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3 avril 2025
Cheikh Anta Diop
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BARRY ET BATHILY ONT RÉHABILITÉ L’AFRIQUE
Diallo Diop salue l’hommage rendu à Abdoulaye Bathily et Boubacar Barry, du 20 au 22 février à l’UCAD, pour leur contribution à la réhabilitation de l’histoire de l’Afrique, et apprécie la tendance de l’UCAD désormais à célébrer ses acteurs de leur vivant
Le département d’histoire de l’université Cheikh Anta Diop de Dakar a célébré, du 20 au 22 février 2025, à travers un colloque riche en contenu, deux de ses illustres devanciers : Abdoulaye Bathily et Boubacar Barry, deux historiens et enseignants-chercheurs de renom issus dudit département. Une reconaissance antéhum alors que traditonnellement d'émminentes personnalités chez nous sont célébrées à titre posthume.
Ce fut l’occasion d’exposer et de discuter les travaux de ces deux universitaires, car habituellement, comme le souligne le Dr Diallo Diop dans cette interview accordée en exclusivité à SenePlus en marge de ce colloque, les travaux des anciens sont peu connus des étudiants, à l’exception de ceux qui entament le 3e cycle et qui entrent en contact avec la pensée de leurs maîtres afin de nourrir leurs projets de recherche.
Ce qui vaut aux professeurs Abdoulaye Bathily et Boubacar Barry cet hommage-colloque de trois jours, c’est leur immense contribution à la production des savoirs sur le continent, notamment sur les anciens royaumes de l’Afrique de l’Ouest. Toute chose qui permet de savoir qui l’on est pour mieux se projeter vers ce que l’on aspire à devenir dans le futur.
Ainsi, le Dr Diallo Diop s’est félicité de cet hommage rendu à ces chercheurs de leur vivant, car ils le méritent amplement pour ce qu’ils ont apporté à l’Afrique. Un hommage qui contraste avec le sort réservé au parrain de l’université, l’éminent professeur Cheikh Anta Diop, un savant au savoir encyclopédique qui n’a été célébré pour la première fois qu’une décennie après sa disparition.
Tout compte fait, le Dr Diallo Diop salue cette nouvelle tendance de l’université Cheikh Anta Diop à célébrer, de leur vivant, des personnalités qui marquent l’histoire. Car la pratique habituelle consiste à rendre des hommages posthumes a des personnalités.
Fervent disciple de Cheikh Anta Diop, Diallo Diop souhaiterait d’ailleurs que la pensée de son mentor soit enseignée dès le préscolaire et jusqu’au supérieur. Toutefois, selon lui, la meilleure manière de lui rendre hommage est de reconnaître la valeur inestimable de son apport à l’Afrique et au monde, afin que le continent puisse lui témoigner sa reconnaissance.
Cheikh Anta, d’ailleurs, n’aurait même pas eu besoin de célébration, selon M. Diop, qui l’a connu et côtoyé en tant que militant du parti qu’il a fondé, le Rassemblement national démocratique (RND), désormais dissous dans le Parti des patriotes africains du Sénégal pour le travail, l’éthique et la fraternité (PASTEF, au pouvoir).
par l'éditorialiste de seneplus, Amadou Elimane Kane
CHEIKH ANTA DIOP, UN BATISSEUR
EXCLUSIF SENEPLUS - La constitution d’un État africain continental permettra de mettre à terre la mascarade des indépendances. C’est une proposition concrète pour faire de l’Afrique le continent majeur du 21ème siècle
Amadou Elimane Kane de SenePlus |
Publication 13/02/2025
Un État fédéral, un des leviers de la renaissance africaine
Les travaux de recherche de Cheikh Anta Diop présentent toujours une réflexion d’une étonnante actualité pour notre monde contemporain. L’unité africaine reste au cœur de nos interrogations pour bâtir l’épanouissement de notre continent.
Dès 1952, Cheikh Anta Diop posait la question de la création d’un État fédéral d’Afrique noire qu’il associait étroitement au panafricanisme dans une démarche scientifique, politique, historique et culturelle.
Compte tenu des enjeux planétaires et en nous appuyant sur les écrits et la pensée de Cheikh Anta Diop, nous exposerons les raisons de bâtir un État fédéral d’Afrique noire constituant ainsi un des axes de la renaissance africaine.
Pour cela, il est important dans un premier temps de dresser un schéma historique de la formation du monde noir pour ensuite décliner les ressources stratégiques et politiques du continent africain.
Origine et histoire du monde noir
L’expérience scientifique a démontré que l’Afrique est le berceau de l’humanité et que les peuples africains, partis de la région des grands lacs, se sont glissés dans le bassin du Nil. « Aux temps proto-historiques, ils créèrent la civilisation soudanaise nilotique et la civilisation égyptienne. »
Ainsi, les peuples africains ne sont pas issus d’autres peuples mais représentent bien la première civilisation du monde. La puissance des empires d’Afrique est à cette époque éclatante, l’opulence des cités commerçantes révèle un luxe incroyable. Les habitants étaient des « africains authentiques noirs » et la culture négro-africaine a rayonné dans le monde avec une vitalité insufflant des visions religieuses et philosophiques issues de l’Égypte pharaonique.
