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6 avril 2025
Opinions
Par Mohamed GUEYE
LA DETTE NE TUE PAS
Les politiciens, surtout ceux de l’opposition, ont pris l’habitude, quand ils veulent dénoncer la manie de leurs adversaires du pouvoir de mettre en avant le fait que beaucoup de créances contractées actuellement seront payées par nos enfants ....
A la fin de l’adresse de fin d’année du président de la République Macky Sall, le dimanche 31 décembre dernier, beaucoup de ses détracteurs n’ont retenu que les non-dits de son bilan. Certains ont mis l’accent sur ce qu’ils appellent le bilan immatériel, tandis que plusieurs autres ont voulu mettre l’accent sur le coût exorbitant à leurs yeux, des réalisations du Président bientôt sortant. L’un d’eux a même indiqué que par rapport à son actuel niveau d’endettement, le Sénégal aurait dû faire mieux en matière d’infrastructures et dans le chemin de l’émergence.
Cela montre que, malgré sa récurrence depuis 2000, le débat sur le niveau d’endettement du Sénégal ne baisse pas. Les politiciens, surtout ceux de l’opposition, ont pris l’habitude, quand ils veulent dénoncer la manie de leurs adversaires du pouvoir de mettre en avant le fait que beaucoup de créances contractées actuellement seront payées par nos enfants et même nos petits-enfants.
Des économistes comme Ndongo Samba Sylla soulignent le caractère dangereux de la dette par le fait qu’elle est contractée en devises étrangères. Ce spécialiste des questions monétaires fait valoir que l’on ne pourrait, au Sénégal, comparer le niveau d’endettement des Etats-Unis ou du Japon, à celui de nos pays. Si le Sénégal, avec un niveau d’endettement de 75% du Pib, peut prétendre qu’il a encore une marge d’endettement par rapport au Japon qui a dépassé les 110% ou les Etats-Unis qui frôlent les 120%, il aurait tort car les gouvernement de ces deux pays s’endettent principalement dans leur monnaie propre. Ils ont le loisir, quand il s’agira de payer, de faire tourner la planche à billets et de produire des valeurs. Ce qui n’est pas le cas du Sénégal
Par-delà ce débat sur l’utilité de la dette, la question que l’on peut aussi se poser est de savoir si, en l’état actuel de notre économie, le Sénégal peut espérer se doter d’un minimum de moyens sans avoir recours aux apports financiers de l’extérieur. Nous avons un tissu économique en pleine confection. La majeure partie de nos outils de production appartiennent encore à des intérêts extérieurs. Comment produire de la valeur quand les outils et moyens de production échappent aux nationaux ? On en voit d’ailleurs les effets dans les programmes économiques que lance le gouvernement. A ce jour, l’Etat du Sénégal reste le principal client du secteur privé, le premier employeur également. Une situation peu propice à la constitution d’une masse critique de potentiels investisseurs nationaux.
Donc, le véritable débat n’est pas de savoir si l’Etat devrait s’endetter ou à quel niveau il devrait le faire. La question que l’on devrait se poser est de savoir à quoi l’Etat consacre les financements qu’il va solliciter à l’extérieur. Nous avons la chance d’avoir un gouvernement qui a pu préserver sa capacité à s’endetter, ce qui n’est pas le cas de nombreux autres pays.
On peut se désoler qu’avec 75% du Pib, le taux d’endettement du Sénégal ait dépassé la norme imposée par l’Uemoa. Mais il faut alors aussi se féliciter de voir que les bailleurs des fonds continuent à faire la cour à l’Etat du Sénégal pour nous prêter. Et cela n’est pas que la conséquence de la découverte du pétrole et du gaz, comme certains voudraient nous le faire croire. La preuve, le Ghana, l’un des derniers arrivés sur le marché de la découverte et de l’exploitation des hydrocarbures, est également en train d’en expérimenter la malédiction. Déjà. Or, sans ces hydrocarbures, les agrégats économiques du Sénégal sont encore bien solides et sa signature respectée. C’est dire que s’endetter ne tue pas. A condition de ne pas se laisser étouffer par l’argent d’autrui.
Macky Sall a parlé de la «densification de nos infrastructures routières et autoroutières, et la modernisation de notre système de transport urbain et interurbain» qui nous mettraient sur la voie de l’émergence
Il s’est vanté de la remise en état des aéroports régionaux, des parcs industriels et des zones économiques spéciales, entre autres réalisations de sa mandature. Toutes ces réalisations, ainsi que d’autres, sur le plan de la production agricole, n’ont été possibles que grâce à l’apport de l’extérieur. Ce qui a porté le niveau d’endettement à plus de 15 mille milliards de francs Cfa, ce que dénoncent certains politiciens. Mais ils ne disent pas que si ces investissements n’avaient pas été faits, la lutte pour sortir la population du niveau de pauvreté aurait été certainement encore plus lourde.
Dans ce débat sur l’endettement, la seule critique qui pourrait être acceptée, serait celle qui voudrait que l’argent que les générations futures devraient rembourser soit aujourd’hui utilisé de manière à ce que dans l’avenir, les pouvoirs publics soient en mesure de s’endetter auprès des institutions dominées par des capitaux sénégalais. Et ne pas continuer à enrichir l’étranger.
Par Mohamed GUEYE
MACKY N’A FAIT QUE CONTINUER LA DYNAMIQUE WADIENNE
L’auto glorification de Macky Sall à travers un bilan économique reluisant, lors de son discours à la Nation le 31 décembre dernier, laisse perplexe l’économiste Meïssa Baba. Selon lui, le chef de l’Etat, en 12 ans au pouvoir, n’a pas fait mieux Wade...
L’auto glorification de Macky Sall à travers un bilan économique reluisant, lors de son discours à la Nation le 31 décembre dernier, laisse perplexe l’économiste Meïssa Baba. Selon lui, le chef de l’Etat, en 12 ans au pouvoir, n’a pas fait mieux que son prédécesseur, Abdoulaye Wade, qui avait laissé le pays dans une pauvreté extrême, un taux de chômage élevé
Le président de la République, Macky Sall, a délivré son dernier discours à la Nation, le 31 décembre dernier, marquant la fin de l’année 2023. Il s’est glorifié de ses réalisations sur tous les plans, pendant ses 12 ans au pouvoir. Un bilan positif qu’il a été illustré par des chiffres et des lettres, en attendant la publication d’un rapport détaillé pour chaque secteur. «Nos progrès sont réels et visibles à travers tout le pays. Les faits et chiffres parlent d’eux-mêmes. Le gouvernement publiera prochainement le bilan de nos réalisations», s’est-il félicité en citant quelques avancées sur le plan économique. Mais, ces progrès auxquels Macky Sall fait allusion sont illusoires aux yeux de l’économiste Meïssa Babou. Selon lui, les routes et les ponts, l’autoroute à péage, le grand théâtre, le monument de la renaissance, Ddd, les Tata, les écoles et les centres universitaires étaient tous nécessaires et structurants.
L’enseignant chercheur à la Faseg de l’Ucad estime queles difficultés existentielles de nos concitoyens sont loin du bilan matériel reluisant que le président décrit dans tous ses discours. «Il est regrettable, après douze années d’exercice du pouvoir, de constater une pauvreté relative des différentes couches sociales à l’exception de rares privilégiés. Rien de nouveau sous son magistère qui n’a fait que continuer la dynamique wadienne sauf qu’en 2012 ces types d’investissement étaient nécessaires», démonte Meïssa Baba.
Le coût de la vie, le chômage et les supposés détournements, rappelle-t-il, ont eu raison de ce «fabuleux bilan» de Wade dont l’échec le plus regrettable a été, selon lui, la Goana et la disponibilité de l’électricité. «Le président Macky devait apprendre de ces échecs pour engager une vision du développement autrement que dans la continuation du Btp», souligne l’économiste. «En 2024, nous sommes encore dans les mêmes travers qu’en 2012 avec un chômage massif, une faible croissance, des importations en tout, une misère accrue et des détournements. Un cercle vicieux qu’il faudra rompre avec une stratégie souverainiste qui nous fera travailler et nous aidera à vivre dignement. Une approche inclusive du développement est une nécessité pour une résilience face aux turpitudes de l’environnement international», indique-t-il en pointant un changement de paradigme pour prendre en main notre destin.
Un endettement massif
Sur un autre registre, notre interlocuteur fait savoir que cet échec du pouvoir de Macky sur le plan économique n’est pas lié à un manque de moyens financiers, mais à une mauvaise vision. L’augmentation exponentielle du budget de 2 700 milliards sous Wade à plus de 7 000 milliards en 2024, explique Meïssa Babou, en plus des 14 500 milliards d’endettement constitue «la preuve d’une disponibilité financière très large». «Toute cette manne financière n’a malheureusement pas relevé les défis sociaux de la nourriture, du chômage, de la santé et de l’éducation», regrette-t-il.
