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3 avril 2025
Culture
JIGEEN JUBAL, UNE EXPOSITION POUR METTRE EN LUMIÈRE LE GÉNIE CRÉATIF DES FEMMES
Axée sur la force et la créativité féminines, l'exposition a débuté le 8 mars et se clôturera le 5 avril par une séance de peinture en direct avec sept artistes.
L’exposition exclusivement féminine « Jigeen jubal » réunit, à la galerie Lomart Art House, à Dakar, 40 œuvres d’artistes femmes, en collaboration avec le Collectif des Plasticiennes du Sénégal. Ayant pour but de mettre en exergue la force, la créativité et les perspectives uniques des femmes, elle se déroule le 8 mars dernier et se terminera le 5 avril prochain par une séance de peinture en direct avec sept peintres.
« Jigeen jubal » au-delà de promouvoir le génie créatif des femmes est selon les initiatrices, un témoignage de reconnaissance à travers le pays et la région, et un moyen d’amplifier leurs voix via leur travail créatif. Elle a commencé le 8 mars dernier et se terminera le 5 avril par une journée événementielle ouverte à toutes et tous : une séance de peinture en direct avec sept artistes, dans le quartier des Mamelles.
« Mon intention avec Jigeen Jubal était de créer un espace où les œuvres de chaque artiste pourraient non seulement être vues, mais aussi ressenties. J’ai réfléchi autour des notions d’éducation, de nature, de tradition et de culture, en m’appuyant sur des éléments de féminité pour articuler le tout en un récit cohérent et fluide. L’espace a pris vie grâce à des matériaux comme le métal, le bois et les textiles, apportant texture et chaleur », explique la galeriste et directrice artistique, Loman Pawlitschek.
Parmi les artistes exposées, Adama Boye, l’une des artistes plasticiennes sénégalaises les plus actives et présidente du Collectif des Plasticiennes du Sénégal, fera partie des femmes qui animeront la séance de peinture en direct. Cette association, créée en 1998, œuvre pour la promotion des arts et des artistes femmes. L’exposition Jigeen jubal s’inscrit dans sa tradition de fédérer tous les acteurs culturels et partenaires dans une même dynamique promotionnelle favorable aux plasticiennes.
« En tant qu’assistante de galerie à la Loman Art House, j’ai eu le privilège d’assister et de participer à plusieurs expositions. Constatant combien d’œuvres mettent en lumière le rôle important des femmes dans la culture sénégalaise, j’ai eu l’idée d’organiser une exposition exclusivement féminine, intitulée Jigeen Jubal. L’exposition est également devenue le point central d’un événement plus vaste, proposant des ateliers, des concerts et des marchés, tous animés par des animatrices», témoigne Teresa Abaga Eyang.
par Amy Niang
AMADOU-MAHTAR M’BOW, HUMANISTE
À une époque où l’Afrique semble avoir perdu son initiative souveraine et sa vision géopolitique, où tous les acteurs majeurs, à l’exception de l’Afrique elle-même, semblent avoir un projet pour le continent, que sa mémoire nous guide
Amadou-Mahtar M’Bow est décédé à l’âge de 103 ans, laissant derrière lui un héritage défini par son désir d’un monde juste et équitable. On se souviendra de lui pour son engagement en faveur du savoir et du multilatéralisme et pour la diplomatie, à la fois condition de liberté et instrument nécessaire pour un avenir meilleur. D’abord ministre de l’Éducation du Sénégal, puis directeur général de l’Unesco, M’Bow a défendu des causes et créé des programmes pour le XXe siècle. Parmi ces causes figurent la nécessité de créer des liens humains par l’accès aux moyens d’information et aux technologies connexes, la corrélation entre l’universel et le patrimoine humain collectif, ainsi que la restitution à l’Afrique de son histoire et sa reconnaissance comme composante essentielle de la trajectoire humaine. Au-delà de tout cela, M’Bow avait un attachement indéfectible à une éthique humaniste de sollicitude, d’engagement, d’inclusion et de respect de l’autre.
Aujourd’hui, le terme « leadership visionnaire » est galvaudé. Pourtant, peu de personnalités du XXe siècle l’incarnent aussi pleinement qu’A.-M. M’Bow. Sa vie a suivi une trajectoire extraordinaire, portée par la prise de conscience précoce qu’il faisait partie de quelque chose de bien plus grand que lui-même. Il a grandi à une époque où l’idéalisme n’était pas cet objet de mépris qu’il est aujourd’hui.
Le monde sortait alors de deux guerres mondiales successives, déclenchées par ceux qui prétendaient détenir les clefs du salut de l’humanité. Dans le même temps, ces prétendus sauveurs asservissaient d’immenses populations coloniales, tout en se proclamant hérauts de la liberté. Les deux guerres mondiales ont révélé l’ironie de la prétention selon laquelle le monde abriterait des maîtres savants et des sujets ignorants. Afin de se défaire des dilemmes qui en découlaient, des individus, des peuples et des États, tant établis qu’émergents—en particulier ceux qui avaient longtemps exercé le pouvoir—se sont engagés en faveur d’un nouvel ordre mondial aspirant à l’universalité, à la justice et à l’équité.
Chez certains anciens « maîtres du monde », cet engagement affiché relevait souvent du cynisme, visant à préserver, sous de nouvelles formes, leur domination sur les autres. Mais pour des figures telles que M’Bow, ce nouveau monde offrait de nouvelles perspectives à défendre, protéger et faire prospérer. Sa mission de toute une vie fut de veiller à la reconnaissance, la préservation et l’épanouissement, sur la scène mondiale, des voix, des savoirs et des contributions des nations marginalisées et en développement. Cette quête reposait sur la conviction que le potentiel humain et la créativité sont universellement partagés, et qu’aucune nation ou groupe ne détient le monopole du savoir. Son éthique était profondément humaniste.
Une carrière prolifique
Beaucoup se demandent comment une personnalité comme M’Bow a émergé dans le contexte de l’Afrique coloniale et postcoloniale. D’où lui viennent son savoir encyclopédique, sa connaissance du monde et sa compréhension incisive des enjeux historiques ? M’Bow n’était pas seulement un érudit et un enseignant ; il était également un fonctionnaire, un ancien combattant et un pilote stagiaire. Pendant la Seconde Guerre mondiale, il a combattu en France et en Afrique du Nord et a servi dans l’Armée de l’air française, avec les Forces françaises libres.
M’Bow fut un acteur politique de premier plan, engagé dans les mouvements anticoloniaux et dans l’histoire postcoloniale du Sénégal. Il occupa plusieurs hautes fonctions au sein de l’État, dont à deux reprises le ministère de l’Éducation. De 1967 à 1971, il présida l’Association panafricaine d’archéologie, poursuivant ainsi son combat pour la valorisation du patrimoine et des savoirs africains. Fondateur de la prestigieuse Fédération des étudiants africains en France, fer de lance de la lutte contre le colonialisme, il incarna un engagement indéfectible en faveur de l’émancipation des peuples. Dernier pilier du triumvirat fondateur du Parti du Regroupement Africain (PRA), aux côtés de ses compagnons de toujours, Abdoulaye Ly et Assane Seck, il demeura inébranlable face aux tentatives d’instrumentalisation politique et à l’attrait du pouvoir.
Le dernier engagement public de M’Bow fut la présidence des Assises nationales du Sénégal ainsi que celle de la Commission de réforme des institutions sénégalaises. En 2008, à l’âge de 87 ans, il accepta de présider l’initiative du Front Siggil Sénégal. Pendant près d’un an, cette démarche rassembla les principaux partis d’opposition au gouvernement du président Abdoulaye Wade, ainsi que des dizaines d’organisations, de responsables politiques, de membres de la société civile et d’acteurs de bonne volonté venus de tous horizons à travers le pays. M’Bow disposait de l’autorité morale et de la sagesse indispensables pour mener à bien un processus délicat, destiné à formuler des propositions en vue d’un modèle de gouvernance alternatif et inclusif. Hélas, il ne vécut pas pour voir la réalisation de la Charte de consensus.
