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3 avril 2025
Culture
L’ANAMO OUTILLE DE JEUNES ARTISANS
Fabrication du mobilier local - L’Agence nationale de la maison de l’outil (Anamo) poursuit son engagement en faveur de la formation et de l’insertion professionnelle des jeunes artisans.
Par Alioune Badara CISS (Correspondant) |
Publication 18/02/2025
L’Agence nationale de la maison de l’outil (Anamo) poursuit son engagement en faveur de la formation et de l’insertion professionnelle des jeunes artisans. Une cérémonie de remise d’attestations s’est tenue à la Maison de l’outil de Mbour, marquant la fin d’une session de formation axée sur la fabrication de mobilier, l’infographie, la vidéo surveillance et le géo-béton.
Ces sessions de formation, qui se déroulent dans plusieurs maisons de l’outil à travers le pays, notamment à Mbour, Fatick et Kolda, visent à renforcer les capacités des jeunes artisans. Selon Demba Dioum, Directeur général de l’Anamo, ces formations permettent non seulement de développer des compétences techniques, mais aussi de contribuer à la production de mobiliers locaux de qualité. «Nous voulons développer le mobilier national. C’est une des raisons pour lesquelles nous avons organisé cette formation, afin que nos artisans puissent fabriquer du mobilier comparable à ceux importés», explique M. Dioum.
L’Anamo compte assurer une insertion professionnelle durable aux bénéficiaires de ces formations. «Nous ne nous contentons pas seulement de former des jeunes, nous les accompagnons également vers l’emploi. Les initiatives mises en place comprennent, notamment, des chantiers-écoles où les apprenants conçoivent et réalisent des mobiliers, ainsi que la création d’incubateurs pour les métiers de l’infographie, de l’informatique bureautique, du câblage réseau informatique et de l’installation de caméras de surveillance», affirme le Directeur général.
Par ailleurs, il a indiqué que l’utilisation du géo-béton pour la construction d’espaces polyvalents s’inscrit dans une dynamique d’innovation et de durabilité. «L’un des aspects majeurs de ce programme est son accessibilité. Toutes les formations sont gratuites et les maisons de l’outil sont équipées en matériel adéquat pour garantir un apprentissage de qualité. Ces différents projets permettent non seulement de renforcer les capacités des professionnels, mais aussi de leur offrir des opportunités de revenus», conclut Demba Dioum.
L’Anamo continue ainsi sa mission en offrant aux jeunes artisans des outils concrets pour une insertion réussie sur le marché du travail, tout en valorisant le savoir-faire local.
UNE CARRIÈRE DÉDIÉE AU PATRIMOINE
Ancienne directrice du Centre de recherche et de documentation du Sénégal (Crds) rattaché à l’université Gaston Berger de Saint-Louis, Fatima Fall Niang, est nouvellement admise à faire valoir ses droits à la retraite
Ancienne directrice du Centre de recherche et de documentation du Sénégal (Crds) rattaché à l’université Gaston Berger de Saint-Louis, Fatima Fall Niang, nouvellement admise à faire valoir ses droits à la retraite, est une figure incontournable quand on parle de Saint-Louis et de son patrimoine, pour avoir joué un rôle capital dans l’inscription de la ville tricentenaire sur la liste du Patrimoine mondial de l’Unesco en 2000.
«Le jour où l’information a été donnée, j’étais à Dakar avec l’ancien directeur du Crds, Abdoul Kadir Haidara. Quand je lui ai dit que Saint-Louis était sur la liste du Patrimoine mondial, il n’en croyait pas ses oreilles et je lui dis que ce n’est pas une blague, le quotidien national Le Soleil en avait fait ses choux gras», se souvient-elle. Mme Niang se rappelle la synergie qui a prévalu à l’époque entre les acteurs culturels à Saint-Louis pour obtenir ce résultat. «Il y avait entre les acteurs du tourisme et les autorités, une synergie mais aussi une complicité, et les gens se faisaient confiance dans le travail qui nous a pris deux ans. Mais cette inscription nous avait tous surpris», se remémore-t-elle. Pour Fatima Fall Niang, cette surprise s’explique par l’omission du volet communication. «Il fallait sensibiliser les propriétaires des maisons anciennes, les autorités», explique-t-elle, reconnaissant avoir trouvé une oreille attentive auprès de l’ancien maire de Saint-Louis de 1984 à 2001, le défunt Abdoulaye Chimère Diaw (1922-2021). Pour la conservatrice, ce ne sont pas tous les maires qui peuvent avoir cette sensibilité pour le patrimoine.
En 2016, l’Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture avait menacé de retirer Saint-Louis de la liste du Patrimoine mondial après la destruction de maisons historiques. Le gouvernement de l’époque, notamment le ministre de la Culture Mbagnick Ndiaye, avait annoncé des mesures prises par les autorités pour remédier à cela. Fatima Fall Niang pense que pour maintenir Saint-Louis sur cette liste, il faut se rapprocher des autorités et les sensibiliser, car, dit-elle, «parfois comme les propriétaires, elles aussi peuvent ignorer l’importance de ce patrimoine». «Beaucoup de travail a quand même été entamé depuis l’inscription, malheureusement à un moment donné, cela s’est estompé ou bien complètement arrêté, ce sont toutes ces questions qu’il faut reprendre», indique-t-elle.
