gouvernants du jour ou alors de ne pas être pris en f1agrant délit de ... comeback incertain et plus qu'aléatoire en cas d'échec!
Avec la sanglante partition que les ex duettistes Ahidjo-Biya du Cameroun ont inf1igée à l'Afrique, la plupart des successions ne manquent pas de donner des frissons à ceux qui cohabitent tant bien que mal, tout en ayant peur de leur propre silhouette. Au chapitre des passations en douceur, on se plaît à citer les cas Senghor-Diouf pour le Sénégal, Stevens-Momoh en Sierra Leone, Nyerere-Mwinyi en Tanzanie.
Sans doute, les cinq doigts d'une main seraient de trop pour faire le décompte.
Encore que des grincements de dents et des froncements de sourcils ne soient pas à exclure dans au moins deux des cas que nous venons de citer. Pourtant, les changements intervenus ne l'ont été qu'au niveau de certains membres du personnel politique. Pour le reste, la continuité relève du sur-mesure ! C'est sous ce rapport que le cas de Senghor-Dia revêt une signification particulière. Pas seulement pour le Sénégal et les Sénégalais
Pourla première fois dans l'histoire de l'Afrique à peine indépendante, survient un clash qui ne tient pas seulement du conf1it entre deux tempéraments, deux personnalités, deux styles. Exit l'incompatibilité d'humeur. Le divorce a bel et bien pour fondement des divergences d'orientation politique. Tout le reste, c'est de la petite histoire dont l'Histoire ne retiendra que les quelques éléments d'appoint. Aux gouvernants d'hier et à ceux d'aujourd'hui, aux générations d'Africains que le jeu politicien cherche à marginaliser, privant ainsi leurs pays de compétences décisives, aux amis et aux adversaires de l'Afrique (il en existe!) le témoignage de Mamadou Dia rappelle que dans une ère de ruptures inévitables, seules comptent les idées.
Les hommes passent. Les idées demeurent. Les idées justes. Seulement, au moment où l'avenir et le passé se déclinent sur le même mode (au présent) il devient impératif de s'essayer au jeu de la vérité. Le temps n'est ni une excuse ni un allié. Houphouët-Boigny a levé un coin de voile sur l'histoire contemporaine à travers les colonnes de Fraternité-Matin. L'ancien président de Guinée-Bissau, Luis Cabral vient de sortir ses mémoires en portugais ... Au moment où les langues se délient, il nous paraît nécessaire d'amplifier les expressions dans leur pluralité afin d'affûter les outils pouvant permettre d'agir en séparant la bonne graine de l'ivraie. En toute connaissance de cause.
par Birane Diop
LE TEMPS LONG DONNE RAISON À SENGHOR
Du Théâtre national Daniel Sorano aux écoles d'infirmiers, il a créé les institutions essentielles du pays. Son œuvre, aujourd'hui contestée, témoigne pourtant d'une vision universaliste plus que jamais d'actualité
En ces temps formidables marqués par l’ère de la post-vérité sans limites, il m’arrive de discuter avec des compatriotes de l’héritage de nos devanciers, notamment Cheikh Anta Diop et Léopold Sédar Senghor. Deux figures majeures de notre histoire intellectuelle, culturelle, sociale et politique, dont tout Sénégalais devrait être fier au regard de leur trajectoire, bien que leurs visions du monde fussent antagonistes, voire opposées. J’ai lu leurs œuvres et compris leurs désaccords ainsi que leurs petites querelles. Cheikh Anta prêchait la renaissance africaine, tandis que Senghor, dans la même veine que ses amis Damas et Césaire, militait en faveur de la négritude. Cependant, j’ai constaté que l’héritage de Senghor est parfois analysé avec un excès de mauvaise foi, peut-être lié à l’ignorance.
Certains affirment, sans nuance ni recul – des qualités pourtant nécessaires à toute analyse sérieuse et exempte de biais –, que Senghor était un suppôt de la France, un aliéné, un renégat, que sa vision du monde était bidouillée et qu’il serait la principale cause de notre « retard économique ». Pourtant, l’économiste et penseur décolonial sénégalais Felwine Sarr nous dit dans son essai Afrotopia (Philippe Rey, 2016) : « L’Afrique n’a personne à rattraper. » On impute aisément à Senghor une part démesurée de nos échecs. Quelle époque singulière !
Léopold Sédar Senghor était un grand homme d’État. Il a placé le Sénégal, petit pays niché en Afrique de l’Ouest, sur la carte du monde grâce à deux piliers : la culture et l’éducation. Il a fondé les premières institutions culturelles sénégalaises, notamment le Théâtre national Daniel Sorano et la Manufacture nationale de Tapisserie, et fut l’initiateur du Festival mondial des arts nègres. Il a également créé les écoles des agents sanitaires de Saint-Louis ainsi que celles des infirmiers et infirmières d’État, contribuant ainsi à renforcer les infrastructures éducatives et sanitaires du pays. Il avait compris, avant tout le monde, que la culture et l’éducation sont essentielles pour façonner des vies.