Les années Unesco (1953-1987) : remise en question de l’ordre mondial
Le mandat de M’Bow en tant que directeur général de l’Unesco (1974-1987) demeure l’un des plus transformateurs de l’histoire de l’organisation. Premier noir et africain à diriger une agence des Nations unies, il bouleversa l’ordre établi en contestant, au nom du Sud global, l’hégémonie eurocentrée dans les domaines du savoir et des échanges culturels. Son plaidoyer en faveur du Nouvel ordre mondial de l’information et de la communication (NWICO) visait à contrer la domination des médias et des systèmes de communication occidentaux, œuvrant pour un flux d’informations plus équilibré à l’échelle mondiale. Cette initiative s’inscrivait dans un projet plus vaste de refonte des dynamiques de production des connaissances, affirmant la nécessité d’une diversité culturelle et d’une inclusion véritables.[1]
M’Bow a plaidé pour une réforme des systèmes éducatifs du monde entier, afin que les programmes reflètent la diversité de l’expérience humaine. Il fut un acteur majeur de la reconstruction et de la systématisation des histoires et des contributions culturelles africaines, œuvrant à leur affranchissement de la bibliothèque coloniale, du prisme anthropologique et des représentations racistes. Le projet Histoire générale de l’Afrique (HGA) illustre cette ambition : ses huit volumes restituent la richesse et la complexité du passé africain, rompant avec des siècles d’occultation et de distorsion. Dans les années 1960, 90 % de l’histoire enseignée dans les universités occidentales était, de manière disproportionnée, centrée sur cinq nations : la Grande-Bretagne, la France, l’Allemagne, l’Italie et les États-Unis tandis que l’histoire africaine était réduite à une annexe de récits des activites européennes en Afrique, exaltant les explorateurs, missionnaires et administrateurs coloniaux dans leur prétendue « mission civilisatrice ». Grâce au projet Histoire générale de l’Afrique, des trésors méconnus du génie créatif africain ont été mis en lumière : chefs-d’œuvre et artefacts témoignant de millénaires d’histoire florissante au sein d’États majeurs tels que Kush, Aksum, le Mali, Songhaï, le Grand Zimbabwe, le Royaume du Kongo, ainsi que dans d’autres formations politiques moins connues. M’Bow reconnaissait une vérité fondamentale : la connaissance est un levier d’émancipation.
Parmi les dernières volontés de M’Bow figurait la création d’une Fondation des savoirs endogènes. Tout au long de sa vie, il n’a cessé de plaider pour que les Africains et les peuples du Sud global se réapproprient leur histoire et s’appuient sur leurs propres récits pour façonner leur avenir. Ses idées et sa vision demeurent des principes fondamentaux qui guident le travail d’institutions telles que le CODESRIA, nourrissant leur engagement à la fois comme méthodologie et comme guide éthique.
La lutte pour l’équité
La vision d’Amadou-Mahtar M’Bow s’étend au-delà de la représentation culturelle pour s’inscrire dans une lutte plus large pour un accès équitable à la technologie et au savoir. Sa position sur le transfert de technologies était claire : il ne s’agissait pas d’aide ou d’assistance, mais d’accès équitable aux outils qui façonnent et transforment les sociétés. Il a très tôt reconnu que quiconque contrôlait la technologie contrôlait l’avenir et il a veillé à ce que les pays du Sud ne soient pas laissés pour compte dans cette course :
La technologie n’est ni le privilège de quelques nations ni un outil de domination. Elle doit être partagée équitablement, afin que tous les peuples puissent participer à la construction de leur avenir[2].
Il est important de noter que dans les années 1970, Henry Kissinger était occupé à commander des rapports visant à réduire la population africaine et à contrôler les ressources du continent. M’Bow a identifié les risques profonds d’une expansion technologique incontrôlée, son potentiel à saper les valeurs spirituelles et culturelles qui constituent le fondement des sociétés. Il se méfiait du monopole occidental sur la technologie et de son utilisation comme outil de renforcement des structures de pouvoir existantes. Son plaidoyer ne portait pas uniquement sur les connaissances techniques, mais également sur la garantie que la technologie servirait à améliorer la dignité humaine, plutôt qu’à l’éroder.
M’Bow estimait que l’histoire et les contributions des nations non occidentales, en particulier celles de l’Afrique, avaient été systématiquement reléguées à l’arrière-plan. Son plaidoyer en faveur du rapatriement des objets culturels spoliés durant la colonisation revêtait une portée révolutionnaire. Dans un discours historique prononcé en 1978, il affirmait que ces objets n’étaient pas uniquement des œuvres d’art ; mais constituaient des éléments essentiels de l’identité et de la conscience historique des nations auxquelles ils avaient été arrachés :
La restitution de biens culturels aux pays auxquels ils ont été confisqués ne se résume pas à la restitution d’objets matériels ; il s’agit de rendre l’histoire et l’identité à des peuples qui ont été privés de leur passé[3].
La pensée politique de M’Bow
Comment M’Bow appréhendait-il les défis auxquels l’Afrique fut confrontée à l’issue de la colonisation ? À l’instar de figures éminentes telles que Cheikh Anta Diop et Kwame Nkrumah, il nourrissait la conviction qu’au-delà de sa diversité, un lien essentiel unissait le continent, ancré dans une histoire et des aspirations communes.
Les traditions intellectuelles de l’Afrique sont riches et diverses, profondément enracinées dans les philosophies de l’interdépendance, de l’humanisme et de l’équilibre. Il ne s’agit pas simplement d’idées du passé, mais de cadres puissants pour relever les défis actuels du développement, de la gouvernance et de la paix[4].
Ces intellectuels ont compris que l’ère postcoloniale exigeait une redéfinition de l’identité africaine, fondée sur la valorisation de son histoire et de son patrimoine culturel, tout en déconstruisant les stéréotypes persistants hérités des récits coloniaux. Leur vision de l’Afrique reposait sur l’idée d’une unité dans la diversité, prônant une identité collective qui célèbre la richesse de ses cultures et traditions. M’Bow et Diop ont dénoncé les structures néocoloniales perpétuant l’asservissement du continent, insistant sur l’impératif d’autonomie, d’autosuffisance économique et d’émancipation éducative. Ils aspiraient à une Afrique souveraine, capable de réaffirmer sa place sur la scène mondiale, tout en cultivant un esprit de solidarité et de coopération entre ses nations dans la construction d’un avenir prospère affranchi de toute domination extérieure.
M’Bow a brisé un tabou majeur à une époque où les Africains, bien que formellement intégrés aux institutions et aux mécanismes de gouvernance multilatérale après les indépendances, évoluaient encore dans une temporalité décentrée. Dans l’espace impérial, la parole d’un Africain ne pouvait être perçue que comme subversive, toute idée de réciprocité étant d’emblée écartée. Sa critique, d’une grande acuité, a mis en lumière la persistance de la spoliation des ressources culturelles et matérielles de l’Afrique et du Sud global. Il a démontré que le colonialisme n’a pas seulement facilité l’extraction de la main-d’œuvre, mais aussi l’appropriation des richesses culturelles et immatérielles, consolidant ainsi les récits de supériorité civilisationnelle européenne et occidentale. Cette spoliation se manifeste encore aujourd’hui à travers les archives, les artefacts et le patrimoine culturel conservés dans les institutions culturelles et académiques européennes.
Peu de gens auront vécu une vie aussi longue, aussi exaltante et aussi marquante que celle de M’Bow, une existence jalonnée d’événements historiques majeurs. Il nourrissait une soif insatiable de savoir, alimentée par son immersion précoce dans les traditions intellectuelles soufies et par sa conviction que l’histoire africaine était un trésor à dévoiler. L’engagement de M’Bow à découvrir et à partager cette richesse de connaissances a profondément marqué ses contributions au monde, faisant de lui une figure emblématique dans le débat sur le patrimoine multidimensionnel africain.
Selon son gendre, Amadou Kane, l’un des derniers souhaits de M’Bow était que sa prière mortuaire ait lieu à la mosquée omarienne de Dakar, où il avait été baptisé en 1921. Si cela n’était pas possible, il voulait, au moins, que son corps passe par ce lieu. Le lien de M’Bow avec les traditions soufies était profond, enraciné dans son histoire familiale. Il était l’héritier intellectuel d’une riche tapisserie de pensée, tissée à travers les siècles et les continents, reliant l’Afrique au monde arabe, à l’Europe, à l’Asie et aux Amériques, nourrie par des influences allant de Cheikh Ahmed Tidjani à Omar Tal, d’Ibn Rushd à Montesquieu. Son éducation lui avait inculqué des valeurs profondément ancrées, façonnées par l’éducation et la culture.
La position de M’Bow était sans équivoque : la culture n’est ni un luxe ni un divertissement, et les Africains n’ont jamais existé en dehors du monde, ou dans un « monde extérieur » (Außenwelt, au sens schmittien du terme). Sa critique du cadre déséquilibré de l’accès à l’information et à la technologie et donc au savoir soulevait des questions plus profondes sur un universalisme fondé sur une hiérarchie des cultures et des civilisations. Il estimait que la capacité humaine à créer et à penser était répartie de manière égale, inistant sur l’importance d’un accès équitable pour tous. Pour M’Bow, la réalisation de l’idéal universel exigeait des échanges culturels, qui ne pouvaient être réalisés qu’en rééquilibrant l’accès au savoir et à l’information. Cependant, l’Afrique se voyait systématiquement privée de sa contribution légitime à cet effort collectif. Par conséquent, les acteurs africains saisissaient pleinement l’élan qui les incitait à remettre en question leurs conditions sociales et à repenser les bases de leur engagement avec l’Occident.
