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4 avril 2025
LEOPOLD SENGHOR
par Khadim Ndiaye
AU-DELÀ DES INTERROGATIONS DE MBOUGAR SARR
EXCLUSIF SENEPLUS - Le processus de mémoire est sélectif et évolutif. Le fait même de s’appesantir sur le choix de noms qui devront remplacer la statue de Faidherbe est un piège dans lequel il ne faut pas tomber
D’emblée, je peux dire qu’il y a un point sur lequel nous sommes d’accord : la statue de Faidherbe doit être retirée. Il le dit sans ambages : « Je suis pour qu’on la descende de son socle et qu’on la déplace en un lieu où il sera possible d’évoquer cette mémoire douloureuse, et de la penser en toute lucidité. »
L’auteur pose par ailleurs beaucoup de questions. On sent une volonté de savoir, de « creuser », d’aller au-delà du présent. Indécis, il se demande même si ses propres questionnements sont appropriés («…peut-être d’ailleurs mes questionnements n’ont-ils aucune pertinence »). C’est une démarche positive, empreinte d’humilité. Des réponses ont toutefois été données à certaines de ses interpellations. Par exemple, quand il se demande pourquoi durant « toutes ces décennies, cette statue a-t-elle tenu sans qu’on ne soit jamais vraiment intéressé à son sens ? » La réponse est simple : durant la période coloniale, la propagande faidherbienne a été mise en branle. En 1949, le manuel d'histoire de Jaunet et Barry destiné aux écoliers de l'Afrique-Occidentale française, présentait Faidherbe en bienfaiteur. On y lit que « Faidherbe était un homme honnête et droit. Il aimait protéger les faibles et les pauvres, châtier les oppresseurs…Il voulait hâter l'évolution des peuples noirs ». Après l’indépendance, les autorités du Sénégal par la voix du président de la République, nous ont dit que Faidherbe est notre ami : « Si je parle de Faidherbe, écrivait le président Senghor, c’est avec la plus haute estime, jusqu’à l’amitié, parce qu’il a appris à nous connaître... ». En clair : circulez il n’y a rien à voir ! Faidherbe était gentil.
Il y avait pourtant tout à voir. Contrairement à l’attitude du Sénégal, les autorités algériennes, dès l’accession à l’indépendance, avaient décidé de mettre de l’avant la mémoire de la résistance et de déboulonner la statue de Bugeaud, maréchal sanguinaire, parangon de Faidherbe, et de la remplacer par celle d’un de ses adversaires locaux : l’émir Abdel Kader. La statue de Bugeaud à Alger est pourtant plus ancienne (1852) que celle de Faidherbe à Saint-Louis du Sénégal, inaugurée en 1887.
Cela nous amène donc à poser avec l’auteur la question de la transmission des faits d’histoire. Les historiens professionnels sont conscients que des efforts doivent être menés pour disséminer plus largement le savoir historique. En 2008, répondant aux propos de Nicolas Sarkozy tenus à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar, l’historien Élikia M’Bokolo relevait une « double urgence » chez les historiens africains : « Une urgence à réagir, à multiplier les lieux et les formes de réactions, et, surtout, une urgence à prendre l’initiative », car la jeunesse africaine, pensait-il, était avide de savoir. Il est bien vrai que si la production scientifique relative à l’Afrique est appréciable par sa quantité et sa qualité, il n’en demeure pas moins qu’il reste des efforts à faire pour la diffusion auprès du grand public de ces travaux dont M’Bokolo trouvait qu’un trop grand nombre reste dans les rayonnages des centres de recherche spécialisés. Conséquence : la jeunesse africaine ne sait presque rien d’un passé qui a pourtant un impact énorme sur son présent.
Mbougar Sarr veut surtout, par-delà Faidherbe, qu’on pose « tout de suite » (le « tout de suite » est important pour lui), « le sens et la connaissance de tout symbole dans notre espace public et dans notre histoire. » Malheureusement pour lui, les choses ne fonctionnent pas de cette manière. Le « tout de suite » est problématique. Quand on est une ex-colonie ayant vécu un traumatisme important qui a tout bouleversé, on se doit de procéder avec stratégie quand arrive le moment de panser les blessures et de relater les faits relatifs à la mémoire. N’oublions pas : par la politique du « diviser pour mieux régner », le colonisateur a monté les uns contre les autres et a suscité et amplifié des fractures au sein de la société. L’historien Joel Glassman a par exemple montré comment Faidherbe a initié des manipulations raciologiques et a joué un rôle fondamental dans l’apparition de catégories ethniques figées. Ces cloisons ethniques ont servi plus tard de terreau à des guerres fratricides.
C’est d’ailleurs là que la fonction sociale de l’historien devient cruciale, à fortiori dans un pays colonisé. L’historienne malienne Adam Ba Konaré a bien perçu cet aspect des choses lorsque qu’elle dit, parlant de l’historien, que cet « observateur du temps doit éviter à la fois l’amnésie et le trop-plein de mémoire, dans la mesure où ces pathologies menacent la cohésion sociale ». Toute chose doit être faite en son temps et toute parole a un moment pour être dite. L’historien doit toujours avoir en vue les clivages qui traversent la société : « Dans la restitution des faits révolus, reprend-elle, le dépositaire du savoir – l’historien – doit prendre en compte les débats et les conflits qui agitent la société. L’intelligence du moment idoine pour fournir une information est donc une responsabilité dont il est investi. »
« L’intelligence du moment idoine » : le mot est lâché. C’est pour cette raison d’ailleurs que le processus de mémoire est sélectif et évolutif. Il est fait d’une série de choix et d’exclusions. Il est constitué d’éléments que nous considérons à un moment donné comme cruciaux et que nous choisissons de mettre en exergue, et d'autres que nous considérons comme secondaires. Chaque pays décide quels personnages historiques il va mettre de l’avant et autour de quels objets et lieux historiques il doit rassembler ses populations. Les statues des soldats et responsables confédérés esclavagistes étaient célébrées dans le Capitole aux États-Unis avant de devenir insupportables pour de nombreux Américains. Ce qui a d’ailleurs poussé la Chambre des représentants à voter pour leur retrait. La mémoire française ne veut pas de portraits du maréchal Pétain sur la place publique. Pourtant ce dernier a été un des grands artisans de la victoire de Verdun en 1918. Dans la même veine, les meilleurs spécialistes de la période de l’Occupation en France, pendant longtemps, ont été des étrangers, parce que la mémoire de Vichy est sensible. On se souvient des travaux marquants de l’Américain Robert Paxton, qui a relevé cette fameuse « équivoque » que Vichy a créée selon lui dans l’opinion publique française et dont toutes les conséquences ne sont pas encore apaisées. Aucun Français n’est à l’aise quand il s’agit d’évoquer ces milliers de lettres anonymes envoyées par des Français aux Allemands pour dénoncer leurs compatriotes.
Donc, si les pays colonisateurs eux-mêmes sont exposés à de lourds enjeux de mémoire, imaginons la lourdeur de la tâche pour des ex-colonisés dont l’histoire a été reniée, la morale bafouée, les structures sociales bouleversées et l’être psychologique tourmenté ! Si les ex-colonisés n’ont pas une claire conscience de cette notion d’« intelligence du moment idoine », ils feront le jeu de l’ex-colonisateur, qui se satisfera d’une déflagration sociale, conséquence d’une guerre des colonisés entre eux. Où sera le mal, disait l’administrateur colonial français Paul Marty en 1917, « quand dans un demi-siècle les islamisés du Sénégal seront partagés en cinq ou six sectes différentes, très divisées entre elles, d’autant plus divisées que chaque secte sera un produit national, et que ces rivalités religieuses viendront se greffer sur des animosités de race ? »
La guerre des colonisés est à éviter pour une ex-colonie qui vit encore les stigmates de la colonisation et qui s’attèle péniblement à construire une véritable nation. Frantz Fanon avait d’ailleurs bien perçu cette possible guerre des colonisés lorsqu’il écrivait que « les blancs s’en vont mais leurs complices sont parmi nous, armés par eux ; la dernière bataille du colonisé contre le colon ce sera souvent celle des colonisés entre eux. » On ne peut pas en effet mettre l’emphase sur des contradictions que nous considérons comme secondaires sans avoir une stratégie claire pour se faire entendre et amorcer le changement voulu. C’est là une approche méthodique et une exigence d’une pensée qui se veut utile et productive. C’est aussi conforme à la sagesse africaine : « Wax fañ ko war a waxe », « Xam lépp wax lépp baaxul », « Su jàmm yendoo cib dëkk, am na ku fa xam dara te waxu ko », « Remuer les paroles anciennes est mauvaise chose », « Toute parole a un moment pour être dite ; toute parole n’est même pas faite pour être dite ».