La passionnée du patrimoine a aussi participé au travail sur l’inscription du Ceebu Jën (riz au poisson) [plat national du Sénégal] sur la liste du Patrimoine mondial de l’Unesco en décembre 2021. Elle a pris part à beaucoup d’activités pour sensibiliser les restaurateurs, les femmes, par rapport à l’utilisation nocive des bouillons, au type de riz, etc. Fatima et ses autres collègues ont aussi bénéficié de l’accompagnement des agents de la Saed, d’Africa Rice [Centre du riz pour l’Afrique], de l’Isra, des chercheurs de l’Ugb, etc. Elle a co-écrit un livre intitulé Ceebu Jën -un patrimoine bien sénégalais, avec le professeur Alpha Amadou Sy. L’ouvrage a reçu le premier prix aux Gourmand Awards 2023 en Suède, dans la catégorie «Patrimoine immatériel-livres et magazines».
Destinée à ses débuts à l’enseignement
Sa présence dans la conservation du patrimoine est comme elle le dit, «un cheveu dans la soupe», car Fatima Fall Niang était destinée à ses débuts à l’enseignement qu’elle a exercé pendant deux ans au Lycée Diéry Fall à Bambey, en tant que professeure d’art sous l’encadrement du célèbre éducateur Ibrahima Fall. Son entrée au Centre de recherche et de documentation du Sénégal a été possible à la faveur du départ à la retraite du Doyen Adama Sylla. Elle ne cesse d’ailleurs de le remercier pour lui avoir signalé la vacance du poste, l’incitant à postuler parce que persuadé de ses capacités à exercer le métier de conservateur. A son arrivée, Fatima trouvera un terrain favorable et évoluera sous l’aile protectrice de l’ancien directeur Abdoul Kadir Haidara et du Dr Thilmans. Des années plus tard, elle succédera à M. Haidara. Elle reconnaît avoir beaucoup profité de l’entregent de ces derniers pour trouver des bourses de formation et se perfectionner dans ce métier. Ce qui lui a permis «de beaucoup voyager pour se renforcer». «J’ai beaucoup voyagé à travers le monde. J’ai fait presque quatre continents sur les cinq», révèle Fatima Fall Niang.
Elle a été aussi à l’origine du jumelage entre les communes de Saint-Louis et Douala Premier au Cameroun. Ces retrouvailles entre les deux communes autour de leur patrimoine ont été sanctionnées par des déplacements du maire de Saint-Louis au Cameroun et du maire de Douala Premier dans la Vieille ville. Fatima Fall Niang a ainsi exploré, à côté de la conservation, d’autres créneaux en s’essayant à la médiation culturelle, à la communication, au management appris à l’Institut sénégalais de management et à l’enseignement qu’elle continue à exercer à l’Ecole du patrimoine africain au Bénin.
Une retraite à l’Ecole du patrimoine africain du Bénin
C’est d’ailleurs au pays du Président Patrice Talon qu’elle continuera à faire valoir ses compétences, car elle a accepté un poste de conservatrice d’un musée d’art contemporain de Cotonou en 2023, après une première sollicitation repoussée en 2018. «Je n’étais pas disponible, j’avais des engagements, le Crds était en chantier, il y avait beaucoup de choses à finir, il fallait chercher des ressources et les laisser sur place», souligne Mme Niang, soucieuse de la continuité au Crds. Selon elle, d’autres actions sont attendues cette année pour renforcer cette coopération. «Au-delà du Bénin et du Cameroun, je peux apporter ma contribution, mon expérience en Afrique et ailleurs, comme en France, en Allemagne, en Espagne.» Aps
ABDOU PADANE FAIT JAILLIR LA LUMIÈRE
Abdou Padane, responsable de la plateforme Génomique de l’Institut de recherche en santé, de surveillance épidémiologique et de formation (Iressef), a réussi à concilier Poésie et science
Poésie et science sont deux activités qui semblent bien différentes. Mais le Dr Abdou Padane, responsable de la plateforme Génomique de l’Institut de recherche en santé, de surveillance épidémiologique et de formation (Iressef), a réussi à les concilier. Il vient de publier un recueil de poèmes intitulé «La lumière dans l’ombre».
Responsable de la plateforme Génomique de l’Institut de recherche en santé, de surveillance épidémiologique et de formation (Iressef) et auteur de 28 publications scientifiques, Dr Abdou Padane n’est pas que scientifique. Il a fait découvrir ses talents littéraires à travers la publication de La lumière dans l’ombre, un recueil de poèmes dont la cérémonie de dédicace s’est tenue vendredi dans les locaux de l’Iressef à Diamniadio. Que Dr Padane puisse voguer de la science, pour laquelle il faut se plier au «creuset de la rationalité et de la vérité objective», à la poésie qui donne libre cours «à toutes les possibilités et à tous les imaginaires», a émerveillé le président de l’Iressef, Pr Souleymane Mboup, qui a présidé la cérémonie. «Effectivement, on se pose la question comment un scientifique peut être poète ? Poésie et science, d’emblée, sont deux activités qui semblent bien différentes», a posé Pr Mboup.