M’Bow a activement participé aux débats mondiaux sur la technologie, à l’Onu notamment sur le transfert de technologies. Il a plaidé pour le renforcement du travail et de la mission de la Cnuced, une organisation intergouvernementale dédiée à la défense des intérêts commerciaux du monde en développement. Il critiquait un système où le contrôle technologique était concentré entre les mains de quelques acteurs, leur permettant de concevoir et d'imposer une vision du monde commune à tous. Ses préoccupations, toujours d’actualité, touchaient des questions fondamentales: qui détient le pouvoir sur la technologie ? À quoi ressemblerait l’ordre mondial si l’Afrique en était exclue ?
L’idée selon laquelle la contribution d’intellectuels africains comme M’Bow a été marginalisée ou invisibilisée découle en grande partie de la manière dont nous avons souvent perçu la nature du savoir provenant d’Afrique. Le manque de reconnaissance de ces contributions témoigne d’un problème plus vaste de limitation des perspectives sur la pensée africaine. M’Bow a grandi et a été éduqué à la croisée de diverses cultures et traditions intellectuelles à l’aube d’un monde qui émergeait du contexte colonial. Son envergure intellectuelle démontre la créativité et l’adaptabilité avec lesquelles les Africains ont toujours répondu aux défis de leur temps. En somme, M’Bow incarne l'intellectuel dans sa forme la plus complète.
Avec le décès de M’Bow, nous perdons l’un des penseurs et acteurs politiques les plus influents du XXe siècle. Son immense curiosité intellectuelle, son esprit ambitieux et son profond humanisme se reflètent dans son œuvre prolifique.[5]
En intervenant dans les débats mondiaux à une époque où les voix africaines en étaient souvent exclues, des penseurs comme M’Bow ont affirmé un principe de parité intellectuelle. En effet, la simple présence de la pensée africaine dans le domaine public était considérée comme intrinsèquement subversive. L’engagement et l’intégrité inébranlables de M’Bow lui ont permis de remettre en question et de renverser des structures d’oppression bien ancrées, révélant des possibilités qui avaient longtemps été occultées.
En résumé, les contributions intellectuelles de M’Bow ont été profondément imprégnées par son identité à multiples facettes — sénégalais, africain, musulman et citoyen du monde. Son insatiable curiosité et sa résilience morale ont guidé son engagement dans la gouvernance mondiale et la politique africaine. Il est resté ferme dans ses principes, inflexible face aux défis. M’Bow était, en effet, l’arc qui demeura toujours droit.
A.-M. M’Bow était une légende vivante. Nous avons perdu une figure rassurante, une passerelle entre le XXe et le XXIe siècle. Cependant, alors qu’il rejoint le monde des ancêtres, nous sommes enrichis par son héritage de sagesse, de courage et de force morale. À une époque où l’Afrique semble avoir perdu son initiative souveraine et sa vision géopolitique, où tous les acteurs majeurs, à l’exception de l’Afrique elle-même, semblent avoir un projet pour le continent, que sa mémoire nous guide vers l’autodétermination, l’unité et un sens renouvelé de notre mission.
Notes
[1] Voir le rapport MacBride, connu sous le nom de « Plusieurs voix, un seul monde : vers un nouvel ordre mondial de l’information et de la communication plus juste et plus efficace », commandé par l’Unesco. https://unesdoc.unesco.org/ark:/48223/pf0000372754
[2] Discours sur la technologie et le développement global, 1982.
[3] A.-M. M’Bow, 1978, “A Plea For The Return Of An Irreplaceable Cultural Heritage To Those Who Created It: An Appeal par Mr. Amadou-Mahtar M'Bow, irector General of UNESCO”, The UNESCO Courier: a window open on the world, XXXI, 7, p. 4-5, illus.
– 1974, ‘Enquête préliminaire sur le village de Gaya, et les villages de Sénoudébou et Dembakané, 1955– 1956’, L’UNESCO et l’avenir. Paris : UNESCO.
– 1976, Le monde en devenir (réflexions sur le nouvel ordre économique international), Paris : UNESCO.
– 1977, L’UNESCO et la solidarité des nations—L’esprit de Nairobi. Paris :UNESCO.
– 1979, L’UNESCO et la solidarité des nations—De la concertation au consensus. Paris : UNESCO.
– 1981, L’UNESCO et la solidarité des nations—Entreprendre l’avenir. Paris : UNESCO.
– 1982, Le Temps des Peuples, Paris : Editions Laffont Paris.
– 1982, Aux Sources du Futur. Paris : UNESCO.
– 1984, Choisir L’Espoir, Paris : UNESCO.
– 1986, L’UNESCO: universalité et coopération internationale. Paris : UNESCO.
Amadou-Mahtar M’Bow passed away at the age of 103, leaving behind a legacy defined by his desire for a just and equitable world. He will be remembered for his commitments to knowledge and multilateralism, and to diplomacy as both a condition of freedom and a necessary instrument of a better future. First as Minister of Education in Senegal and then as Director-General of UNESCO, M’Bow championed causes and laid agendas for the twentieth century. These included the necessity for human connection through access to the means of information and related technologies; the relatability of the universal to the collective human heritage; and the restitution to Africa of its history and its recognition as an essential component of the human trajectory. Underneath it all, M’Bow had an unwavering attachment to a humanistic ethos of solicitousness, engagement, inclusion and respect for the other.
Today, the term ‘visionary leadership’ is often overused. However, few twentieth-century figures embody it as fully as A-M M’Bow. His life followed an extraordinary trajectory, shaped by an early understanding that he was part of something far greater than himself. He came of age in an era when idealism was not the object of scorn it often is today. The world had emerged from two successive world wars, instigated by those who professed to possess the means for human salvation. These so-called saviors were subjugating vast colonial populations, all while proclaiming themselves champions of freedom. The two world wars revealed the irony of the pretence that the world contained knowing masters and unknowing subjects. To extricate themselves from the associated dilemmas, individuals, peoples, and both established and emerging states—especially those who had long wielded power pledged themselves to a new world order: one that aspired to universality, justice, and equity.
For some former ‘masters of the world’, this professed commitment was often an exercise in cynicism, designed to maintain their ascendency over others in new guises. But for the likes of M’Bow, the new world offered new possibilities to be defended, protected and nurtured. His lifelong mission became to ensure that the voices, knowledge and contributions of marginalised and developing nations were recognised, preserved and allowed to flourish on the global stage. This was grounded in the belief that human potential and creativity are universally distributed and no single nation or group holds a monopoly on knowledge. His ethos was deeply humanistic.
A Prolific Career
Many wonder how a figure like M’Bow could emerge in the context of colonial and postcolonial Africa. What informed his encyclopedic knowledge, his worldliness and his incisive understanding of historical stakes? M’Bow was not only a scholar and teacher but also a civil servant, a war veteran and a trainee pilot. He fought in World War II in France and North Africa and served in the French air force, where he was involved with the Free French Forces.
M’Bow was a political actor who was active in anticolonial movements and in the postcolonial history of Senegal. He held several positions in Senegal, including serving twice as minister of education. He also served as President of the Pan-African Archaeological Association from 1967 to 1971. M’bow was the founder of the famous Federation of African Students in France, which was very active in the anticolonial struggle. M’Bow was the last standing pillar of the triumvirate that co-founded the PRA (Parti du regroupement africain), which included his lifelong companions Abdoulaye Ly and Assane Seck. He resisted political intoxication and cooptation and he did not succumb to the allure of power.
M’Bow’s last public engagement was to chair the Assises nationales du Senegal—Senegal’s national dialogue—as well as the Commission on the reform of Senegal’s institutions. In 2008, at the age of eighty-seven, he agreed to preside over the initiative led by the Siggil Senegal Front, which for nearly a year brought together the main parties in opposition to President Abdoulaye Wade’s government and dozens of various organisations across the whole country. M’Bow commanded the moral authority and the wisdom to mediate a strained process that was meant to generate propositions for an alternative and inclusive model of governance. He did not live to see the fulfillment of the Consensus Charter he managed to spearhead by bringing together politicians, civil society and people of good will from all walks of life.
The UNESCO Years (1953–1987): Challenging the Global Order
M’Bow’s tenure as Director-General of UNESCO (1974–1987) stands out as one of the most transformative in the organisation’s history. He was the first Black and African person to lead a United Nations agency, and during his time M’Bow shook the established order by challenging Eurocentric dominance in knowledge and cultural exchange on behalf of the Global South. His advocacy for the New World Information and Communication Order (NWICO) aimed to counter the dominance of Western media and communication systems and ensure a more equitable global flow of information. This initiative exemplified his broader effort to redefine global knowledge production, emphasising cultural diversity and inclusivity.[2]
M’Bow advocated for reform in educational systems worldwide, ensuring that curricula reflected the global diversity of human experience. He spearheaded efforts to reconstruct and systematise African histories and cultural contributions and to free them from the colonial library, the anthropological account and racist gaze. The General History of Africa (GHA) project is a testament to this mission—comprising eight volumes that reflect Africa’s rich and complex history. In the 1960s, 90 per cent of the history that was taught in Western universities was disproportionately centred on five countries—Britain, France, Germany, Italy and the United States. African history was reduced to accounts about European activities in Africa, the trials and triumphs of explorers, missionaries and colonial administrators in the ‘civilising mission’. The General History of Africa project helped uncover masterpieces and artifacts of creative genius that reflect millennia of rich history across significant polities such as Kush, Aksum, Mali, Songhai, Great Zimbabwe and the Kingdom of Kongo, as well as lesser-known political formations. M’Bow recognised a fundamental truth: knowledge is a means to emancipation.
