SenePlus | La Une | l'actualité, sport, politique et plus au Sénégal
3 avril 2025
Culture
LA ROMANCIERE SUD-COREENNE HAN KANG LAUREATE
Née dans la ville sud-coréenne de Gwangju, Han Kang a 53 ans et est issue du milieu littéraire puisque son père, Han Sung-won, est un romancier réputé. Elle avait reçu en 2023 le Prix Médicis du roman étranger.
Le Prix Nobel 2024 de littérature est décerné à l’autrice sud-coréenne Han Kang «pour sa prose poétique intense qui confronte les traumatismes historiques et expose la fragilité de la vie humaine». Née dans la ville sud-coréenne de Gwangju, Han Kang a 53 ans et est issue du milieu littéraire puisque son père, Han Sung-won, est un romancier réputé. Elle avait reçu en 2023 le Prix Médicis du roman étranger.
C’est une énorme surprise pour le monde littéraire, mais aussi pour l’autrice sud-coréenne Han Kang, récompensée pour l’ensemble de son œuvre du Prix Nobel de littérature. Elle était apparemment en train de dîner avec son fils lorsqu’elle a appris la nouvelle grâce au message envoyé par l’un des 18 membres de l’Académie suédoise. Sa première réaction : «Jusqu’ici, j’ai eu une journée tout à fait ordinaire, je n’étais vraiment pas préparée pour cette annonce.»
«Un jour ordinaire»
En ce jour ordinaire, elle vient donc de remporter, en tant que première Sud-coréenne, le plus prestigieux et aussi le mieux doté des prix littéraires au monde, avec 11 millions de couronnes suédoises, c’est-à-dire plus de 970 000 euros. Elle devient la 18e femme parmi les 117 lauréats à avoir remporté la récompense ultime. Les membres du comité célèbrent une autrice qui a su affronter «les traumatismes historiques et les règles invisibles. Et dans chacune de ses œuvres, elle expose la fragilité de la vie humaine. Elle a une conscience unique des liens entre le corps et l’âme, les vivants et les morts. Et, par son style poétique et expérimental, elle est devenue une innovatrice dans le domaine de la prose contemporaine». Avec le choix d’une écrivaine sud-coréenne, l’Académie suédoise a déjoué, comme d’habitude, tous les pronostics.
Dans un monde dominé par les guerres en Ukraine et à Gaza, elle ne s’est pas sentie obligée d’honorer un auteur russe, ukrainien, palestinien ou israélien. Ce n’est pas non plus une autrice dédiée au féminisme, à l’antiracisme, aux droits de l’Homme, à la question du genre, aux tragédies liées à la migration ou aux catastrophes écologiques qui a été couronnée.
Mais une autrice au service de la littérature, qui se confronte dans un style poétique et expérimental aux traumatismes individuels et collectifs, aux règles invisibles, à la fragilité de l’être humain. Ceci dit, une nouvelle règle de l’Académie semble se confirmer : depuis pratiquement dix ans, le Prix Nobel de littérature est décerné en alternance à un homme et une femme.
La percée internationale avec «La végétarienne»
Née le 27 novembre 1970 à Gwangju, ancienne capitale de la province du Jeolla du Sud, la famille de Han Kang s’installe à Séoul quand elle a neuf ans. Comme son père est un romancier connu, elle baigne depuis sa naissance dans un univers artistique. Très vite, Han Kang s’exprime par les mots, mais aussi par la musique et l’art qui se retrouvent souvent dans ses créations littéraires. Ses premières publications sont consacrées à la poésie. Tes mains froides, l’un de ses premiers romans, publié en 2002, reflète son implication dans l’art, par exemple quand elle évoque un manuscrit laissé par un sculpteur disparu, obsédé par la réalisation de moulages en plâtre de corps féminins. Le jeu, l’ambiguïté, voire le conflit entre le visible et l’invisible, le réel et l’irréel, la révélation et la dissimulation, se trouvent souvent au centre de ses préoccupations. Avec La végétarienne (2015), elle réussit pour la première fois à attirer l’attention du monde littéraire au niveau international. Il s’agit d’une exploration de l’expérience radicale d’une femme, Yeong-hye, qui refuse de se soumettre aux normes de l’alimentation et entre en résistance contre le contrôle social. Quand elle persiste à ne pas manger de la viande, elle suscite des réactions violentes et imprévisibles, même auprès de sa propre famille, cela va de son mari, en passant par son père autoritaire, jusqu’à l’exploitation sexuelle par son beau-frère, artiste vidéo. Internée finalement dans une clinique psychiatrique, elle cherche à se sauver par sa propre imagination en s’éloignant encore plus de la société qui l’entoure. Une œuvre récompensée par le Booker Prize en 2016 et dont l’adaptation au cinéma avait été sélectionnée au Festival de Sundance.
L’empathie et la politique
L’empathie joue un rôle majeur dans l’œuvre de Han Kang. The Wind Blows, Go, paru en 2010, aborde les questions complexes de l’amitié et de l’art. Greek Lessons (2011) parle du lien extraordinaire entre deux personnes vulnérables et la capacité de créer un langage commun. L’histoire raconte la rencontre entre une jeune femme traumatisée devenue muette et un professeur de grec ancien qui est en train de perdre la vue. Portée par les valeurs humaines et des univers souvent intimes, l’autrice n’écarte pas non plus la dimension politique de la vie. Dans Human Acts (2014), elle parle d’un massacre commis à Gwangju, sa ville natale, par l’Armée sudcoréenne en 1980, en donnant une voix aux centaines d’étudiants et de civils désarmés qui ont été assassinés.
Avec son roman Impossibles adieux, publié en 2021 et aussi récompensé en France, elle récidive avec ses pensées profondément politiques. Un hommage à des dizaines de milliers de personnes dont aussi des enfants et des personnes âgées, qui ont été fusillées à la fin des années 1940 sur l’île sud-coréenne de Jeju, parce qu’elles étaient communistes ou soupçonnées d’être des collaborateurs. Dans The White Book, la puissance poétique de son style et l’omniprésence de la couleur blanche et du vide prennent le dessus pour raconter une tragédie personnelle vécue par sa mère et son père, mais qui a eu aussi de fortes répercussions sur sa propre vie : le décès de sa sœur aînée quelques heures après sa naissance. En se demandant si cette mort précoce n’a pas aussi rendu sa vie possible, elle inclut la mort et les morts dans sa vision de la vie.
Les écrivains africains restent-ils les oubliés du Comité Nobel ?
Plusieurs noms africains circulaient avant l’annonce surprise de ce 10 octobre : par exemple Nuruddin Farah, écrivain né en 1945 en Somalie, mais qui écrit en langue anglaise et qui a grandi dans une province de l’Ethiopie proche de la Somalie. Ce grand défenseur de l’histoire de son pays est notamment le premier écrivain somalien à rompre avec la tradition orale du Somali, en lui donnant aussi une version écrite suivant l’alphabet latin. Ou Ngugi wa Thiong’o. Né en 1938, l’écrivain kényan écrit en langue kikuyu et anglaise, et s’est donné la mission de «décoloniser l’esprit», œuvre du même nom publiée en 1986. Depuis son premier roman, Enfant, ne pleure pas, publié en 1962, un an avant l’indépendance du Kenya, l’écrivain, réputé pour son style à la fois sophistiqué et populaire, est considéré comme l’un des plus grands écrivains de l’Afrique de l’Est.