Pour l’auteur, les 24 poèmes formant ce recueil sont une extériorisation de séquences de sa vie d’enfant et d’adolescent qu’il a voulu partager avec les autres. «La littérature me permettait d’exprimer un ressenti, des amertumes, des injustices que j’ai vécues au courant de l’enfance et de l’adolescence (…) Dans la chaleur et l’obscurité de la nuit au cœur de notre modeste concession (à Kaolack, Ndlr), Dieu a éclairé mon esprit, m’inspirant des vers qui jaillissaient comme une source intarissable. Dieu nous parle en permanence, à travers des signes perceptibles ou non. Il suffit d’être attentif pour les décrypter et en faire une symphonie où de la poésie qu’on choisit de garder pour soi ou de partager. J’ai fait le choix de les partager», a fait savoir le scientifique-poète qui s’est aussi essayé au hip-hop pendant l’adolescence. «A travers ce recueil, vous avez démontré tout votre génie. Vous y avez concentré et condensé les émotions et sentiments les plus humains», a relevé pour sa part Pr Mamadou Seck, préfacier du recueil dont le thème central est l’amour. C’est d’ailleurs à l’image de son comportement d’adolescent «têtu» et en «quête de liberté» que s’articulent ses vers. «Je me dis qu’il faut que la personne soit libre. Je n’ai jamais aimé être guidé vers un environnement ou un autre. Mon avis, c’est que l’expression doit être libre, elle ne doit être guidée par aucune règle. C’est pourquoi j’ai fait le choix d’une poésie libre et narrative, sans aucune contrainte ni aucune règle», a-t-il relevé. «Les Africains ont eu à faire de la poésie, mais comme nous avons l’habitude d’une expression orale, on n’a pas pu matérialiser cela à travers des recueils de poèmes. Mais pour moi, fondamentalement, l’Afrique est le berceau de la poésie», a-t-il motivé son choix d’écriture. La lumière dans l’ombre en librairie, Dr Padane ne compte pas quitter de sitôt l’univers littéraire. «Ce recueil est un coup d’essai qui me motive aujourd’hui à continuer à publier les écrits que j’ai faits des années avant. Je vais continuer aussi à écrire, à m’exprimer, à adapter cette écriture au contexte actuel», a-t-il dit, annonçant un roman déjà achevé et corrigé, n’attendant que publication.
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UNE LEÇON DE CRÉATION AVEC MOHAMED MBOUGAR SARR
Au Festival du livre africain de Marrakech, l'auteur de "La plus secrète mémoire des hommes" s'est livré sur sa conception de la littérature, son processus créatif et l'importance du dialogue culturel entre les différentes régions d'Afrique
Dans un entretien accordé à Afrique Magazine lors de la 3ème édition du Festival du livre africain de Marrakech organisé du 30 janvier au 2 février 2025, Mohamed Mbougar Sarr, lauréat du Prix Goncourt 2021 pour "La plus secrète mémoire des hommes" (traduit en 38 langues), livre une réflexion profonde sur la littérature africaine et le processus créatif.
L'écrivain sénégalais s'est d'abord exprimé sur l'importance du festival, né d'une initiative de Mai Binbin face au constat d'un paradoxe : le peu d'échanges entre auteurs subsahariens et maghrébins. Ce qui était au départ une démarche individuelle s'est transformée en un événement culturel majeur, créant un espace de dialogue entre écrivains et artistes du continent.
Revenant sur son parcours personnel, Sarr évoque l'influence déterminante des contes de sa grand-mère et de la littérature dans sa formation. Ces récits ont nourri sa quête précoce de réponses aux questions existentielles qui l'habitaient, établissant un pont entre la fiction et la vie réelle.
Pour l'auteur, la littérature offre une exploration unique de la complexité humaine. Les romans, contrairement aux jugements hâtifs du quotidien, invitent à une réflexion plus nuancée et à une introspection nécessaire. Cette expérience de lecture, distincte de celle des médias modernes, crée selon lui une temporalité particulière qui engage différemment notre cerveau et cultive l'empathie.
Sarr conclut en dévoilant sa méthode d'écriture, qu'il compare à l'exploration d'un labyrinthe. Sans plan préétabli, guidé par des intuitions parfois vagues, il s'engage dans une création où coexistent risques et découvertes. C'est cette approche qui a notamment donné naissance à "La plus secrète mémoire des hommes", transformant l'acte d'écriture en une aventure aussi périlleuse que fascinante.
Les belles feuilles de notre littérature par Amadou Elimane Kane
MURAMBI, LE LIVRE DES OSSEMENTS OU LE RÉCIT HISTORIQUE D’UN MASSACRE
EXCLUSIF SENEPLUS - Boubacar Boris Diop nous convie à échafauder notre récit africain, sans atermoiement, arriver à reconsidérer notre civilisation dans ses fondements historiques, culturels et sociaux, en n’écartant aucune vérité
Notre patrimoine littéraire est un espace dense de créativité et de beauté. La littérature est un art qui trouve sa place dans une époque, un contexte historique, un espace culturel, tout en révélant des vérités cachées de la réalité. La littérature est une alchimie entre esthétique et idées. C’est par la littérature que nous construisons notre récit qui s’inscrit dans la mémoire. Ainsi, la littérature africaine existe par sa singularité, son histoire et sa narration particulière. Les belles feuilles de notre littérature ont pour vocation de nous donner rendez-vous avec les créateurs du verbe et de leurs œuvres qui entrent en fusion avec nos talents et nos intelligences.