His last will included the establishment of a Foundation of Endogenous Knowledges. Throughout his life, he tirelessly advocated for Africans and people of the Global South to reclaim and rely on their history and their own narratives. M’Bow’s insights and vision remain foundational principles guiding the work of institutions like CODESRIA, shaping both their methodology and ethical framework.
The Fight for Equity
Amadou-Mahtar M’Bow’s vision extended beyond cultural representation to a broader fight for equitable access to technology and knowledge. His stance on the transfer of technology was clear: it was not about aid or assistance but about equitable access to the tools that shape and transform societies. He recognised early on that whoever controlled technology controlled the future and he sought to ensure that the Global South was not left behind in this race:
Technology is not the privilege of a few nations, nor should it be a tool of domination. It must be shared equitably, so that all peoples can partake in the shaping of their futures.[3]
It is important to note that the 1970s was a time when Henry Kissinger was busy commissioning reports aimed at reducing African populations and controlling the continent’s resources. M’Bow identified the deeper risks posed by unchecked technological expansion—its potential to undermine the spiritual and cultural values that form the bedrock of societies. He was wary of Western monopoly over technology and its use as a tool to reinforce existing power structures. His advocacy was about not just technical knowledge but ensuring that technology could be used to enhance human dignity, rather than erode it.
M’Bow believed that the histories and contributions of non-Western nations, particularly Africa, had been systematically suppressed. His call for the repatriation of cultural artifacts looted during colonialism was groundbreaking. In a historic speech in 1978,[4] he argued that these objects were not just art but essential elements of identity and historical consciousness for the nations from which they were taken:
The restitution of cultural property to the countries from which it was taken is not simply a matter of restoring material objects; it is about returning history and identity to peoples who have been deprived of their past.
M’Bow’s Political Thought
How did M’Bow perceive the challenges that Africa faced in the wake of colonisation? What he shared in common with other prominent figures of the time, such as Cheikh Anta Diop and Kwame Nkrumah, was the belief that there was something fundamental that connected all of us in our diversity.
The intellectual traditions of Africa are rich and diverse, deeply rooted in the philosophies of interconnectedness, humanism and balance. These are not simply ideas from the past but powerful frameworks for addressing today’s challenges of development, governance and peace.[5]
These intellectuals understood that the postcolonial era necessitated a re-evaluation of African identity, that they emphasised the continent’s rich history and cultural heritage while rejecting the lingering stereotypes imposed by colonial narratives. Their vision for Africa encompassed the idea of unity amidst diversity, advocating for a collective identity that celebrated the myriad cultures and traditions of the continent. Both M’Bow and Diop critiqued the neocolonial structures that continued to impede Africa’s progress; they insisted on the need for autonomy, economic self-sufficiency and educational empowerment. They envisioned an Africa that could reclaim its agency, fostering a sense of solidarity and collaboration among its nations to build a prosperous future free from external domination.
M’Bow broke a significant taboo at a time when Africans still operated within a configuration of time that was devolved, despite having been ‘admitted’ into institutions and spaces of multilateral governance following independence. Across the imperial space, the utterance of an African could only be seen as subversive, as the very assumption of reciprocity itself was suspended. M’Bow’s critique was profound; he illuminated the ongoing continuities in the extraction of cultural and physical resources from Africa and the Global South. He argued that colonialism not only facilitated the extraction of labour but also enabled the appropriation of cultural and immaterial resources, thereby perpetuating narratives of European and Western civilisational superiority. This extraction is evident in the archives, artifacts and cultural heritage that remain withheld in European knowledge and cultural institutions.
Few have lived a life as long, as exhilarating and as impactful as M’bow’s, encompassing significant historical events. He possessed an insatiable thirst for knowledge, heightened by his early exposure to Sufi intellectual traditions and the belief that African history was a treasure trove waiting to be explored. M’Bow’s commitment to uncovering and sharing this wealth of knowledge shaped his profound contributions to the world, making him a pivotal figure in the discourse surrounding African multidimensional heritage.
According to his son-in-law, Amadou Kane, one of M’Bow’s last wishes was for his mortuary prayer to be held at the Umarian Mosque in Dakar, where he was baptised in 1921. If this was not possible, he wanted his body at least to be taken past it. M’Bow’s connection to Sufi traditions ran deep, rooted in his family history. He was the intellectual heir to a rich tapestry of thought, spanning centuries and continents, linking Africa to the Arab world, Europe, Asia and the Americas, with influences ranging from Cheikh Ahmed Tidjani to Umar Tal, from Ibn Rushd to Montesquieu. His upbringing instilled in him deeply held values, shaped by education and culture.
M’Bow’s stance was unequivocal: culture was neither a luxury nor mere entertainment and Africans had never existed outside of the world or in a ‘world-outside’ (Außenwelt, in the Schmittian sense). His critique of the imbalanced framework of access to information and technology—and thus to knowledge—raised deeper questions about a universalism predicated on a hierarchy of cultures and civilisations. He believed that the human ability to create and think is evenly distributed, hence the importance of equitable access for all. For M’Bow, the realisation of the universal ideal required cultural exchange, which could be achieved only by rebalancing access to knowledge and information. Yet Africa was being denied its rightful contribution to this endeavour. Consequently, African actors keenly understood the nature of the impetus driving them to challenge their social conditions by reshaping the terms of engagement with the West.
M’Bow engaged with the global discourse on technology, notably in UN debates on technology transfer. He was in support of strengthening the work and mission of UN Trade and Development (UNCTAD), an intergovernmental organisation dedicated to defending the trade interests of the developing world. He was critical of a system that concentrated technological control in the hands of a few and allowed them to engineer life and shape meaning for everybody. His concerns centred on questions that remain relevant today: Who controls technology? What would the world order look like if Africa were excluded?
The idea that the contribution of African intellectuals like M’Bow have been margnalised or invisibilised stems largely from how we have often thought about the nature of knowledge coming out of Africa. The lack of engagement with such contributions speaks to a broader issue of limiting perspectives on African thought. M’Bow grew up and was educated at the intersection of diverse cultures and intellectual traditions at the dawn of the world that was coming out of the colonial script. His intellectual breadth demonstrates the creativity and adaptability with which Africans have always responded to the challenges of their time. In short, M’Bow was an intellectual in the fullest sense of the word.
With the passing of M’Bow, we have lost one of the most influential thinkers and political actors of the twentieth century. His immense intellectual curiosity, aspirational spirit and deep humanism are reflected in his prolific body of work.[6]
By intervening in global debates at a time when African voices were often excluded, thinkers like M’Bow asserted a principle of intellectual parity. For the very presence of African thought in the public domain was seen as inherently disruptive. M’Bow’s unwavering commitment and integrity allowed him to challenge and reverse entrenched structures of oppression, revealing possibilities that had long been obscured.
In summary, M’Bow’s intellectual contributions were profoundly shaped by his multilayered identity—as a Senegalese, an African, a Muslim and a global citizen. His insatiable curiosity and moral resilience guided his involvement in global governance and African politics. He stood firm in his principles, unyielding in the face of challenges. M’Bow was, indeed, the bow that was never bent.
A-M M’Bow was a living legend. We have lost a reassuring figure who bridged the twentieth and twenty-first centuries. Yet, as he transitions to the realm of ancestorhood, we are enriched by his legacy of wisdom, courage and moral fortitude. At a time when Africa seems to have lost sovereign initiative and geopolitical vision, when every major actor but Africa itself seems to have a vision for the continent, may his memory guide us back to self-determination, unity and a renewed sense of purpose.
Notes
[1] First published on March 24, 2025 in the CODESRIA Bulletin (CODESRIA Bulletin, Nos 5&6, 2024 , pp.27-30)
[2] See the MacBride Report, a popular name for ‘Many Voices, One World: Towards a New More Just and More Efficient World Information and Communication Order’,commissioned by UNESCO. https://unesdoc.unesco.org/ark:/48223/pf0000372754
[3] Speech on Technology and Global Development, 1982.
– 1974, ‘Enquête préliminaire sur le village de Gaya, et les villages de Sénoudébou et Dembakané, 1955– 1956’, L’UNESCO et l’avenir. Paris : UNESCO.