Il a également listé les péchés de Macky dans les secteurs de l’agriculture, de l’élevage, de la pêche… Selon lui, notre agriculture qui peine à nous assurer le minimum est dans une léthargie enfonçant ainsi notre dépendance plus accrue. «Si l’oignon et le poisson sont désormais importés du Maroc, le riz toujours de l’Inde, cela signifie que nous n’avons aucune capacité de résilience face aux menaces de l’écosystème mondial. L’importation tous les ans de près de 800 000 têtes de mouton pour la tabaski sans compter les bœufs lors des cérémonies religieuses est un indicateur de notre vulnérabilité. L’arrivée des camions de poissons au marché de Pikine en provenance du Maroc est inacceptable pour un pays qui a plus de 700 kilomètres de côtes poissonneuses», constate-t-il pour le regretter.
par Nioxor Tine
LA RÉTRO 2023 DE NIOXOR
De l'affaire Sonko à la dissolution du Pastef, en passant par la candidature du Premier ministre Amadou Bâ, retour sur les manœuvres du camp présidentiel visant à museler l'opposition et à perpétuer le pouvoir
Fin décembre 2022, le Premier ministre Amadou Bâ, à sa sortie d’un séminaire intergouvernemental avec son homologue française, avait péremptoirement déclaré : » le seul problème entre nos deux pays, c’est qu’il n’y a pas de problème » (sic).
De là, à en conclure qu’il est le cheval sur lequel l’ancienne métropole coloniale mise pour perpétuer le système françafricain, il n’y a qu’un pas que certains observateurs (dont Nioxor Tine) ont vite fait de franchir. Surtout, quand on se rappelle, que le président Macky Sall aussi avait eu les faveurs des dirigeants français, qui l’avaient élevé au rang de Grand Chevalier de la Légion d’honneur, en 2008, année de sa séparation houleuse, d’avec Me Abdoulaye Wade.
Voilà donc l’homme que Benno nous propose pour assurer la continuité désastreuse de la politique pro-occidentale jusque-là mise en œuvre, depuis toujours.
Un malheur ne venant jamais seul, l'indésirable Madame Le Pen a effectué, en début d’année, une visite privée coïncidant - signe du destin -avec une série d’accidents meurtriers dans notre pays et a même eu l’insigne honneur d’être reçue en audience par le Chef de l’Etat, qui lui aurait même accordé une subvention. Quelle mouche a donc pu piquer le Président de la République, pour qu’il fasse preuve de tant d’égards à l’endroit de cette personnalité politique française, tant controversée, qui n’a cessé, depuis sa tendre enfance, à l’ombre de son facho de père, à stigmatiser nos compatriotes et les autres frères africains résidant en France.
Il y a ensuite deux accidents spectaculaires de la circulation, qui relèvent davantage de dysfonctionnements dans la conception et la mise en œuvre des politiques publiques dans le domaine du transport que de la responsabilité des acteurs du secteur. Ces drames routiers peuvent même être considérés comme des indicateurs de mal-gouvernance.
Le 18 janvier eut lieu le renvoi de l’affaire opposant Ousmane Sonko à Adji Sarr, témoignant d’un dévoiement sans précédent de notre vie démocratique digne d’un démolisseur de nos institutions, d’un éléphant dans un magasin de porcelaine, en rapport avec notre nouveau statut de pays pétrolier et gazier.
Cette gestion autoritaire des affaires publiques se traduit par une exacerbation de la tension sociopolitique avec notamment l’interdiction du meeting de Mbacké et la coupure arbitraire du signal du groupe de presse Walfadjri faisant ressembler notre pays à une dictature sud-américaine, comme le Chili d'Allende.
L’inauguration, en février, du pont de Marsassoum baptisé du nom de M. Famara Ibrahima Sagna, ancien ministre sous l’ère socialiste aurait pu symboliser l’établissement de passerelles entre les diverses familles politiques de notre pays. Nos autorités devraient cesser d’instrumentaliser les cérémonies de parrainages ou de décorations, dans le but d’utiliser d’illustres personnalités nationales comme faire-valoir de politiques, qui ne sauraient les engager.
Le 16 mars dernier, un mois jour pour jour après que les FDS l’aient sorti, de force, de son véhicule en brisant, une deuxième fois, la vitre de son véhicule, le monde entier a pu assister, en direct, aux brimades et agressions physiques voire aspersions de produits chimiques sur le leader du Pastef. Ces actes méprisables s’inscrivent dans cette stratégie visant à saper les bases de la respiration démocratique initiée, il y a 23 ans, lors de la première alternance du 19 mars 2023, en somme, un désir chimérique de passer du paradigme d’alternance démocratique à celui de présidence à vie.
Quelques semaines plus tard, à l’issue du défilé du 4 avril, encore plus martial que d’habitude, le président annonce un appel irrationnel au dialogue tombant comme un cheveu dans la soupe, dans un contexte où des centaines de militants politiques croupissent en prison.
Dans la nuit du 8 au 9 avril, s’éteignait Ibrahima Sène, membre de la direction du PIT-Sénégal, icône de la gauche sénégalaise, trois semaines avant son 77ième anniversaire. Si Sémou Pathé Guèye, autre grande figure de ce parti, lui aussi disparu, était un brillant esprit, un grand philosophe, on pouvait considérer Ibrahima comme la "cheville ouvrière théorique" du Parti, au cœur de tous les débats, actif dans l'élaboration de ses positions théoriques, devenues controversées dans la dernière période.
Selon Dooleel PIT-Sénégal, le septième congrès va intervenir dans un contexte d’affaiblissement organisationnel de la gauche, qui a laissé le champ libre au régime de Macky Sall, conduisant au démantèlement des contre-pouvoirs et par conséquent au recul de l’Etat de droit. Le 7ième congrès s’est inscrit dans la trajectoire de reniement des engagements pris devant le peuple, avec des silences embarrassés voire complices, qui ont fini par devenir embarrassants pour tous les militants de la gauche véritable.
Toujours en avril, Idrissa Seck mettait un terme à son compagnonnage avec le président de la République entamé à la Toussaint de 2020 et publiait une lettre de démission remplie de tergiversations et d’atermoiements. Ce faisant, il imitait les vieilles ruses de son mentor Me Abdoulaye Wade, qui avait l’habitude de rendre sa démission du poste de ministre du gouvernement de majorité présidentielle, à la veille des élections.
Le mois de Mai voit une cascade de condamnations (procès portant sur une prétendue diffamation et sur un viol fictif) s’abattre sur le président Ousmane Sonko, faisant dire à l’homme politique Cheikh Tidiane Dièye, que Macky Sall « cherchait à détruire un rêve porté par des millions de sénégalais ». C’est dans ce contexte aggravé par l’incarcération de centaines de militants du PASTEF, que le régime du Benno-APR va organiser un pseudo-dialogue imposé à la classe politique pour valider la transmutation de notre modèle démocratique, déjà sérieusement abîmé en autocratie pétrolière.
Il n’est, dès lors pas étonnant, que dès le lendemain de l’ouverture officielle de cette mascarade aux allures de conspiration et suite au verdict arbitraire sur l’affaire Adji Sarr, de violentes émeutes éclatent à Dakar, consacrant ainsi le droit légitime de résistance à l’oppression.
La répression violente de ce mouvement d’humeur des jeunesses patriotiques, avec à la clé, des dizaines d’arrestations injustifiées et plusieurs morts par balles, revêtant parfois l’allure d’exécutions extra-judiciaires ne pouvaient pas ne faire penser à la glorieuse journée du 23 juin 2011. Là également, il s’était agi d’un soulèvement populaire, dont Macky Sall faisait partie des sponsors, qui avait donné un coup d’arrêt à une tentative de tripatouillage de la Constitution finalement, très vite annulée par le président Abdoulaye Wade.
Le président Macky Sall dut, lui aussi, faire marche arrière à l’occasion d’une allocution solennelle, en date du 3 juillet. Il y annonça sa renonciation à briguer un troisième mandat, qu’il n’avait jamais osé assumer pleinement, préférant se cacher derrière une réponse de normand (ni oui ni non). Il s’agissait là de l’échec partiel du projet autocratique visant à maintenir notre pays dans la dépendance néocoloniale.
La reculade ou « repli tactique » du président de l’APR sur le troisième mandat a contribué à démobiliser l’opposition, qui ne réalise toujours pas qu’à lui tout seul, un simple dimanche électoral sans soubassement programmatique ni unité populaire, ne peut suffire à remédier au sort tragique de peuples opprimés comme le nôtre. De son côté, le président Sall assiste, impuissant, à l’implosion de sa coalition minée par des querelles intestines entre factions diverses, menaçant sa cohésion et même l’existence de son régime funeste. Il n’en poursuit pas moins la persécution de ses adversaires politiques, refusant obstinément de décrisper l’atmosphère politique.