C’est pourquoi, durant son magistère, Senghor avait consacré plus d’un quart du budget de l’État à l’éducation et à la culture, convaincu que ces deux domaines constituaient les fondations indispensables d’une nation, qui irait au « rendez-vous du donner et du recevoir », par l’entremise de ses filles et fils bien instruits et éduqués. Le natif de Joal, ancien maire de Thiès – la ville rebelle –, profondément enraciné dans son royaume d’enfance, le pays sérère, mais ouvert aux influences du monde libre, savait que la construction de l’homme total, voire universel, passait par ces deux mamelles. À ce titre, je puis affirmer sans réserve qu’il était en avance sur son temps et sur son monde.
Face aux crises qui assaillent l’humanité et aux impasses de la mondialisation et du néolibéralisme, à la montée de la xénophobie et des passions tristes – ici comme ailleurs dans le corps social –, l’œuvre de Senghor nous invite à monter en humanité en plaçant l’humain au cœur de l’action publique afin qu’il accède au bonheur et au bien-être, quelle que soit sa langue, son origine, sa couleur de peau, son sexe ou sa religion. La pandémie de Covid-19 nous l’a appris à nos dépens. Revisiter son œuvre, bien qu’imparfaite – comme toute œuvre humaine –, nous arme pour résister aux discours de haine, aux assignations identitaires et aux ressentiments.
Par ailleurs, l’œuvre foisonnante de Senghor nous enseigne ceci : le Sénégalais est un être qui s’empêche. Il bâtit des ponts, mais n’érige jamais de barrières. Le Sénégalais est un citoyen du monde, qui a pour seule boussole l’altérité et doit toujours emprunter les voies de la créolisation. Les actualités géopolitiques, notamment ce qui se déroule à Gaza sous nos yeux, rappellent la portée de cette vision universaliste. Senghor, catholique mais avant tout Sénégalais, avait accordé à Yasser Arafat, alors président de l’Autorité palestinienne, un passeport diplomatique lui permettant de voyager sans entraves dans les aéroports du monde libre. Ce geste illustre sa conception d’un humanisme transcendant les frontières religieuses, culturelles et politiques.
L’autre leçon magistrale que nous prodigue le vieux savant sérère est celle-ci : le Sénégalais est animé par une mystique républicaine profondément enracinée en lui. Comme l’avait si bien formulé le philosophe catholique Charles Péguy, « la République est une mystique avant d’être une politique ». Ainsi, la République laïque doit être pour le Sénégalais sa seule patrie, sa seule certitude et le socle inébranlable de son unité.
Aujourd’hui, certains individus sans mesure ni retenue, prompts à invectiver devant l’éternel, s’acharnent encore dans une entreprise abjecte de diffamation, autrement dit, d’outrager sa mémoire. Senghor n’était pas parfait. Il était un simple homme, avec ses failles, ses zones d’ombre et ses erreurs. Cette humanité complexe et imparfaite avait d’ailleurs été mise en lumière lors de l’exposition « Senghor et les arts : réinventer l'universel », qui s’était tenue au Musée du quai Branly. J’ai eu la chance de visiter cette exposition un samedi matin ensoleillé d’août 2023, et elle m’a permis de mieux appréhender la richesse de son héritage, au-delà des critiques souvent réductrices dont il fait l’objet. Mais une chose demeure irréfutable : Senghor a construit l’État-nation, forgeant une identité nationale unifiée malgré la diversité linguistique, religieuse et ethnique qui caractérise le Sénégal. C’était cela, Senghor : un bâtisseur de ponts, un homme de vision. De surcroît, il n’était ni un démagogue, ni une élite désincarnée surfant sur les affects en politique.
Birane Diop est diplômé de l’Université Cheikh Anta Diop, de l’Université Jean Moulin Lyon 3 et du Conservatoire national des arts et métiers (CNAM Paris).