L’éclatement de ces empires s’opère d’abord au 16ème siècle par l’arrivée des Portugais puis au 19ème siècle avec l’occupation de l’Afrique par l’Europe entière.
Il est aujourd’hui possible, par les travaux des chercheurs, de relire l’histoire de l’Afrique, d’exhumer l’organisation sociale, administrative, judiciaire, les conditions d’enseignement, la technologie, les mœurs, les coutumes pour restaurer la conscience historique.
L’unité de l’histoire ainsi reconstituée peut mener le peuple africain à une unité géographique, économique, philosophique, sociale et culturelle.
L’unité linguistique
Un autre aspect important à souligner est l’unité que représentent les langues africaines par leur système linguistique.
Au moment des grands empires, les langues africaines constituaient le corpus d’échange de l’administration au commerce, l’arabe étant, même après l’islamisation, une langue religieuse et intellectuelle. Avec l’arrivée de l’Europe au 19ème siècle, les langues africaines ont été marginalisées.
Pour parvenir à construire un État fédéral africain, sur la base d’une unité historique, économique et géographique, il faudra reconstituer notre unité linguistique, en faisant le choix de langues africaines appropriées tournées vers la modernité et les piliers de notre culture.
Prenons l’exemple du Sénégal, nous avons pu démontrer la parenté qui existe entre le wolof, le sérère, le peulh et le diola. L’étude des lois linguistiques démontre que l’unité est plus récurrente que les particularismes de chaque langue. Cela repousse tout micro-nationalisme et rassemble au lieu de diviser.
Un autre argument qui a son importance, et les dirigeants doivent s’en préoccuper de manière urgente, la majorité des populations ne maîtrisent pas les langues européennes, considérées comme les langues officielles des États. Ainsi, les populations sont injustement marginalisées sur les questionnements d’ordre institutionnel, politique et démocratique. C’est en cela qu’il est urgent de faire émerger les langues nationales.
Le moment venu et une fois fait le choix d’une langue africaine adaptée, celle-ci devra être enseignée dans le secondaire, dans le supérieur, les manuels rédigés dans cette même langue, devenant ainsi un support fondamental de notre culture moderne.
Pour parvenir à cette unité linguistique, les chercheurs africains, appuyés par les États et leurs dirigeants, doivent mener des activités de recherche efficientes, refusant la facilité intellectuelle et œuvrer pour la renaissance culturelle et linguistique du continent noir.
Unité politique et fédéralisme
Pour en finir avec les micros-États dictatoriaux, éphémères, affaiblis par les intérêts personnels des dirigeants, le continent africain doit entamer « son destin fédéral ». Construire des liens fédéraux, c’est abandonner les liens artificiels des anciennes colonies. Le cas de l’Afrique de l’Ouest représente un potentiel économique majeur, supérieur à la France et à l’Angleterre réunies. Proposons une voie concrète pour mener à une fédération des États africains en réponse à la souveraineté locale qui est une constitution déséquilibrée issue de la colonisation.
Choisir une gouvernance fédérale permettrait de sauvegarder les intérêts particuliers des régions et l’unité africaine.
Bien que l’Occident dise le contraire, l’Afrique est un continent de vide démographique. Le continent doit se repeupler car il possède des sources d’énergie naturelles, des matières premières et des vivres suffisants pour nourrir et entretenir sa population.
Pour délimiter les frontières de cet État fédéral noir, on peut naturellement s’inspirer des frontières historiques des anciens empires africains et en particulier de la situation géostratégique de l’Afrique de l’Ouest.
La nouvelle stratégie
La constitution d’un État africain continental moderne permettra de mettre à terre la mascarade des indépendances qui n’a créé que de la division entre les régions.
Les responsables politiques et les intellectuels doivent être en mesure de dégager des perspectives pour l’Afrique et ce de manière désintéressée et sincère. Être honnête intellectuellement, moralement et animé d’un idéal dégagé de sa propre réussite sont les conditions nécessaires à la réalisation d’un État fédéral d’Afrique noire.
Bicaméralisme
S’appuyant sur notre histoire et celle de l’Égypte pharaonique en particulier, il faut redonner à la femme « une place de choix » et l’associer à la direction des affaires sociales et politiques. Restaurer le bicaméralisme ancestral sur une base moderne, c’est redonner à notre patrimoine culturel un mode efficace de l’élément féminin au service des nations.
Les sources d’énergie
Celles-ci sont nombreuses et présentes un peu partout sur le continent. S’appuyant à la fois sur les mines naturelles et les technologies, elles placent l’Afrique noire au centre énergétique du monde : l’énergie hydraulique, l’énergie solaire, l’énergie atomique avec la présence de gisements importants d’uranium, l’énergie éolienne et l’énergie marémotrice.
Telles sont les ressources énergétiques de l’Afrique noire. Leur utilisation par les africains eux-mêmes et en transformant les matières premières que possède le continent, « permettrait de faire de l’Afrique noire un paradis terrestre. »
La concentration des sources d’énergie permet de dégager huit zones naturelles à vocation industrielle : le Congo, le Gabon, le Nigeria et le Cameroun, le Ghana et la Côte d’Ivoire, la Guinée, la Sierra Leone et le Liberia, la zone tropicale (Sénégal, Mali, Niger), le Soudan nilotique, les Grands lacs, l’Éthiopie, le bassin du Zambèze et l’Afrique du sud
Pour mener à bien l’exploitation de ces ressources et les échanges intercontinentaux, il est également capital de construire et de développer des axes de communication solides (routes, réseaux autoroutiers, voies de chemin de fer, liaisons aériennes, équipements importants pour les transports maritimes : cargos, pétroliers, bananiers).