Signe des temps, l’arrestation d’Ousmane Sonko en fin juillet et la dissolution du Pastef début août, sont intervenues au surlendemain du putsch au Niger, c’est-à-dire à un moment où le pré-carré français en Afrique occidentale rétrécit comme une peau de chagrin. La dissolution illégale de ce parti ressemble, à s’y méprendre à un putsch préventif contre un éventuel danger de révolution patriotique, populaire et panafricaniste.
Personne n’aurait pu imaginer qu’au 21ième siècle, le peuple sénégalais devrait encore se battre pour le respect des normes démocratiques minimales. Et pourtant, la bataille fut longue depuis la dictature du Parti-Etat senghorien jusqu’à la première alternance de 2000, puis la deuxième de 2012. Après l’échec de la dévolution monarchique du pouvoir entre le président Wade et son fils, ce fut au tour de Macky Sall de revenir sur les engagements pris, entre les deux tours de la présidentielle de 2012. Toutes ces turpitudes de politiciens libéraux ont fini par entraîner une régression majeure affectant notre système démocratique, dont l’exemple le plus emblématique se trouve être le récent décret de dissolution du Pastef.
Après avoir renoncé, bien malgré lui à son troisième mandat chimérique, le président Macky Sall a revêtu son costume d’autocrate-marionnettiste pour proposer à ses militants comme candidat, une personnalité, non pas la plus consensuelle, mais celle dont la contestation entraînera le moins de dégâts possibles.
En refusant au mandataire du président Ousmane Sonko de disposer des fiches de parrainage, la direction générale des élections a posé un acte aussi arbitraire que symboliquement chargé et un abus de pouvoir.
Il faut donc se dresser pour la tenue d’élections transparentes, apaisées et inclusives pour – loin des tentations de putsch militaire - trouver une issue heureuse aux contradictions venues à maturité par le biais d’une révolution démocratique pacifique, suivant l’héritage des Assises Nationales.
Il faut se rendre à l’évidence ! Autrefois présenté comme un havre de démocratie et de paix, notre pays est en train de se transformer en dictature, devant l’indifférence générale de la communauté internationale, la même, qui détourne le regard, quand l’armée israélienne pilonne les modestes demeures palestiniennes de Gaza. Mais la jeunesse sénégalaise, qui veille au grain, ne veut ni de restauration d’ordres anciens ni de nouvelle alternance trompeuse, car l’’heure de l’alternative a sonné.
C’est la grande zizanie au sein de Benno Bokk Yakaar, à tel point qu’on se demande, si ses dirigeants ne vont pas trouver un autre candidat de substitution ou simplement déclarer forfait.
L’accession du président Macky Sall au pouvoir fut placée sous le signe de l’espoir (Yakaar), en droite ligne de la dynamique des Assises Nationales. Douze ans après, c’est le désenchantement !
De fait, nous assistons à la mise sous tutelle des principales institutions de notre pays, par une mafia politico-bureaucratique, qui s’attelle à piller impunément nos ressources nationales et fait tout pour se maintenir, ad vitam aeternam au pouvoir.
A quelques semaines de la date du 25 février 2024, l’espoir d’une nouvelle aube naissante est en train de poindre à l’horizon. Au-delà des péripéties électorales, une certitude s’impose : le camp de la continuité néocoloniale est politiquement défait. Il appartient maintenant au peuple sénégalais, dans ses diverses composantes à construire une véritable alternative sociopolitique dans la période à venir.
par l'éditorialiste de seneplus, tidiane sow
MONSIEUR LE PRÉSIDENT, ET SI NOUS DÉTRUISIONS LA MISÈRE ?
EXCLUSIF SENEPLUS - Le président semble oublier une chose pourtant élémentaire : un héritage ne se juge pas à partir de ce que l’on réalise, mais sur ce qu’on aurait dû réaliser. Pendant 12 ans, Macky n’a pas compris les enjeux du pays
Dans son adresse à la nation, le président ne prit pas le temps de domicilier sa voix. Il démarra tambour battant par un cinglant « Mes chers compatriotes d’ici et de la diaspora », oubliant le fameux « chers hôtes qui vivez parmi nous », marque de la téranga sénégalaise si chère à ses prédécesseurs. Cette approche plutôt anglo-saxonne installa d’emblée une atmosphère peu propice à la conversation. On l’oublie souvent, en matière de communication, même dans les exercices solitaires d’adresse à la nation, c’est la conversation qui prévaut toujours sur le monologue et elle a ses exigences.
S’en suivirent des références à des peurs, à des attaques, à de la violence, autant d’éléments contraires à la paix qu’il appelait des tous ses voeux. Tellement difficile de croire à son message pacifique, tant son lexique abonde de mots va-t-en-guerre.
Ce dernier discours fut, une fois de plus, un discours convenu, comme tous les autres qu’il nous a servis jusque là, empreint de la banalité classique qui sied dans ces figures imposées.
« Mesurer un bilan par rapport à une promesse initiale »
Contrairement à Senghor qui, en littéraire pur, cherchait à exalter l’âme du Sénégal, Macky reste un ingénieur besogneux dont la ligne de vision demeure rivée sur des chiffres dont on ne sait trop ce qu’ils prouvent. Le président semble oublier une chose pourtant élémentaire : un héritage ne se juge pas à partir de ce que l’on réalise, mais sur ce qu’on aurait dû réaliser avec le talent et les moyens qu’on à sa disposition. Par exemple, s’agissant du TER, il faut le juger sur ce qu’on aurait pu faire à la place, avec tout cet argent investi, notamment un réseau de chemin de fer dans tout le Sénégal. Nulle trace de l’efficacité de la dépense dans le discours du président. C’est à cette aune qu’un legs s’apprécie, pas dans une litanie de « je l’ai trouvé à X en 2012, je l’ai amené à Y en 2023 ». Formule dont il a abondamment abusé. Incroyable qu’il n’y ait eu personne pour le lui dire.
Vint le moment où on pensa à l’envolée lyrique quand il partit sur le syntagme « Je pense » répété dans l’anaphore : « Je pense au Sénégal qui se réveille tôt et se couche tard » ; « Je pense au Sénégal des mains laborieuses qui vit à la sueur de son front » ; « Je pense au Sénégal des petits revenus et des familles démunies ». Patatras ! La chute fut inattendue et décevante. Cet élan n’était que pour mieux repartir dans son énumération des instruments qu’il avait mis en place : PUDC, PUMA et consorts.
Il s’engonça davantage dans son plaidoyer pro domo de son bilan 2012 – 2023, rêvant de s’inscrire au-dessus du quatuor de présidents qui nous ont jusque-là dirigés : il dira en substance que « de 1960 à 2012, soit en 52 ans, il n’y avait que deux universités, Dakar et Saint-Louis ». Il poursuivra : « De 2012 à 2023, soit en 11 ans, j’en ai construit 3 et j’ai converti les 3 CUR [1] en universités ». En vérité, les 3 CUR avaient déjà le rang d’universités avant 2012.
Pour la jeunesse en péril, il demeura étrangement froid et n’eut aucun mot de réconfort envers les drames vécus par les familles de ceux qui ont péri en mer, ou ont trouvé la mort dans les déserts, sur les chemins de l’émigration. Il se contenta de lâcher : « L’avenir de notre jeunesse c’est ici qu’il se réalise ».
« Aucune fleur pour le Premier ministre candidat »
Il n‘eut aucun mot pour ses ministres, ni même pour le premier d’entre eux. Voulait-il tout ramener à lui ou se sacrifier à l’exercice républicain ? La question se pose. Il ne décerna aucune fleur à son Premier ministre par lui choisi comme candidat de son camp à l’élection présidentielle en vue. Cette équidistance républicaine par rapport aux candidats, bien que fort louable intrigua, car elle ne figure pas dans sa marque de fabrique.
C’est au moment de conclure qu’il s’engagea enfin dans la touche personnelle qu’on attendait d’un dernier discours à la nation. Il exprima sa gratitude envers ceux qui l’ont élu et lui ont permis de servir le Sénégal. Il déclara sa flamme au Sénégal qu’il a au coeur et chevillé au corps. Ce fut tout.
Cette touche fut éphémère, brisée qu’elle fut par la révélation d’une ambition personnelle qui aurait pu attendre d’être révélée à un autre moment : ériger une Fondation pour la paix en Afrique. On aura bien le temps d’en parler.
« Vaincre la misère »
Il m’apparut que pendant 12 ans, le président n’a pas compris les enjeux du pays. Il pense « infrastructure » quand il parle « mieux-être ». Ne voit-il pas qu’à quelques encablures de chez lui, les gens ne mangent pas à leur faim, ne peuvent pas payer leur facture d’électricité, vivent à plusieurs dans une pièce ? Ne voit-il pas la misère de son peuple augmenter en même temps que les taux de croissance dont ils se gargarisent lui et les siens ? Ne voit-il pas tout cela ?
Cela me rappela alors un discours de Victor Hugo et j’eus envie de le lui servir sous forme métaphorique :
« Certes vous avez créé des TER, vous avez bâti des routes, vous avez érigé des ponts, vous avez construit des BRT, dites-vous ?