La littérature, au-delà de son caractère esthétique, est aussi la manifestation qui offre une ressource ultime pour dire et révéler à la lumière l’histoire, aussi tragique soit-elle. Comme il est des livres dont il est difficile d’en écrire la chronique tant la révolte qui nous tenaille est si forte que le risque est de laisser échapper l’essentiel. Murumbi, lelivredesossements de Boubacar Boris Diop est de ceux-là. Une oeuvre littéraire unique dans le paysage littéraire contemporain et dont la genèse s’inscrit tel un dyptique millénaire. Car tout en étant une production majeure de l’histoire africaine contemporaine, il est aussi la démonstration d’une construction narrative qui cherche à témoigner, tout en s’appuyant sur la création littéraire.
Publié en 2000 aux éditions Stock, cet ouvrage est le récit réel de la longue descente aux enfers, celle des cent jours du génocide des Tutsi au Rwanda. Six ans donc après cet évènement, dont la souffrance demeure insupportable, Boubacar Boris Diop revient sur les traces de la tragédie macabre, que l’on a voulu ensevelir dans l’indifférence la plus totale et le mépris le plus barbare. Dans sa postface, Boubacar Boris Diop évoque que certains d’entre nous ont même voulu minimiser l’ampleur du massacre, repoussant l’horreur inqualifiable dans les limbes de la catastrophe humaine.
Quand on lit le récit, on est impressionné par les secrets implacables et insoutenables que Boubacar Boris Diop nous révèle. Car il le fait simplement, sans pathos ni maniérisme romanesque, à travers les témoignages qu’il a recueillis, en se rendant au Rwanda en 1998, dans le cadre d’une résidence d’écriture. Il donne chair à des personnages, non pas fictionnels, mais à des êtres que l’on a voulu effacer de l’Humanité et dont on a voulu taire la parole. Avouant lui-même son ignorance au moment des faits, il puise dans le regard de ceux qu’il rencontre pour bâtir son récit, une histoire qui changera plusieurs fois de formes, tant le sujet est traumatisant qu’il en devient obsédant. Ainsi, son regard d’écrivain, de journaliste, d’homme en est profondément modifié. Comment ne pas l’être ? Personne n’est préparé à un tel cataclysme inhumain. Pourtant, Boubacar Boris Diop fait jaillir la lumière, en contraste avec les ténèbres du génocide, il donne à entendre l’éclat de la vérité. La parole bâillonnée est ainsi libérée de la hantise de la mort putréfiée et donne à revivre l'incarnation des visages d’un peuple martyrisé.
Écrire une chronique sur un tel récit est aussi en quelque sorte une épreuve car au-delà des qualités littéraires et humaines du livre, l’esprit est au bord de la nausée, pris par le dégoût à la lecture des pages ensanglantées et par l’ampleur de ses émotions. Car l’individu dénué de haine ne peut comprendre, ne peut accepter une telle ignominie sanguinaire. Seule la littérature pouvait rendre justice aux femmes et aux hommes, dont les yeux portent des images insurmontables, avec comme seule boussole la vérité dans toutes ses dimensions sanguinaires.
Car oui, Boubacar Boris Diop a su rendre voix, à travers une sorte de fiction épurée très documentée des évènements rwandais, à la réalité du génocide, tout en bâtissant une espèce d’arcane littéraire cohérente, juste, respectueuse de ces êtres massacrés pour rien, dans une rage inimaginable par des bourreaux, certes aveuglés par le sang mais responsables de leurs actes. Armés jusqu’aux dents par une épouvante sidérale et par des complices abjectes, les hommes d’État africains et le gouvernement français, les hommes du Hutu Power s’apparentent aux exterminateurs ultimes de la fin du XXe siècle.
Ce qui est sans doute le plus édifiant dans ce récit est le mensonge orchestré par les nations complices, dans les plus hautes sphères du pouvoir, pour déjouer la vérité du génocide des Tutsi au Rwanda, comme si cela n’avait au fond guère d’importance. Cette usurpation de l’histoire est malheureusement à rapprocher de l’étendue massacrante du récit africain, falsifié depuis des siècles par les forces de l’empire colonial qui cherche à imposer son idéologie impitoyable, jusque dans l’effacement de la réalité de l’hécatombe du Rwanda.
Pour les États coloniaux et néo-coloniaux, l’histoire du continent africain est reléguée, sous-estimée, écrasée sous l’emprise des intérêts extérieurs et du capital financier. L’extermination de milliers d’individus ne représente rien dans ce marché du carnage, dans l'obsession du pouvoir qui conduit les génocidaires.