Un dernier point essentiel pour la renaissance du continent est la formation exigeante des cadres techniques. Il est indispensable de placer les cadres africains dans des conditions de réussite et de responsabilités. De même qu’il faut s’attacher à l’entretien durable de nos constructions et de nos infrastructures, dans un environnement dynamique de développement et d’investissements fiables.
Nous appuyant sur les données historiques, sociales, culturelles et politiques du continent, il est important de comprendre que cette construction du développement continental doit être envisagée dans un esprit d’unité fédérale des États. Les avancées momentanées des micros-États ne constituent pas une force suffisante face aux enjeux stratégiques, économiques et politiques mondiaux.
Cette analyse de la situation du continent africain représente le cœur du développement pour une meilleure connaissance de notre patrimoine, de nos ressources, de nos potentiels, pour le moment toujours assiégés par les puissances occidentales.
Ce n’est pas une utopie de croire à la construction d’un État fédéral d’Afrique noire dans le cadre de la renaissance africaine, c’est une proposition concrète pour faire de l’Afrique le continent majeur du 21ème siècle.
Bibliographie :
Diop, Cheikh Anta, Les fondements économiques et culturels d’un État fédéral d’Afrique noire, éditions Présence Africaine, Paris, 1974 (réédition).
par Abdoul Aziz Diop
PAR OÙ COMMENCER POUR LIRE CHEIKH ANTA DIOP
Pour qui souhaite s'initier à l'œuvre monumentale du savant sénégalais, "Les fondements économiques et culturels d'un État fédéral d'Afrique noire" représente une porte d'entrée privilégiée par sa dimension pédagogique exceptionnelle
Si, se souvenant, le 7 février de chaque année, de son rappel à Dieu pour célébrer sa mémoire, un.e jeune sénégalais.e me demandait par quel texte commencer pour parcourir l’œuvre monumentale du Professeur Cheikh Anta Diop (1923-1986), je lui recommanderais sans hésiter celui-ci : « Les fondements économiques et culturels d’un État fédéral d’Afrique noire. » (Édition revue et corrigée, Présence Africaine, 1974). C’est qu’à la lecture de l’introduction aux « fondements... », l’élève et l’étudiant.e gagnent rapidement en maturité au contact du savant sénégalais avant même d’avoir dévoré l’essai majeur de celui dont on associa le nom au Carbone 14 plutôt que de parler - ce qui aurait été plus juste -, de ses travaux en géochimie isotopique qui renvoient, entre autres, à l’effort de datation grâce auquel il consolida ses conclusions à l’attention de la communauté scientifique mondiale.
En voici un morceau et pas des moindres : « On croit pouvoir (...) suppléer à l’absence d’idées, de souffle, de perspectives révolutionnaires par un langage injurieux, extravagant et ténébreux, oubliant que la qualité essentielle du langage authentiquement révolutionnaire est la clarté démonstrative fondée sur l’objectivité des faits, leurs rapports dialectiques, et qui entraîne irrésistiblement la conviction du lecteur lucide (pp.5-6).»
Dans « Les fondements... », les éclairages de l’auteur sur la souveraineté énergétique et l’industrialisation de l’Afrique suffisent encore aujourd’hui à couper court aux pompeux discours souverainistes sur l’économie nationale et africaine pour passer définitivement à l’action avec esprit de suite.
Se voulant l’apôtre d’une « spécialisation industrielle des territoires » en lieu et place d’une « sorte d’autarcie industrielle », Cheikh Anta Diop circonscrit une zone industrielle tropicale regroupant le Sénégal, le Mali et le Niger. À la suite d’intéressants développements sur les énergies hydraulique, solaire, atomique et thermonucléaire, le Professeur ne désigna nommément son pays qu’en parlant de l’énergie éolienne. « Les éoliennes conviendraient merveilleusement dans une première phase pour l’irrigation du sol et l’abreuvage du bétail dans les régions appauvries et semi-désertiques du Sénégal, telles que le Ferlo, le Cayor, une partie du Baol et le Djambour. » Les alizés qui soufflent sur toute la côte occidentale de l’Afrique confortaient l’idée à une époque où le vent contribuait déjà à l’approvisionnement énergétique du Danemark à hauteur de 15 % du total des besoins de ce pays riche du Nord de l’Europe.
Quand Cheikh écrivait dans les années 60 et 70, la région de Djander était propice à l’utilisation de l’énergie thermique des mers. Elle l’est sans doute encore aujourd’hui pour tirer le meilleur parti du principe de Carnot reposant sur la différence de température entre la surface et le fond de la mer. Celle-ci, bien en deçà de la température d’ébullition de l’eau, permet, après dégazage de l’eau de mer, de produire de la vapeur sous vide pour faire tourner les turbines d’une centrale thermique. Très tôt, Cheikh suggéra l’étude de la rentabilité d’usines marémotrices à l’embouchure du fleuve Sénégal. Il s’agit, en période de haute marée, de remplir d’eau des réservoirs d’accumulation qui joueraient le même rôle que les lacs de retenue des barrages en basse marée pour actionner des turbines.