La pensée ne s’incruste pas simultanément dans tous les méandres qui s’offrent à elle. Il est important, à certaines étapes, de se focaliser sur une contradiction jugée principale et de reléguer au second plan les contradictions porteuses de divisions. C’est pourquoi, le fait même de s’appesantir sur le choix de noms qui devront remplacer la statue de Faidherbe est un piège dans lequel il ne faut pas tomber. En se querellant sur des noms, on fait le jeu du « dominant ». Un monument célébrant la mémoire des résistants à la colonisation suffira amplement à la place de la statue de Faidherbe.
Pour finir, j’invite Mbougar Sarr à aller véritablement au-delà de son « au-delà ». Aller au-delà de Faidherbe, ce n’est pas donc susciter une bataille entre colonisés ; c’est pour nous, questionner son héritage véritable dont les conséquences affectent encore négativement la marche de nos nations balbutiantes. Aller au-delà de Faidherbe, c’est poser un regard lucide sur cette Afrique qui traîne comme un boulet les statues et structures coloniales. C’est voir que dans ce Sénégal où il a imposé l’assimilation culturelle, le français, langue officielle, est seulement compris par 20 % à 30 % de la population. Aller au-delà de Faidherbe, c’est aussi s’interroger sur les écueils actuels du Franc CFA-Eco, sur la fièvre du troisième mandat en cours dans le « pré-carré » et sur les réseaux mafieux de la Françafrique dont il a été le grand précurseur.
par Abdoulaye Bathily
SENGHOR DÉFORME L'HISTOIRE DU PEUPLE SÉNÉGALAIS
EXCLUSIF SENEPLUS - Juillet 1978, l'ancien ministre alors en clandestinité, déconstruit point par point dans les colonnes de Vérité, organe de la Ligue Démocratique, un pan de l'Histoire du pays travesti par le président-poète
Ce texte a été publié dans Vérité N°2, organe de la Ligue Démocratique (LD), en Juillet 1978 dans les conditions de la clandestinité. Mais nous avons tenu à garder le texte intégralement en n’en corrigeant que quelques méprises de formes.
Il a été distribué sous le manteau aux participants des Assisses des Etats Généraux de l’Education organisées en juillet 1978 à l’Ecole Berthe Maubert à Dakar, et qui précéderont ceux tenus sous l’égide du gouvernement en 1981 sous la pression de la grève du SUDES.
L'histoire comme toutes les sciences en général et les sciences sociales en particulier, ne saurait échapper à l'influence déterminante de la lutte des classes. Pour justifier telle ou telle attitude du présent, chaque classe et chaque groupe de la société à besoin de présenter une certaine image du passé. Ainsi le régime colonial représentait les Africains comme appartenant à une sous-humanité éternellement dépendante du reste de la planète. Cette image des sociétés africaines servait de justification idéologique à la politique d'exploitation économique sans limite des travailleurs et des peuples des colonies.
Le développement du nationalisme africain dans la première moitié du XXe siècle a conduit à un renversement de cette perspective colonialiste de notre histoire.
Par exemple, les travaux d'un Nkrumah, d'un Eric Williams pour les colonies britanniques, ceux de Cheikh Anta Diop, de Mahjmout Diop, d'un Abdoulaye Ly, de Joseph Ki-Zerbo, etc. pour les pays sous domination coloniale française, s'inscrivent avec leur mérite respectif dans le courant de la décolonisation de l'histoire africaine.
Depuis l'indépendance, de nombreux historiens africains patriotes et même des internationalistes comme Jean Suret Canale, Basil Davidson, etc. poursuivent en l'approfondissant cette œuvre de renaissance culturelle africaine.
A contre courant de ce mouvement se situe Senghor et ses historiens de service. La bourgeoisie bureaucratique et compradore qui représente les intérêts de l'impérialisme français chez nous tente par tous les moyens de faire prévaloir une certaine image de notre passé qui concilie ses propres intérêts avec ceux de ses maîtres étrangers. Ces efforts sont déployés au mépris de la vérité scientifique.
Ainsi pour Senghor, les trois siècles de présence française sur notre sol sont « trois ans d'amitié entre le Sénégal et la France » ! La traite des esclaves, la conquête militaire, l'exploitation économique, et leur corollaire, la destruction de nos sociétés, seraient des témoignages de l'amitié entre ces deux pays !
L'on sait qu'en 1945 déjà le théoricien de la Négritude minimisait les effets de la colonisation lorsqu'il écrivait : « le problème colonial n'est rien d'autre au fond qu'un problème provincial, un problème humain. Je ne suis pas le premier à l'avoir remarqué. Lyautey, l'avait déjà dit, et, plus près de nous, Delavignette, cet humaniste impérial, dans son livre au titre si suggestif : Soudan - Paris - Bourgogne, Paris unissant les deux provinces ». (Léopold Sédar Senghor, la communauté impériale française).
Deux autres faits montrent encore le travestissement de notre histoire nationale au profit de l'impérialisme français par les idéologues du régime.
- Le problème des cahiers de doléances des habitants de Saint-Louis aux états généraux de la révolution française de 1789
- Le chant de la jeunesse : Niani Bagnna.
1. De manière rituelle, Senghor proclame que les auteurs des cahiers de doléances sont les précurseurs de la nation sénégalaise d'aujourd'hui. Ils seraient même les fondateurs de la démocratie sénégalaise, etc.
Cette interprétation ne résiste pas à une critique tant soit peu sérieuse. Les auteurs des cahiers de doléances représentaient environ 2000 individus libres, des traitants pour la plupart (métis ou mulâtres, des petits blancs venus chercher fortune en Afrique et quelques nègres) sur une population totale évaluée à plus de 6 000 à l'époque (île de Ndar). La majorité de la population de l'île était composée d’esclaves, de domestiques, d'ouvriers et de laptots (ouvriers de la navigation fluviale) tous nègres, qui étaient tenus à l'écart de l'administration et de la politique du comptoir de Saint-Louis.
Cette poignée de traitants vivait essentiellement en marge du reste de la population du pays. Les rapports entre les traitants et le reste de la population autochtone n'étaient que des rapports de marchands à clients. Les traitants n'ont jamais envisagé un seul instant de représenter les intérêts des « indigènes » auprès des autorités françaises.
Leurs doléances portaient sur deux points essentiellement :
a) les traitants aspiraient à être traités comme des citoyens français à part entière. A l'instar de Senghor, aujourd'hui, ils considéraient la France comme le pays modèle en tout.
« Nègres ou mulâtres nous sommes tous français puisque c'est le sang des français qui coule dans nos veines ou dans celles de nos neveux. Cette origine nous enorgueillit et élève nos âmes. Aussi, aucun peuple n'a montré plus de patriotisme et de courage ! Lorsqu'en 1757, le Sénégal fut lâchement rendu aux anglais. Nous voulions le défendre malgré les chefs de la colonie ...
Nous avons regardé comme le plus beau jour de notre existence, celui où en 1779, nous jouîmes du plaisir de voir flotter la bannière française sur le port de Saint-Louis. Nous accueillîmes tous les français comme nos libérateurs, comme nos frères ... »
b) Aux 17ème et au 18ème siècle la traite des esclaves et le commerce de la gomme était pratiquée par une compagnie, la compagnie du Sénégal qui en avait le monopole. Ce monopole était exercé au détriment des petits blancs et des traitants qui revendiquaient le droit d'exercer librement le métier très lucratif qu'était alors le commerce des êtres humains. Les cahiers de doléances étaient adressés au roi de France pour amener ce dernier à supprimer le privilège de la compagnie et à libéraliser le trafic négrier. Cet autre passage du document est très net à ce sujet.
« Aussi notre étonnement fut extrême quand nous vîmes publier le privilège exclusif de la traite des Noirs dans toute l'étendue du fleuve. Ce fut un jour de deuil et de consternation dans tout le pays ! ...La traite des Noirs est celle où nous avons généralement le plus de part parce que nous avons des bateaux et des esclaves matelots que nous envoyons jusqu'en Galam (Haut Fleuve) traiter des noirs que nous vendons ensuite à des marchands européens au Sénégal avec un léger profit ». Sur le texte intégral des cahiers de doléances, voir le livre de Lamiral l'Afrique et le peuple africain considérés sous tous leurs rapports avec notre commerce et nos colonies. Paris, Librairie Dessenne, 1789.
Les doléances qui avaient été adoptées le 15 avril 1789 par l'Assemblée générale des habitants de l'île Saint-Louis furent rédigées par le nommé Charles Cornier, alors maire de Saint-Louis et président de la dite Assemblée. Elles ont été portées devant les Etats Généraux par un autre colon M. Lamiral désigné en la circonstance comme « député du Sénégal ».
Comme on le voit, le contenu de ces doléances n'a rien à voir avec les préoccupations de l'immense majorité des populations du territoire qui forment le Sénégal d'aujourd'hui. Les revendications de ces colons étaient diamétralement opposées à celles des paysans de l'époque qui étaient soumis à la tyrannie des négriers.
On ne peut donc décemment proposer au peuple sénégalais de telles doléances comme une source d'inspiration dans sa lutte pour la démocratie véritable et le progrès social.