Cependant, jusqu’à aujourd’- hui, seulement cinq écrivains du continent africain ont reçu le Prix Nobel de littérature : le chantre de la liberté, le Nigérian Wole Soyinka, devenu, en 1986, le premier écrivain noir et le premier auteur africain nobélisé, suivi en 1988 par le «Victor Hugo du Caire», l’Egyptien Naguib Mahfouz, la militante contre l’apartheid, la SudAfricaine Nadine Gordimer en 1991, devenue la première femme du continent africain distinguée par le prix, l’écrivain anti-raciste John Maxwell Coetzee («écrivain occidental vivant en Afrique du Sud») en 2003 et le Tanzanien Abdulrazak Gurnah, qui s’est vu décerner le prix en 2021 et qui a été félicité pour ses récits sur le «destin des réfugiés pris entre les cultures et les continents». Depuis 1901, l’Europe et l’Amérique du Nord représentent les trois quarts des auteurs récompensés de la plus prestigieuse distinction littéraire du monde. Avec Han Kang, le Prix Nobel de littérature a récompensé aussi l’écriture et la culture d’un autre continent. L’an dernier, le Prix Nobel de littérature avait été remis au dramaturge norvégien Jon Fosse.
Rfi
PAR Jean Pierre Corréa
MULTIPLE PHOTOS
NDIAGA DIAW, LA PASSION DE L’ÉLÉGANCE
Au moment où des jeunes plongent dans l’enfer de l’Atlantique, il est réjouissant qu’un jeune créateur sénégalais, passionné de stylisme et de mode, qui a su s’imposer et chez lui et ensuite à l’étranger, fasse le choix de revenir écrire l’histoire
« Au cœur de chaque maison de couture, une âme se révèle. Ce sont des histoires tissées de passion et d’émotions, où chaque création évoque des rêves inaccessibles. Dans le tourbillon des tissus et des aiguilles, des destins s’entrelacent, illuminant le monde de la mode. Chaque pièce est une œuvre qui raconte une histoire unique, vibrante de vie, d’amour et de dévotion. La haute couture, c’est ainsi un voyage au cœur des émotions, où chaque détail a son importance et où chaque silence résonne. »
Au moment où des jeunes adultes plongent dans l’enfer de l’Atlantique en poussant un « ouf ! » de soulagement, il est réjouissant qu’un jeune créateur sénégalais, passionné de stylisme et de mode, qui a su s’imposer et chez lui et ensuite à l’étranger, fasse le choix de revenir dans son pays, précisément chez lui, là-même où il a grandi, pour encore écrire l’histoire de la vie qu’il mène, fortement inspirée par l’élégance et l’amour du beau, histoire qu’il dépose avec son talent sur des femmes et des hommes, qu’il aime à rendre singuliers et surtout audacieusement libres.
Ndiaga Diaw, qui a créé en 2005 son premier atelier appelé « FIIT », ça ne s’invente pas, est donc revenu au bercail après s’être imposé à Bruxelles dans le monde de la mode à travers son showroom situé, ça ne s’invente pas non plus, « Rue Lebeau ». Portrait d’un homme entre audace et beauté.
Cet homme de 46 ans est né à Dakar et y a grandi, fasciné par les vêtements, et la manière de les porter le plus élégamment possible. Il se découvre une passion, le stylisme, n’ayant pas de prime abord, l’idée d’en faire son métier. De curiosités en éblouissements liés aux fréquentations qu’il tisse dans ce milieu, sa vocation se précise et ses doutes sur son talent se muent en certitudes.
Fitt l’atelier de l’audace
L’homme prend à bras le corps sa passion du stylisme et inaugure en banlieue, à Golf, son premier atelier de couture et de création, et saisit l’opportunité de participer cette année-là au concours Siravision, sélectionné in extremis, lui donnant de créer 5 pièces dans l’urgence, et, la chance ne souriant qu’aux audacieux, Ndiaga Diaw remporte le concours et accède à la notoriété.
N'oubliant pas que « le Génie, c’est 10% de talent et 90% de transpiration », il travaille avec une grande créatrice, qui avait révolutionné le pagne tissé, Claire Kane en l’occurrence, conseille les clients, gère la boutique, investit l’atelier et y découvre avec humilité l’art et les exigences de la coupe, et intègre le processus de création, du dessin au vêtement.
« L’instant Claire Kane », c’est le déclic de l’ambition, c’est l’intime conviction du talent nécessaire à l’éclosion de ses rêves…empreints d’Universel. En 2012 Ndiaga a des envies d’ailleurs, non pas parce s’y trouverait un improbable « El-DO-RADEAU », mais parce qu’il a envie de nouvelles expériences, de se remettre en question autant qu’en perspectives, en se mettant loin, en surplomb de sa vie et de sa zone de confort endogène.
Il part alors à la recherche de lui-même, « lui-même » étant l’endroit « d’où il parle au Monde » et d’où il crée son désir du beau et son offre d’élégance à des femmes et à des hommes en quête de cette singularité que proposent ses créations.
Il était Bruxelles…une fois !!!
Destination Berlin, ville culturellement turbulente et accueillante, ouverte de tous les temps aux artistes du monde entier, mais c’est en Belgique, à Bruxelles notamment, creuset très vivant de créations audacieuses, que Ndiaga Diaw va poser la table de coupe, qui va lui inspirer l’idée même du challenge à emporter, dans un pays où la mode est plus développée que sous nos latitudes. Sans complexes, la foi et la confiance chevillées au cœur, il pénètre cet univers, s’armant au contraire de courage lorsque des Cassandre lui en avaient prédit l’impossibilité. Pouvait-il en être autrement pour l’homme qui n’aimant que la mode, ne sachant faire que ça, était donc condamné à en affronter les difficultés, lesquelles vont paradoxalement le booster et rendre ses certitudes et sa confiance plus affirmées, lui permettant de s’adapter à son nouveau pays, à sa clientèle avide d’étonnements, de goûts nouveaux surprenant leurs sensibilités. La Haute Couture est affaire d’Orfèvres, et les métiers qui concourent à l’attrait que le monde entier lui voue, sont tous d’une exigence professionnelle absolue. Cela vous forge un homme, et les vêtements qu’il invente sont prisés par les hommes et les femmes, ces dernières orientant de plus en plus les coups de son crayon sur la planche à dessins qui dansent entre prêt à porter et haute couture, révélant avec délicatesse et touches subtiles, « La Femme Ndiaga Diaw ».