Pour certains encore, le génocide des Tutsi au Rwanda est un détail de l’histoire ou que l’on explique froidement par une violence ancestrale qui existerait entre les Hutu et les Tutsi. Les négationnistes agissent depuis des siècles sur la véritable histoire de l’Afrique. Alors un mensonge de plus en efface bien un autre.
C’est pourquoi le livre de Boubacar Boris Diop fait œuvre de manière considérable, car il délivre cette injonction capitale, celle d’écrire notre propre histoire. Il s’agit maintenant de refuser tout ce qui nous caricature, tout ce qui nous submerge pour nous noyer dans les profondeurs d’une histoire qui ne nous appartient pas. Écrire pour que la vérité soit faite, pour que celle-ci ne soit plus spoliée par des marchands de génocides. Si nous ne le faisons pas, nous serons toujours méprisés, écrasés et massacrés dans une indifférence monstrueuse.
Ce que nous inspire Murambi, le livre des ossements est qu’il faut réussir à échafauder notre récit africain, sans atermoiement, arriver à reconsidérer notre civilisation dans ses fondements historiques, culturels et sociaux, en n’écartant aucune vérité, mais en nous installant sur une échelle historique authentique pour donner au monde une vision de notre existence, de nos souffrances et de nos forces qui sont immenses. Ce socle qui nous revient doit être aujourd’hui notre bandoulière pour ne plus avoir à subir les tueries dévastatrices.
Cette prise de conscience est fondatrice de notre renaissance et du devenir africain. La décolonisation mentale doit nous guider dans nos actes et dans la construction de notre histoire pour faire que nous puissions reconquérir l’estime de nous-mêmes et l’assurance de notre culture et de nos valeurs profondément humaines qui caractérisent l’imaginaire africain.
Amadou Elimane Kane est écrivain, poète.
Murambi, le livre des ossements, Boubacar Boris Diop, roman, éditions Stock, Paris, 2000, réédition en 2011 aux éditions Zulma.
La maison d'édition Riveneuve lance sa nouvelle collection de poche, "Pépites Jaunes », dirigée par le journaliste, écrivain et sociologue sénégalais Elgas.
La maison d'édition Riveneuve lance sa nouvelle collection de poche, "Pépites Jaunes », dirigée par le journaliste, écrivain et sociologue sénégalais Elgas. Cette initiative vise à rendre plus accessible des textes engagés, des essais et des réflexions profondes sur les dynamiques contemporaines.
Pensée comme une passerelle entre la littérature et le grand public, « Pépites Jaunes » se veut une collection de livres de poche à prix abordable, destinée à démocratiser l'accès à des œuvres marquantes. Elle s'inscrit dans la continuité de la collection « Pépites » de Riveneuve, qui met en avant des Africains du continent et des Diasporas, mais avec un format plus compact, facilitant sa diffusion et sa lecture. En rendant la pensée critique plus accessible, Elgas et les Éditions Riveneuve font de "Pépites Jaunes" un espace éditorial où la réflexion, le dialogue, la remise en question des idées reçues trouvent un terrain fertile. Une initiative dans un monde où la compréhension des héritages culturels historiques est plus essentielle que jamais.
Parmi les premiers titres à paraitre, « Enterrer Sankara. Essai sur les économies africaines » de Joel Té-Léssia Assoko, journaliste spécialisé en économie et finance. L’ouvrage est préfacé par Pierre Haski, également journaliste, et chroniqueur français reconnu pour son expertise en géopolitique et relations internationales. Ancien correspondant en Chine pour Libération, co-fondateur de Rue89 il s’intéresse aux enjeux diplomatiques et aux mutations des médias. Cette publication sera disponible à partir du 27 mars 2025.
Le deuxième livre préfacé par Sophie Bessis et qui sera disponible en librairie le 5 juin 2025 est écrit par Ousmane Ndiaye. Son titre : « L’Afrique contre la démocratie. Mythes, déni et péril ». Sophie Bessis est une historienne, journaliste et essayiste, spécialiste des relations Nord-Sud, du monde arabe et des questions de développement.
En mettant ces œuvres à portée de main, "Pépites Jaunes" s'adresse aux étudiants, aux chercheurs, aux curieux et à tous ceux qui veulent mieux comprendre le monde à travers des écrits éclairants. Une ambition : rendre la connaissance plus accessible et stimuler l'esprit critique, dans un format pratique et percutant. La collection Pépites Jaunes pourrait ainsi devenir une référence pour celles et ceux en quête de lectures stimulantes et éclairantes, au croisement de la littérature, de la pensée critique et de l'histoire contemporaine.
OH GALLERY ACCUEILLE «CRIS DE MER ET DU DESERT»
OH Gallery présente, du 8 février au 19 avril à Dakar, une exposition monographique de l’artiste camerounais Hako Hankson, intitulée «Cris de mer et du désert», qui s’inscrit dans une dynamique de résonance et de continuité dans sa «pratique engagée»
OH Gallery présente, du 8 février au 19 avril à Dakar, une exposition monographique de l’artiste camerounais Hako Hankson, intitulée «Cris de mer et du désert», qui s’inscrit dans une dynamique de résonance et de continuité dans sa «pratique engagée».