2. Le choix de Niani Bagnna comme hymne de la jeunesse de notre pays révèle encore l'orientation néocoloniale de la politique culturelle du régime. Les Sénégalais savent que ce chant a été composé par des griots du Kajoor à l'occasion de la guerre qui a opposé le Damel Lat Joor au roi du Niani (royaume sénégalais de la Haute Gambie).
Par sa signification, ce chant évoque un chapitre des luttes intestines entre les entités politiques du territoire de notre Sénégal actuel. Ces divisions crées et entretenues par les conquérants ont pesé négativement sur l'action unie des différents mouvements populaires contre la conquête. Leur influence a heureusement commencé à s'estomper chez les citoyens d’aujourd’hui.
Un régime soucieux de promouvoir l'unité nationale en général et celle de la jeunesse en particulier aurait pu choisir un hymne autre que celui-là.
Par exemple Malaw, ce chant dédié au célèbre coursier de Lat Joor. Malaw refuse, dit-on, de voir le chemin de fer qui, à ses yeux symbolisait la domination française au Kajoor. Un tel hymne, par sa signification sied mieux aux préoccupations de notre jeunesse qui dans sa majorité lutte contre la domination du capital étranger et ses alliés, les principaux ennemis de notre peuple.
Ici, encore, on le constate, le choix de Niani Bagnna n'obéit à d'autre logique que celle qui consiste pour le régime de Senghor inconditionnellement profrançais, à ne rien entreprendre tant au plan économique que culturel qui touche aux intérêts de ses maîtres.
Le combat pour une culture nationale et populaire est indissociable de la lutte générale que mène notre peuple pour sa libération totale. La lutte sur le front culturel est une autre dimension importante de l'action multilatérale que Vérité, notre journal, entend mener.
SENGHOR PRISONNIER
C’est un rapport rédigé par le futur président du Sénégal, chantre de la négritude. Il remonte à la Seconde Guerre mondiale. Le prisonnier de guerre Senghor expose les conditions de détention dans les camps gérés par les Allemands
C’est un rapport rédigé par le futur président du Sénégal et membre de l’Académie Française Léopold Sédar Senghor, chantre de la négritude. Il remonte à la Seconde Guerre mondiale. Le prisonnier de guerre Senghor expose les conditions de détention dans les camps gérés par les Allemands.
En même temps que les conditions de détention, ce sont aussi tous les rapports complexes entre les différentes ethnies qui cohabitent dans les camps gérés par les Allemands puis par le gouvernement de Vichy.
par Hamidou Anne
PAAP SEEN, TU PERMETS ?
EXCLUSIF SENEPLUS - L’héritage intellectuel du PAI comme du RND est éloquent et peut nourrir une nouvelle génération d’avant-garde politique. Le défi est de nous nourrir de notre panthéon pour changer la vie des nôtres
À une de tes chroniques, ma réaction fut celle d’une main tendue sur une gauche de gouvernement à faire advenir et pour laquelle toi, moi et nos nombreux amis communs seront disponibles comme des porteurs d’eau d’une idée qui nous dépasse, celle d’un humanisme de combat.
Aux oubliés de notre mémoire amputée d’une partie de notre histoire, que tu réhabilites, tu adjoins une critique dure et sans concession sur la génération actuelle. Je la partage car elle ne peut être esquivée, au sujet de nos impasses actuelles.
Mais à nous se pose encore cette question, celle qui a été posée il y a plus d’un siècle par un vieux camarade, « Que faire ? » pour arriver, par l’hybridation de nos préoccupations, à la rupture des digues, afin de devenir majoritaire. Car il est là le défi, celui de nous nourrir de notre panthéon, de nos idoles, des exilés de la mémoire nationale hémiplégique, pour gouverner et changer la vie des nôtres, celles des ouvriers, des paysans, des malheureuses bouches affamées de nos aires urbaines et rurales. Changer la vie des nôtres, c’est aussi évoquer les intellectuels précaires, les étudiants, les sans-emplois, les artistes, les victimes de la gentrification urbaine. Celles et ceux dont tu nous plaques à la figure la souffrance chaque dimanche, pour nous obliger à ne pas oublier qu’être de gauche c’est concevoir l’intersectionnalité des violences faites aux femmes, dénoncer la traite des enfants de rue, documenter la vulnérabilisation des travailleurs, des retraités, des marchands ambulants…
Que faire face à une crise multiforme qui interpelle nos consciences et nous oblige à rester intransigeant sur la nécessité d’une gauche au gouvernement ? Crise de l’éducation, crise de la santé, crise de sens et de perspective. Nos impasses sont nombreuses dans le contexte d’une médiocrité inouïe du corps politique et des allégeances diverses aux corps intermédiaires et non à une république qui ne tient plus sa promesse d’égalité et de justice.
Avec certains de nos amis, nous avons une divergence de fond sur l’avènement de la révolution comme un moment brutal de renversement d’un ordre ancien et de respiration populaire, où le peuple, sur qui le pouvoir s’exerce, renverse ses dirigeants et s’auto-organise autour d’une communauté ré-inventée.
Je crois à cette idée de Zizek d’une guérilla patiente, qui sied notamment aux pays comme les nôtres englués dans une multitudes de trappes politique, religieuse, affairiste. C’est dans le travail de fond que se situent les mécanismes de réparation de la société sclérosée et en proie aux doutes, à la crise, à l’avenir sombre.
Que faire est une interrogation, mais aussi l’affirmation d’un certain nombre de critères déterminants, d’issues théoriques et pratiques qui fondent une praxis de la résistance à un ordre ancien ainsi qu’une éthique de l’action. C’est la rencontre entre les théories mures irriguées par les intellectuels organiques, l’action d’une avant-garde militante et le moment qui peut faire émerger des utopies transformatrices. Il s’agit là de bâtir ce que Foucault appelait très justement une hétérotopie comme lieu physique et mentale de rupture, de formulation et de construction concrète d’une action transformatrice.
Tu connais mon avis sur la nécessité de faire émerger à gauche des espaces liés par une symbolique du politique comme outil de conflictualité. Cette guérilla patiente que j’évoquais plus haut requiert de concevoir notre démocratie comme un espace du conflit, de bataille culturelle et de construction d’un mouvement de contre-insurrection intellectuelle afin de construire une ligne de front progressiste.
La gauche peut redevenir hégémonique chez les intellectuels, les artistes, l’élite, afin de se doter des « armes miraculeuses » pour bâtir une riposte contre-hégémonique globale et construire un peuple. Avec qui ? Tu as cité avec justesse l’héritage du PAI et du RND. Tu sais nos divergences sur Cheikh Anta Diop, que j’ai lu tardivement, mais dont les idées n’ont pas suffisamment pénétré mon corps politique car anti-marxistes.
L’héritage du PAI et du RND est mince dans l'actualité récente, car les mouvements qui en sont issus ont périclité à force de choix erratiques ou de séries d’isolement. Mais l’héritage intellectuel du PAI comme du RND, lui, est dense, éloquent et peut nourrir une nouvelle génération d’avant-garde politique. Il faut y puiser les ressources théoriques et pratiques pour affronter le capitalisme, le conservatisme militant nimbé de xénophobie et de relents complotistes et, pire, l’idéologie du renoncement à toute valeur au profit de la lutte des places antichambre de la kleptocratie.
Léopold Senghor, Mamadou Dia, Cheikh Anta Diop, Majmouth Diop, Abdoulaye Wade ont été – entre autres errances - à l’avant-garde du combat pour la souveraineté et la démocratie. Leurs épigones n’ont pas été dignes de leur grand combat. C’est peut-être aussi l’époque, mélange de vulgarité, de médiocrité et de grandiloquence technocrate, qui est propice à l’absence de grandes causes à défendre, de grandes idées à faire émerger et de rêves à propulser au cœur du corps social.
Dans cet espace public actuel existe une place pour une gauche non sectaire, ouverte, intelligente, pragmatique, sociale, écologique, féministe qui ne peut penser le pays qu’avec l’influence du digital, de l’écologie, de la culture urbaine et de la vitalité du tissu associatif dans les villes et les villages.
Par la renonciation à la pureté idéologique exclusive nous dépasserons les clivages d’hier afin de bâtir de nouveaux consensus sur la notion de progrès humain et social, de justice, de service public, de nation et de liberté. Par la fermeté sur des nouvelles thématiques liées à la souveraineté sans transiger avec l’internationalisme et le dialogue culturel nous réussirons à faire revenir les jeunes partis à l’extrême-droite séduits par le racisme inversé et la xénophobie déguisés en patriotisme.