L’étude de la possibilité d’équipement des estuaires du Sine-Saloum, de la Gambie et de la Casamance s’inscrivait dans le même ordre d’idée. Cheikh suggéra surtout la reprise de « l’étude et la construction du gigantesque barrage de Gouina, situé au Mali, en amont de Kayes ». Le projet visait l’irrigation de toute la haute vallée, la régulation du cours du fleuve Sénégal pour la navigation et la production d’une énorme quantité d’électricité industrielle. « L’interconnexion des lignes de haute tension collectant l’énergie produite par la cascade d’usines installées en amont du barrage (...) ne poserait aucun problème technique particulier de transport », réécrivait-il en 1974, quatorze ans après la parution de la première édition des « Fondements économiques et culturels d’un État fédéral d’Afrique Noire ».
Passant de l’énergie à l’industrialisation de la zone tropicale qu’il délimita, Cheikh Anta Diop insista beaucoup sur le textile jumelé avec l’industrie sœur des matières colorantes « tout naturellement destinée à recevoir, comme matière première, le charbon pauvre du Nigéria, qui donnerait, par distillation, les dérivés cycliques nécessaires pour l’impression des tissus ». Cheikh y voyait les premiers atouts d’une politique de plein emploi dont les retombées devraient pouvoir faire revivre des villes comme Saint-Louis « où, écrit-il, abonde une gracieuse main-d’œuvre féminine [toujours] inemployée ».
Le savant préconisa naturellement l’utilisation des ressources énergétiques de l’Afrique Noire pour transformer sur place les matières premières dont dispose le continent dans le but d’en faire - c’est l’expression qu’il utilisa -, un « paradis terrestre » prévenant, en bon précurseur, les atermoiements d’aujourd’hui.
par Makhtar Diouf
MIEUX COMPRENDRE NATIONS NÈGRES ET CULTURE
EXCLUSIF SENEPLUS - Cheikh Anta Diop s’inscrit dans ce que Louis Aragon nommait ‘la rééducation de l’homme par l’homme’, une lutte pour sortir des ténèbres. En Afrique, ces ténèbres furent imposées par le colonialisme et l’esclavage
L’ouvrage le plus connu de Cheikh Anta Diop est Nations nègres et culture. De l'antiquité nègre égyptienne aux problèmes culturels de l'Afrique Noire d'aujourd'hui publié à Paris en 1954.
La falsification de l’histoire
Pour Cheikh Anta Diop (1923 – 1986), l'humanité a pris naissance en Afrique dans la région des Grands Lacs à cheval sur la Tanzanie, l'Ethiopie, le Kenya et la vallée de l'Oromo.
L'Afrique est aussi le berceau de la civilisation. Les premiers Egyptiens qui étaient des Nègres, ont inventé la philosophie, les mathématiques et la médecine. La Grèce est à l'origine de la civilisation occidentale, mais ses plus grands savants (Thalès, Pythagore, Archimède, Platon, Hippocrate ...) sont tous allés puiser leur science dans l'Egypte nègre. Tous ces faits, tient à préciser l'auteur, portent les témoignages des fouilles archéologiques et de grands historiens de l'Antiquité comme Hérodote, Diodore, Strabon, Pline, Tacite. Et de rappeler que l'histoire n'est rien d'autre que découverte d'une vérité oubliée. C’est sans doute pour cela que Hegel a tenu à séparer l’Egypte de l’Afrique.
En dehors des historiens de l’Antiquité gréco-romaine, Cheikh Anta Diop s’est inspiré d’auteurs plus récents, partisans de l’antériorité des civilisations nègres. Ils ont pour noms : Volney (1757 – 1820), Abbé Henri Grégoire (1750-1831), Jean-François Champollion dit Champollion le jeune (1790 -1832), Antênor Firmin (1850-1911), Maurice Delafosse (1870 – 1926), Leo Frobenius (1873 – 1938).
De ces écrits, il ressort que les habitants de l’ancienne Egypte étaient de teint noir et étaient en avance dans les domaines scientifiques et philosophiques. Selon l’Allemand Leo Frobenius, ces Africains étaient civilisés jusqu’à la moelle de leurs os. Il ajoute qu’il ne connaît aucun peuple du Nord susceptible d’être comparé à ‘’ces primitifs’’ en terme de civilisation.
Cheikh Anta ayant lu ces écrits, soutient que le colonialisme a tout fait pour rendre les Africains amnésiques de leur passé : le but est d'arriver, en se couvrant du manteau de la science, à faire croire au Nègre qu'il n'a jamais été responsable de quoi que ce soit de valable, même pas de ce qui existe chez lui… L'usage de l'aliénation culturelle comme arme de domination est vieux comme le monde. Chaque fois qu'un peuple en a conquis un autre, il l'a utilisée. C'est pour les besoins de la colonisation de l'Afrique, « pour lui apporter la civilisation », que l'histoire a été falsifiée... La colonisation politique et économique est indissociable de l’entreprise de colonisation des esprits. Pour justifier la traite négrière et l'oppression coloniale, le thème de l'absence de culture (de l'esprit) chez les Noirs d'Afrique est invoqué (Diop 1954, 3° imp. 1979 : 14).