Par Serigne Saliou DIAGNE
LETTRE À HAMIDOU ANNE, CE CAPITAINE COURAGE
Quand tout le monde hurlait avec les hyènes pour refuser de voir les vérités en face, Hamidou Anne aura su se dresser par ses idées et aller en rupture de ban pour donner résonance à la parole vraie et surtout à la parole contraire
«Quand tu aimes, il faut partir», «Traverses» prend ici donc fin. Je m’engage désormais en politique pour poursuivre ma réflexion, en y adjoignant désormais l’action du terrain, au service des valeurs qui fondent ma vie : la République, la liberté, la démocratie et la laïcité.» Ces derniers mots de Hamidou Anne, lus ce début de semaine, dans les colonnes du Quotidien ont soulevé en moi beaucoup de tristesse, mais également beaucoup de fierté. Hamidou Anne est cet intellectuel sénégalais d’un courage des dieux qui, face à l’adversité et aux critiques, n’a jamais battu en retraite. Pour la République, pour la justice, pour le bien de son Peuple, il a toujours trempé sa plume afin d’exorciser nos maux, de professer une lucidité et une retenue, d’appeler au dialogue avec l’autre. Dans une ère où les insultes, menaces et quolibets ont pris le dessus sur les idées et arguments sensés dans le débat public, il a su se dresser en chantre de la parole libre et en adversaire de toutes les entreprises de terrorisme intellectuel qui pullulent partout, mais avec une voracité terrible dans notre pays.
«Vos insultes sont nos médailles», ce fort mot de Hamidou Anne, beaucoup de gens pouvant émettre des avis dans l’espace public ont pu se l’approprier pour en faire un bouclier, voire une carapace contre toutes les attaques barbares et en-dessous de la ceinture qu’on a vu émerger dans notre pays depuis la séquence folle de mars 2021. Quand tout le monde hurlait avec les hyènes pour refuser de voir les vérités en face, Hamidou Anne aura su se dresser par ses idées et aller en rupture de ban pour donner résonance à la parole vraie et surtout à la parole contraire. C’est dans cette belle terre de démocratie, dans ce pays qui aura à travers des décennies, exploré le modèle d’un Etat républicain dans ses plus beaux atours et étant au service de tous, qu’une horde de fascistes imposera une dictature des idées et une censure des questions. Cela, jusqu’à ce qu’ils soient rares les intellectuels qui osent se mettre au travers de cette roue ou pourraient avoir le courage de la briser. Avec l’absence totale de nombreux de nos intellectuels du débat public, malgré toutes les manœuvres attentatoires aux libertés publiques et à la démocratie que le nouveau régime mène sans relâche, on peut dire que le temps aura donné raison à Hamidou Anne pour avoir interpellé toutes les impostures qui ne cessaient ces dernières années de pilonner les tenants précédents de notre Etat à coups de tribunes conjointes, pamphlets et pétitions. Aujourd’hui, leur silence enseigne bien que la partisannerie aveugle, en rentrant à l’université, dans nos administrations et dans le monde des médias, finira par causer la perte de ce pays.
De Hamidou Anne, il faudra également retenir que ces chroniques auront toujours été un voyage intime où il aura donné à tous, une part de lui avec une sincérité déconcertante. Je l’ai souvent lu en me disant qu’il est trop transparent, sincère et vrai pour un public souvent assez tortueux et prêt à donner à nos écrits, l’interprétation qui sied le mieux à ses émotions et affiliations du moment. Dans la chronique «Traverses», Hamidou aura parlé pour les petites gens, pour le Sénégalais lambda et toute personne dotée d’une compassion humaniste sur le sort de nos peuples, sur l’organisation de notre vivre-ensemble et sur la confrontation de nos pouvoirs publics à leurs responsabilités dans la noble mission de servir. Il aura su ériger des ponts et passerelles, contribuant à une consolidation du modèle laïc sénégalais en ne manquant pas de le comparer aux errements d’ailleurs.
C’est un enfant de Pikine, fier fils des Chemins de fer sénégalais, qui nous aura fait voyager pendant quatre années dans ces colonnes. Il nous aura montré l’étendue des possibles pour tout citoyen du monde. Il aura plaidé pour les femmes, pour les opprimés, il aura défendu la veuve et l’orphelin. Il aura mis en garde contre la tentation diabolique du populisme, il aura critiqué les excès de tous nos Léviathans modernes présidant à nos destinées communes. Il aura rappelé aux serviteurs de nos administrations et aux gens de nos métiers des armes, l’obligation de retenue et l’impératif de faire passer les intérêts du Sénégal au-dessus de tout. Sa voix aura également résonné à l’international pour donner une certaine idée du Sénégal, tant dans les idées, l’élégance discursive et la rigueur intellectuelle qui, au train actuel des choses, finiront par se perdre. A Hamidou Anne, mes sincères encouragements et remerciements pour avoir aidé à hisser si haut le débat d’idées dans ces colonnes, en toute liberté et indépendance. Face à l’immensité de la faille et de l’effondrement de toute une Nation comme il le dit si bien, il est bien que des hommes forts et courageux s’engagent. La survie de la République, la préservation des libertés et le plaidoyer perpétuel pour un humanisme franc et sincère valent tous les sacrifices. Bon vent cher Hamidou, que tu restes le timonier exemplaire dans tes nouvelles initiatives, afin de mener ta barque à bon port. L’intérêt général, tu le connais, nul besoin de te dire que ta barque sera nôtre et celle de bien de gens nourris des mêmes valeurs.