Eh ben, vous n’avez rien fait,
Vous n’avez rien fait et j’insiste sur ce point TANT QUE L’ORDRE MATÉRIEL RAFFERMI N’A POINT POUR BASE L’ORDRE MORAL CONSOLIDÉ [2].
Vous n’avez rien fait tant que le peuple souffre.
Et le peuple souffre !
Vous n’avez rien fait tant qu’il y a en dessous de vous une partie du peuple, votre jeunesse, qui désespère et qui prend des pirogues pour chercher un avenir meilleur ailleurs, car ils n’ont plus espoir chez eux.
Vous n’avez rien fait tant que ceux qui sont dans la force de l’âge et qui travaillent peuvent manquer de nourriture car tout coûte plus cher et qu’il y a plus de bouches à nourrir.
Vous n‘avez rien fait tant que ceux qui sont vieux et ont travaillé toute leur vie ne savent plus à quel saint se vouer tant que leurs pensions sont miséreuses et ne leur permettent pas de vivre.
Voilà notre enjeu « vaincre la misère » et cela, M. le président, vous ne l’avez toujours pas compris.
Dr C. Tidiane Sow est Coach en communication politique.
Notes :
[1] CUR : Centre Universitaire Régional : Bambey, Thiès, Ziguinchor.
[2] Discours de Victor Hugo « détruire la misère »,
9 juillet 1849
par Amadou Tidiane Wone
POLITIQUES DE LA MISÈRE ET MISÈRES DE LA POLITIQUE
Le bilan matériel du président sortant est bien loin de ce que l’on pourrait penser d’un pays émergent. Les réalisations déclarées sont autant de remparts cache-misère d’une réalité peu reluisante du pays
Les œuvres humaines sont imparfaites. Par nature. Un bilan humain doit toujours comporter deux colonnes. Les succès d’une part. Les échecs de l’autre. C’est la balance, d’un côté ou de l’autre, qui donne du crédit positif ou négatif au bénéfice de son auteur. Cela en conformité avec le verset 9 de la Sourate 55 du Saint Coran, Ar. Rahmane : « Donnez [toujours] le poids exact et ne faussez pas la pesée ». En ne donnant, par exemple, qu’un seul versant du bilan… Lorsque l’on liste les réussites, il faut aussi énoncer les contre-performances et les échecs. Ne serait-ce que pour mieux mettre en valeur les succès !
Le dernier message solennel du président de la République à la nation sénégalaise doit donc être apprécié à l’aune des promesses faites en 2012 d’une part. Mais ces promesses, ainsi que les réalisations qui en ont été les conséquences, doivent également faire l’objet d’une évaluation détaillée des coûts réels des réalisations, rapportés à leur opportunité, et aux impacts objectifs sur le quotidien des citoyens de notre pays. Un catalogue de réalisations ne suffit pas à établir les bons choix stratégiques qui les motivent ni les acquis structurants pour le pays qui en découlent. Il va falloir regarder, dans le détail, les réalisations, les modalités de passation des marchés, le respect des règles y afférentes, les retombées de ces réalisations sur le développement de notre pays. Notamment en termes d’emplois effectivement créés dans la durée, autre que les emplois journaliers ou saisonniers. Mais aussi quel impact sur le dynamisme du secteur privé national ? Il faut également et, par-dessus tout, traquer les coûts cachés, déceler les surcoûts dus à la corruption, identifier les détournements éventuels d’objectifs et/ou de deniers publics pour avoir une idée précise de l’état des lieux à la veille de changer de président de la République. Évaluer la CREI, première institution judiciaire réactivée en 2012, aurait dû faire l’objet d’un paragraphe, au moins, dans le discours du chef de l’État. Que d’accusations lancées à l’époque dont on ne saura jamais le bien fondé ni les issues finales. Quelle sera la suite des dossiers de l’OFNAC placés « sous le coude » du président sortant ? Autant de sujets absents du message d’adieu et qui nous laissent un goût d’inachevé…
Nous espérons que ce travail de fourmi sera effectué par les différents candidats à la succession du président de la République. Car, c’est sur son bilan, et sur les nouvelles perspectives offertes par les candidats à sa succession, que devra se dérouler la campagne électorale à venir. Mais non sous la forme de monologues parallèles si commodes pour ceux qui n’ont, au fond, rien à dire !
En attendant, il semble bien que le bilan matériel du Président sortant, soit bien loin de ce que l’on pourrait penser d’un pays émergent ! Les réalisations déclarées sont autant de remparts cache-misère d’une réalité peu reluisante de notre pays dont le classement parmi les pays les plus pauvres du monde est sans appel. Toutes les nouvelles autoroutes masquent une détérioration, dans le même temps, du réseau des routes nationales de notre pays. L’entretien et l’élargissement du réseau des routes nationales me semblent urgents et nécessaires. Car, parallèlement à l’autoroute allant vers Kaolack, emprunter la route nationale qui y mène, relève du parcours du combattant : les nids de poules et le cortège incessant de camions qui font la liaison internationale avec les pays voisins, sont à la limite du supportable. Les localités n’ayant accès ni à l’eau courante ni à l’électricité sont légion à l’intérieur du pays. Que dis-je ? Dans la banlieue de Dakar et dans certains quartiers de la capitale, la précarité est visible à l’œil nu ! Des abris provisoires (qui durent…) faisant office de salles de classe à des classes où s’entassent plus de 100 élèves ( !) Il y’aurait matière à regrets. Tout de même. Ayons le triomphe modeste !
Au demeurant, la multiplication des autoponts et trémies, dans Dakar intra muros, a-t-elle eu les effets escomptés sur la fluidité de la circulation ? Aux usagers d’y répondre ! Les embouteillages récurrents, intempestifs et lassants, sont-ils le signe d’une amélioration notable de la fluidité attendue des gros investissements liés au TER et au BRT ? Évidemment qu’avec des cortèges qui ouvrent la voie avec des motards on a une vue déformée de la réalité. J’ai connu cela.
La multiplication des universités, fermées pour certaines, est-elle à ranger dans la colonne des succès ? Les contenants (bâtiments flambants neufs) valent-ils les contenus pédagogiques et les perspectives professionnelles et éducatives qui en constituent les vocations ?
Au bout de douze années de Présidence de S.E. Macky Sall, les sénégalais sont-ils plus heureux ? Mieux dans leur peau ? Mieux dans leurs têtes ? L’accès aux soins de santé et aux services éducatifs de qualité est-il garanti pour tous ? Questions simples… Questions incontournables pour faire une balance juste.
En vérité, s’il y’a un élément essentiel du bilan qui a été passé sous silence, c’est le bilan immatériel : les assauts répétés sur notre vivre-ensemble, la cacophonie de l’ignorance dans les réseaux asociaux, la méchanceté qui ne se cache plus mais qui dégouline de baves incendiaires jusque dans les travées de l’Assemblée Nationale, le mal vivre des jeunes qui fuient notre pays avec l’énergie du désespoir, les tensions ethniques latentes, les raidissements dans le landerneau politicien où les débats aboutissent systématiquement devant les cours et tribunaux… La chasse aux sorcières qui, depuis quelques années, a rempli nos prisons d’adolescents aux portes de la vie. Tout cela alimente un stress général qui fait douter, jusque dans les premiers soutiens du président Macky Sall dont d’aucuns, et non des moindres, ont refusé de le suivre dans le choix de son successeur…
L’après APR a commencé ! Avec quelles conséquences imprévisibles ? L’avenir est à venir car, les militants de la première heure se sont fait voler la mise par des transhumants qui guettent, déjà, la moindre occasion pour déménager. Juste le temps de voir dans quel sens tourne le vent. On peut gager que l’après parrainage sera riche de retournements de situations. Misères de la politique ! En conséquence, de nouvelles configurations des forces en présence vont survenir. Espérons qu’au bout de ce gymkhana les intérêts supérieurs de notre peuple seront saufs !
Alors, qui pour nous tirer de toutes ces calamités ?
En principe, on se donne un chef d’État pour qu’il rassemble et apaise son peuple. Qu’il contribue, par son comportement exemplaire, à le tirer vers le haut par l’incarnation des valeurs cardinales garantes de l’harmonie et des équilibres sociaux. Au moins, une certitude que j’ai acquise au bout de ces douze ans : Un chef d’État ne doit pas rester chef d’un parti ! Est-ce si difficile à comprendre ?