Voici cher Paap, sur le souci de l’Homme et le courage de l’indépendance…
EXCLUSIF SENEPLUS - L’appel a duré près de 3 heures. Le téléphone, agonisant, a surchauffé. La conversation a tourné autour d'une question. Senghor, père de la nation, leader néocolonial, prolongement de la colonisation française ? NOTES DE TERRAIN
L’appel a duré près de 3 heures. Le téléphone, agonisant, a surchauffé. C’est seulement à la fin que j’ai senti la chaleur du smartphone. Tellement l’entretien était passionnant. J’ai beaucoup appris. Je pensais bien connaître, dans ses grandes lignes, l’histoire politique du Sénégal. Mais j’ignorais certaines phases décisives de la lutte pour l’émancipation et le progrès social de notre pays. J’ai découvert des noms de héros méconnus. Des détails très émouvants, tristes. Et aussi, des histoires drôles. De femmes et d’hommes engagés dans la poétique de l’émancipation. Qui ont dit non, de la manière la plus radicale. Qui ont sacrifié une grande partie de leur existence pour un idéal de justice, de liberté et de démocratie. Depuis deux semaines, on se loupe au téléphone. Il est déconnecté, à chaque fois que j’appelle sur WhatsApp. Et quand il essaie de me joindre, je suis occupé.
Il faut dire que nous sommes dans deux régions du monde éloignées. Lui à Washington et moi, ici, à Dakar. Le décalage horaire est quand même important. Quatre heures de différence actuellement. Il est parvenu à me joindre en cette fin d’après-midi. Alors que je venais juste de rentrer de Rufisque. Exténué. J’allais terminer la lecture d’un roman de Boubacar Boris Diop. Le cavalier et son ombre. Puis je devais finir un travail, avant de préparer à manger et de me reposer. Le téléphone a vibré. J’ai vu qu’il s’agissait de René. J’ai fermé le livre. Nous avons commencé à parler des petites choses de la vie. Et, comme d’habitude, nous avons dévié sur la politique et les affaires du pays. Nous avons discuté de ce qui fait actuellement l’actualité, la statuaire coloniale.
Esprit universel et scrupuleux, il a commencé à faire l’inventaire de notre histoire. En s’attardant sur les détails. Sans jamais nier les complexités de la grande aventure humaine. Tous les deux, évidemment, sommes pour le déboulonnement des statues de ceux qui ont participé à l’aventure barbare de la colonisation. Et leur confinement dans les musées. Nous avons parlé de notre histoire, difficile et jonchée d’épines. Nous avons conclu que les blessures de la mémoire ne doivent pas nous pousser vers un jugement binaire. Nous avons aussi évoqué les femmes et les hommes qui se sont sacrifiés pour l'avènement d'une terre de liberté. Nous avons parlé de Senghor. Je lui ai dit que mon jugement, concernant le premier président de la République du Sénégal, a évolué. Je vois, aujourd’hui, ce dernier comme le bâtisseur de notre nation. Mais je le trouve très décevant. Il était doté d’une culture exceptionnelle. Il était ancré dans ses humanités africaines. Pourtant, il s’est fourvoyé dans son activité politique. Dans sa relation, aussi, avec des hommes de sciences et de culture, de son époque. Qu’il a beaucoup censuré. Dernièrement, j’ai lu son petit ouvrage, Pour une relecture africaine de Marx et d’Engels.
J’ai dit à René que je trouvais Senghor très contradictoire. Dans le recueil, Senghor fustigeait l’attitude des intellectuels africains de gauche. Qui, selon lui, «n’ont pas compris » le socialisme scientifique. Senghor était même catégorique et sans nuance. En affirmant que la majorité des intellectuels africains ont lu Marx et Engels « avec des yeux de parisiens, de londoniens et de new-yorkais ». Plus loin, il invitait à « penser et agir par nous-mêmes et pour nous-mêmes ». Et il ajoutait que les vertus nationales faisaient partie des productions non matérielles. Comment pouvait-il admettre que la langue était un élément à part entière de la superstructure, et refuser l’utilisation des langues nationales dans l’administration et les écoles ? Faut-il en déduire une schizophrénie des élites africaines. Qui doivent, tout le temps, négocier avec une juxtaposition de mondes. Et, pour certaines, ne veulent en aucun cas abandonner leurs privilèges - la maîtrise de la langue française en fait partie.
René m’a raconté une histoire, concernant le livre. La parution du recueil avait donné lieu à une controverse idéologique dans la presse d’Etat. Le Soleil avait, à l’époque, ouvert ses colonnes à Abdoulaye Elimane Kane. Le philosophe avait alors critiqué, dans une tribune, les idées du président-poète. Une première dans l’histoire de notre pays. La presse n’était pas libre. C’était donc un événement. Nous vivons une époque où la presse est épanouie. Où la liberté d’opinion est, presque, consacrée. Et oublions, parfois, que le chemin a été périlleux. Qu’il a fallu, à certains moments, l'intrépidité de porteurs de sacrifice. Sur Senghor, René m’a à peu près confié ceci : « Il faut juger les hommes selon le contexte. Senghor représentait le prolongement idéologique et institutionnelle de la colonisation. S’il n’avait pas le choix, on aurait pu le mettre du bon côté de l’histoire. Mais il y avait des femmes et des hommes de refus. Il n’en faisait pas partie. »
C’est exact. D’autres figures, connues ou ignorées de notre histoire, se sont dressées. Des forces patriotiques, qui n’ont pas transigé sur la souveraineté. On pourrait présumer que ces femmes et ces hommes sont venus tôt. Que nenni. C’était une période cruciale de notre nation. L’étape de la liberté pour tous - qui malheureusement a été manquée. Car partout ailleurs, le même cri gonflait les poitrines : l’être-soi. C’est-à-dire la liberté, la justice et l’égalité. Pour tous les hommes et les femmes. Pour tous les peuples. On doit, je le pense, à Senghor les institutions républicaines - quoique brinquebalantes - qui nous protègent aujourd’hui de l’arbitraire. Il est, à mon avis, le meilleur chef de l’Etat que nous ayons eu. Mais, il a assuré la pérennité d’un système colonial, semi-féodal et obscurantiste. Senghor a participé activement « à la stabilisation du système néocolonial ». À l’émergence d’un pouvoir maraboutique, obscurantiste.
Le rapport de forces de l’époque ne peut justifier, à lui tout seul, l’absence d’initiatives révolutionnaires. Pour sortir les masses sénégalaises de la longue nuit de l’oppression. En vérité, Senghor n’était pas un homme de l’Aube. Il ne faisait pas partie de ceux qui se lèvent lorsque le jour est encore brumeux. Qui savent que midi sera rude. Et minuit enveloppé par les ténèbres. Mais qui s’en vont porteurs d’espoir. Pour annoncer une nouvelle aurore. La tête haute, le front digne, le poing courageux. Ces femmes et ces hommes, qui n’attendent pas que « toutes les conditions subjectives et objectives soient réalisées », avant d’enfourcher leur monture. Comme l’écrivait Régis Debray, dans sa préface sur Les grands révolutionnaires d’Amérique latine. « C’est parce que la route est longue qu’il vaut mieux seller son cheval de bon matin plutôt que de pourrir sur pied en attendant le soir. Car à trop attendre l’espérance, elle aussi, pourrit toute seule. » Au Sénégal, ces femmes et ces hommes, qui ont, contre l'impérialisme et parfois contre la société, préféré la souveraineté et la dignité, sont nombreux.
René m’a révélé des histoires d’héroïsme, dont je n'avais pas connaissance. Ainsi, pendant trois heures, j’ai noté dans ma mémoire. Des récits. Des noms. Moussa Kane, Eugénie Aw, Marie Angélique Savané, Aloyse Ndiaye, Momar Coumba Diop, Bouba Diop, Penda Mbow, Fatima Dia, Pape Touty Sow, Alymana Bathily, Fatou Sow, Pathé Diagne, Amadou Top, Daba Fall, Sakhir Diagne, Dame Babou, El Hadj Amadou Sall, Nafissatou Diouf, Marithew Chimère Diaw, Mamadou Mao Wane, Ismaila Sarr, Abdoul Aziz Sow, Landing Savané, Mamadou Diop « Decroix », Jo Diop, Djiby Gning, Idrissa Fall, Boubacar Boris Diop, Mamadou Ndoye, Magatte Thiam, Samba Dioulé Thiam, Abdoulaye Bathily, Alioune Sall « Paloma », Ada Pouye, Abdou Fall, Mody Guiro, Mahmoud Kane, Awa Ly… Pour ceux qui sont encore là. Nous avons convoqué d’autres noms. Ceux des combattants des temps héroïques. Du PAI, et du RND pour la plupart. De Seydou Cissokho, Majmouth Diop, Tidiane Baïdy Ly, Mawade Wade, Madicke Wade - il ne s’agit pas de l’ancien ministre de la Justice -, Cheikh Anta Diop, Babacar Niang, Cheikh Mbacké Gaïnde Fatma, Bocar Cissoko, Amath Dansokho, Sémou Pathé Gueye, Abdoulaye Ly, Makhtar Diack, Ibrahima Sarr, Thioumbé Samb, Abdoulaye Gueye « Cabri, », Valdidio Ndiaye, Marianne d'Enerville, Rose Basse (arrêtée à la Bourse du travail en 1968 avec Christiane Sankalé, la mère de René), Seyni Niang, Félicia Basse, Samba Ndiaye, Omar « Blondin Diop », Papa Gallo Thiam… Quelles leçons ces « vies fiévreuses », insoumises nous apprennent-elles aujourd’hui ?