Un habit ne peut pas être que beau…il doit être bien porté
La « Femme Ndiaga Diaw », c’est une identité qui relève de la force, de la singularité, de l’unique et du transgressif, dont aiment se parer des femmes fortes et indépendantes, exigeant que le vêtement créé par Ndiaga affirme avec grâce quelque chose en elles. Bruxelles lui fait alors toute sa place, lui offrant un bel écrin où il pourra faire briller la Marque Ndiaga Diaw, Rue Lebeau, comme par hasard.
Ses multiples collections et défilés de Haute Couture en attestent : Ndiaga Diaw a étonné Bruxelles. Pourtant un sentiment s’installe de plus en plus excitant dans son esprit, agite ses réflexions, lesquelles peu à peu lui murmurent un tranquille besoin de revenir vers la Source du Rêve, pour établir l’expérience à l’endroit où l’audace a guidé ses pas sur des chemins buissonniers, pour que « FITT » fasse place à la Marque Ndiaga Diaw, comme une boucle bouclée toute en poétique créatrice, puisque le lien ne fut jamais déconnecté entre Bruxelles et Golf. Au fur et à mesure, l’idée germe de revenir créer et dynamiser la Marque Ndiaga Diaw là où FITT était né.
Produire local ne veut pas dire traditionnel
Dans son atelier Dakarois, l’homme s’attèle à créer une nouvelle collection, avec le dessein de l’exporter, mais aussi destinée à plaire aux Sénégalais, tout en précisant que « Produire Local ne veut pas dire Produire Traditionnel », l’ethnique ne détrônant pas les goûts de se vêtir communs, étant persuadé que les Sénégalais et les Africains sont dorénavant « dans le Temps du Monde ».
Les 12 et 13 octobre, Ndiaga Diaw de retour chez lui, accueille le Sénégal dans ses murs et plonge les amoureux du beau et de l’élégance dans le lieu où va désormais vivre sa marque et d’où ses créations vont aller séduire les Sénégalais. Ces deux jours, seront des moments joyeux de « portes ouvertes », sur ses ateliers et son laboratoire, sa salle de coupe, posés au cœur du réacteur d’où surgissent des créations étonnantes et singulières, que porteront de divins et sublimes mannequins.
Ndiaga Diaw affirme et partage son rêve, rendu possible par son audace : « J’avais besoin d’établir ma Marque et de la partager avec les gens de chez moi, de leur dire bienvenue là où j’ai grandi, venez où je vous convie, c’est aussi chez vous. C’est là, tout le sens de mon retour au pays natal ».
Emotions garanties. Venir découvrir la dernière collection Homme et Femme "Dakar 2024" lors de journées portes ouvertes sera donc un bonheur.
Ndiaga Diaw Couture
Ventes privées & Cocktails
Adresse : Rue GS-112, 473 Golf Sud
par l'éditorialiste de seneplus, Amadou Elimane Kane
LITTÉRATURE : CITOYENNETÉ ET DÉMOCRATIE
EXCLUSIF SENEPLUS - La vision de l’écrivain doit interagir avec le monde qui l’entoure et qui est en perpétuelle mutation. Et son travail doit s’inscrire dans un combat citoyen, dans un combat démocratique
Amadou Elimane Kane de SenePlus |
Publication 11/10/2024
Dans toute civilisation et son histoire, il existe des vecteurs qu’il convient d’étudier afin de mieux comprendre les fonctionnements d’une société.
La littérature est un terrain immense d’exploration, à la fois dans le domaine culturel et artistique, mais aussi dans sa dimension historique qui façonne nos civilisations.
A travers les époques et les territoires, la littérature constitue un vaste champ d’étude qui mérite quelques éclairages.
L’étymologie du mot « littérature » vient du latin « litteratura » qui signifie tout d’abord « écriture » puis « érudition ». Dans son sens premier, la « littérature » regroupe « l’ensemble des connaissances et de la culture générale ». On voit bien ici que la littérature comprend la somme de tous les savoirs humains dans tous les domaines.
Autrement dit, l’homme de lettres est un érudit capable de s’exprimer sur des sujets très amples. D’autre part, la littérature est aussi une forme d’écrit qui comporte des préoccupations esthétiques qui s’apparentent à une pratique artistique.
La littérature est donc la somme des œuvres écrites sur les connaissances et qui respecte les exigences esthétiques du genre.
Mais cette introduction définitionnelle n’est pas suffisante, il convient également d’observer, à travers l’histoire, l’impact de la littérature sur la culture et l’organisation des civilisations.
On peut donc se demander comment la littérature peut influer sur les agissements d’une société et plus particulièrement ici quel est son rôle dans l’exercice de la citoyenneté et de la démocratie.
Si nous prenons l’exemple de la littérature de l’Égypte pharaonique, celle-ci avait pour principal objet la « maat », c’est-à-dire la justice ou encore la notion de l’équilibre démocratique. Ainsi, on peut dire que c’est un des premiers actes de la citoyenneté dans l’histoire de l’humanité.
L’exercice de la justice, de la démocratie, de la citoyenneté était fortement présent dans la société de l’Égypte pharaonique et ces exigences habitaient tout naturellement la littérature de l’époque. Il y a fort à parier que la littérature elle-même jouait un rôle majeur dans l’orientation humaine et sociale de cette période.
Si l’on regarde du côté de la Grèce antique, qui est une base fondamentale de la culture occidentale, on constate que le travail du philosophe Socrate a puissamment influencé cette civilisation. Socrate avait dans l’idée de travailler pour la conversion morale de ses concitoyens. Il s’était donné pour mission de rendre conscients les Athéniens de leur ignorance en instaurant la science de soi-même. Il n’enseignait pas la rhétorique et vivait pauvrement. Ainsi il s’est imposé aux yeux de tous comme un véritable citoyen, dénué d’intérêt particulier, qui s’interrogeait sérieusement sur la vie politique et s’opposait au caractère démagogique de la démocratie athénienne. Il fut d’ailleurs combattu pour sa rupture avec l’exercice religieux de l’époque qu’il ne reconnaissait pas et fut condamné à mort. Emprisonné, il refusa de s’évader car le respect des lois de la Cité était plus important que sa propre personne.
Un des concepts les plus présents dans la société occidentale et développé par Socrate est la devise « connais-toi toi-même ». Il s’agit ici de s’observer en tant qu’être pensant, en s’élevant au-dessus de ses sentiments particuliers et de ses opinions, qui ne sont la plupart du temps, selon Socrate, qu’une illusion de données. Socrate pensait que l’ignorance de soi-même faisait de l’homme un dépendant ou un esclave de ses opinions. En revanche, la connaissance de soi rend libre et donne à l’homme la capacité de se suffire à lui-même.
On voit bien ici, même si l’on se refuse de systématiser, combien la pensée de Socrate a imprégné la culture occidentale qui s’est approprié, et ce de manière constante, cette figure socratique de la connaissance de soi pour parvenir à une forme équilibrée entre l’existentiel, cher à Sartre, et la libre démocratie partagée par tous.