Nous attendons donc des engagements fermes, de la part de ceux qui vont briguer nos suffrages, sur ce point crucial pour la restauration de l’État de Droit, et le renforcement de la crédibilité de nos institutions. Ce sera le premier pas vers une dépolitisation de l’appareil d’état qui doit se mettre au service des intérêts supérieurs de la Nation et non servir les intérêts d’un parti ou d’un clan. Pour réparer notre pays si abîmé, plus qu’un homme providentiel ou une femme, il va falloir beaucoup d’humilité à tous les sénégalais, mais aussi beaucoup de courage ! Pour changer en chacun de nous ce qui doit l’être ! Nos valeurs sociales et morales sont à terre. Le culte de l’apparence et du gain facile, à tous prix, a atteint des niveaux inadmissibles. L’argent-roi est devenu la nouvelle idole avec son cortège de comportements outranciers orchestrés par des politiques de la misère qui ravalent les citoyens au rang de laudateurs impénitents. Et cela passe le temps à organiser des cérémonies, dites religieuses parfois, pour se flatter les uns les autres. Juste un prétexte pour rassembler le contenu des enveloppes gouvernementales et les subsides des pauvres. Le mal est profond. Les hommes politiques auront-ils le courage de nettoyer la plaie en profondeur ? Et d’apporter le langage de vérité qui sied face au gouffre ? Une rupture profonde d’avec nos lassitudes est devenue pressante et nécessaire. Le morcellement de la classe politique en micro-organisations sans âmes, ni visions, toutes ces formes d’escroqueries qui prospèrent à la faveur du prisme déformant des réseaux sociaux, doivent faire l’objet d’un traitement en profondeur, avec intelligence et fermeté.
Bref, il faut absolument siffler la fin de la récréation si notre génération veut faire œuvre utile !
En attendant, bonne année à tous et à toutes ! Meilleurs vœux de bonne santé et de bonheur tout simplement !
Vivement la fin février 2024 dans la Paix, et le début du vrai changement !
Par Par Ibrahima ANNE
AU NOM DU FRIC, DU PRESTIGE ET DU SAINT DECRET !
Ce sont, tenez-vous bien, 93 candidats qui ont déclaré leurs dossiers de candidature au Conseil constitutionnel. Au rythme où vont les choses, ils ne seront pas moins de 15 Sénégalais à briguer les suffrages de leurs compatriotes.
Ce sont, tenez-vous bien, 93 candidats qui ont déclaré leurs dossiers de candidature au Conseil constitutionnel. Au rythme où vont les choses, ils ne seront pas moins de 15 Sénégalais à briguer les suffrages de leurs compatriotes. Rapporté aux 18 millions que nous sommes, cela ferait un ratio d’un candidat pour 1 million deux cents mille habitants. Cela en fait trop pour un minuscule pays de moins de 20 millions d’habitants, comparé à la gigantesque République démocratique du Congo qui sort d’une élection présidentielle avec la réélection, sans surprise, du sortant, Etienne Tshisekedi. Ce pays-continent, malgré ses 89 millions d’habitants, n’a aligné que sept candidats.
Donc, du point de vue strictement rationnel et objectif, rien ne peut expliquer cette frénésie de candidatures. Il faut alors sonder le subconscient de nos politiques pour chercher ce qui, globalement, les pousse à vouloir, tous, occuper le fauteuil présidentiel. Il y a, d’abord, l’effet Macron. Pour mémoire, le jeune ministre de l’Economie de François Hollande avait provoqué un séisme dans le monde politique français en annonçant sa démission de Bercy et, dans la foulée, sa candidature à la présidentielle. Ils n’étaient pas nombreux ceux qui auraient misé un euro sur celui qui, pourtant et malgré les critiques de la société bien-pensante qui l’avait surnommé Judas, deviendra le plus jeune président de la Vème République française. Le monde fonctionnant comme un village planétaire, une telle échappée, à la fois téméraire, solitaire et victorieuse, a dû en donner des idées à certains qui, en se rasant le matin, ne se sont jamais imaginés un destin de préfet de département. Cela, c’est pour la psychanalyse.
Mais, il y a aussi, l’effet prestige. Il y en a qui ont eu tous les honneurs, tous les privilèges, ont côtoyé les plus grands de ce monde, ont acquis toutes les richesses auxquelles un être humain normalement constitué peut prétendre pour sa courte existence. Tout ce qui leur manque, c’est le titre de «Monsieur le président de la République» et tout l’attirail qui va avec : garde prétorienne, protocole, escorte, flotte présidentielle, arrière-cour, cour et courtisans, etc. S’y ajoute le fameux décret avec la prérogative exclusive de nomination aux emplois civils et militaires.
La dernière catégorie, ce sont ceux-là qui ont une vue plongeante sur ce que le commun des Sénégalais appelle «caisse noire». C’est-à-dire ces fonds spéciaux, évalués à 8 milliards Cfa, à la discrétion du seul président de la République qui en dispose à sa guise sans aucune obligation de rendre compte à qui que ce soit, si ce n’est à sa seule et propre conscience.
Si vous additionnez ces raisons, les unes aux autres, vous pouvez vous faire votre propre idée de pourquoi, d’élection en élection, et malgré tous les filtres et obstacles posés, les candidats se font de plus en plus nombreux.
IL NOUS FAUT UN XARAGNE !
Aytia ! 2023 est morte de sa belle mort. Sans remords nak ! Parce que sa série de tueries contre nos jeunes manifestants, ceux qui ont pris les pirogues, les accidents de la route… ne sera pas oubliée de sitôt.
Aytia ! 2023 est morte de sa belle mort. Sans remords nak ! Parce que sa série de tueries contre nos jeunes manifestants, ceux qui ont pris les pirogues, les accidents de la route… ne sera pas oubliée de sitôt. Nous avons vécu donc 2023 impairs, qui ont laissé un pays à l’an vers. Qu’il faut remettre à l’an droit en 2024. Macky bayna waaram. Avec deux mandatures et ses ratures. Il se conjugue au passé avec son dernier message à la nation. Son successeur fera sa première adresse le 3 avril. Kan leu ? 2024 incertitudes. Mais il faudra être Xaragne comme Lô.
SOLITUDE
En tête de l’agenda politique du Sénégal en 2024 figure l’élection présidentielle du 25 février prochain. Si peu de gens avaient l’esprit à la fête avec l’année 2023, beaucoup, en revanche, trépignent d’impatience.
En tête de l’agenda politique du Sénégal en 2024 figure l’élection présidentielle du 25 février prochain. Si peu de gens avaient l’esprit à la fête avec l’année 2023 qui finissait, beaucoup, en revanche, trépignent d’impatience et des voix confuses s’en mêlent pour brouiller le chemin vers ce vote majeur dans notre pays.
En attendant, le président de la République a fait dimanche ses adieux à la nation. Dans un style sobre, sans emphase, il a salué le peuple, le prenant à témoin des progrès accomplis et des commodités obtenues dans bien des domaines grâce aux mobilités et au bien-être. Le sentiment d’abandon n’habite plus les ruraux. Et les citadins se plaisent à découvrir le « pays profonds ». à qui cela profitera-t-il en termes de gains électoraux ?
Macky Sall a conscience qu’une œuvre humaine « n’est jamais parfaite ». Reste une singularité qui lui est propre : c’est un bâtisseur. Le maillage du pays en infrastructures porte sa signature. Laquelle souligne avec netteté son penchant naturel d’ingénieur.
C’est aussi son mérite. Puisqu’il a fait mieux que ses prédécesseurs dans l’édification d’ouvrages devant permettre le « réveil » des régions face à l’hypertrophie de Dakar.
À l’arrivée le déséquilibre persiste toujours quand bien même le volontarisme de l’État a favorisé la conjugaison des efforts pour l’émergence d’un état d’esprit certes fécond mais gouailleur, inventif mais paresseux, entreprenant mais impudent.
Ce dernier trait de caractère décrit l’évolution négative des conduites collectives amplifiées par les réseaux sociaux qui « tuent » l’opinion publique et affaiblissent par conséquent la démocratie.
Le phénomène a surgi ces quinze dernières années coïncidant (presque) avec l’arrivée au pouvoir de Macky qui n’avait plus de « mandat électif ». L’a-t-il vu venir ? A-t-il pu en saisir la portée pour endiguer la violence que les réseaux sociaux charrient ?
Le président sortant n’a jamais été à l’aise avec ce grand oral à ciel ouvert ! Il redoutait le contre-pouvoir qu’ils représentaient et les discours de « haine » véhiculés. Il a eu maille à partir avec ce « monstre chaud » caché derrière la machine pour orchestrer les ripostes ou mener les offensives en fonction des intérêts des « mains invisibles » qui actionnent à leur tour des leviers imprévisibles.
Macky Sall a déploré le surgissement « incontrôlé » de cet adversaire à la manette d’un « nouvel ordre digital » en marche. La vie publique va se modifier. Tout comme la vie politique s’en trouve profondément impactée. Rien qu’en observant les connivences actuelles, il est permis de deviner les mutations sur fond d’affaissement sans précédent d’un nombre encore plus grand de valeurs auxquelles la société sénégalaise reste attachée.
Sous ce rapport, son discours sonne comme une alerte. S’il a décliné les grandes lignes de son bilan, Macky Sall a indiqué qu’une étude plus circonstanciée fera (bientôt) l’inventaire d’une décennie de sa gouvernance. Il peut bien se prévaloir d’un bilan « globalement satisfaisant ».