– 1976, Le monde en devenir (réflexions sur le nouvel ordre économique international), Paris : UNESCO.
– 1977, L’UNESCO et la solidarité des nations—L’esprit de Nairobi. Paris :UNESCO.
– 1979, L’UNESCO et la solidarité des nations—De la concertation au consensus. Paris : UNESCO.
– 1981, L’UNESCO et la solidarité des nations—Entreprendre l’avenir. Paris : UNESCO.
– 1982, Le Temps des Peuples, Paris : Editions Laffont Paris.
– 1982, Aux Sources du Futur. Paris : UNESCO.
– 1984, Choisir L’Espoir, Paris : UNESCO.
– 1986, L’UNESCO: universalité et coopération internationale. Paris : UNESCO.
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L'HÉRITAGE BRÛLANT DE FRANTZ FANON
Décédé prématurément à 36 ans, il a inspiré des mouvements de libération dans le monde entier, mais reste largement ignoré en France, pays qui peine encore à affronter son passé colonial
Frantz Fanon, psychiatre, philosophe et militant anticolonialiste, a marqué l'histoire intellectuelle du XXe siècle par ses analyses percutantes sur les effets psychologiques et sociaux du colonialisme. Né en 1925 à Fort-de-France en Martinique, alors colonie française, Fanon a construit une pensée révolutionnaire qui continue d'inspirer les mouvements antiracistes à travers le monde. Portrait d'un homme dont le parcours fulgurant mérite d'être mieux connu en France.
Le jeune Fanon grandit dans une famille noire relativement aisée, baigné dans les idéaux républicains français. Sa première rupture intervient pendant la Seconde Guerre mondiale lorsqu'il devient "dissident" contre le régime de Vichy qui contrôle alors la Martinique. À seulement 18 ans, il rejoint les Forces Françaises Libres, convaincu de se battre pour la liberté et l'égalité.
Cependant, son expérience dans l'armée française devient un véritable catalyseur de sa conscience politique. Confronté à la ségrégation au sein même des forces armées et témoin des inégalités flagrantes entre soldats français et "indigènes" en Algérie, Fanon commence à remettre en question le discours colonial. Dans une lettre poignante à ses parents, il écrit : "Je me suis trompé. Rien ici, rien qui justifie cette subite décision de me faire défenseur des intérêts du fermier quand lui-même s'en fout."
Après la guerre, Fanon étudie la médecine et se spécialise en psychiatrie. En 1953, il prend la direction d'un service à l'hôpital psychiatrique de Blida en Algérie. Face aux conditions désastreuses dans lesquelles sont maintenus les patients algériens, souvent attachés à des arbres ou enfermés dans des camisoles, Fanon entreprend une véritable révolution.
Il développe une approche thérapeutique novatrice, adaptée culturellement aux patients nord-africains, comprenant que les méthodes occidentales ne peuvent être appliquées sans tenir compte du contexte culturel. Il organise des ateliers, des fêtes traditionnelles, fait appel à des conteurs et à du personnel soignant algérien. Pour Fanon, la psychiatrie doit être politique car les troubles mentaux sont aussi le produit d'un système colonial oppressif.
En pleine guerre d'Algérie, Fanon devient témoin des tortures et exactions commises par l'armée française. Il soigne discrètement les combattants du FLN et même, paradoxalement, des tortionnaires français devenus fous à force d'infliger des souffrances. Cette expérience le conduit à s'engager pleinement dans la lutte pour l'indépendance algérienne.
En 1956, il démissionne de son poste à Blida, renonce à sa nationalité française et rejoint officiellement le FLN. Installé en Tunisie, il devient rédacteur en chef du journal El Moudjahid et diplomate itinérant pour la cause algérienne, parcourant l'Afrique pour sensibiliser à la lutte du peuple algérien et promouvoir une solidarité panafricaine.
La contribution intellectuelle de Fanon se cristallise dans deux ouvrages fondamentaux. Dans "Peau noire, masques blancs" (1952), il analyse les effets psychologiques du colonialisme sur les personnes noires, expliquant comment elles adoptent un "masque blanc" pour survivre dans une société dominée par les Blancs, au prix d'une aliénation profonde.
Son dernier livre, "Les Damnés de la terre" (1961), écrit en quelques mois alors qu'il se savait condamné par la leucémie, constitue son testament politique. Il y développe une théorie de la décolonisation qui va bien au-delà de l'indépendance politique. Pour Fanon, une véritable décolonisation implique une transformation radicale des structures économiques et sociales. Il y analyse la violence coloniale et la contre-violence qu'elle engendre, tout en mettant en garde contre le risque de voir les anciennes élites coloniales simplement remplacées par une bourgeoisie nationale corrompue.
Frantz Fanon s'éteint à seulement 36 ans, le 6 décembre 1961, quelques mois avant l'indépendance de l'Algérie. Son influence s'est rapidement étendue bien au-delà des frontières françaises, inspirant les Black Panthers aux États-Unis, les mouvements de libération en Afrique et en Amérique latine, et jusqu'aux militants palestiniens.
Pourtant, en France, Fanon reste relativement méconnu du grand public. Sa pensée, jugée trop révolutionnaire et contestataire, n'est pas enseignée dans les programmes scolaires, contrairement à d'autres figures antiracistes comme Martin Luther King ou Gandhi. Ce paradoxe témoigne de la difficulté persistante de la France à affronter son passé colonial.
Les belles feuilles de notre littérature par Amadou Elimane Kane
DE LA DÉCOLONISATION DE LA PENSÉE CRITIQUE AU RÉCIT AFRICAIN
EXCLUSIF SENEPLUS - Son essai, riche en références et en analyses, pose les bases d'une méthodologie qui intègre l'histoire, la cosmogonie et l'oralité comme pierres angulaires d'une lecture authentique de la littérature africaine
Notre patrimoine littéraire est un espace dense de créativité et de beauté. La littérature est un art qui trouve sa place dans une époque, un contexte historique, un espace culturel, tout en révélant des vérités cachées de la réalité. La littérature est une alchimie entre esthétique et idées. C’est par la littérature que nous construisons notre récit qui s’inscrit dans la mémoire. Ainsi, la littérature africaine existe par sa singularité, son histoire et sa narration particulière. Les belles feuilles de notre littérature ont pour vocation de nous donner rendez-vous avec les créateurs du verbe et de leurs œuvres qui entrent en fusion avec nos talents et nos intelligences.
L’essai littéraire, dans son acceptation traditionnelle, est un texte qui, par ses arguments, cherche à convaincre le lecteur. Pour cela, l’auteur utilise différents procédés qui enrichissent une réflexion, sans viser à divertir, et propose une vision nouvelle sur une problématique donnée, en structurant son propos et en l’appuyant d’exemples significatifs.
Cette démarche est véritablement à l'œuvre dans l’essai de Mamadou Kalidou Ba qui porte un titre enrichi de plusieurs paradigmes : Décoloniser la critique littéraire africaine - Nouvelles perspectives théoriques et critiques - Approche ontologique du texte africain.
Cette proposition est éminemment pertinente pour parvenir à une analyse approfondie et juste du texte littéraire africain, avec des entrées d'études qui tiennent compte des symboles et de l’imaginaire littéraires de la littérature africaine.
En effet, Mamadou Kalidou Ba, spécialiste de l’analyse littéraire africaine, s’attache à démontrer combien les référents culturels, l’empreinte sociale, les enjeux sociétaux et symboliques doivent être au centre de la critique littéraire, si l’on veut restituer, dans sa complexité, l’imaginaire littéraire africain qui s’inspire d’un réel historique, tout autant que de ses représentations structurelles.
Même si Mamadou Kalidou Ba prend le soin de préciser qu’il ne s’agit pas de circonscrire l’espace littéraire africain dans un carcan identitaire, il convient toutefois d’en faire un portrait qui prend sa source dans des archétypes qui sont définis par une expérience cognitive africaine.
Comme le souligne Aimé Césaire, cité par l’auteur dans son essai, la conception littéraire, au-delà de son universalité, est travaillée par ce qui est fondamental, ce sur quoi tout le reste s’édifie et peut s’édifier : le noyau dur et irréductible ; ce qui donne à un homme, à une culture, à une civilisation sa tournure propre, son style et son irréductible singularité.[1]
En effet, malgré ses déplacements géographiques liés à la migration choisie ou celle plus tragique de la traite et de l’esclavage, l’anthropologie africaine et ses spécificités possèdent un ancrage qui s’inscrit dans son parcours ontologique.
De plus, Mamadou Kalidou Ba souligne la mise en demeure idéologique qui incarne un négationnisme culturel, imposé par l’esclavage, la période coloniale et postcoloniale comme autant de simulacres d’un impérialisme de la pensée.