D’abord, que la génération actuelle est la moins courageuse de l’histoire du Sénégal. Ensuite, qu’elle est la plus pauvre. Intellectuellement. Elle manque d’épaisseur et de générosité. Ses élans d’émancipation sont minces. Même si elle étouffe. Elle est caractérisée par une torpeur politique et une incapacité idéologique. Si elle se bat parfois, les termes du problème sont flous. Combat-elle pour la justice sociale et les libertés individuelles ? Pour le progrès de la conscience ? Pour la démocratie spirituelle ? Met-elle la dignité de l’Homme au-dessus de tout ? Ou veut-elle seulement imposer un ordre nouveau, conservateur et toujours oppressant ? Il faut savoir, pour reprendre Fanon, si ceux qui se battent, aujourd’hui, disent « non à une tentative d’asservissement ». Ou s’ils sont seulement poussés par la fougue de leur bigoterie ? Enfin, nous pouvons dire que ce qui compte, c’est le souci de l’Homme et le courage de l’indépendance. Demain, c’est à cette aune que l'histoire jugera.
Retrouvez sur SenePlus, "Notes de terrain", la chronique de notre éditorialiste Paap Seen tous les dimanches.
Le mouvement qui s’oppose au racisme anti-noir à travers le monde se prolonge au Sénégal et ailleurs dans une remise en cause effective du colonialisme - SenePlus rend hommage à quelques patriotes sénégalais
Le mouvement qui s’oppose au racisme anti-noir à travers le monde se prolonge au Sénégal et ailleurs dans une remise en cause effective du colonialisme et principalement du néo-colonialisme qui perdure aujourd’hui encore en l’Afrique francophone tout particulièrement.
SenePlus rend hommage à quelques patriotes sénégalais qui ont porté ce combat toute leur vie :
EXCLUSIF SENEPLUS - Dans sa méthode de gestion de crise, l'ancien chef de l'Etat pouvait se révéler d’une brutalité inouïe et d’un art maîtrisé de la manœuvre périlleuse - PRÉSIDENT ET GESTION DE CRISE, ‘’QUAND L’HEURE EST GRAVE !’’
L’adage dit que c’est au pied du mur que l’on reconnaît le maître-maçon. Dans la même temporalité, c’est par et dans la gestion de crise(s) de magnitude ‘’secousse du régime’’ sur l’échelle d’une Nation-État, que l’on apprécie les choix, les décisions et le leadership d’un chef d’Etat dans sa fonction de président de la République. Le Think Tank Africa WorldWide Group en partenariat avec SenePlus vous propose Feuilleton managérial : Président et Gestion de crise, ‘’quand l’heure est grave !’’. Pour cette première épisode de ''Président et Gestion de crise ‘’quand l’heure est grave’’, Style et Méthode de gestion de crise du président Léopold Sédar Senghor (Léo le poète).
Sous Senghor, la gestion de crise, en tant que Management de la Très Haute Performance, était avant tout, Poésie et Figures de style. Tantôt en analogie (en comparaison, ou en métaphore, ou en allégorie, ou en personnification). Tantôt en substitution (en métonymie, ou en synecdoque, ou en périphrase, ou en antonomase). Mais toujours en Rhétorique et en Style. Dans son Style de gestion de crise ‘’l’heure est grave’’, le président Senghor, est poète en la matière. S’il n’est pas l’acteur principal, il en est le metteur en scène ou alors le réalisateur. Jamais dépassé par les événements. Dans sa Méthode de gestion de crise, Senghor pouvait se révéler d’une brutalité inouïe et d’un art maîtrisé de la manœuvre périlleuse. Au point que Senghor, tout en gérant et incarnant le pouvoir politique d’Etat, savait aussi jouer tantôt les figures de l’opposition (en antithèse, ou en antiphrase, ou en oxymore), tantôt jouer les figures de l’amplification (en hyperbole, ou en gradation, ou en répétition).
Le président Senghor, durant sa présidence (1962-1981) a eu à faire face à trois crises de magnitude ‘’secousse du régime’’: une crise politique, une crise universitaire et une crise alimentaire. Le président Senghor, au chapitre de sa gestion de sa crise politique de 1962, s’en est sorti haut la main, en parvenant à caporaliser le pouvoir judiciaire et faire coffrer Mamadou Dia, à la suite d’une parodie de justice. Avant de régner pendant vingt ans sans tempêtes politiques majeures ; en instaurant l’hyper-présidentialisme, un monarque républicain. Au chapitre de sa gestion de sa crise universitaire de Mai 68 qui a failli l’emporter pour de peu, lui et son régime, le président Senghor a pu redresser la barre et reprendre les choses en main, in-extremis, au prix de plusieurs concessions et compromis accordés. Enfin, le président Senghor va faire face à la pire crise alimentaire qu'a connue le Sénégal, la crise de la famine due à la grande sécheresse des années 1973-1974. On n’avait jamais vu une telle sécheresse au Sénégal, écrira le président Senghor, dans l’un de ses formidables textes. Le président Senghor se sortira de cette terrible crise alimentaire - la famine -, en s’endettant auprès du FMI et de la Banque mondiale. C’est d’ailleurs, l’acte fondateur des relations Sénégal-Institutions de Bretton Woods, qui jusqu’à ce jour, nous tiennent la gorge. Pour gérer cette crise, Senghor va s’offrir à l’Aide au Développement et ouvrir le Sénégal sur les marchés du Capitalisme libéral.
En 1980, le président Senghor a vu venir à vive allure et en grande chevauchée, un Nouvel Ordre Mondial, un nouveau Monde : la Mondialisation/Globalisation. Sentant qu’il a fait son temps et réalisant qu’il faut changer complètement de disque dur mental pour affronter les défis et les pièges du Monde Nouveau (la Mondialisation) qui pointait à l’horizon, Senghor organise sa succession en 1981, en se choisissant son propre successeur- un homme de son temps à l’époque -. Éminemment poète et foncièrement intellectuel, Senghor au sommet de son art, a préféré partir quand tout le monde lui demandait de rester que de rester quand tout le monde lui demandera de partir.
Lundi 1er Juin 2020, votre épisode (2/4) portera sur le président Abdou Diouf - Président et Gestion de crise, ‘’quand l’heure est grave!’’
OMAR BLONDIN DIOP : EN QUÊTE DE RÉVOLUTION AU SÉNÉGAL
Sa mort ne peut être isolée comme un malheureux accident de l’Histoire - Les méthodes autoritaires déployées par l’actuel gouvernement illustrent à quel point l’impunité se nourrit du passé
Le 11 mai 1973, les autorités sénégalaises annoncent la mort d’Omar Blondin Diop, jeune militant et artiste âgé de 26 ans détenu à la prison de Gorée. Depuis près d’un demi-siècle, la version officielle du suicide est largement contestée par de nombreuses voix dénonçant un assassinat. Retour sur le parcours de Blondin Diop et une période de quête de révolution au Sénégal.
En 2013, la famille d’Omar Blondin Diop organisa une cérémonie commémorative à sa mémoire, quarante ans après sa mort à Gorée. Pendant des siècles, l’île fut un point de transit majeur pour les navires européens déportant d’innombrables captifs asservis africains vers le continent américain. Dans le cadre de la commémoration, ses proches installèrent un portrait de lui dans son ancienne cellule, devenue depuis une salle d’exposition du principal musée historique du Sénégal. Le cliché date de 1970 ; Omar Blondin Diop était alors étudiant-professeur en philosophie, tout juste expulsé de France vers le Sénégal. Il participa, à l’image de nombreux autres étudiants de l’époque, aux manifestations de « Mai 68 ». Quelques années plus tard, le dissident devint martyr. À sa mort en détention, quatorze mois après avoir été condamné à trois ans de prison pour « atteinte à la sureté de l’État », les autorités sénégalaises affirmèrent qu’il s’était suicidé. Mais de nombreuses voix eurent de bonnes raisons de soupçonner son assassinat. Depuis lors, sa famille exige sans relâche que justice soit faite, et militants ainsi qu’artistes ont pris les devants dans le maintien de sa mémoire.