Cheikh Anta élabore ce livre dans la période 1948-53, en pleine période d’effervescence intellectuelle du Paris de l’après-guerre. Il n’a pas ses habitudes dans les cafés ‘’Flore’’ et ‘’Deux Magots’’ du quarter Saint-Germain-des-près de l’intelligentsia française, plutôt présent dans les bibliothèques pour ses recherches. Alors que les écrivains noirs s’intéressent les uns à la dimension culturelle, les autres à la dimension politique pour émotivement demander l’indépendance, il se met en symbiose sur les deux positions. Si l’Afrique a été colonisée pour lui apporter la civilisation, dans la mesure où il est révélé que la civilisation africaine est antérieure à la civilisation occidentale qui lui est même redevable, c’est tout le socle de la justification de la colonisation qui s’écroule. L’indépendance devient logiquement une exigence historique, cette fois scientifiquement démontrée. Comme il le dit : il ne s’agit pas de se créer de toutes pièces une histoire plus belle que celle des autres de manière à doper moralement le peuple pendant la période de lutte pour l’indépendance nationale, mais de partir de cette idée évidente que chaque peuple a une histoire…Si par hasard notre histoire est plus belle qu’on ne s’y attendait, ce n’est là qu’un détail heureux qui ne doit plus gêner dès qu’on aura apporté à l’appui assez de preuves objectives, ce qui ne manquera pas d’être fait ici (Nations nègres, éd. 1979, t. 1, p. 19).
Lorsqu’il assiste au Congrès des écrivains et artistes noirs en 1956, il a déjà écrit Nations nègres et culture. Cheikh Anta Diop revient sur ces thèses dans des publications ultérieures comme Antériorité des civilisations nègres (1967), Parenté génétique de l’égyptien pharaonique et des langues négro-africaines (1977), et dans son dernier ouvrage Civilisation ou Barbarie. Anthropologie sans complaisance (1981).
Remuements intellectuels autour de Nations nègres et culture
Nations nègres et culture est présenté par Aimé Césaire comme le livre le plus audacieux qu'un Nègre ait jusqu’ici écrit et qui comptera à n’en pas douter dans le réveil de l’Afrique (‘’Discours sur le colonialisme’’,1955, pp. 33/34).
Dans la France coloniale de l’époque, et même dans la France d’après 1960, les thèses de Cheikh Anta sont ressenties comme une onde de choc, comme un séisme psychique. Elles dérangent, donc rencontrent inéluctablement des détracteurs. C’est le sort fait partout dans le monde et à toutes époques de l’histoire à tous ceux qui professent des idées nouvelles. Le phénomène de résistance au changement est tenace et universel.
Les turbulences intellectuelles provoquées par ce livre font penser à cet incendie allumé par les idées, dont parlait Marx dans ses écrits de jeunesse. L’histoire abonde de situations où des porteurs d’idées nouvelles sont traités de fous et persécutés.
Le savant astronome italien Galileo Galilée (1564-1642) en avait fait les frais au 17ème siècle par emprisonnement. Son ‘’crime’’ avait été de reprendre la thèse de l’héliocentrisme développée au siècle précédent par l’astronome polonais Nicolas Copernic (1473 – 1543) selon laquelle la terre tourne autour du soleil. La croyance tenace à l’époque était que c’est le soleil qui tourne autour de la terre.
S’y ajoute en France l’hostilité des nostalgiques de la colonisation et des militants du néocolonialisme. Les écrits d’anthropologues et historiens européens sur l’antériorité des civilisations nègres n’étaient pas très connus, et émanaient de Blancs. On pouvait les ignorer, les classer dans la marginalité. Mais lorsque des écrits plus percutants sur le même thème proviennent d’un Nègre dont on pensait que la capacité intellectuelle était très limitée, c’est une autre histoire. Mais Cheikh Anta a eu la réaction scientifique attendue d’un intellectuel du type idéal.
Lorsqu’en 1970 il est sollicité par le Français René Maheu, directeur général de l’Unesco, pour la rédaction d’une Histoire générale de l’Afrique, il pose des conditions pour sa participation : que l’ouvrage traite de l’histoire ancienne de l’Afrique avec l’origine des anciens Egyptiens, que l’Unesco organise d’abord un Colloque auquel il sera fait appel aux plus grands spécialistes mondiaux de l’égyptologie, qu’ils soient informés deux ans avant pour leur permettre de se préparer, de fourbir leurs armes pour une confrontation scientifique des thèses, et que le colloque se tienne en Egypte même, au Caire.
Le Colloque se tient au Caire du 28 janvier au 3 février 1974, en présence d’une vingtaine de scientifiques d’Amérique (Canada, Etats-Unis), d’Europe, (Finlande, France, Suède), d’Afrique (Egypte, Soudan), de six observateurs et de deux représentants de l’Unesco. Cheikh Anta y vient avec son disciple l’historien congolais Théophile Obenga. Ils y font une grosse impression. Dans le rapport final présenté par le professeur français Jean Devisse, pourtant contestataire des thèses de Cheikh Anta, on peut lire : la très minutieuse préparation des communications des professeurs Cheikh Anta Diop et Obenga n’a pas eu, malgré les précisions contenues dans le document de travail préparatoire envoyé par l’Unesco, une contrepartie aussi égale. Il s’en est suivi un véritable déséquilibre dans les discussions.