Et c’est ce qu’aujourd’hui les chercheurs, les intellectuels et les écrivains africains doivent non seulement combattre mais également transformer en essais qui relèvent d’une véritable analyse anthropologique et sociologique qui s’occupent, dans un mouvement pluriel, de la trajectoire africaine dans son histoire et dans son imaginaire.
Ainsi à travers son étude, Mamadou Kalidou Ba pose plusieurs problématiques pour recouvrir un nouveau paysage dans la critique littéraire africaine.
Il s’agit tout d’abord de se débarrasser de l’utilisation des logiques occidentales qui ne convoquent que des réflexions ethniques ou tribales, asservies à un phantasme irréel, qui sont des impasses culturelles et humaines. Il ne faut pas oublier l’impact de toutes les ruptures épistémologiques liées à l’imposition de langues et de croyances exogènes qui a perduré pendant plusieurs siècles.
En réalité, l’imaginaire africain possède des savoirs pluriels qui prennent leur racine dans un multilinguisme étonnant et créateur de récits et dans un passé à la didactique orale. De plus, la cosmogonie qui oeuvre dans la narration africaine est celle qui finalement est aux origines de la création du monde et de celle des humains. Cette empreinte culturelle puissante constitue un assemblage littéraire singulier qui métamorphose la mise en récit, la temporalité, l’imaginaire et la personnification de l’univers africain.
La critique littéraire moderne doit donc se situer à cette intersection, celle de l’intertextualité fondatrice et des spécificités ontologiques de la pensée africaine.
Tout comme, il faut retenir que la création littéraire africaine puise dans tous ses totems pour parvenir à des caractéristiques narratives originales qui s’entendent à la lumière d’une critique qui accepte toutes les tensions ne cherchant qu’à rompre avec l’ignorance.
Cette nouvelle ontologie de la critique littéraire africaine est une révélation indispensable à la poursuite de notre propre récit. Ainsi, l’histoire, la cosmogonie, les langues africaines, la culture de l’oralité deviennent des angles d’analyse, en somme à valeur pédagogique, pour éclairer les sources natives de la critique littéraire africaine.
Ainsi, l’essai, éminemment scientifique, historique et engagé, de Mamadou Kalidou Ba devient un ouvrage incontournable de la pensée critique littéraire africaine. Argumenté, illustré et référencé, il devient un opus indispensable à tous ceux qui travaillent sur la formation de la création littéraire et à ses analyses théoriques et méthodologiques. Cet ouvrage, qui pose une première pierre à notre pyramide métaphysique de la critique littéraire africaine, en appelle d’autres qui pourront encore embrasser toute la production littéraire africaine contemporaine.
Amadou Elimane Kane est écrivain, poète.
[1] Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme, Paris, Présence Africaine, 1955, p. 89.
Les combats bénéficieront à nouveau d'une couverture sécuritaire officielle dès le 1er avril. Le ministère de l'Intérieur met ainsi fin à une mesure exceptionnelle instaurée mi-février suite à des débordements
(SenePlus) - Selon un communiqué de presse officiel émis par la Direction Générale de la Police Nationale le 27 mars 2025, la suspension de la couverture sécuritaire des combats de lutte traditionnelle sera levée à compter du 1er avril 2025.
Cette décision intervient après une série de concertations entre les acteurs du monde de la lutte, le ministère de la Jeunesse, des Sports et de la Culture, et le ministère de l'Intérieur et de la Sécurité publique. Ces discussions ont abouti à un accord sur tous les points soulevés, avec des engagements fermes pris par les parties concernées quant au respect des recommandations établies.
La suspension avait été instaurée le 18 février 2025 par le ministre de l'Intérieur et de la Sécurité publique suite à des "manquements et événements regrettables" survenus lors d'un combat entre les lutteurs Franc et Ama Baldé. Cette mesure s'appliquait à l'ensemble du territoire national.
Le ministère de l'Intérieur invite désormais tous les acteurs concernés à respecter strictement les engagements pris lors des discussions.
LA MAISON DES ESCLAVES RENFORCE SA MISSON
Le secrétaire d’Etat à la Culture, aux Industries Créatives et au Patrimoine Historique, Bakary Sarr, a réceptionné officiellement deux statues sculptées offertes par l’artiste ivoirien Ibrahim Touré dit ‘’Massa Shula’’ à la maison des esclaves de Gorée.
Le secrétaire d’Etat à la Culture, aux Industries Créatives et au Patrimoine Historique, Bakary Sarr, a réceptionné officiellement deux statues sculptées offertes par l’artiste ivoirien Ibrahim Touré dit ‘’Massa Shula’’ à la maison des esclaves de Gorée.
La cérémonie de réception s’est déroulée, jeudi, sur l’île de Gorée en présence des corps diplomatiques, notamment l’ambassadrice de Cuba au Sénégal, les représentants des ambassadeurs du Cameroun, du Ghana, de la Côte d’Ivoire, entre autres.
Ces statues dénommées ‘’Negro Calciné” et ”Kunta Kinté’’, retracent les sombres souvenirs de la traite négrière en Afrique.
Grâce à cette donation ”symbolique”, l’artiste Massa Shula et le président de la fondation Ivoirienne ‘’Tano-Kora’’, qui l’accompagne, ont été tous deux élevés, au rang d’ambassadeur de pèlerin de Gorée par la mairie de cette commune.
‘’L’artiste Ivoirien Touré Ibrahim, que nous saluons chaleureusement, nous fait l’honneur d’offrir à l’Etat du Sénégal, une œuvre magistrale qui illustre un témoignage artistique puissant sur les mémoires de l’esclavage’’, indique le ministre secrétaire d’Etat, Bacary Sarr.
S’exprimant à l’occasion de ladite cérémonie, il souligne que cette donation vient renforcer le domaine privé artistique de l’Etat du Sénégal.
Une collection, rappelle-t-il, créée par le premier président du Sénégal indépendant, Léopold Sédar Senghor, dans le but d’assurer une réelle promotion du génie créateur national et africain, par l’acquisition d’œuvres d’art auprès d’artistes sénégalais et étrangers résidant au Sénégal.
Il note que cette dernière ‘’symbolise l’expression du devenir collectif de mémoire et de transmission aux générations futures des valeurs de solidarité et de paix’’.
‘’En donnant forme et matière à la mémoire, M. Shula nous rappelle que l’art est une voie essentielle pour interroger le passé, nourrir le présent et façonner l’avenir’’, fait-il valoir.
Pour le représentant de l’ambassadeur de la Côte d’Ivoire au Sénégal, Iann Eponon, les arts visuels à travers ces deux statuettes, rappellent les sombres souvenirs de la traite négrière.
Selon lui, ces productions replongent dans ‘’le combat élitiste de la conscience collective des peuples noirs amenés pour s’affirmer et s’affranchir’’.
‘’Kunta Kinté et ”Le Négro calciné” sont des représentations tangibles de cette douloureuse et émouvante parenthèse de l’histoire racontée par Shula (…)’’, ajoute-t-il.
‘’Les deux œuvres sont quand même sombres. +Le Nègre calciné+ parle typiquement de la traite négrière, l’époque sombre de l’Afrique. Alors que celui que j’ai appelé +Kunta Kinté+ représente l’abolition de l’esclavage’’, a expliqué l’artiste Ibrahim Touré.
CHIMAMANDA, L'ÉCRITURE RETROUVÉE
Après dix ans d'absence dans le domaine romanesque, la célèbre écrivaine féministe nigériano-américaine revient avec "L'Inventaire des rêves". Un roman qui explore la sororité entre quatre femmes africaines et revisite l'affaire Strauss-Kahn-Diallo
(SenePlus) - La célèbre écrivaine nigériano-américaine Chimamanda Ngozi Adichie, figure de proue du féminisme contemporain, est de passage à Paris pour présenter son nouveau roman très attendu, « L'Inventaire des rêves ». Lors d'un entretien accordé au journal Le Monde, l'autrice aborde avec franchise le blocage créatif qui l'a paralysée pendant une décennie, la genèse de son nouveau livre inspiré de l'affaire Strauss-Kahn, et livre son analyse sans concession sur la situation politique américaine.
Dix ans après le succès international d'« Americanah », Chimamanda Ngozi Adichie renoue avec la fiction qu'elle qualifie, selon Le Monde, comme « l'amour de sa vie, sa raison d'être, sa 'joie' ». Cette longue absence dans le domaine romanesque n'était pas volontaire, mais le résultat d'un blocage créatif profond. « J'étais bloquée, répond-elle, c'est aussi simple que cela », confie-t-elle au quotidien français.
L'écrivaine, née au Nigeria en 1977 et récemment naturalisée américaine, évoque avec une rare transparence les tourments liés à cette incapacité d'écrire : « Je me sentais totalement misérable, séparée de mon vrai moi », avoue-t-elle, ajoutant qu'elle « passait beaucoup temps à cacher aux autres qu'elle n'écrivait pas ».