Cette exposition rassemble un corpus d’œuvres variées issues de différentes périodes, mêlant dessins et peintures. Elle permet de prolonger des réflexions débutées à la fin des années 1980, tout au long de la carrière du Camerounais. Parmi ces œuvres figurent des tableaux, comme Fight to exist, We are victims, Frontier of life, Le silence ou encore The light is in the front of you. Ces tableaux ont été réalisés à l’aide, entre autres, de l’encre de Chine, de l’acrylique et de pigments, sur une toile en fond noir pour la plupart. Ce dialogue entre les supports permet d’approfondir la compréhension des enjeux abordés par l’artiste, tout en offrant une lecture de sa démarche. Les œuvres invitent les spectateurs à une réflexion sur «la persistance des fractures sociales et géopolitiques corrélée à une pensée panafricaine».
«Actuellement, on présente jusqu’au 19 avril prochain, l’exposition monographique de Hako Hankson qui s’intitule Cris de mer et du désert, qui parle de la thématique migratoire, de la transhumance, notamment au Cameroun, et de la situation des apatrides», explique la directrice de OH Gallery, Océane Harati, dans un entretien accordé à l’Aps. Elle souligne que l’idée de cette exposition consiste à mettre «en avant une pratique de l’artiste beaucoup moins connue», dans laquelle on trouve un dialogue «très intéressant» avec des pièces des années 80 et 90. «(… ) et donc l’idée de l’expo, c’est que vous avez à la fois des toiles, des dessins et une gamme de prix qui est beaucoup plus large», indique Mme Harati. Elle rappelle que Hako Hankson est un artiste «extrêmement engagé» qui, depuis les années 80, a une «pratique de représentation en lien avec l’industrie du carbone».
Océane Harati souligne que sa «technique d’encre acrylique, typiquement naturelle, est munie d’un dispositif de stylo». Hako Hankson est un artiste camerounais de 57 ans, reconnu dans le marché des institutions. Il vit et travaille à Douala. Il a été sélectionné à l’édition 2022 de la Biennale de Dakar ainsi qu’à celle de cette année. En mai dernier, il avait été sélectionné pour participer à plusieurs autres rencontres internationales, notamment la Biennale de Venise (Italie) pour le Pavillon du Cameroun.
JIMMY MBAYE, LE SOLISTE QUI JOUAIT COLLECTIF
« Xalam neex na pare buum ba dàgg ». Au bout d’une carrière cinquantenaire, le soliste Mamadou Mbaye dit Jimmy a prouvé toute sa maîtrise de la guitare.
« Xalam neex na pare buum ba dàgg ». Au bout d’une carrière cinquantenaire, le soliste Mamadou Mbaye dit Jimmy a prouvé toute sa maîtrise de la guitare.
Jimmy Mbaye est décédé, mardi soir, à 68 ans. De son vrai nom Mamadou Mbaye, le virtuose de la guitare et membre du Super Etoile de Dakar depuis le tout début, laisse la musique sénégalaise orpheline d’un maestro. Miles Davis le disait, « un musicien doit avoir un son ». Jimmy Mbaye avait, lui, un son particulier, bien reconnaissable. Bien que s’étant surnommé Jimmy, au nom de Jimi Hendrix, le soliste sénégalais avait tout de même réussi une signature propre. Sa guitare sonnait xalam et kora, intégrant ainsi les lignes de notre patrimoine culturel. Ce son se distingue clairement dans le morceau « Bird » de l’album « Ba Tay » (2001) où, à partir de 2’22, Jimmy Mbaye pose un solo magistral. Idem dans les sessions « Xawaare » qu’initiait Youssou Ndour au night club Thiossane ou lors de tournées internationales. Cette singularité sonore s’explique : gamin, Modou Mbaye s’était lui-même fabriqué un tukusu-ngalam, une guitare monocorde faite de pot de conserve et de fil de pêche, et s’y était pleinement exercé.
Avec ce tukusu-ngalam et le son qu’il en gardera donc, Mamadou Mbaye révélait sa passion de la guitare. Une passion entretenue et exprimée à son adolescence, d’abord, dans des groupes de son quartier natal, Pikine Khourounar. Il rencontre ensuite Youssou Ndour à l’époque du groupe « Etoile de Dakar (1979-1981), avant d’accompagner le futur roi du mbalax dans l’aventure Super Etoile de Dakar. Jimmy Mbaye avait momentanément quitté le Super Etoile, en 2013. Dans cette période, il jouera pour le duo « Pape & Cheikh » et Wally Ballago Seck notamment dans l’album « Xel » qu’il marque clairement de son empreinte. En étant au Super Etoile, il avait aussi posé des solos pour Oumou Sangaré, Peter Gabriel, le Brésilien Gilberto Gil, … Il a lui-même une discographie de trois opus : « Dakar Heart » (1997), « Yaay Digalma » (2005) et « Khare Dunya » (2012).
Jimmy Mbaye retrouvera son Super Etoile de Dakar en 2017, en même temps que Habib Faye (décédé en 2018), lui aussi maître absolu de la basse. Récemment, dans le film du spectacle « Birima » joué en septembre 2023 à Paris, on le voyait sur la scène du théâtre exécuter l’intro du son « Birima » qu’il avait lui-même composé avec Youssou Ndour.