La mort d’Omar Blondin Diop ne peut être isolée comme un malheureux accident de l’Histoire. Il s’agit, au contraire, d’un épisode tragique se situant dans une longue série de violences menées par l’État du Sénégal. Il est peu courant de mettre l’accent sur les mouvements de résistance au régime de Léopold Sédar Senghor, ou de leur donner du crédit, car le premier président du Sénégal (1960-1980) réussit à ériger le pays en « exemple démocratique ». Les récits officiels des décolonisations africaines ont souvent résumé le processus de libération du colonialisme européen à la naissance d’États nouvellement indépendants. Or, la persistance d’intérêts étrangers, soutenus et alimentés par nombre de classes dirigeantes nationales, fut un spectacle courant dès les années 1960. Suite aux indépendances politiques nominales, les autocraties du continent, soutenues par les anciennes métropoles coloniales, firent le pari de maintenir leur pouvoir en étouffant les perspectives révolutionnaires de mouvements appelant à l’émancipation de l’impérialisme et du capitalisme. Le Sénégal n’a certes pas connu les mêmes crises politiques que ses voisins, mais la mythification de « l’humanisme républicain » du « poète-président » Léopold Sédar Senghor a brouillé notre appréciation de son action politique. Sous l’Union progressiste sénégalaise, le parti unique qu’il dirigea, les autorités déployèrent des méthodes brutales de répression ; intimidant, arrêtant, emprisonnant, torturant et tuant ses dissidents [1]. Omar Blondin Diop fit partie de ceux-ci.
Blondin Diop est né dans la colonie française du Niger en 1946. Son père, médecin africain, avait été transféré de Dakar, la capitale administrative de l’Afrique-Occidentale Française, à Dosso, petite ville près de Niamey. Ses positions politiques n’étaient pas des plus radicales, mais les autorités coloniales le soupçonnaient de sentiment anti-français en raison de ses activités syndicales et son soutien à la Section française de l’internationale ouvrière [2]. Craintive du renforcement des mouvements anticoloniaux aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale, la métropole surveillait de près ceux qu’elle dénommait « éléments anti-français ». Une fois que sa famille fut autorisée à rentrer au Sénégal, Blondin Diop passa son enfance essentiellement à Dakar. À l’âge de 14 ans, il s’installa en France, où son père reprit ses études de médecine [3].
Blondin Diop vécut en France pour la majeure partie des années 1960. À Paris, il poursuivit des études littéraires et approfondit sa connaissance des classiques de la philosophie occidentale, d’Aristote et Kant à Hegel et Rousseau [2]. Dans la foulée de son admission à l’École normale supérieure, il commença à fréquenter des cercles militants et participa activement aux débats organisés par divers groupes de gauche [4]. C’est une époque où les mouvements anticapitalistes en Europe puisaient leur inspiration de la Révolution culturelle en Chine et s’opposaient avec virulence à l’ingérence militaire américaine au Vietnam. Les étudiants africains en France, au nombre de dix mille en 1968, militaient davantage dans des logiques nationales ou panafricaines. Blondin Diop, pour sa part, avait un pied dans les deux mondes. Peu de temps après avoir entendu parler du militant sénégalais, le cinéaste Jean-Luc Godard le sélectionna pour jouer dans son film La Chinoise (1967) [5]. Inspiré par les écrits de Spinoza, Marx et Fanon [6], Blondin Diop cultivait l’éclectisme théorique – entre le situationnisme, l’anarchisme, le maoïsme et le trotskisme, il puisait sa pensée politique d’une multitude de courants idéologiques, en se donnant la liberté de toujours voir le monde à travers ses propres lunettes [7].
En raison de ses activités politiques, Blondin Diop fut expulsé de France vers le Sénégal à la fin de l’année 1969. Aux côtés d’autres camarades sénégalais ayant étudié en Europe, il participa au Mouvement des jeunes marxistes-léninistes, dont une des scissions donna naissance au front anti-impérialiste And Jëf. Repoussant les structures formelles, Blondin Diop promut la performance artistique et développa le projet d’un « théâtre dans la rue qui dira ce qui préoccupe et intéresse le peuple », étroitement lié au Théâtre de l’Opprimé d’Augusto Boal. Se penchant sur l’art et son potentiel révolutionnaire, Blondin Diop écrit : « Avant de jouer dans un quartier il faudra en connaître les habitants, s’implanter parmi eux notamment parmi les jeunes [...]. Notre théâtre ira sur les lieux de rassemblement de la population (marchés, cinéma, stades) [...] S’efforcer donc de donner à chaque thème, à chaque situation, à chaque personnage, une dimension africaine. […] Surtout fabriquer soi-même tout ce qu’il est possible de fabriquer [...] Conclusion morale : Plutôt la mort que l’esclavage » [8].
Le Sénégal indépendant était un espace néo-colonial. Senghor s’était initialement opposé à l’indépendance immédiate, plaidant plutôt pour une autonomie progressive sur vingt ans [9]. Ainsi, lorsqu’il devint président, il appela régulièrement au soutien de la France. En 1962, Senghor accusa hâtivement son collaborateur de longue date Mamadou Dia, président du Conseil des ministres, d’avoir tenté un coup d’État contre lui – Dia fut par la suite arrêté et emprisonné pendant plus d’une décennie [10]. En 1968, à l’éclatement d’une grève générale à Dakar, qui s’étendit au reste du pays, la police réprima le mouvement avec l’aide des troupes militaires françaises [11]. La proximité de Senghor avec la France atteint son apogée en 1971, à l’occasion de la visite d’État du président français Georges Pompidou, ami proche et ancien camarade de classe [12]. Pendant plus d’un an, Dakar s’était préparé à son bref séjour de 24 heures. Sur la voie principale du cortège officiel, les autorités avaient réhabilité routes et bâtiments, tentant d’invisibiliser tout signe de pauvreté dans la capitale.
Pour nombre de jeunes militants radicaux, ce fut la goute de trop ; la réception du président français était une provocation ouverte [3]. Quelques semaines auparavant, un groupe s’inspirant du Black Panther Party américain et des Tupamaros uruguayens incendia le centre cultural français de Dakar. Au moment de la visite, il tenta d’attaquer le cortège présidentiel mais les quelques jeunes furent arrêtés. Parmi les condamnés figuraient deux frères de Blondin Diop. Lui aussi croyait en l’action directe mais n’était pas impliqué dans l’attaque ; il était retourné à Paris quelques mois plus tôt, après la levée de sa mesure d’expulsion [13]. Dans la tourmente, Blondin Diop décida, avec plusieurs amis, de quitter la France afin de s’initier à la lutte armée. À bord de l’Orient-Express, ils traversèrent l’Europe en train, avant d’atteindre un camp syrien composé de fedayins palestiniens et de guérilléros érythréens. Leur plan était d’enlever l’ambassadeur de France au Sénégal en échange de leurs camarades emprisonnés [14]. Au bout de deux mois, Blondin Diop et ses amis passèrent du désert à la ville. Ils avaient l’espoir d’obtenir le soutien du Black Panther Party, qui avait brièvement ouvert un bureau international à Alger. Mais une scission au sein du mouvement les obligea à revoir leur stratégie. Après un court passage à Conakry, ils se dirigèrent à Bamako, lieu de résidence d’une partie de la famille Blondin Diop. De là, ils se réorganisèrent.
La police arrêta le groupe à la fin du mois de novembre 1971, quelques jours avant une visite d’État du président Senghor, sa première dans le pays depuis l’éclatement de la Fédération du Mali en 1960. Les services de renseignement maliens, sous la tutelle du directeur notoire de la sûreté Tiékoro Bagayoko, les avaient étroitement surveillés pendant des mois. Dans la poche de Blondin Diop, ils trouvèrent une lettre mentionnant le plan d’évasion de ses camarades en prison. Extradé vers le Sénégal, il fut condamné à trois années de réclusion. Pour la majeure partie de leurs journées à Gorée, les détenus n’étaient pas autorisés à quitter leur cellule. Afin de minimiser les interactions, ils ne pouvaient être en présence de la lumière du jour qu’une demi-heure le matin et une demi-heure l’après-midi. Jours et nuits se confondirent, les nuits s’éternisèrent, la torture y était courante [3].
La nouvelle tomba le 11 mai 1973 : Omar est mort. Il avait 26 ans. L’annonce fit l’effet d’une bombe. Des centaines de jeunes prirent d’assaut les rues et inscrivirent sur les murs de la capitale : « Senghor, assassin ; On tue vos fils, réveillez-vous ; Assassins, Blondin vivra ». D’emblée, l’État du Sénégal maquilla le crime. Allant à l’encontre des ordres officiels, le juge d’instruction chargé de l’affaire inculpa deux suspects. Il avait découvert dans le registre de la prison que Blondin Diop s’était évanoui la semaine précédant l’annonce de sa mort « par suicide » et l’administration pénitentiaire fit comme de rien n’était. Mais avant qu’il n’eût le temps de procéder à l’arrestation d’un troisième suspect, les autorités le remplacèrent par un autre juge qui mit fin aux poursuites judiciaires par « ordonnance d’incompétence » [15]. Tous les 11 mai jusque dans les années 1990, les forces armées encerclèrent la tombe de Blondin Diop afin d’empêcher toute forme de commémoration publique [3].