C'est après avoir perdu successivement ses deux parents que la romancière a retrouvé le chemin de la création littéraire. Elle explique au Monde ce phénomène par une forme de connexion spirituelle : « C'est comme si ma mère m'avait ouvert une porte... » Un événement qu'elle ne cherche pas à rationaliser, mais dont elle revendique l'« intuition profonde ».
« L'Inventaire des rêves », ouvrage de plus de 600 pages décrit par Le Monde comme « un texte tonique et plein de sève », entrelace les destins de quatre amies africaines. « Cela faisait longtemps que je voulais mettre en scène des vies de femmes contemporaines », explique l'autrice qui souhaitait « montrer l'amitié qui les lie, la façon dont elles se comprennent, se soutiennent, explorer la 'sisterhood' [la sororité] ».
Le journal détaille les profils de ces protagonistes : Chiamaka (« Chia »), une Nigériane installée aux États-Unis qui a abandonné son emploi pour se consacrer à l'écriture de voyage ; Zikora, avocate tourmentée par un désir de maternité ; Omelogor, femme d'affaires aux opinions tranchées ; et enfin Kadiatou, femme de ménage guinéenne dont le parcours est inspiré de celui de Nafissatou Diallo.
Comme le rapporte Le Monde, le roman commence durant la pandémie de Covid-19, période durant laquelle les trois premières protagonistes s'interrogent sur leurs aspirations : « Les rêves des femmes sont-ils vraiment les leurs ? » La romancière confronte ses personnages aux injonctions contradictoires qui pèsent sur les femmes, créant une œuvre à la fois critique et engageante.
Le personnage de Kadiatou, d'après Le Monde, est librement inspiré de Nafissatou Diallo, la femme qui avait porté plainte contre Dominique Strauss-Kahn en 2011. Dans le roman, son rêve américain se brise lorsque « dans une chambre, 'un Blanc tout nu, un client VIP', s'est rué sur elle et l'a laissée 'la bouche pleine d'asticots' ».
Chimamanda Ngozi Adichie explique au journal son indignation face à l'abandon des poursuites contre DSK : « Quand j'ai su que les poursuites avaient été abandonnées sous prétexte que Nafissatou Diallo avait menti au moment de sa demande d'asile, j'ai trouvé cela injuste et immoral. C'était une façon de dire aux femmes : si vous êtes agressées sexuellement, il faut, pour espérer obtenir réparation, que vous soyez parfaites en tout point. Or, qui est parfait dans la vraie vie ? »
Pour l'écrivaine, ce livre revient sur « une affaire trop importante pour être classée sans suite » et démontre comment « là où le droit ne s'exerce pas, la littérature peut rendre justice », en « redressant par l'écriture 'l'équilibre des récits' ».
Interrogée sur la situation politique américaine actuelle et le retour de Donald Trump, Chimamanda Ngozi Adichie livre une analyse sans détour : « Je pense qu'on a trop couvert la folie [de Trump]. Parce qu'elle est divertissante, d'un certain point de vue, la télévision l'a beaucoup trop relayée, imprudemment. C'est cela qui a fait Trump. Si ça n'avait pas été le cas, il n'aurait pas gagné le premier mandat. »
L'écrivaine déplore, selon Le Monde, l'obsession pour le divertissement qui caractérise la politique trumpienne, citant en exemple une récente humiliation du président ukrainien Zelensky : « Regardez, quand Trump humilie Zelensky à l'écran, ce qu'il dit à la fin c'est : 'Ça va faire un bon moment de télévision !' »
Face à cette situation, Adichie affirme avoir pris ses distances avec l'actualité : « Je ne veux pas qu'elle contrôle ma vie ». Ayant grandi « dans une dictature, au Nigeria », elle assure que la situation actuelle ne « changera rien » à sa créativité : « Je ne me laisserai certainement pas aller au désespoir. »
« L'Inventaire des rêves » de Chimamanda Ngozi Adichie, traduit de l'anglais par Blandine Longre, est publié aux éditions Gallimard dans la collection « Du monde entier » (656 pages, 26 euros).
UN DEVOIR DE MEMOIRE ET DE JUSTICE
Journée de commémoration de l’esclavage - Le 25 mars de chaque année, le monde s’arrête un instant pour honorer la mémoire de millions d’Africains arrachés à leurs terres, broyés par la machine implacable de la traite transatlantique
Le 25 mars de chaque année, le monde s’arrête un instant pour honorer la mémoire de millions d’Africains arrachés à leurs terres, broyés par la machine implacable de la traite transatlantique. Cette journée, lourde de douleur et d’histoire, invite à la reconnaissance du passé, à la réparation du présent et à la construction d’un avenir où dignité et justice ne seront plus des mirages.
A l’époque du commerce triangulaire entre l’Europe, l’Afrique, les Amériques et les Caraïbes, des millions d’Africains furent capturés, embarqués de force sur des navires européens et transportés dans des conditions épouvantables vers les Amériques et les îles des Caraïbes où se perpétuèrent les atrocités. Ces captifs furent réduits en esclavage pour le restant de leurs jours et livrés à la merci de leurs maîtres. Et cette tragédie, que l’humanité peine encore à regarder en face, est au cœur de la commémoration de la Journée internationale des victimes de l’esclavage et de la traite transatlantique des esclaves. Commémorée le 25 mars de chaque année, le Mémorial de Gorée et le Musée des civilisations noires (Mcn) ont organisé à cette occasion, un panel sous le thème : «Reconnaître le passé, réparer le présent, construire l’avenir avec dignité et justice : le Mémorial de Gorée et le Musée des civilisations noires comme engagement panafricain pour Sénégal 2050.» Bakary Sarr, secrétaire d’Etat à la Culture, aux industries créatives et au patrimoine historique, rappelle que «la commémoration de cette journée est longue de douleur et de souvenirs. Et nous ne devons jamais baisser les bras devant cette tragédie qui a été comme la plus grave violation des droits de l’Homme dans l’histoire de l’humanité». Selon lui, le commerce triangulaire a duré des siècles, arrachant des millions d’Africains à leurs terres, les jetant à la merci de leurs féroces maîtres. «Prions, pardonnons, mais sans jamais oublier ce qui s’est passé. Un seul captif aurait été de trop. Ils furent des millions, femmes, hommes et enfants», souligne-t-il, appelant à lutter davantage contre le racisme et les inégalités. «Il nous faut combattre le racisme, les inégalités dont ont été victimes les descendants d’esclaves et les afrodescendants», martèle-t-il.
Le Sénégal, gardien de cette mémoire à travers l’île de Gorée, veut aller plus loin. «Nous devons faire et agir davantage. Le Commissariat général du projet du Mémorial de Gorée œuvre pour que ce projet mémoire vienne combler les manques et occuper la place qui doit être la sienne», insiste le secrétaire d’Etat à la Culture, plaçant cette initiative dans l’axe 4 du Référentiel 2050 du Sénégal dédié à l’engagement panafricain.
Reconnaître, réparer, transformer
Les Nations unies, à travers le Centre d’information des Nations unies (Cinu) basé à Dakar, ont également marqué cette commémoration. Son directeur, Hiroyuki Saito, porte la voix du Secrétaire général de l’Onu, António Gutierrez. «La traite transatlantique des Africains réduits en esclavage a été un crime contre l’humanité dont les répercussions se font sentir à travers les siècles», rappelle-t-il. Ce passé, poursuit-t-il, «loin d’être révolu, continue de modeler les sociétés actuelles, où le racisme systémique persiste, où l’exclusion et la discrimination empêchent les afrodescendants de prospérer». Mais ce silence, qui a longtemps entouré cette page de l’histoire, ne suffit plus. «Pendant plus de quatre siècles, des millions d’Africains ont été enlevés, maltraités et déshumanisés. Ces atrocités étaient fondées sur un mensonge destructeur : le suprématisme blanc. Colonisateurs, entreprises et institutions en ont profité pour amasser des richesses incalculables», explique Hiroyuki Saito. Le diplomate onusien a appelé à une justice réparatrice. «Il est impératif d’établir un cadre de justice réparatrice qui permettra de regarder en face ce chapitre de l’histoire et ses conséquences. Nous devons mettre un terme une fois pour toutes au fléau qu’est le racisme», a-t-il dit en évoquant le choix du thème.
«Nous devons quitter les questions pour les réponses»
Pour Amadou Lamine Sall, Secrétaire général de la Fondation mondiale pour le Mémorial et la sauvegarde de Gorée, la mémoire ne doit pas être qu’un devoir, mais un pont vers l’avenir. «Il nous faut un projet de loi pour aider les 250 millions d’afrodescendants et noirs américains à travers le monde qui veulent avoir la nationalité sénégalaise», plaide-t-il. Une manière, selon lui, de leur permettre de «revenir chez eux et d’y investir», à l’image du Ghana et du Liberia qui ont déjà pris les devants. «Il est temps également que nous réagissions. Et je suis persuadé que ce gouvernement le fera», assure Amadou Lamine Sall. Mais au-delà des lois, il estime que c’est un travail de l’âme qui s’impose. «Nous ne prenons plus le temps d’apprendre, nous ne prenons plus le temps d’écouter. Les épreuves de la vie nous écrasent. Il nous faut nous refonder nous-mêmes. Nous devons quitter les questions pour les réponses. Ce ne sont pas les vivants qui nous réunissent ici, mais ce sont nos morts», regrette-t-il.