UNE CELEBRATION DE L’AFRIQUE ET DES ANTILLES
La Galerie Annexe du Studio Quatorzerohuit a clôturé, dimanche 9 février 2025, l’exposition de l’artiste-peintre Mounia Orosemane, intitulée "Harmonies Africaines et Antillaises"
La Galerie Annexe du Studio Quatorzerohuit a clôturé, dimanche 9 février 2025, l’exposition de l’artiste-peintre Mounia Orosemane. Intitulée "Harmonies Africaines et Antillaises", cette exposition propose une plongée dans l’univers coloré et engagé de l’artiste, qui explore les liens profonds entre l’Afrique et les Antilles à travers ses œuvres.
Mounia Orosemane, d’origine martiniquaise, puise son inspiration dans ses racines africaines et antillaises. Ses tableaux, riches en couleurs et en symboles, reflètent une identité métissée, mêlant influences culturelles et biologiques. « Je suis fière d’être une Africaine », confie-t-elle, rappelant que ses ancêtres viennent d’Afrique, un continent qui a profondément marqué son travail artistique. L’artiste, qui a été l’égérie d’Yves Saint-Laurent, a été formée par les grands noms de l’art et de la mode. Elle cite notamment Bernard Buffet et César, le sculpteur, comme des figures ayant influencé son parcours. Ses œuvres, souvent comparées à celles d’un coloriste, sont un hommage aux couleurs vives et aux textures riches, caractéristiques de l’esthétique d’Yves Saint-Laurent.
L’exposition présente une série de tableaux qui explorent des thèmes tels que la paix, l’harmonie et la transmission culturelle. Parmi les œuvres phares, on retrouve un triptyque inspiré des rythmes africains, mettant en avant le balafon, un instrument traditionnel africain. « J’ai associé les rythmes, la musique et les couleurs pour créer une harmonie visuelle et sonore », explique Mounia Orosemane. Un autre tableau, représentant une colombe blanche, symbolise la quête de paix de l’artiste. « Je suis à la recherche de la paix dans le monde », déclaret-elle, déplorant les conflits et les souffrances qu’elle observe autour d’elle. Son engagement humanitaire transparaît également dans ses œuvres, notamment à travers son soutien à un orphelinat en Haïti, qu’elle finance depuis le tremblement de terre de 2010.
UNE CELEBRATION DE LA FEMME ET DE LA FAMILLE
Mounia Orosemane accorde une place centrale à la femme dans son travail. « La femme est sacrée pour moi », affirme-t-elle, soulignant le rôle essentiel des mères dans la transmission des valeurs et de la culture. Ses tableaux mettent en scène des figures féminines fortes, souvent entourées de leur famille, dans des scènes de vie quotidienne empreintes de tendresse et d’élégance. L’un des tableaux les plus marquants de l’exposition représente une scène de famille, où les regards des personnages se croisent dans une harmonie parfaite. « C’est une scène qui a beaucoup plu », raconte l’artiste qui utilise des couleurs vives pour capturer l’essence de ces moments de complicité. L’exposition se clôt sur une œuvre inspirée des « trois singes » de la sagesse orientale : ne rien dire, ne rien voir, ne rien entendre. Pour Mounia Orosemane, cette symbolique incite à la réflexion et à la discrétion. « Il vaut mieux écouter d’abord, réfléchir, et agir avec calme », explique-t-elle, espérant que son art puisse inspirer un monde plus paisible.
PLAIDOYER POUR LA MISE EN PLACE D’UNE COMMISSION VERITE ET DE FONDS D’INDEMNISATION SUR LE MASSACRE DE THIAROYE
La création d’une commission vérité et de réconciliation, ainsi que l’établissement de mémoriaux et de fonds d’indemnisation ont été proposés comme des étapes essentielles pour apaiser les blessures de Thiaroye 44 et construire un avenir plus juste.
La création d’une commission vérité et de réconciliation, ainsi que l’établissement de mémoriaux et de fonds d’indemnisation ont été proposés comme des étapes essentielles pour apaiser les blessures de Thiaroye 44 et construire un avenir plus juste. Tels ont été les grands enseignements de la conférence organisée au Musée des Civilisations Noires (MCN) autour du thème : « Thiaroye 44 : Requalification et état des lieux juridiques ». En outre, selon les participants, le massacre de Thiaroye 44 doit être reconnu comme un crime d’Etat et faire l’objet d’une réparation officielle.
La rencontre, réunissant des experts de renom pour discuter sur le thème « Thiaroye 44 : Requalification et état des lieux juridiques », a permis d’aborder les enjeux historiques, juridiques et mémoriels liés à ce tragique événement, qui continue de marquer les consciences en Afrique et audelà. La conférence était modérée par Moussa Bocar Ly, ancien ambassadeur et figure respectée du monde diplomatique, dont la pondération a donné le ton à des échanges riches et approfondis.