Mais il sait mieux que quiconque que sa trajectoire ne fut pas linéaire. Loin s’en faut. Et le peu de temps qu’il lui reste à la tête de l’État ne suffirait pour défendre un bilan jugé « honorable » par plus d’un.
En convoquant l’histoire pour justifier sa pratique politique, le président de la République ne dissocie pas la conquête du pouvoir de l’exercice du pouvoir. Or plus qu’une nuance, il s’agit d’une différence ? Et elle est de taille. Des promesses imprudentes ont été faites. Ont-elles été réalisées dans les faits ?
Son divorce avec les jeunes remonte à cet engagement pris de créer près de cinq cent mille emplois par an pour résorber le chômage qui frappe les couches juvéniles. A cette césure s’est ajoutée la fronde de « compagnons de route » abandonnés sans précaution sur les bas-côtés avec le risque de grossir les rangs des frustrés.
Optant pour le pragmatisme dans le silence et faisant fi des invectives, il a privilégié l’action plutôt que la parole. Mais la parole nuit et, plus grave, elle détruit ou… déconstruit. Aussi bizarre que cela puisse paraître, la médisance a projeté sur ses réalisations l’effet d’un miroir renversé.
Par cette stratégie infamante, s’est glissée une rupture d’opinion qui lui a été fatale. Les mêmes contempteurs ont distillé à petits feux des diatribes visant à confondre famille et pouvoir en pointant du doigt une boulimie ou une accentuation de l’accaparement.
Naturellement ses proches, à l’exception d’un ou de deux membres notoirement connus, n’ont pas dissimulé leur proximité sans pour autant s’afficher ostensiblement. A leur corps défendant toutefois, la posture de modestie et le refus de briller sous les projecteurs n’ont pas servi à les disculper.
Avec le départ de Mimi Touré et les remous provoqués par l’élection de Amadou Mame Diop à la tête de l’Assemblée nationale, sous forte surveillance de la gendarmerie nationale, s’opérait inexorablement une seconde rupture, plus politique celle-là, sans que cela se traduise par un rétrécissement de la majorité autour de l’Alliance Benno Bokk Yakaar (BY). Sans compter les revers électoraux à divers échelons…
Un temps, le retour de Idrissa Seck dans le giron du pouvoir a constitué un répit mais de courte durée puisque l’intéressé est vite reparti en campagne pour mobiliser ses troupes en vue de la présidentielle de février prochain.
En raison de plusieurs défaillances, le bilan politique de Macky s’avère mitigé, et à bien des égards, « calamiteux », selon un allié. Un autre murmure que le Président ne tranche pas les litiges, ne dissipe pas non plus les malentendus entre ses lieutenants, et le silence qu’il observe « tout un chacun l’interprète à sa manière ».
Pour n’avoir pas autant promis que son illustre prédécesseur, Maître Abdoulaye Wade, il enregistre néanmoins plus de déconvenues. Cruel. Une pratique chaotique du pouvoir ? Le régime n’a pas su (ou pu) contenir les assauts répétés du jeune leader de l’opposition, Ousmane Sonko en l’occurrence.
Remuant plus que jamais, ce dernier a donné du fil à retordre à un pouvoir en manque d’inspiration, toujours dans la réaction et tatillon dans la gestion politique des très nombreuses affaires judiciaires qui s’enchaînent à un rythme époustouflant.
Ces tensions intempestives révèlent un déficit chronique de dialogue politique qui était une marque de fabrique de la démocratie sénégalaise. N’est-ce Maître Wade ?
De ce point de vue les choix du Président étaient illisibles. Puisqu’aucun d’eux ne s’imposait, la dilution de l’autorité accouche d’un excès d’irresponsabilité collective. En n’imposant pas de choix clairs, il n’indique pas la voie. Dès lors, plus personne ne monte au créneau pour défendre avec vaillance le mentor qui se sent isolé, moins fréquenté et très peu soutenu. Qui disait que le pouvoir s’exerce dans la solitude ?
par Michel Ben Arrous et Liora Bigon, avec Mame Thierno Cissé
LE SOLDAT SÉNÉGALAIS DE NATHAN ALTERMAN, UN TIRAILLEUR AU LEVANT
EXCLUSIF SENEPLUS - La crise de mai 1945 en Syrie impliquant 2 bataillons de tirailleurs sénégalais manipulés par la France en débâcle, a longtemps été occultée. L'un des rares témoignages en est un poème hébreu traduit ici en français et wolof
Michel Ben Arrous et Liora Bigon, avec Mame Thierno Cissé |
Publication 02/01/2024
La crise de mai 1945 en Syrie, à laquelle participèrent deux bataillons de tirailleurs sénégalais, a très tôt été recouverte d'un voile d'amnésie. L'une des rares traces de cette crise de décolonisation et de ses acteurs sénégalais, manipulés par l'empire français en pleine débâcle, est un poème en hébreu, contemporain des évènements. Nous en présentons, pour la première fois, une traduction en français ainsi qu'en wolof.
Le 9 mai 1945, un bataillon de tirailleurs sénégalais débarque du croiseur Montcalm à Beyrouth. Le 17, un second bataillon débarque du Jeanne d'Arc. Les tirailleurs sont aussitôt acheminés en Syrie, dont la marche vers l'indépendance était ponctuée de violentes manifestations antifrançaises. Le 29 mai, le commandement français donne l'ordre aux tirailleurs, appuyés par des bombardements intensifs, de prendre Damas d'assaut. S'ensuivent trois jours de combats de rue, de saccage et de pillages. La dernière nuit avant le cessez-le-feu, celle du 31, est "une nuit de dagues et de couteaux". C'est aussi la dernière nuit du tirailleur anonyme, mort "dans l'éther des médications", auquel le poète israélien Nathan Alterman consacre, quelques jours plus tard, un poème sobrement titré "A propos d'un soldat sénégalais". En voici nos traductions, en français et en wolof:
A propos d'un soldat sénégalais
Qu’on enrôla pour la Guerre mondiale et qu’on envoya après la victoire dans la tourmente des émeutes et des rivalités franco-britanniques au Levant
Jëm ci ab soldaar, doomu Sénégal
Bu ñu dugaloon ca Xeex bu mag ba dajoon Adduna te, gannaaw ndam la, ñu dellu ko dugal ca coowu xeexi mbedd yaak kujje ga doxoon ca diggante tubaab yaak àngale ya ca Levant
A l’orée du Sénégal, à l’orée du Sénégal,
un petit Sénégalais
grandissait, grandissait.
Aux palmiers il grimpait, dans les vagues se baignait.
Froides sont les vagues à l’orée du Sénégal.
Ca catal Sénégal, ca catal Sénégal,
ab xale, domu Sénégal a nga fa
di màgg, di màgg.
Di yéeg ca ron ya, di sangu ca duus ya.
Sedd lañu def, duus ya ca catal Sénégal.
Puis vint un fonctionnaire, un fonctionnaire colonial est passé,
avec une lourde corde sénégalaise l’a attaché.
Jékki, ndawal nguur gi ñëw fa, ndawal nguurug nootkat ya jaar fa,
yeew ko ak buum gu diis.
Puis dans les plantations il travailla,
et charge sur charge, sur son dos on chargea.
Et quand ses forces furent épuisées,
du travail forcé il se sauva.
Mu doxe fa, di liggéey ca tool ya,
sëf ci sëf, sëf wu nekk ñu bootal ko.
Ba dooleem jéexee,
liggéey yu sañul bañ ba la rëcc.
Puis autour d’un fouet il se tordit à terre.
Longs sont les fouets au Sénégal, longues leurs lanières.
Et ensuite, quand les armées furent convoquées par les nations,
on l’enrôla au secours de la civilisation.
Laxasu na ci yar ba koy caw, bërangu na ca suuf.
Yar yee ko gudd ca Sénégal, car yee ko gudd.
Ñu teg ca ne, ba réew ya taxawalee xare ya,
ñu dugal ko ca wallu lay tax ñu naan nite.
Il s’enfonça dans la fumée, ploya sous l’éclair rugissant,
et ses lèvres noires furent couvertes de sang.
Mais coiffé d’une chéchia tropicale,
d’une chéchia tropicale,
il marchait avec les libérateurs de l’Europe, il marchait d’un pas égal,
et on lui expliquait tout le temps comme il faut, tout le temps,
que pour la civilisation,
l’on combat et l’on meurt.
Et quand soudain cessa le carnage, quand le silence tomba sur les combattants,
il comprit que la civilisation était sauvée.
Mu xuus ca saxaar sa, sëgg ndax dooley melax may riir,
dereet ji di siit ca tuñam yu ñuul ya.
Terewul, ak mbaxana koppateem,
mbaxana koppateem,
muy dox ànd ak ñay yewwi Europe, di dox, yem ak ñépp,
fu mu fa tollu, ñu di ko tegtal, ca na mu ware, dëkk ca
naan ko, lay tax ñu naan nite,
xeexal ko, dee ca.