De même, on peut retrouver cette trace héritière de Socrate dans la vie et l’œuvre de Victor Hugo. Voici un homme qui est considéré comme l’un des plus importants écrivains de langue française tout en ayant marqué l’histoire politique du XIXe siècle par ses engagements. Romancier, essayiste, dramaturge, poète et penseur social, Victor Hugo a contribué à faire bouger les lignes conservatrices de la France du XIXe siècle. Réformiste, il souhaitait changer la société en dénonçant violemment l’injustice sociale. Il s’est engagé à la résistance sous toutes ses formes et a été un farouche abolitionniste de la peine de mort. Ainsi toute la littérature de Victor Hugo est empreinte de ses combats et s’inscrit véritablement dans une esthétique engagée qui contribue à faire grandir les connaissances de l’époque. L’œuvre et la personnalité de Victor Hugo ont marqué la société française et les écrivains du XXe siècle qui ont vu en lui une sorte de Socrate moderne qui avait repris le flambeau de la justice et de la démocratie.
Il en va de même pour Aimé Césaire, grand écrivain contemporain, qui reprend à son compte la philosophie socratique du « connais-toi toi-même ». Cahier d’un retour au pays natal est un long plaidoyer de la conscience négro-africaine. Aimé Césaire plonge sa plume dans les racines africaines et le sang de l’esclavage à travers une œuvre magistrale qui se place au-delà de sa propre quête. La déclaration, « Ma bouche sera la bouche des malheurs qui n’ont point de bouche, ma voix, la liberté de celles qui s’affaissent au cachot du désespoir », est bien la démonstration de la volonté majestueuse d’Aimé Césaire de porter l’histoire à nu du monde noir dans un esprit de justice sincère et qui allie esthétisme littéraire et promesse. La justice écoute aux portes de la beauté, écrit-il encore. D’ailleurs, toute l’œuvre de Césaire est traversée de cette soif, parvenir à l’écriture érudite et littéraire du monde négro-africain tout en demeurant un citoyen à part entière. Ce qu’il tiendra jusqu’à ses derniers jours sans jamais céder à ses propres intérêts mais répondant seulement à la justice de ses concitoyens antillais, de ses frères africains mais aussi de l’humanité toute entière sensibilisée à sa parole poétique et engagée. A ce titre, Aimé Césaire a profondément marqué le paysage littéraire francophone du XXe siècle de manière unique et son œuvre porte la trace monumentale de ses combats. A travers les écrits du poète philosophe martiniquais, on peut mesurer toute la signification du rôle de la littérature dans l’exercice d’une citoyenneté authentique qui se réclame de la liberté des hommes à exprimer ce qu’ils sont pour être au service de la société, de la culture et de la civilisation.
Si l’on regarde de plus près la littérature africaine contemporaine, il existe également des figures qui répondent à cet engagement artistique qui vient caresser les frontières citoyennes et humaines.
Je citerai tout d’abord pour exemple l’auteure Mariama Ba dont on peut dire que Une si longue lettre, ouvrage publié en 1979, a profondément marqué plusieurs générations de la société sénégalaise. Enseignante et militante engagée dans l’éducation et le droit des femmes, Mariama Ba, à travers son œuvre pourtant brève, a réussi à mettre au centre les problématiques de la société sénégalaise et africaine, telles que la polygamie, les castes ou encore l’exploitation des femmes.
Comme pour Victor Hugo ou Aimé Césaire, la littérature est au service de la cause à défendre, comme une sorte de serment qui va au-delà du simple exercice esthétique. Mais encore une fois, ce qui permet l’appropriation du message par les lecteurs est la forme stylistique qui par sa puissance universelle, son authenticité éclaire la vision de l’écrivain qui observe une société qui doit évoluer et se moderniser. La sincérité humaine et littéraire est au cœur de l’œuvre de Mariama Ba, ce qui à coup sûr en assure la légitimité et la longévité. Il y a aussi ici la question de la transmission, ce que propose Mariama Ba est bien de l’ordre éducationnel. Par un sens pédagogique aigu, elle rappelle la question des valeurs humaines, sociales et morales qui ne doivent pas faiblir et provoquer des injustices criantes, notamment à l’égard des femmes. En ce sens, on peut dire que la littérature de Mariama Ba appelle à plus de justice au sein de la société sénégalaise en bousculant les codes et en proposant des ruptures profondes à la fois sociales et littéraires.
L’autre exemple dans la littérature africaine qui offre une alliance entre l’esthétisme et l’engagement est la production d’Aminata Sow Fall. Femme de lettres sénégalaise, romancière, Aminata Sow Fall est l’une des pionnières de la littérature africaine francophone. A travers ses romans, elle porte un regard critique sur la société sénégalaise, alors en pleine mutation, dont elle dénonce l’hypocrisie et l’idéologie patriarcale. Enseignante, Aminata Sow Fall participe également à la valorisation de la littérature, des arts et de la culture au Sénégal. Toute son œuvre [1] et les thèmes qu’elle aborde sont en lien avec les préoccupations de la société sénégalaise. Dans La grève des bàttu, par une construction fictionnelle habile, elle fustige les autorités qui préfèrent ignorer la misère pour développer le tourisme et l’argent-roi. Ainsi, en superposant l’imaginaire qui traverse le réel, l’auteur parvient à ébranler, à remettre en cause le fonctionnement d’un système dont chacun réclame plus de justice et d’équité. Comme Aminata Sow Fall le dit elle-même, « l’artiste n’est pas une tour d’ivoire. Son rêve ne l’empêche pas de sentir le bouillonnement de la Cité ».
Oui, l’artiste, l’écrivain ne vit pas retranché dans un monde irréel dont les personnages qu’il invente ne seraient que des pantins désarticulés. L’expression artistique est une forme d’engagement en soi, sans artifice, ni discours partisan. Au fond, l’expression des œuvres reflète tout simplement l’expression humaine. Et comme il y a autant d’écrivains qu’il y a d’êtres humains, si différents soient-ils, certains se distinguent par une exigence artistique engagée qui bouleverse à la fois le champ littéraire et la structure sociale dans laquelle ils évoluent.
La pensée de Socrate, les pamphlets de Victor Hugo, le souffle poétique d’Aimé Césaire, la sensibilité de Mariama Ba, l’inventivité d’Aminata Sow Fall portent la marque d’éléments fondateurs des valeurs de liberté, de citoyenneté et de démocratie. Chacun en son genre, a participé à l’évolution de la pensée d’une société à travers la littérature et la création.
C’est pourquoi je pense qu’il est nécessaire aujourd’hui, dans le monde qui est le nôtre, parsemé d’imperfections, d’injustices de plus en plus sévères, de dysfonctionnements divers, que les écrivains africains, et aussi plus largement les artistes, doivent travailler pour réveiller les consciences, faire en sorte que l’engagement artistique soit en phase avec les révolutions qui émergent.