Le massacre de Thiaroye, survenu le 1er décembre 1944, reste l’un des épisodes les plus sombres de l’histoire coloniale française en Afrique. Des tirailleurs sénégalais, anciens prisonniers de guerre libérés par les Allemands et rapatriés au Sénégal, ont été massacrés par l’armée française alors qu’ils réclamaient le paiement de leurs indemnités. Ce crime, longtemps occulté, a été qualifié de « massacre » par les historiens, mais sa reconnaissance juridique en tant que crime de guerre ou crime contre l’humanité reste un sujet de débat.
La conférence, organisée par une sous-commission chargée des questions juridiques, a réuni des experts de divers horizons, dont le Professeur Mamadou Badji, ancien recteur de l’Université Assane Seck de Ziguinchor, le Procureur Youssoupha Diallo, Me Mamadou Ismaila Konaté, avocat et ancien ministre, Garde des sceaux du Mali, et Samba Thiam, historien du droit. L’objectif était de faire le point sur les avancées juridiques et les perspectives de réparation pour les victimes et leurs descendants.
Son Excellence Moussa Bocar Ly, ancien ambassadeur et modérateur du panel, a ouvert la conférence en rappelant l’importance de cette rencontre pour la mémoire collective et la justice historique. Il a dirigé les débats en posant des questions et en veillant à ce que chaque intervenant puisse développer ses arguments de manière approfondie.
Moussa Bocar Ly a également souligné l’importance de cette conférence dans un contexte où les questions de réparation et de reconnaissance des crimes coloniaux prennent une place croissante dans les débats internationaux. Il a insisté sur la nécessité de ne pas laisser ces événements sombrer dans l’oubli et de travailler à une réconciliation basée sur la vérité et la justice. En outre, il a salué le travail remarquable abattu par le professeur Mamadou Diouf, historien, (Columbia University aux Etats Unis) et qui fut président du Comité de commémoration du massacre de Thiaroye, au Sénégal, le 1er décembre dernier.
S’agissant de la qualification juridique des faits, le Professeur Mamadou Badji a ouvert les débats en rappelant le contexte colonial dans lequel s’est déroulé le massacre de Thiaroye. Il a souligné que les tirailleurs sénégalais, bien que recrutés dans toute l’Afrique de l’Ouest, étaient traités de manière inégale par rapport aux soldats français. Leur statut de « sujets coloniaux » les privait de nombreux droits fondamentaux, ce qui a facilité leur répression violente lorsqu’ils ont osé réclamer leurs droits. Sur le plan juridique, le Professeur Badji a insisté sur la nécessité de requalifier les faits. Selon lui, le massacre de Thiaroye pourrait être considéré comme un crime de guerre ou un crime contre l’humanité, en vertu du droit international humanitaire. Il a rappelé que les conventions de Genève de 1949 et le Statut de Rome de la Cour pénale internationale offrent un cadre juridique pour une telle qualification. Cependant, il a également noté les obstacles politiques et juridiques à cette reconnaissance, notamment la prescription des faits et les résistances internes en France. Le Procureur Youssoupha Diallo, fort de son expérience au sein des Chambres africaines extraordinaires, a apporté une perspective pragmatique sur la question. Il a rappelé que la qualification des faits est une étape cruciale pour toute poursuite judiciaire. Selon lui, le massacre de Thiaroye présente des éléments constitutifs de crimes de guerre, notamment l’exécution de soldats désarmés et la violation des droits humains fondamentaux.
Cependant, le Procureur Diallo a également souligné les difficultés pratiques liées à la prescription des faits et à l’identification des responsables, dont beaucoup sont décédés. Il a proposé la création d’une commission vérité et réconciliation, inspirée du modèle sud-africain, pour permettre une reconnaissance officielle des faits et une réparation symbolique et matérielle pour les victimes et leurs descendants.
Maître Mamadou Ismaila Konaté, ancien ministre, Garde des sceaux du Mali, a abordé la question des réparations sous un angle à la fois juridique et mémoriel. Il a insisté sur la nécessité de réparer non seulement les préjudices matériels, mais aussi les blessures morales et historiques causées par le massacre. Selon lui, la réparation doit être à la fois symbolique (excuses officielles et mémorielles) et matérielle (indemnisation des descendants).
Me Mamadou Ismaila Konaté a également évoqué la responsabilité collective de la France et de l’Afrique dans ce processus de réparation. Il a appelé à une collaboration entre les États africains et la France pour établir un fonds d’indemnisation et garantir que la mémoire de Thiaroye soit préservée pour les générations futures.
Pour sa part, Pr Samba Thiam, historien du droit, a conclu les interventions en rappelant l’importance de la mémoire dans le processus de réparation. Il a souligné que le massacre de Thiaroye n’est pas seulement une affaire sénégalaise, mais un événement qui concerne toute l’Afrique et l’humanité. Pr Thiam a proposé la création d’un mémorial dédié aux tirailleurs sénégalais et l’intégration de cette histoire dans les programmes éducatifs africains. La conférence s’est achevée sur un consensus : le massacre de Thiaroye doit être reconnu comme un crime d’État et faire l’objet d’une réparation officielle. Les participants ont appelé à une mobilisation internationale pour soutenir cette cause, notamment à travers des institutions comme la Cour pénale internationale ou la Cour européenne des droits de l’homme.