Ce qui signifie qu’il n’y a pas eu photo : on sait qui sont les vainqueurs de cette confrontation scientifique.
Leurs présentations argumentées, convaincantes, comme le souligne le rapport final amènent l’Unesco à admettre les racines noires et linguistiques de l’Egypte pharaonique : les anciens Egyptiens étaient de teint noir ; leur langue n’est pas une langue sémitique comme l’arabe ; c’est une langue négro-africaine. Ce qui fait que l’Afrique entre de plain-pied dans l’histoire de l’humanité, contrairement à la thèse du philosophe allemand Hegel qui ne reposait sur aucune base scientifique. L’ouvrage Histoire générale de l’Afrique va être publié en huit volumes à partir de 1980 avec cette nouvelle donne.
Après le Colloque du Caire et la publication de cet ouvrage, on pouvait penser que le débat était clos. Que non ! L’hostilité à l’égard des thèses de Cheikh Anta en France ne connaît pas de répit.
L’Antillais Jean Yoyotte, professeur au Collège de France, présenté comme égyptologue, l’attaque agressivement : Cheikh Anta Diop était un imposteur. Un égyptologue incapable de lire le moindre hiéroglyphe. Son œuvre est nulle, remplie d’erreurs. Il dit tout cela dans une interview avec des propos d’une extrême incohérence. Lui, l’idée d’indépendance des Antilles de ses ancêtres ne l’a jamais effleuré.
L’université française était pourtant bien représentée à ce colloque par Jean Devisse, Jean Vercoutier, Nicole Blanc et Jean Leclant. Aucun de ces éminents spécialistes n’a tenu de tels propos sur Cheikh Anta. Celui-ci troublait leurs convictions antérieures, mais ils le respectaient. Il se trouve seulement qu’il n’est pas aisé pour un professeur au bord de la retraite de remettre en cause ce qui lui a été enseigné et qu’il a lui-même enseigné durant des décennies.
Toute œuvre est sujette à des critiques. Mais pourquoi attendre que l’auteur dont on est contemporain ne soit plus là pour lui adresser des critiques condamnées à être sans réponses de sa part ? Comme le fait cet autre, Alain Froment dans les années 1990 avec son article ‘’Science et conscience : le combat de Cheikh Anta Diop’’, avec ces propos : des préjugés dans la recherche du passé africain ; des procédés discutables ; des affirmations sans preuves ; des concepts ambigus ; la tentation raciste. Cheikh Anta serait un raciste ? L’historienne française spécialiste de l’Afrique Catherine Cokery-Vidrovitch porte à Froment une réplique cinglante dans la même revue Cahiers d'Etudes Africaines, 1992.
Comment se fait-il que ces ‘’éminents égyptologues’’ n’aient pas été invités au Colloque du Caire qui avait réuni les plus grands spécialistes mondiaux de l’égyptologie ? Pourquoi n’ont-ils pas attaqué Cheikh Anta de son vivant ? Pourquoi n’ont-ils pas été aussi irrespectueux à l’égard des scientifiques français qui ont établi que les anciens Egyptiens étaient noirs, remarquablement civilisés et pénétrés de sciences ? Ils n’ont eu que des réactions épidermiques, n’ont lancé que des procès d’intention, prêtant à leur adversaire (ou ennemi) des motivations inavouables.
La démarche scientifique de Cheikh Anta Diop
Après avoir écrit Nations nègres et culture, Cheikh Anta Diop ne prétend pas fermer la porte à des précisions à apporter à cet ouvrage : l’ensemble du travail n’est qu’une esquisse où manquent toutes les perfections de détail. Il était humainement impossible à un seul individu de les y apporter : ce ne pourra être que le travail de plusieurs générations africaines. Nous en sommes conscients et notre besoin de rigueur en souffre : cependant les grandes lignes sont solides et les perspectives justes (p. 29-30, tome 1, ed. 1979).
Il est du devoir intellectuel de ceux qui se considèrent comme ses disciples de répondre à cet appel à s’activer sur ces pointillés qu’il a tracés.
Le substrat préexistant
Cheikh Anta n’a rien inventé. Et il le précise bien dans la préface de la première édition 1954 : Cet ouvrage n’est pas une « invention » de données. L’invention doit être distinguée de la découverte. On invente quelque chose qui n’existait pas, on découvre quelque chose qui existait. Il s’est lui, inscrit dans la découverte. Il n’est pas parti creatio ex nihilo, c’est-à-dire de rien. Il est parti creatio ex materia, c’est-à-dire création à partir d'un substrat préexistant conçu autour de deux éléments : le premier est constitué par les écrits d’auteurs anciens et modernes qu’il cite abondamment en plus des travaux archéologiques. Ces auteurs, historiens et anthropologues n’étaient préoccupés que par le constat scientifique de l’antériorité des civilisations nègres, sans s’impliquer dans la quête d’indépendance des peuples africains colonisés. La vérité scientifique était leur seule motivation.