La vision de l’écrivain doit interagir avec le monde qui l’entoure et qui est en perpétuelle mutation. Et son travail doit s’inscrire dans un combat citoyen, dans un combat démocratique. Oui, il s’agit bien, à travers la littérature, de contribuer à faire émerger l’esprit africain citoyen, l’esprit africain démocrate. De reconsidérer que les institutions, garantes d’une équité plus solide, puissent nous permettre de nous élever vers la voie de l’harmonie et de la justice.
La littérature, la poésie, l’art en général, doit permettre l’anéantissement de l’adversité malsaine, ces mauvaises habitudes qui ensevelissent la créativité telles que la corruption, le népotisme ou le marchandage éhonté des privilèges.
Oui, la dimension humaine, la démarche citoyenne, l’acte démocratique doivent reprendre le flambeau au sein de nos sociétés et revenir au centre de nos préoccupations. C’est un préalable fort à la dynamique de la renaissance africaine et du développement.
Amadou Elimane Kane est enseignant et poète écrivain.
[1] Les romans d’Aminata Sow Fall sont devenus des classiques de la littérature sénégalaise et sont inscrits dans les programmes d’enseignement.
MULTIPLE PHOTOS
POUR UNE ÉCRITURE RESPECTUEUSE ET CORRECTE DE NOS LANGUES NATIONALES
EXCLUSIF SENEPLUS - Le wolof s'impose comme langue de prédilection pour toucher les électeurs, mais son écriture reste prisonnière des conventions françaises. Voici une liste détaillée des corrections à apporter aux noms des partis et coalitions
La langue est le reflet de l'âme d'un peuple. Au Sénégal, l'usage croissant du wolof dans la sphère politique témoigne d'une volonté de se rapprocher du cœur de la nation. Mais cette belle intention est entachée par une négligence : l'écriture incorrecte de la langue. L'association Fonk Sunuy Làmmiñ lance ci-dessous, un appel dynamique pour restaurer la dignité linguistique du wolof et des autres langues nationales à travers un guide de correction des erreurs courantes sur les noms des partis et coalitions politiques. (voir en illustration du texte).
"JUBBANTI MBIND MI
Il est heureux de constater que de plus en plus les sénégalais adorent écrire en wolof. Et surtout les partis politiques. Les noms de groupes et les slogans des partis, pour les élections précédentes et surtout pour celles de 2024, témoignent de cette tendance. Pourquoi ce choix ? Parce que ces partis veulent parler directement au peuple sénégalais, se rapprocher de lui, gagner son estime et son adhésion. Mais surtout, nos langues nationales, en particulier le wolof, sont puissantes, accrocheuses et bien plus expressives que le français. Les langues nationales révèlent toute leur beauté et leur force lorsqu’elles sont utilisées correctement et sont bien employées.
Cependant, il est préoccupant de voir que, malgré cet engouement, nos langues ne sont pas encore respectées dans leur forme écrite. Beaucoup continuent de les transcrire avec les conventions de l’écriture française, comme si nos langues étaient incomplètes, dénuées de structure propre, et nues sans le soutien du français. Cette pratique perpétue une forme de soumission culturelle, laissant penser que la langue française serait supérieure et que nos langues ne seraient que des variantes imparfaites.
Pourtant, nous disposons de nos propres alphabets, spécifiquement adaptés à la richesse phonétique et aux réalités linguistiques de nos langues. Ne pas respecter les règles établies, c’est renoncer à une partie de notre souveraineté linguistique. Chaque langue possède son essence, son identité. Écrire nos langues avec des règles empruntées, revient à effacer une partie de cette identité, à les dénaturer. Il est impératif de revendiquer cette souveraineté en adoptant nos propres outils d’écriture conçus pour représenter précisément la richesse et les nuances de nos langues.
En ce qui concerne le wolof, il s'écrit avec l'alphabet latin, mais il possède des règles particulières qui le distinguent du français. Par exemple, écrivez « u » au lieu de « ou », « ë » au lieu de « eu », « ñ » au lieu de « gn », ou encore « ŋ » au lieu de « ngue », etc. Et c’est beaucoup plus simple, parce qu’à un son, correspond une lettre et vice-versa. Les accents, le redoublement des consonnes et des voyelles, entre autres, ont tous des valeurs phonétiques et sémantiques. Ainsi la distinction entre a, aa et à est essentielle pour traduire fidèlement la réalité des mots : jam (percer), jaam (esclave) et jàmm (paix), de même que xal (feu) est différent de xaal (melon), et est aussi différent de xall (être blanchâtre) et de xàll (frayer un chemin). Il en est aussi de xel (esprit) et xél (vive allure), de même que rew (vergetures) est différent de reew (être impoli) et est différent de réew (pays) ; gëm (croire) est aussi différent de gëmm (fermer les yeux), etc.
Il est indispensable d'apprendre et de maîtriser cet alphabet si nous croyons véritablement en nous-mêmes et en la valeur de nos langues.
Nous devons comprendre que respecter l'écriture de nos langues avec leur propre alphabet, c’est affirmer notre identité et notre autonomie culturelles. Cela revient à dire que nous n’avons besoin de nous adosser à une quelconque langue pour exister pleinement. En maîtrisant l’écriture correcte de nos langues, nous réaffirmons qu’elles ne sont ni inférieures ni incomplètes, mais au contraire, elles sont souveraines et porteuses de tout un ensemble de valeurs et civilisations.
Nanu fonk te jox gëdda làmmini réew mi !
Respectons et valorisons les langues de notre pays !
Vous pouvez commencer dès aujourd'hui en corrigeant vos écrits selon les règles de l’alphabet propre à nos langues avant les élections du 17 novembre et ainsi participer activement à cette reconquête de notre souveraineté linguistique.
Note : L’association Fonk sunuy Làmmiñ remercie chaleureusement les jeunes journalistes de Lu Defu Waxu du Groupe Ejo Editions et les encourage pour le travail remarquable qu’ils accomplissent dans la promotion des langues nationales, en particulier du wolof. La correction de la graphie des noms de partis et coalitions a été initiée par eux dans le journal Lu Defu Waxu, Seen Yéenekaay ci Kàllaamay Kocc du 07 octobre 2024.
L’association Fonk Sunuy làmmiñ
Jàng, Jubal, Jariñoo"
VIDEO
"LA NOIRE DE..." : UN CRI CINÉMATOGRAPHIQUE PLUS PUISSANT QUE JAMAIS
Le film qui a brisé le silence imposé au cinéma africain, revient en version restaurée. Cette œuvre pionnière d'Ousmane Sembène n'a rien perdu de sa puissance, cinq décennies après sa création
Dans les salles obscures françaises, un fantôme du passé refait surface, plus vivant et pertinent que jamais. "La Noire de...", chef-d'œuvre d'Ousmane Sembène restauré, s'apprête à secouer une nouvelle génération de spectateurs.
Tourné en 1966, ce film fut une révolution : premier long-métrage d'un réalisateur subsaharien, il a brisé les chaînes du décret Laval, cette loi coloniale qui muselait la créativité africaine depuis 1934.