Depuis des décennies, Omar Blondin Diop a été une source d’inspiration pour militants et artistes [16]. Expositions, peintures et films continuent de revisiter son histoire – une qui fait tristement écho au contexte politique d’aujourd’hui. Les méthodes autoritaires déployées par l’actuel gouvernement du Sénégal illustrent à quel point l’impunité se nourrit du passé. Ces dernières années, celui-ci s’est efforcé de restreindre la liberté de manifestation, détourner les fonds publics et abuser de ses pouvoirs. Tant que la responsabilité politique devant le peuple ne demeure qu’un concept théorique attrayant pour les bailleurs de fonds internationaux, les pratiques du passé sont vouées à perdurer. Être activiste au Sénégal aujourd’hui, c’est courir le risque de se faire intimidé, arrêté, emprisonné arbitrairement ; Guy Marius Sagna et tant d’autres en ont fait les frais. Dans ce contexte, l’État sénégalais ne compte pas réouvrir le dossier Omar Blondin Diop. Toutefois, comme le répète sa famille, « quelle que soit la longueur de la nuit, le soleil finit toujours par se lever ».
Florian Bobin est étudiant en Histoire africaine. Ses recherches portent sur les luttes de libération dans l’ère post-coloniale, notamment au Sénégal sous la présidence de Léopold Sédar Senghor. Loin d’être une finalité, cet article est une contribution synthétique d’un projet de recherche biographique en cours. Il a été rendu possible grâce aux ressources inestimables et au précieux temps de la famille, des ami(e)s et des connaissances d’Omar Blondin Diop, ainsi que militant(e)s et chercheur(se)s. Profonds remerciements à : Dialo Diop, Cheikh Hamala Diop, Alioune Sall ‘Paloma’, Ousmane Blondin Diop, Pape Konare Niang ‘Niangus’, Alymana Bathily, Jean-Claude Lambert, Omar Blondin Diop Jr, Mareme Blondin Diop, Khaly Moustapha Leye, Antoine Lefébure, Gilbert Vaudey, Bertrand Gallet, Michelle Zancarini-Fournel, Marc-Vincent Howlett, Patrick Talbot, Roland Colin, Aziz Salmone Fall, Ndongo Samba Sylla, Karim Ndiaye, Marie-Angélique Savané, Pape Touty Sow, Amadou Diagne ‘Vieux’, Ibez Diagne, Mansour Kebe, Ousmane Ndongo, Alioune Diop, Papalioune Dieng, Ndèye Fatou Kane, Kibili Demba Cissokho, Bara Diokhane, Barka Ba, Majaw Njaay, Khouma Gueye, Maky Sylla, Alhassane Diop, Hugues Segla, Fatimata Diallo Ba, Khalil Diallo, Awa Mbengue, Vincent Meessen, Pascal Bianchini, Françoise Blum, Martin Mourre, Omar Gueye, Armelle Mabon, Christelle Lamy, Woppa Diallo, Yannek Simalla, Leo Zeilig, David Morton, Tristan Bobin, Njoki Mbũrũ, Njambanene Koffi.
En couverture : Vincent Meessen, Quinconce, 2018. Détail d’une série sérigraphique représentant Omar Blondin Diop lisant le 12ème numéro de L’Internationale situationniste (1969), Dakar, vers 1970. Photo originale de Bouba Diallo.
[2] Cette information provient de Dialo Diop (frère d’Omar Blondin Diop) en conversation avec Cases Rebelles (9 mai 2018) et Omar in Memoriam (11 mai 2018).
[3] Cette information provient de Cheikh Hamala Diop (frère d’Omar Blondin Diop) en conversation avec Florian Bobin (12 juillet 2018 & 4 juillet 2019).
[4] L’historienne Michelle Zancarini-Fournel met l’accent sur le rôle de Blondin Diop dans la mobilisation étudiante en 1968 (leurs chemins s’y sont croisés) dans son avant-propos « En souvenir d’Omar » de l’ouvrage collectif Étudiants africains en mouvement : contribution à une histoire des années 1968 (Éditions de la Sorbonne, 2017, pp. 11-12). « Il n’a probablement pas fréquenté beaucoup les cours cette année-là, mais il était de tous les débats organisés par les groupes politiques d’extrême gauche », écrit-elle.
[5] L’actrice et auteure Anne Wiazemsky décrit la rencontre entre Blondin Diop et Jean-Luc Godard, son partenaire à l’époque, dans son roman Une année studieuse (Gallimard, 2012, pp. 157-158). Après avoir appris que le réalisateur cherchait « un étudiant marxiste-léniniste », Antoine Gallimard proposa Blondin Diop, un ami à lui. Sous le charme du militant sénégalais, Godard le sélectionna par la suite pour jouer « Camarade X » dans le film La Chinoise (1967).
[6] Cette information provient d’Alymana Bathily (ami proche d’Omar Blondin Diop) en conversation avec Florian Bobin (9 juillet 2019).
[7] Alioune Sall ‘Paloma’ (un ami proche d’Omar Blondin Diop) insiste sur la nécessité de comprendre Blondin Diop comme un être complexe, aux multiples facettes, dans son témoignage à l’occasion du 40ème anniversaire de la mort de son ami (10 mai 2013).
[8] L’artiste Vincent Meessen a publié le « Projet de théâtre urbain » de Blondin Diop (vers 1970) dans son livre L’autre Pays (Sternberg Press, 2018, pp. 38-39).
[9] Cette information provient de Roland Colin (directeur du cabinet du président du Conseil sénégalais Mamadou Dia, 1957-1962) en conversation avec Étienne Smith et Thomas Perrot pour Afrique contemporaine (2010, p. 118).
[10] Depuis l’indépendance du Sénégal en 1960, le président du Conseil Mamadou Dia appelait avec insistance pour la décentralisation des administrations publiques et le renforcement des collectivités paysannes. Vers la fin de l’année 1962, les tensions grandissantes au sein du parti au pouvoir (l’Union progressiste sénégalaise, UPS) ont vu s’opposer sympathisants de Senghor et de Dia. Au sein des premiers, certains décidèrent de voter une motion de censure à l’encontre du gouvernement Dia. À l’époque, chaque décision passait en premier lieu par le parti, étant entendu qu’il représentait la seule force politique reconnue. Dia s’opposa à une motion qu’il jugeait illégitime et Senghor l’accusa de « tentative de coup d’État ». Le 18 décembre 1962, Senghor ordonna l’arrestation de Dia, aux côtés des ministres Valdiodio N’diaye, Ibrahima Sarr, Joseph Mbaye et Alioune Tall. Ils furent incarcérés dans l’aride région de Kedougou jusqu’en 1974. Mansour Bouna Ndiaye (jeune cadre de l’UPS en 1962) et Roland Colin (directeur de cabinet de Mamadou Dia, 1957-1962) partagent leur version de la « crise de décembre 1962 » dans leurs mémoires respectifs Panorama politique du Sénégal ou Les mémoires d’un enfant du siècle (Les Nouvelles Éditions Africaines, 1986, pp. 136-154) et Sénégal notre pirogue : au soleil de la liberté (Présence africaine, 2007, pp. 253-293). Colin témoigna également dans Archives d’Afrique (Radio France Internationale, 2019).
[11] Cette information provient de l’historien Omar Gueye dans son ouvrage Mai 1968 au Sénégal, Senghor face au mouvement syndical (Éditions Karthala, 2017, p. 246).
[12] Léopold Sédar Senghor et Georges Pompidou se rencontrèrent en 1928 au prestigieux lycée Louis-le-Grand. Maintenant une profonde amitié à travers les années, ils collaborèrent politiquement par la suite, de manière quasi continue entre 1962 et 1974. Alors que Senghor fut président du Sénégal (1960-1980), Pompidou devint premier ministre (1962-1968) et président (1969-1974) de la France. Quand Pompidou visita Dakar en février 1971, Senghor déclara sur le tarmac de l’aéroport : « Le peuple sénégalais se sent particulièrement honoré de recevoir le président de la République française […]. Car l’amitié franco-sénégalaise remonte à près de trois siècles. […] Enfin, je suis heureux d’accueillir dans mon pays un vieux camarade de lycée et un ami ».
[13] Les autorités sénégalaises se félicitèrent de l’implication du Président Senghor dans la levée de la mesure d’expulsion du territoire français de Blondin Diop (Livre Blanc sur le suicide d’Oumar Blondin Diop, République du Sénégal, 1973, pp. 14-15). Les historiens Françoise Blum et Martin Mourre exposent ses motivations potentielles dans leur article Omar Blondin Diop : d’un monde l’autre (Centre d’histoire sociale des mondes contemporains, 2019) : « Les sources de police expliquent cette intervention par le désir de Senghor de débarrasser le Sénégal du très actif Omar Blondin. Il aurait préféré le savoir en France. De notre côté, nous pensons plutôt que Senghor était soucieux que l’étudiant puisse poursuivre des études brillamment commencées et soit donc l’un des fleurons de la future élite sénégalaise ». Il semble évident que Senghor se voyait en Blondin Diop : tous deux étaient Sénégalais, éduqués en France et de formation littéraire classique. Surement percevait-il en son jeune compatriote un potentiel descendant politique. Mais Blondin Diop était réputé pour sa critique acerbe de la politique senghorienne. Le suivant de près à la fin des années 1960, les autorités préféraient sans doute le savoir en dehors du pays.