COMBATTRE LES INEGALITES HERITEES DE LA TRAITE
Le Mémorial de Gorée et le Musée des Civilisations Noires (MCN) ont conjointement organisé une journée de commémoration en hommage aux victimes de l’esclavage et de la traite transatlantique.
Le Mémorial de Gorée et le Musée des Civilisations Noires (MCN) ont conjointement organisé une journée de commémoration en hommage aux victimes de l’esclavage et de la traite transatlantique.
Placée sous le thème "Reconnaître le passé, réparer le présent, construire l’avenir avec dignité et justice", cette cérémonie a rassemblé des personnalités politiques, diplomatiques, des chercheurs et des étudiants, unis dans un devoir de mémoire et un engagement panafricain. En plus, le secrétaire général des Nations Unies, Antonio Guterres, soutient « la traite transatlantique fut un crime contre l’humanité dont les répercussions persistent aujourd’hui ».
Modéré par Amadou Lamine Sall, Secrétaire général de la Fondation mondiale pour le Mémorial et la préservation de Gorée, le panel a réuni des intervenants parmi lesquels, M. Iro, directeur du Centre d’Information des Nations Unies (CINU) à Dakar. Il a rappelé l’importance de la mémoire collective et la nécessité de combattre les inégalités systémiques héritées de cette tragédie. Il a également transmis un message poignant du Secrétaire général des Nations Unies, Antonio Guterres, soulignant que "la traite transatlantique fut un crime contre l’humanité dont les répercussions persistent aujourd’hui".
Pour sa part, le ministre secrétaire d’État à la Culture, Bacary Sarr, a insisté sur l’engagement du Sénégal à promouvoir une politique mémorielle forte, notamment à travers le projet du Mémorial de Gorée. "Nous devons agir pour que cette mémoire occupe la place qu’elle mérite, comme le souhaite la communauté internationale et les diasporas africaines", a-t-il déclaré. Il a également mis en avant l’axe 4 du référentiel 2050 du Sénégal, qui place l’engagement panafricain au cœur des priorités nationales.
L’ambassadrice de Colombie, représentante d’un pays marqué lui aussi par l’héritage de l’esclavage, a partagé les initiatives de son pays pour honorer la mémoire des victimes et promouvoir la réconciliation. Elle a salué la collaboration entre la Colombie et le Sénégal dans ce domaine, soulignant l’importance d’une approche globale pour affronter les séquelles de l’esclavage.
Le député Guy Maris Sagna, figure militante, a quant à lui abordé la dimension économique de l’esclavage, dénonçant une "entreprise financière basée sur le travail gratuit". Il a appelé à une déconstruction des discours de légitimation de l’oppression et à un renforcement de l’Afrique pour garantir le respect de ses descendants. "Quand l’Afrique sera forte, ses enfants seront respectés", a-til affirmé.
LE MUSÉE DES CIVILISATIONS NOIRES, UN FOYER DU PANAFRICANISME
Concernant les œuvres de son institution, le directeur général du MCN, Mouhamed Abdalah Ly a présenté les actions concrètes du musée pour perpétuer la mémoire de l’esclavage et promouvoir le panafricanisme. Il a annoncé une exposition majeure prévue pour 2027, en collaboration avec la Smithsonian Institution, qui explorera les dimensions locales et internationales de l’esclavage. "Notre musée est un lieu de réflexion et d’action, porté par l’élan panafricain qui a inspiré sa création", a-t-il expliqué. Des projets comme le centenaire d’Amilcar Cabral ou les débats avec le CODESRIA illustrent cet engagement.
La présence d’élèves et d’étudiants a été particulièrement soulignée, rappelant l’importance de transmettre cette histoire aux générations futures. Des extraits de la déclaration du MCN ont été lus, insistant sur la nécessité d’éduquer les jeunes pour qu’ils s’engagent contre toutes les formes modernes d’esclavage.
VERS UN AVENIR DE DIGNITÉ ET DE JUSTICE
Cette commémoration a été l’occasion de réaffirmer l’importance du travail de mémoire, mais aussi de passer à l’action pour réparer les injustices et construire un avenir fondé sur la dignité. Amadou Lamine Sall l’a ainsi résumé : "Reconnaître le passé, c’est aussi regarder dans le rétroviseur pour mieux avancer"
En partenariat avec des institutions internationales et locales, le Mémorial de Gorée et le MCN continueront à œuvrer pour que cette histoire ne soit jamais oubliée, tout en traçant la voie vers un monde plus juste et fraternel.
ABDEL KADER DIARRA PLAIDE POUR UN FONDS DÉDIÉ AU THÉÂTRE
Le metteur en scène et formateur en art dramatique à l’École nationale des arts (ENA) invite également les compagnies théâtrales à s’adapter au numérique pour élargir leur audience et assurer la pérennité de cet art.
Dakar, 25 mars (APS) – Abdel Kader Diarra, metteur en scène et formateur en art dramatique à l’Ecole nationale des arts (Ena), plaide pour la mise en place d’un fonds dédié au théâtre, en vue d’aider les compagnies à se développer, à l’image, notamment, des cultures urbaines, du livre ou encore du cinéma.
”Nos compagnies manquent de financement, nous n’avons pas de subvention. Ce qu’il nous faudrait aujourd’hui, c’est d’avoir un fonds dédié au théâtre, comme il y en a pour le cinéma, les cultures urbaines, à l’édition, etc. Il nous faudrait ce fonds pour pouvoir un peu développer cet art’’, plaide-t-il dans un entretien avec l’APS, à l’occasion de la journée internationale du théâtre, qui sera célébrée le jeudi 27 mars prochain.
Selon lui, les compagnies privées manquent de budget de création qui leur permettrait de prendre par exemple en charge certaines rubriques de la création, notamment les costumes, la lumière, la scénographie, le décor ou encore le transport.
‘’Nous n’avons pas ces subventions alors que tout se fait avec l’argent. La preuve aujourd’hui, si la culture urbaine s’est développée, c’est grâce au fonds qui lui est dédié. Avant, on ne connaissait pas vraiment ce qu’était la culture urbaine, mais les gens, voire la presse, s’y sont intéressés le jour où ils ont eu un fonds’’, dit-il.
Il estime qu’il est nécessaire d’allouer un fonds au théâtre pour lui permettre de ”se structurer, se professionnaliser, de s’organiser ou encore de se produire’’, à l’image des cultures urbaines.
‘’Je pense que si on peut, on doit le faire parce que l’Ecole nationale des arts et des métiers de la culture (Anamc) est en train de former, mais les gens ne veulent plus y aller parce qu’il n’y a plus de débouchés. Pour pallier cela, il faudrait quand même asseoir un fonds qui pourrait aider les compagnies’’, suggère l’artiste comédien.
La section Art dramatique de l’Ena a été fermée durant plus d’une décennie dans les années 1990.
Les compagnies invitées à se réinventer face au digital
A l’en croire aussi, le temps est venu pour que les compagnies théâtrales se ”réinventent” face à la digitalisation. ‘’Le théâtre est en train de mourir parce que nous sommes dans l’ère du digital. Et je pense qu’il faudrait se réinventer’’, indique-t-il.
Il insiste sur le fait que” l’art vivant” devrait se réinventer aujourd’hui, ‘’pour pouvoir conquérir un public ne voulant plus se déplacer dans les salles et payer’’. Il estime à cet égard qu’il est nécessaire de disposer des plateformes comme le streaming ou ‘’Netflix’’ [une plateforme américaine dédiée au cinéma] par exemple, pour que le théâtre soit filmé et monétisé.
Dans cette perspective, il invite les compagnies théâtrales à s’adapter au monde actuel en utilisant tous les outils liés au numérique pour pouvoir percer dans leur art.
‘’Avec les outils de cette mondialisation de l’Internet qui est aujourd’hui partout, il faut savoir vendre sur le net et non plus dans les salles, d’autant plus qu’il n’y a plus assez de salles’’, estime le comédien Kader Diarra.
Le fait selon lui est que le manque d’infrastructures ne permet pas aux compagnies de se produire partout à travers le pays. Aussi appelle-t-il à aller vers les populations, en digitalisant les pièces de théâtre.
‘’Le conseil que je pourrais donner aux gens de l’art, c’est de faire comme Youssou Ndour. Aujourd'hui, il a su avoir une éducation financière. Comment ? Pendant que son art marche, il investit dans autre chose’’, fait-il valoir.