Le second élément est constitué par les partisans de la thèse ‘’’l’Afrique a été colonisée pour être civilisée’’.
Qui sont ces colonisateurs des esprits ? Cheikh Anta n’en cite qu’un seul : Gobineau, qui n’a fait que disserter sur les thèses négrophobes de ses prédécesseurs pour conclure que les Noirs n’avaient que des dons artistiques. Cheikh Anta ne parle d’ailleurs de Gobineau que lorsqu’il reproche à Senghor de s’être inspiré de celui-ci pour dire que l’émotion est nègre, la raison est hellène. En fait, Senghor avait pastiché Aristote qui disait que la femme est centre d’émotion et l’homme centre de raison.
Les mentors négrophobes de Gobineau comme Montesquieu, Voltaire, Victor Hugo, Albert Sarraut, Jules Ferry, Paul Broca et ses disciples de la Société d’Anthropologie de Paris (SAP) ne sont pas mentionnés dans Nations nègres … même pas dans la bibliographie. C’est en se plongeant dans leurs élucubrations négrophobes qu’on arrive à mieux comprendre le bien-fondé du projet de Cheikh Anta en écrivant ce livre.
La SAP a été créée par Paul Broca comme un laboratoire de ‘’racisme scientifique’’. Elle utilise des méthodes anthropométriques comme la craniométrie avec l’usage d’un goniomètre pour mesurer la taille du cerveau. Elle utilise aussi la phrénologie (science du cerveau) pour établir que les circonvolutions du cerveau du Nègre sont différentes de celles du cerveau du Blanc. Pour démontrer ‘’scientifiquement’’ l’infériorité intellectuelle du Nègre qui est d’une race inférieure.
La SAP créée en 1859 est reconnue d’utilité publique par le ministère de l’Instruction publique qui lui alloue des fonds en plus de ceux de mécènes libéraux intéressés. C’est un instrument utilisé sous la Troisième République pour l’entreprise coloniale de la France avant la Conférence de Berlin de 1885 du partage de l’Afrique.
L’esprit scientifique : Gaston Bachelard
Dans les années 1940, étudiant en philosophie à La Sorbonne, Cheikh Anta a eu comme professeur Gaston Bachelard qui y a enseigné la philosophie de 1940 à 1954.
Les biographies sommaires de Cheikh Anta mentionnent cette étape de son parcours universitaire. Et c’est tout. N’y a t-il pas quelque rapport entre ces cours et les écrits de Cheikh Anta Diop ?
Lorsque Cheikh Anta commence à écrire, Bachelard (1884 – 1962) avait déjà publié trois de ses ouvrages :
- Le Nouvel Esprit scientifique, 1934 ;
- La Formation de l'esprit scientifique. Contribution à une psychanalyse de la connaissance objective, 1938 ;
- La Philosophie du non : essai d'une philosophie du nouvel esprit scientifique, 1940.
Le concept présent dans ces trois ouvrages est ‘’esprit scientifique’’. Il renvoie à la connaissance scientifique objective, avec la qualité qui doit être celle de l’intellectuel chercheur. Mais il peut arriver que celui-ci s’arcboute à ses connaissances antérieures, les jugeant immuables, victime de ce que les psychosociologues appellent ‘’phénomène de résistance au changement’’. C’est parce que, dit Bachelard, l'esprit aime mieux ce qui confirme son savoir que ce qui le contredit. Alors que pour un esprit scientifique, toute connaissance est une réponse à une question. S'il n'y a pas eu de question, il ne peut y avoir de connaissance scientifique. La démarche intellectuelle du chercheur est, dit Bachelard, de sortir l’esprit de l’enfance, rendre à la raison humaine sa fonction de turbulence et d’agressivité. Ce faisant, le chercheur rencontre ce que Bachelard appelle des obstacles épistémologiques (l’épistémologie est la théorie de la connaissance) qui sont durs à éradiquer, car ils ont une consistance psychologique.
Bachelard propose des armes intellectuelles de bombardement de ces obstacles à la connaissance scientifique : rupture, brisure, césure, coupure, fracture. Pour Bachelard l’histoire des sciences ne se fait pas dans la continuité mais dans la discontinuité. En cela, il se distingue de l’autre philosophe français Henri Bergson (1859 -1962) partisan de la continuité. C’est par questionnement, en rectifiant des erreurs qu’on arrive à la connaissance scientifique. C’est la coupure épistémologique qui permet de passer d’un raisonnement à un autre. Il s’agit en fait de régler des comptes avec une conscience philosophique d’autrefois comme disait Marx dans son cas personnel.
Cheikh Anta est parti de ces écrits antérieurs en leur appliquant ce que j’appelle ‘’la méthode Bachelard’’. Le terme esprit fréquent chez Bachelard vient aussi dans les propos de Cheikh Anta qui parle de colonisation des esprits.
Il démonte ainsi le vieux paradigme de la falsification de l’histoire selon laquelle l’Afrique aussi noire que la couleur de ses habitants, plongée dans les ténèbres a été colonisée pour lui apporter la civilisation.