Jékki, reyante ba dakk, tekk ga law ca ña doon xeex,
mu xam ne, lay tax ñu naan nite mucc na.
Et il dit en lui-même : « Tu ne te reposes pas souvent,
repose-toi un peu… » Et c’était une nuit
au Levant.
Mu ne ci xelam « Doo faral di noppalu,
noppalul tuuti… » Ag guddi la woon
ca Levant.
Et c’était une nuit de dagues et de couteaux,
une nuit de concessions, une nuit de pétrole,
une nuit d’experts et de capitaux.
Une nuit anglo-arabo-française au Liban.
Oui,
une des nuits du Moyen-Orient.
Guddig xeej ak i paaka la woon,
guddig moomeelu suuf, guddig pétrole,
guddig boroomi xam-xam ak alal.
Guddi gu àngale-araab-tubaab séq ca Liban.
Waaw,
genn ci guddiy Moyen-Orient.
… Quand sur son dos ils le traînèrent à l’hôpital,
il interrogeait encore, en vain, la nuit orientale :
Qu’était-il arrivé ? Dans sa tête en sang tournoyaient cette nuit
les fusillades, les émeutes et les grandes vagues de chez lui.
Le Sénégal et la France ! Le Sénégal et les Anglais !
Un Sénégal d’enfants et d’anciens, tous Sénégalais !
Sénégal d'hier et de toujours, Sénégal de tous les futurs,
Le Sénégal des Alliés victorieux !
…Ba ñu ko jaaxaanalee di ko diri jëmale ko loppitaan,
guddig penku ga tontuwul lenn ca laajam ya mu dëkke :
Lan moo xewoon ? Ca guddi googu, ca biir boppam bay nàcc, mu nga cay daw
fetalante ya, xeexu mbedd ya ak gannaxi dëkkam yu mag ya.
Te àdduna xeex na, te àdduna am na ndam, te àdduna mucc na
ngir sa njëriñ, Sénégal ! Ngir yow, Sénégal ! »
Ainsi délira-t-il, jusqu’à sa mort, dans l’éther des médications.
Et la question du Levant
fut portée devant l’assemblée des nations.
Et l’on commença à en disputer
et ceux qui représentaient le Sénégal
étaient tous
Blancs.
Noonu, mu wéy di waxtu ba dee, ci éther ja ànd ak garab ya.
Te li jëm ci Levant
ca pécum xeeti àdduna la mujj.
Ñu tàmbali koo waxtaane
te ña fa toogaloon Sénégal
ñépp
di ñu weex.
Le souffle de ce poème, publié en juin 1945 à Tel Aviv dans le quotidien Davar, anticipe de quelques années les textes de Senghor et de Birago Diop sur les tirailleurs. Sa perspective reste unique.
Senghor, on s'en souvient, s'adressait dans son "Poème liminaire" (Hosties noires, 1948), à ses "frères d'armes" de manière générique, "frères noirs à la main chaude sous la glace et la mort". Il défendait leur honneur en "déchirant" symboliquement, et toujours collectivement, "les rires banania sur tous les murs de France". Le poème d'Alterman reconstitue plutôt un destin singulier, individuel, les grandes étapes d'une unique vie volée.
Le "Sarzan" de Birago Diop (Contes d'Amadou Koumba, 1947), sergent Keita devenu Sarzan-le-fou, était comme le soldat anonyme d'Alterman un personnage singulier, mais Birago se gardait à dessein de décrire ses années de guerre. L'avant et l'après suffisaient à montrer une transformation radicale. L'enfant de Dougouba était parti à Kati, "de Kati à Dakar, de Dakar à Casablanca, de Casablanca à Fréjus, puis Damas". Il était revenu aliéné, au sens propre: étranger à lui-même, à son village et à ses traditions, se vouant désormais à "tuer les croyances [...] extirper les superstitions [...] les manières de sauvages". Ses années de tirailleur, qui l'avaient à ce point changé, restaient l'énigme centrale du conte.
Alterman suit son "Soldat sénégalais" pas à pas, de l'enfance à la mort – une enfance qu'on devine insouciante, évoquée à grands traits naïfs de manière à contraster avec l'intensité croissante des épreuves ultérieures: travail forcé, évasion, arrestation, mobilisation forcée, en Europe d'abord puis au Levant, où la mort le surprend, littéralement, en plein délire. Jusqu'à son dernier souffle, le soldat demande à son père de se réjouir, persuadé d'avoir "sauvé la civilisation" et de l'avoir fait "pour ton bien, Sénégal!" Ici se rejoignent les trois auteurs. Alterman, Birago et Senghor, depuis des perspectives différentes et complémentaires, disent ensemble l'hypocrisie absolue d'une colonisation soi-disant civilisatrice qui dispose des tirailleurs, de leur humanité et de leurs vies, au gré de ses seuls intérêts.
Encore Senghor et Birago avaient-ils eux-mêmes servi, colonisation oblige, sous le drapeau français. Mais Alterman? Que vient faire un soldat sénégalais sous sa plume?
Nathan Alterman (1910-1970) était l'une des grandes voix de la poésie moderne hébraïque. Sa chronique hebdomadaire dans Davar était si populaire que chaque vendredi à l'aube, les lecteurs les plus impatients se pressaient à la porte de l'imprimerie pour être sûrs d'obtenir une copie du journal. Ses poèmes, en page deux, trouvaient un écho considérable dans l'arène culturelle et politique locale, tant pendant la période du Mandat britannique en Palestine qu'après l'établissement officiel de l'État d'Israël en 1948. Cette année-là, Davar eut l'idée de publier en volume, et d'offrir à tout nouvel abonné, l'intégrale des poèmes écrits par Alterman depuis 1943. Les abonnements doublèrent aussitôt – et Alterman continua sa chronique jusqu'en 1967.
Sa renommée, Alterman la doit à parts égales à ses qualités proprement littéraires et à l'acuité de ses commentaires sur l'actualité. L'hébreu est une langue particulièrement dense, qui dit beaucoup de choses en peu de mots et peut aussi dire plusieurs choses au moyen d'un même mot ou d'infimes variations. La poésie d'Alterman mobilise des tournures anciennes, des images et des formes tirées de l'hébreu bibliques, et les réassemble selon une prosodie créative qui joue sur les rythmes de la langue, les assonances et les formes de versification. Par-delà sa sobriété, sa dureté apparente, son style reconnaissable entre tous autorise autant le lyrisme que la satire. Poète organique, dirait Gramsci, Alterman tient pour Davar la chronique d'une histoire chaude, brûlante, l'histoire en train de se faire. Ses textes portent sur la guerre, la Shoah et les pogroms en Europe, les réfugiés juifs que l'administration coloniale britannique considère "illégaux" et refoule de Palestine mandataire, les tensions judéo-arabes, le mouvement des kibboutz et les luttes ouvrières, la création d'Israël... Plusieurs de ses poèmes, censurés par les autorités britanniques, sont devenus des chants immensément populaires.
L'empathie d'Alterman pour le "soldat sénégalais" exprime une solidarité de fait – la fraternité des subalternes, manipulés comme des pions sur l'échiquier des puissants. Aux lendemains de la Première Guerre mondiale, la Société des Nations avait donné mandat à la Grande-Bretagne d'administrer les "provinces arabes" de l'ex-empire ottoman, vaincu et dépecé. La Grande-Bretagne exerçait une "tutelle provisoire" sur la Mésopotamie (correspondant à peu près à l'Irak actuel) et la Palestine; la France sur la Syrie et le Liban (ensemble désignés comme "le Levant"). Toute l'ambiguïté du système mandataire, qui signifiait en réalité une domination de type colonial, résidait dans le caractère "provisoire", indéfini, de la tutelle.
La Deuxième Guerre mondiale faisait bouger les lignes. Conséquence de la défaite française en 1940, le commandement militaire des forces alliées au Moyen-Orient avait échu à la Grande-Bretagne pour la durée de la guerre. Le commandement britannique déclencha l'Opération Exporter l'année suivante, lui permettant de déloger les forces vichystes de Syrie – forces qui étaient alors principalement constituées de troupes coloniales, parmi lesquelles trois bataillons du 17e régiment de tirailleurs sénégalais. Le gouvernement de Vichy avait entre-temps choisi de quitter la Société des Nations, ce qui, du point de vue des nationalistes syriens, soutenus par l'Allemagne, valait cessation immédiate du mandat et reconnaissance implicite de l'indépendance syrienne. Ajoutons-y, en Palestine sous tutelle britannique, les appels au soulèvement lancés par le grand mufti de Jérusalem, Amin al-Husseini, allié de l'Allemagne nazie contre le colonisateur anglais, et l'on comprendra que le temps des mandats, non seulement touchait à sa fin, mais que celle-ci serait tout sauf simple.