L'histoire de cette jeune Sénégalaise, prise au piège du rêve français, résonne aujourd'hui avec une force glaçante. Entre les murs d'une villa d'Antibes, c'est toute l'hypocrisie du néocolonialisme qui se dévoile, sans fard ni compromis.
Sembène, visionnaire, brandissait déjà l'étendard de l'afro-féminisme avant même que le terme n'existe. Sa caméra capture la révolte silencieuse d'une femme, symbole de toute une génération prête à s'émanciper.
Cinquante-huit après sa sortie initiale, "La Noire de..." n'a rien perdu de son mordant. Au contraire, il nous tend un miroir dérangeant : les rêves brisés d'hier sont-ils si différents des espoirs déçus d'aujourd'hui ?
Ce film est bien plus qu'une pièce de musée. C'est un cri qui traverse les décennies, rappelant que le combat pour la dignité et l'égalité est loin d'être terminé. À l'heure où l'Afrique cherche encore sa voie, la voix d'Ousmane Sembène résonne comme un appel à l'action.
BOUBACAR BORIS DIOP, LA VOIX DES NAUFRAGÉS DU JOOLA
Avec "Un Tombeau pour Kinne Gaajo", l'écrivain sénégalais exhume les secrets du Joola et rend un vibrant hommage aux disparus à travers le destin fictif de Kinne Gaajo, l'une des passagères du navire
(SenePlus) - Le 26 septembre 2002, le ferry Le Joola, qui reliait Dakar à Ziguinchor dans le sud du Sénégal, a chaviré, faisant effectivement 1 863 morts et seulement 64 survivants. Plus de vingt ans après, ce naufrage reste le deuxième accident maritime non militaire le plus meurtrier de l'histoire récente. Pourtant, il demeure méconnu du reste du monde et même au Sénégal, les victimes et les rescapés n'ont pas bénéficié d'une commémoration digne de ce nom ni d'indemnisations, tandis que peu de responsables ont été sanctionnés.
L'écrivain Boubacar Boris Diop est l'un des rares à avoir écrit sur cette tragédie, d'abord dans son deuxième roman en wolof "Bàmmeelu Kocc Barma", traduit en français par l'auteur lui-même sous le titre "Un Tombeau pour Kinne Gaajo" (éditions Philippe Rey, 2024). Comme l'explique Marame Gueye, professeur de littératures africaines et de la diaspora africaine à l'Université East Carolina, dans une note de lecture, Diop "y alterne entre commentaire journalistique, récits historiques et fiction, souligne l'importance du devoir de mémoire, de la responsabilité, la nécessité pour les Africains de connaître leur histoire, et s'interrogeant sur le langage et les complexités de l'écriture."
À travers l'histoire de Kinne Gaajo, une femme qui vivait en marge des conventions sociales et qui faisait partie des victimes, le livre commémore le naufrage tout en abordant de nombreux problèmes concernant le Sénégal et l'Afrique. Selon Marame Gueye, "Un Tombeau pour Kinne Gaajo a une certaine légèreté même s'il pointe du doigt la conscience collective sénégalaise, coupable pour son insensibilité face à cette tragédie." Elle ajoute que "le spectre du Joola hante la conscience nationale".
Boubacar Boris Diop n'en est pas à son coup d'essai lorsqu'il s'agit d'écrire sur une tragédie. Son roman "Murambi, le livre des ostements", paru en 1997 et traduit en anglais sous le titre "Murambi: The Book of Bones", est un récit de fiction fondateur sur le génocide des tutsis de 1994. Contrairement à "Murambi", où tout est sobre et en phase avec l'ampleur de la tragédie, "Un Tombeau pour Kinne Gaajo" n'hésite pas à prendre des libertés. Marame Gueye souligne que « Diop devient historien et donne vie à des figures comme Phillis Wheatley (1753-1784), la première esclave à publier un recueil de poèmes en 1773, dont les origines remontent à la région de la Sénégambie, ou encore Sidya Léon. Diop (1848-1878), le fils de Ndaté Yalla, la célèbre reine du Waalo."
Pourtant, la version française du roman ne rend pas totalement justice à la version originale en wolof selon la professeure : "La version wolof n'avait pas besoin d'une intrigue ou d'un conflit pour satisfaire ses lecteurs. La langue est un personnage audacieux dans le roman, jouant avec les mots et véhiculant les pensées dans un wolof qui rendrait Kocc Barma fier." Marame Gueye cite d'ailleurs Kinne Gaajo dans le roman : "Une œuvre littéraire n'a de saveur que si elle vient de la langue de qui l'écrit."
Malgré ces "défauts" dans la traduction française, Marame Gueye estime que "Boubacar Boris Diop reste l'un des écrivains les plus prolifiques des XXe et XXIe siècles, produisant des œuvres significatives dans tous les genres". Et de conclure : "Il a le droit d'écrire ce qu'il veut et selon ses propres règles."
VIDEO
FRANCOPHONIE : LE DERNIER TANGO DE PARIS
Le gratin de l'Afrique francophone s'est réuni pour un sommet aux allures de dernière danse. Macron a tenté de maintenir l'illusion de l'influence française. Mais derrière les sourires de façade, c'est le crépuscule d'un empire qui se dessinait
Paris, théâtre d'un spectacle aussi fascinant que déconcertant ce week-end. Le Sommet de la Francophonie, jadis vitrine du rayonnement français, s'est mué en bal des adieux pour une influence en déliquescence.
Emmanuel Macron, maestro d'un orchestre désaccordé, a tenté de diriger une symphonie impossible. Face à lui, un parterre clairsemé de 19 chefs d'État africains, loin de l'affluence d'antan. Les absents ? Nombreux et pesants, du Sénégal au Maroc, signant de leur silence la fin d'une époque.
Dans les coulisses, une valse étrange se jouait. Ici, on réintègre un putschiste guinéen. Là, on courtise un autocrate rwandais. Un pas de deux diplomatiques où les principes semblent avoir perdu le rythme.
Pendant ce temps, certains journalistes, pourtant accrédités auprès du Quai d'Orsay, se sont vus refuser l'entrée. Motif ? "Plus de place". Une explication qui sonne creux face aux rangées de sièges vides lors de la conférence de presse finale.
Ce sommet, miroir d'une francophonie en quête d'identité, pose une question cruciale : dans ce nouveau concert des nations, quelle partition la France compte-t-elle jouer ?