[14] Cette information provient d’Alioune Sall ‘Paloma’ en conversation avec Françoise Blum et Martin Mourre pour Maitron (8 mai 2019).
[15] Cette information provient de Moustapha Touré (doyen des juges d’instruction du tribunal de Grande instance de Dakar, en charge du dossier Blondin Diop) en conversation avec La Gazette (21 décembre 2009). Dans cet entretien, il raconte les coulisses de l’affaire et l’ingérence de l’État dans la procédure judiciaire : « J’avais pris la décision d’inculper les agents pénitentiaires qui avaient sous leur responsabilité la garde du détenu Oumar Blondin Diop. Ils étaient trois, mais je n’avais prononcé que l’inculpation de deux d’entre eux, en attendant de le faire pour le troisième. A l’époque, nous étions sous le règne absolu d’un parti unique. L’ordre qui était en vigueur laissait peu de liberté de manœuvres aux hauts fonctionnaires que nous étions. Et pourtant, j’avais accompli avec responsabilité et de façon loyale mon devoir de juge, là où d’autres auraient choisi de faire autre chose, en obéissant aux ordres émanant de l’autorité politique. J’avais naturellement refusé et étais arrivé à une décision d’inculpation, car j’étais convaincu, contre l’avis de mon ministère et de l’Etat, que le détenu ne pouvait pas se suicider. Cela était impossible dans les conditions où le rapport d’autopsie présenté voulait faire accréditer la thèse du suicide. J’ai été renforcé dans une telle conviction par les relevées sur la main courante [registre] de la prison. Celle-ci portait des mentions édifiantes à cet égard. Cette main courante mentionnait en effet que le détenu Oumar Blondin Diop s’était évanoui, dans le courant de la semaine où il a été déclaré mort par suicide. Or, il n’a été mentionné nulle part sur cette même main courante d’examen médical ordonné, en vue de déterminer les causes de l’évanouissement constaté. Les circonstances laissaient voir des indices crédibles et concordants, tendant à prouver que le suicide, officiellement évoqué pour justifier la mort d’Oumar Blondin Diop, était en réalité un maquillage. J’ai alors décidé, dans le secret de mon cabinet d’instruction d’inculper. Après cette inculpation, jugée téméraire à l’époque, j’ai immédiatement été affecté. Dix jours après, j’ai été promu président du tribunal de Dakar et conseiller à la Cour d’Appel. Disons qu’à l’époque c’était comme une sorte de promotion-sanction qui tentait de masquer sa vraie nature ».
ALIOUNE DIOP, LA GRANDE OMBRE DES LUMIÈRES TRANSAFRICAINES
La silhouette d'Alioune Diop fut de tous les rendez-vous de la pensée - Métronome de la circulation des idées, il favorisa avec le concours de la trinité de la négritude (Césaire, Senghor, Damas), le bouillonnement du Paris Noir
" Il y a 40 ans Alioune Diop s'éteignait à Paris. Que le voile de l'oubli ne tombe pas sur sa mémoire "...
Ces mots simples et intenses reçu aujourd'hui de l'une des filles du défricheur de talents et organisateur de l'intelligentsia transafricaine que fut Alioune Diop, nous rappellent à l'impératif de mémoire et au devoir de reconnaissance envers un homme auquel nous devons tellement d'éblouissement.
Dans " Les précurseurs de Kafka ", un essai d'archéologie du savoir, Jorge Luis Borges identifie les figures qui ont rendu possible l'éclosion du génie de Prague. Quiconque entreprendrait dans le paysage intellectuel de l'Afrique d'après la seconde guerre mondiale une rétrospective similaire, croiserait les pas de ce meneur d'hommes à presque toutes les intersections. Les grandes dates qui jalonnent le parcours des clercs africains sont liées au fondateur de la Revue puis des éditions Présence Africaine.
En fait de présence, la silhouette de Alioune Diop fut de tous les rendez-vous de la pensée. Initiateur à Paris puis à Rome, avant les indépendances, des premier et second Congrès des écrivains et artistes noirs en 1956 et 1959, il inspira en 1966 le Festival Mondial des Arts Nègres qui se tînt à Dakar et vit triompher les princes du verbe que furent Léopold Sédar Senghor et André Malraux.
Métronome de la circulation des idées, il favorisa avec le concours de la trinité de la négritude (Césaire, Senghor, Damas), le bouillonnement du Paris Noir sous l'influence du mouvement Harlem Renaissance. Alioune Diop stimula les rencontres entre les plumes du Continent et celles d'outre-atlantique à partir de son carrefour parisien. L'écrivain étasunien Richard Wright appartient à cette déferlante, cette vague prometteuse de lendemains enchanteurs.
Ce hub fut le foyer de la protestation morale des grandes voix de l'émancipation et des savoirs ethnographiques endogènes. Fédérateur, il faisait cohabiter des sensibilités aussi hétéroclites que celles de Léopold Sédar Senghor et de son cadet Cheikh Anta Diop.
Le Congrès de la Sorbonne réunissait les Haïtiens Jean Price-Mars, Jacques-Stephen Alexis, René Depestre et l'Ivoirien Bernard Dadié pour lequel ce raout constitua une sorte de révélation de l'interchangeabilité des situations de domination.
Dadié publia plus tard " Iles de tempête ", un drame auquel l'île magique, tient lieu de décor historique. Jacques-Stephen Alexis, auteur chez Gallimard de " Compère Général Soleil ", développa dans les colonnes de la Revue Présence Africaine sa théorie du réalisme merveilleux. Dadié publie en 1959 chez Présence Africaine une de ses chroniques sur les grandes métropoles, "Un Nègre à Paris ". Sur Rome il consigna également des notes de voyage et de curiosités qu'il publia en 1969 par l'entremise de l'éditeur qui fut un ami bienveillant. C'est le sujet de sa chronique citadine, " La ville où nul ne meurt ".
Protégé de Abdoulaye Sadji avec lequel il avait milité au cours de ses années dakaroises au Comité d'études franco-africaines et au Rassemblement Démocratique Africain (RDA) de 1945-1946 à son retour en Côte d'Ivoire en 1947 pour rejoindre la section ivoirienne du RDA, Dadié doit à ce compagnonage et à ce bouillon de culture la transposition littéraire du patrimoine de l'oraliculture, celui des contes.
Maximilien Laroche et Laennec Hurbon ont montré dans leurs travaux sur les cultures populaires, la prégnance des contes de Bouki et Malice, la version haïtienne des fabuleuses histoires ouest-africaines de Bouki l'hyène et Leuk le lièvre, dont Senghor et Sadji sont les plus célèbres passeurs. Alioune Diop a fait éclore le talent littéraire de Dadié autant que Pierre Seghers et Gabriel D'Arboussier. Senghor l'avait pressenti en 1944 à Dakar sans que cela ne se concrétise par une publication.
Il y aurait tellement à dire sur Alioune Diop et sur l'aventure séminale de Présence Africaine !
Avant le début du confinement je m'étais rendu Rue des écoles devant la grille close de la librairie, sur les traces des deux poètes dont la médiation m'accompagne (Dadié, Senghor) pour m'imprégner de cette ambiance de l'immuable quartier latin.
À l'heure de repenser d'un point de vue prospectiviste l'Afrique d'après les hégémonies... je songe à ces clercs épris de fraternité universelle, qui n'ont pas hésité à interpréter le monde à travers un idéal de justice, de dignité, de liberté retrouvées.
Honneur à Alioune Diop auquel Frédéric Grah Mel consacre une très instructive biographie aux Presses Universitaires de Côte d'Ivoire (PUCI) : "Alioune Diop le bâtisseur inconnu du monde noir ".
"N'EÛT ÉTÉ LE NON DE LA GUINÉE, LE SÉNÉGAL SERAIT UN TERRITOIRE FRANÇAIS"
Plus jeune prisonnier politique du Sénégal sous Senghor, Dialo Diop revient dans cet entretien sur les conditions d'acquisition de l'indépendance du pays
Plus jeune prisonnier politique du Sénégal sous Senghor, Dialo Diop revient dans cet entretien sur les conditions d'acquisition de l'indépendance du Sénégal.
M. Diop, frère de l'activiste sénégalais Oumar Blondin Diop, est aussi l'ancien secrétaire général du Rassemblement national démocratique (RND), formation politique fondée par le savant Cheikh Anta Diop,
Il dénonce la Françafrique et déclare que le processus d'indépendance n'est pas encore achevé.
A-t-on donné à l'Afrique une réelle indépendance en 1960?
60 ans après l'accession des pays africains à leur souveraineté, le Dr Dialo Diop est interrogé par Rose-Marie Bouboutou, Maxime Domegni et Alassane Dia.