Dopés par la libération de Paris (août 1944), les Français entendaient imposer à la Syrie naissante des accords garantissant leurs intérêts au Levant. La France souhaitait mettre en place une convention qui rendrait obligatoire l'enseignement du français dans les écoles publiques, s'opposait à l'armement de la gendarmerie syrienne en armes lourdes, et voulait aussi maintenir en territoire syrien des "troupes spéciales" sous commandement français. Les nationalistes syriens ne voulaient rien concéder. Les Britanniques, qui avaient quelques années plus tôt chassé les forces vichystes et conservaient pour quelques mois encore le commandement militaire sur toute la région, trouvaient aussi les exigences françaises passablement exagérées. Il n'en fallait pas plus pour que De Gaulle, toujours prompt à soupçonner des "intrigues anglaises", réelles ou imaginaires, et à attiser les rivalités, décide de passer en force. On connaît la suite. Trois jours de violence extrême, Damas à feu et à sang, et une débâcle française. La France n'obtint rien. Ses troupes furent renvoyées de Syrie. Humiliation suprême, elles furent cantonnées avant leur évacuation dans des garnisons syriennes, avec interdiction d'en sortir, sous contrôle de militaires anglais.
Que reste-t-il des tirailleurs au Levant? A El-Mina, la ville portuaire de Beyrouth, une petite communauté de Libanais métis, descendants des tirailleurs sénégalais. Quelques travaux universitaires confidentiels, un grand vide dans les manuels d'histoire. Un poème en hébreu.
Combien d'histoires oubliées? L'une d'elles, peu connue, a été rapportée par Moshe Dayan, le visage israélien le plus connu de la Guerre des Six jours (1967). Dayan, dont l'œil recouvert d'un bandeau noir deviendrait le signe distinctif, avait encore ses deux yeux en 1941. Il avait cette année-là rejoint une unité locale combattant aux côtés des Britanniques, avec mission de s'emparer des ponts stratégiques autour du village d'Iskenderun (aujourd'hui en Turquie) dans le cadre de l'invasion britannique du Levant contre les forces vichystes. Son unité atteignait la zone qu'elle était censée occuper quand retentirent des coups de feu. Les tirs venaient d'un officier français et d'un tirailleur sénégalais. "J'ai pointé sur eux la mitrailleuse que j'avais en ma possession et j'ai regardé avec des jumelles pour déterminer leur emplacement exact. C'est à ce moment qu'une de leurs balles m'a touché aux yeux", témoignerait Dayan sur son lit d'hôpital. Que son bandeau sur l'œil soit dû à un Français ou à un Sénégalais, cela relève de l'anecdote. Plus significatif est le fait que deux types de tirailleurs se trouvaient alors face à face. L'un, côté français, était Sénégalais. L'autre, Moshe Dayan, était sujet colonial des Britanniques. Deux colonisés s'affrontant dans une guerre qui n'était pas la leur.
Nous voulions depuis longtemps présenter ce poème à des lecteurs sénégalais. L'autorisation des ayants-droit d'Alterman, de son éditeur Hakibbutz Hameuchad et de ses petits-enfants, Nathan Slor et Yael Slor Marzuk, nous est parvenue à l'été. Le coup d'État au Niger donnait alors au vieux poème, 78 ans déjà, une nouvelle actualité: une autre "guerre des autres" couvait. La CEDEAO menaçait de rétablir manu militari le président déchu, la France poussait à la "fermeté", le Sénégal s'interrogeait: faudrait-il, ou non, envoyer là-bas nos Diambars? Puis la poussière est retombée, les putschistes se sont installés, et nous avons pris le temps de peaufiner notre travail de traduction. Nous étions presque prêts quand le 7 octobre nous a surpris. L'assaut du Hamas contre les kibboutz du sud d'Israël. La riposte de Tsahal à Gaza. La guerre des images et des mots, sommant chacun de se positionner, de s'aligner sur des solidarités primaires, de juger ce que les commentateurs les plus péremptoires ne connaissent que de loin, et si peu, et si mal. Comment parler de poésie quand déferle la haine, quand chacun ampute de moitié sa capacité d'empathie, quand notre humanité commune se fait hémiplégique? Nous voulions éviter que la publication d'un poème israélien ne soit prétexte à un regain d'invectives, de commentaires malveillants et d'inutiles passions.
Devions-nous différer indéfiniment sa publication? Y renoncer? Nous avons finalement fait le pari que non. La parole poétique pourrait bien être celle qui manque tant à notre époque, et à chacun, pour rétablir du doute et de la nuance dans des certitudes trop rigides.
par Bakary Sambe
AU SAHEL, APRÈS LE MILITARO-POPULISME, L'ISLAMO-NATIONALISME ?
Nous sommes désormais à l’ère de l’endogénéisation d’un salafisme ouest-africain et sahélien, avec une stratégie de normalisation à la faveur d’une puissante vague de souverainisme qui ne néglige plus aucun levier
Au Sahel, le terrorisme est une tragédie sécuritaire dont le caractère spectaculaire détourne souvent l’attention des décideurs d’un autre phénomène inquiétant : la montée de l’islam politique. Malgré une approche différenciée, les deux phénomènes nourrissent pourtant le même dessein : la destruction de l’entité étatique.
Destruction de l’État
Inattendu, violent, dévastateur, le terrorisme mise sur le spectaculaire là où l’islam politique vise une déstructuration progressive des fragiles États de la région en sapant, par la délégitimation, leurs fondements démocratiques et républicains. À cela s’ajoute un islamo-nationalisme lié à l’inséparabilité conjoncturelle entre les imaginaires religieux et nationalistes à l’heure des revendications identitaires.
Ces dernières rencontrent l’adhésion de certains caciques de la gauche traditionnelle, qui rêvaient de « grand soir », et celle des mouvances salafistes appelant au retour aux « valeurs ». Nul autre terreau ne pouvait être plus favorable aux alliances de circonstance entre des « anti-impérialistes » et des acteurs islamistes, tels Cerfi au Burkina Faso ou Izala au Niger.
L’arrivée des régimes militaires a ainsi mis en lumière de possibles connexions entre militaro-populisme et islamo-nationalisme. À Niamey, où Izala s’impose au sein même de la haute administration, les grands corps de l’État prêtent serment sous les Allah akbar des chefs de la junte. À Ouagadougou, les généraux rivalisent d’ardeur dans la récitation du Coran, ovationnés par les troupes et les foules idolâtrant un certain IB [Ibrahim Traoré]. Sa relation antérieure avec les mouvements islamiques et l’imaginaire de la « mission salvatrice » d’un musulman « enfin » arrivé au pouvoir favorisent une sainte alliance entre casernes et mosquées d’un pays majoritairement musulman. En 2014, sous Yacouba Isaac Zida, chef de l’État de transition après la destitution du président Blaise Compaoré, la communauté musulmane manifestait déjà son désir d’être mieux représentée dans les hautes sphères de l’État.
Alliance entre casernes et mosquées
C’est souvent du chaos qu’émergent les messies. Les échecs des régimes « démocratiques » successifs ont paradoxalement fait des coups d’État des moments de respiration intronisant des juntes aux solutions « magiques ». Pourtant, le Niger, le Mali et le Burkina Faso cumulent chacun pas moins de trente ans de régimes militaires, lesquels n’ont jamais pu empêcher ni la corruption ni la mal-gouvernance, et encore moins l’insécurité.
Les longues années de désengagement de l’État depuis les ajustements structurels ont aussi favorisé la montée en puissance d’organisations et d’ONG religieuses investissant des secteurs névralgiques, tels l’éducation, le travail social et les politiques de jeunesse. De plus, les courants islamistes se sont longtemps engouffrés dans la brèche de l’« antisystème » et de la critique du modèle démocratique, qui peine à réaliser les rêves de développement ainsi que les promesses de sécurité et de stabilité. Dans une parfaite stratégie de récupération des frustrations accumulées, les courants salafistes se départissent de leur caractère « importé », malgré l’influence des pays du Golfe. Ils veulent faire figure de réalité « endogène », s’inscrivant aussi dans la problématique – politiquement porteuse – de contestation de l’Occident impérialiste et « néolibéral ».
Endogénéisation du salafisme
Nous sommes désormais à l’ère de l’endogénéisation d’un salafisme ouest-africain et sahélien, avec une stratégie de normalisation à la faveur d’une puissante vague de souverainisme qui ne néglige plus aucun levier. On doit s’interroger sur les capacités d’un tel courant à se poser en recours crédible après l’échec, prévisible, des régimes militaires.
Les tombeurs des régimes civils « incompétents » sont-ils sûrs de ne pas faire le lit d’un militantisme islamique surfant sur le populisme ambiant et peut-être sur leurs échecs futurs pour incarner l’alternative ? Auquel cas les sociétés civiles, bridées par la forte réduction de l’espace démocratique ou embrigadées par des militaires, ne pourront plus arrêter cette vague qui s’annonce encore plus dévastatrice pour les États fragiles de la région.