TASSES D’AMOUR ET AROMES D’OUVERTURE LE LONG DE LA ROUTE DE LA SOIE
Autour du thé, on construit une histoire d’amour. A travers cette dernière, on construit le discours d’une humanité qui est rencontres. Amour, rencontres, humanité, le «Black Tea» de Abderrahmane Sissako se boit en pensant «aux douces perspectives»…
Autour du thé, on construit une histoire d’amour. A travers cette dernière, on construit le discours d’une humanité qui est rencontres. Amour, rencontres, humanité, le «Black Tea» de Abderrahmane Sissako se boit en pensant «aux douces perspectives»…
Pathé éteint ses lumières et l’un de ses énormes écrans, diffuse. «Le film que vous allez voir est né sous une bonne étoile.» Signé Arte. Succès garanti ? L’avenir répondra à cette question. Pour aujourd’- hui, 5 octobre 2024, suivons… Premières images, un mariage. Pas d’étoiles dans les yeux de ceux supposés s’unir. Blanche, la robe de mariée. Sombre, l’humeur de la future mariée. «Je ne veux pas vivre mon futur dans le mensonge et dans l’amertume.» Toussaint et Aya ne sont pas Romeo et Juliette. «Je dis non» : Aya s’en alla. La dame en blanc dévale des ruelles. Une musique l’accompagne. Yeux et langues déballent sur elle. Nul n’entend ce qui se dit la concernant. Les équipes de Abderrahmane Sissako ont masqué les commérages par de la musique. Pour marquer la transition. Libérée, Aya. Paroles de la musique de libération : «It’s a new life for me. And I’m feeling good.» Le bonheur à une autre langue, jaillit d’un autre continent. La black Aya est projetée en Asie, dans un pays de thé. Et c’est chez Xi Jinping (cette info est peut-être fausse) que Black Tea, le nouveau film de M. Sissako, se joue.
Black Tea est un filmmonde, un film du Monde, un film où des mondes fusionnent pour enfanter d’un univers singulier. On y commerce en arabe, y dialogue en mandarin. En langue du Cap-Vert on y chante et sur de l’Afrobeat on y danse. Un tailleur de Chine (cette info est peut-être fausse) y travaille du wax. Et dans «ce quartier» de cette Asie lointaine, on mange, Chez Ambroise, aloco et athiéké sur une table garnie de jus de bissap. Bissap, feuilles rouges, thé, feuilles vertes. Thé ? «Le thé et l’art du thé» enseigné à Aya par Wang Cai. Un art soucieux du détail où il faut savoir poser, au millimètre près, sa phalange sur une partie précise de la théière. Un art qui exige d’avoir de la maîtrise sur sa respiration. Un art olfactif et du toucher. Un amour du thé... La black et le thé, explications de M. Sissako : «Je voulais d’abord montrer que Aya s’intéresse à l’autre, à la culture de l’autre. Elle veut construire quelque chose.» Elle rêve même d’un espace de thé dans son pays d’origine. «Je voulais montrer qu’elle était capable d’embrasser la culture de l’autre.» Aller vers l’autre, embrasser sa culture, de la bouche de Abderrahmane Sissako, c’est une force et non une faiblesse.
Un amour pudique
Black Tea, c’est l’histoire d’un amour construit autour du thé. Spoiler : vous n’y trouverez de grandes déclarations hollywoodiennes, non plus, de romance extrêmement ritualisée à la française. Pas de publique déclaration. Pas de pompeuse rose. Il y a des feuilles de thé qui drapent un amour, enlevées une à une, à coups d’œillades dans la boutique, de pudiques touchers dans la cave où s’apprend l’art du thé. Ce, avec la complicité d’une quasi constante nuit qui enveloppe cette pudeur dans le secret de son obscurité. On se laisse ainsi tenir la main par Abderrahmane Sissako qui, après une longue phase de nuit, laisse Wang Cai dire que «le thé noir a un goût lumineux», pour faire comprendre à Aya que c’est elle, le plus lumineux des goûts. Décor de déclaration : la verdure d’un champ de thé. Et il y a un papillon comme troisième personnage. Le papillon ne passet-il pas par plusieurs étapes de métamorphoses avant d’être cet être de couleurs et de beauté qu’on connaît. Peut-être là, un symbole de cet amour construit dans la pudeur, avec plusieurs étapes et qui se déclare, enfin, en plein jour. Là, qui veut pourrait entendre que c’est un choix artistique, de construire souterrainement un amour pudique de nuit avant de l’exposer au jour…La cave c’était, dit Abderrahmane Sissako, pour «donner à ces deux personnes une forme d’intimité, pour se connaître, se rapprocher petit à petit et que le toucher arrive parce que ça c’est important. C’est un cinéma qui ne montre pas que les gens s’embrassent et que c’est ça l’amour. Ce n’est pas ça. Il y a le respect de l’autre, il y a une quête de quelque chose avant de se lancer dans une aventure beaucoup plus complexe qui est de se marier».
«La Chine n’a pas voulu de ce film…»
Mais, si Black Tea est à 90% un film nocturne, c’est parce que Abderrahmane et ses équipes ont dû contourner une contrainte. En effet, «la Chine n’a pas voulu de ce film parce qu’elle a estimé sans le dire et le mentionner, que le personnage principal chinois ne représente pas les valeurs chinoises, parce qu’il est avec une Africaine. C’est extrêmement grave, lorsqu’un pays aussi fort va dans ce sens», révèle M. Sissako en conférence de presse. Mais, «on ne peut pas attacher les bras d’un artiste». Solution : «je suis parti à Taïwan, parce que c’est la Chine, c’est la même langue et cetera», même si une différence de dimension est apparue. «Et donc, lorsqu’on fait face à une réalité, c’est ça la force et la magie du cinéma, il faut s’adapter. Pour m’adapter au lieu, à mon repérage, j’ai décidé de faire le film la nuit. C’est ça la raison. Le scénario ne disait pas ça. Le scénario se passait le jour et la nuit m’a permis de créer une intimité, d’être dans l’intime, de ne pas aller dans ce sens-là, où je montrais vraiment le côté presque documentaire avec Guangzhou, une ville d’Africains très chargée».
Li-Ben, génération Bluetooth
La Chine du rejet dans le film, c’est sans doute ce vieux qui compare les noirs de «ce quartier», qu’il veut faire quitter à son petit-fils, à des animaux. Le petit-fils, lui appartient au monde d’aujourd’hui. «Cette route de la soie, pour moi, elle n’a pas de sens si elle ne met pas les gens ensemble», dit Li-Ben au vieux. La phrase est importante aux yeux du réalisateur qui la répète en conférence de presse. Route de la soie dans le film, et dans les questions de la presse à Sissako. «Il ne faut pas que l’Afrique soit un terrain économique pour les autres pour prendre seulement des choses. Nous avons longtemps souffert de ça et nous cherchons à changer ça», challenge-t-il. Avant de faire preuve de cette grande lucidité : «La Chine peut être une chance, elle peut être aussi une malchance. C’est à nous de nous positionner. C’est à nous de transformer cette route de la soie qui est une route économique en une route véritablement de rencontres humaines.» Il doit en être ainsi, «parce que nous avons à donner à l’humanité, nous avons donné, nous donnons à l’humanité». Senghorien, ce Sissako, qui dit que «non seulement nous sommes capables de donner, mais de prendre aussi. Et cette dynamique, cette vision du continent, je pense que c’est très important».
Les idées de Bluetooth, d’une connexion entre ces spécificités qui font un monde seront évoquées par le fils de Wang Cai. Elles traduisent aussi l’idée de Abderrahmane Sissako selon laquelle «l’humanité, de toute façon, n’est que rencontre». Peur, méconnaissance, rejet de l’autre (le réalisateur préfère ne pas parler de racisme) peuvent malheureusement naître de ses rencontres. Et, «l’artiste doit toucher ces sujets-là et les montrer s’il le peut». Boire beaucoup de tasses de Black Tea pourrait aider à cultiver l’idée de Bluetooth de Li-Ben. Boire «aux douces perspectives», comme conseillé par ce personnage français dont on ne connaît l’existence qui via une anecdote contée par l’ex-femme de Wang Cai
UN COUP DE PROJECTEUR SUR TOUTES LES CREATIVITES AFRICAINES
Après le succès de la première édition, Dakar Séries, le festival panafricain des séries revient du 8 au 12 octobre 2024 à l’Institut français de Dakar. Le Comité d’organisation était face à la presse pour le dévoilement de la programmation de l’évènement
Bés Bi le Jour |
Adama Aïdara KANTE |
Publication 08/10/2024
Après le succès de la première édition, Dakar Séries, le festival panafricain des séries revient du 8 au 12 octobre 2024 à l’Institut français de Dakar. Le Comité d’organisation a fait face à la presse pour le dévoilement de la programmation de l’évènement.
La capitale dakaroise va vibrer au rythme du cinéma africain à l’occasion de la 2e édition du Festival panafricain Dakar Séries prévue du 8 au 12 octobre prochains à l’Institut français de Dakar. Un collectif de jeunes professionnels du secteur audiovisuel africain, à l’instar de Issaka Sawadogo du Burkina Faso, Séraphine Angoula du Cameroun, Fatou Kandé Senghor et Rokhaya Niang du Sénégal, a fait face à la presse pour dévoiler la programmation. Pour l’équipe organisationnelle, cet événement se veut un tremplin pour la production audiovisuelle du continent. Cette année, Dakar Séries propose une compétition africaine de 15 séries venant de 10 pays (dont 3 du Sénégal) et une sélection perspective avec 6 séries internationales et des séances spéciales, tout cela sur grand écran. Le festival offre ainsi au public 5 jours de projection, des rencontres, de festivités avec des personnalités parmi les plus renommées du monde de la série africaine et internationale. Parmi les séries phares, on retrouve «Yaay 2.0» de Kalista Sy et «Wassanam» de Pape Abdoulaye Seck, qui représenteront le Sénégal, aux côtés de productions telles que Nazi Bubu (Tanzanie), Jib Darkoum (Maroc), Stout, (Afrique du Sud), Big Girl Small World (Kenya), No Bla-Bla (Burkina Faso) ou encore Cheta’am (Nigeria). «Pour la sélection des séries en compétition africaine longue, on retrouve Or Blanc, une série ivoirienne, Al Mouktafi (le disparu) du Maroc, Niabla de la Côte d’Ivoire, Dmou3 Lawlia de l’Algérie et Lex Africana du Sénégal», détaille le responsable programmation de Dakar Séries, Kana Frank. «Notre objectif était d’avoir des séries venant des quatre continents, et le challenge a été relevé. On dispose tout de même d’une sélection qui représente un bel échantillon de ce qui se fait de mieux actuellement sur le continent. Et on propose également une belle diversité en termes de pays, de genres, qui incarnent notre programmation», a-t-il ajouté.
Dakar Séries au cœur des émergences créatives africaines
En plus des projections, des rencontres professionnelles sont également au menu dans le cadre du Forum avec des ateliers, débats, masterclasses, deux résidences d’écriture, un concours de pitch et la journée de professionnels. Amina Awa Niang, coordinatrice du festival, a annoncé que le ministère de la Culture, à travers le Fopica, propose un prix d’un million de FCFA pour récompenser la meilleure série. «Nous sommes conscients que la production audiovisuelle du continent est riche et foisonnante. Et Dakar Séries voit ainsi l’occasion de mettre un coup de projecteur sur toutes les créativités qui se font sur le continent et en dehors aussi», indique Mme Niang. Avant d’ajouter que ce festival se positionne comme une réponse aux défis majeurs que rencontre l’écosystème audiovisuel africain, notamment en termes de structuration et de mise en réseau. «L’un des objectifs de Dakar Séries, c’est également de regrouper ces écosystèmes isolés et créer des énergies pour réfléchir sur les enjeux de structuration du secteur de l’audiovisuel. C’est un festival qui s’adresse en priorité à la jeunesse», a-t-elle conclu.
LA FRANCOPHONIE EST DANS UN CERCUEIL VERS LE CIMETIERE !
Amadou Lamine Sall approuve la sortie de Yassine Fall
Dans une note décryptant la sortie du ministre des Affaires étrangères, Yassine Fall sur Tv5, en marge du sommet de la Francophonie, Amadou Lamine Sall a corrigé le «jeu politique» de la France en Afrique. En saluant la position de la ministre en charge des Affaires étrangères, le poète distingué par l’Académie française annonce la mort de cette organisation internationale.
Par sa plume, l’emblématique écrivain est d’accord avec la ministre de l’Intégration africaine et des affaires étrangères, Yassine Fall, sur les vices de la Francophonie. «J’approuve les propos de Mme le ministre qui souligne des problématiques cruciales qui mettent à nu le jeu politique biaisé et fatiguant et de la France et de l’Oif. La Francophonie n’est plus dans l’ambulance. Elle est dans un cercueil vers le cimetière ! Un dommage pour cette langue française si belle, si unique trahie par sa première patrie !», s’est exclamé hier, Amadou Lamine Sall. Le poète, qui estime que l’organisation internationale de la Francophonie (Oif) «a fini par être discréditée et anéantie», n’a pas eu peur de pointer du doigt la responsabilité de l’Elysée, en l’occurrence l’actuel chef de l’Etat français. «Il est surréaliste que le Président Macron joue de cette manière au croquemort ! Un garçon si brillant et qui déçoit beaucoup, beaucoup, comme possédé par on ne sait quel cruel démon ! Si les ambassadeurs de France en Afrique recevaient et écoutaient les intellectuels, artistes et écrivains africains, la France aurait évité cette fracture si douloureuse et si inutile ! Un gâchis !», regrette l’auteur de Colore d’estasi. Il s’enflamme alors de «cette rupture politique» de la ministre qui «met le doigt sur la plaie» tout en appelant au sauvetage de ce patrimoine partagé par 88 pays. «Il était temps ! Il faut défaire les cravates en soie et oser désigner le mal de mille doigts ! Toute seule, la France se fusille elle-même ! Il faut sauver la Francophonie en ne confondant pas vanité et supercherie politique avec culture et respect des pays majoritaires du Sud qui font vivre et exister sur le terrain la langue française», a écrit le Senghorien.