Lorsque le 9 janvier 1960, il soutient, à la Sorbonne, sa thèse de Doctorat d’État ès Lettres L’Afrique noire précoloniale et L’unité culturelle de l’Afrique noire, il met au début du manuscrit cette dédicace :
A mon Professeur Gaston Bachelard, dont l’enseignement rationaliste a nourri mon esprit.
Encore le mot ‘’esprit’’. La dette intellectuelle de Cheikh Anta Diop à l’égard de Gaston Bachelard n’a pas encore été bien mise en évidence. Louis Althusser, Pierre Bourdieu, Michel Foucault avec son livre L’Archéologie du savoir (1989) sont présentés comme des héritiers de Gaston Bachelard. Cheikh Anta Diop doit être ajouté sur la liste au plan de la méthode.
Deux écrits postérieurs à Cheikh viennent ajouter à une meilleure compréhension de Nations nègres et culture.
L’idéologie scientifique : Georges Canguilhem
L’un est celui d’un autre intellectuel français proche de Bachelard dont il se veut le continuateur. Il s’agit de Georges Canguilhem (1904-1962), philosophe, historien des sciences et médecin. Canguilhem propose le terme idéologie scientifique dans un ouvrage de 1977 Idéologie et rationalité dans l'histoire des sciences de la vie. Ce qui déroute dans la mesure où les termes ‘’idéologie’’ et ‘’science’’ sont généralement conçus comme antinomiques, contradictoires.
Canguilhem définit l’idéologie scientifique comme une pensée préscientifique’, qui n’est rien d’autre qu’une aventure intellectuelle antérieure à la science qui elle, se constitue en passant par des exigences méthodologiques. L’idéologie scientifique est ainsi une sorte de proto-science, c'est-à-dire une science non encore arrivée à maturité. Ce qui fait qu’elle est pénétrée par des idées et des valeurs qui lui sont étrangères, mais qui en retour légitiment les pratiques sociales et l'ordre politique et économique.
Ce livre de Canguilhem est publié 17 ans après Nations nègres…, mais il vient en appui à la démarche de Cheikh Anta qui dénonce ceux qui se couvrent du manteau de la science. Ils sont partis du postulat de l’infériorité des nègres pour essayer d’en faire une démonstration scientifique.
On peut ainsi comprendre que la littérature négrophobe et les écrits pseudo-scientifiques de la Société ‘Anthropologie de Paris relèvent de l’idéologie scientifique. Leurs préjugés et leurs convictions sur les Noirs et sur l’Afrique ont été la cible de Cheikh Anta dans une démarche scientifique et non dans une réaction émotionnelle.
D’un paradigme à l’autre : Thomas Kuhn
L’autre écrit qui vient en appui à une meilleure compréhension de Nations nègres et culture est le livre de l’Américain Thomas Samuel Kuhn, historien des sciences, La structure des révolutions scientifiques, 1962.
Le terme paradigme d’origine grecque signifiant modèle ou exemple est remis à l’honneur par Kuhn. Il reconnaît avoir été frappé par le nombre et l’étendue des désaccords entre spécialistes des sciences sociales. Ce qui l’a amené au concept de paradigme. Il définit le paradigme comme ce qui est partagé par les membres d’une communauté scientifique, et la communauté scientifique est constituée par ceux qui partagent un paradigme. Le paradigme est ainsi une certaine façon de penser.
Mais, ajoute Kuhn, lorsque par la suite, un paradigme est confronté à des problèmes qu’il ne peut résoudre, qu’il est contesté, il cède la place à un nouveau paradigme On passe ainsi d’un paradigme à l’autre. Ce que Cheikh Anta a fait.
Cheikh Anta par son parcours universitaire peu commun (Philosophie, Histoire, Linguistique, Mathématiques, Physique, Chimie) ne peut pas comprendre la thèse de l’infériorité intellectuelle du nègre. Combien d’intellectuels occidentaux pouvaient se prévaloir d’un tel background intellectuel ? Il estime qu’il est lui-même le produit d’un héritage ancestral. La condition de l’homme africain est au centre de ses préoccupations. Il l’exprime clairement dans son dernier livre Civilisation ou barbarie de 1981 :
L’Africain qui nous aura compris est celui-là qui après la lecture de mes ouvrages aura senti naître en lui un autre homme, animé d’une conscience historique, un vrai créateur, un Prométhée porteur d’une nouvelle civilisation et parfaitement conscient de ce que la terre entière doit à son génie ancestral dans tous les domaines de la science, de la culture et de la religion.
Cheikh Anta se situe ainsi dans ce que l’écrivain communiste Louis Aragon appelait la rééducation de l’homme par l’homme en le sortant des forces des ténèbres. Dans le cas de l’Afrique, les ténèbres ont été installées par le colonialisme après l’esclavage pour inférioriser l’homme africain.
Sans l’exprimer, Cheikh Anta Diop nourrissait le rêve de voir les jeunes Africains dans leur grande majorité se hisser à la hauteur de la densité intellectuelle pluridisciplinaire qui était la sienne, lorsqu’il leur lançait : Armez-vous de science jusqu’aux dents !
BOUBACAR BORIS DIOP, HÉRITIER DE L'ÉCOLE DE GRENOBLE
En s’inspirant des travaux de Cheikh Anta Diop, il a contribué à enrichir la littérature wolof, tout en défendant l’idée d’une unité linguistique africaine. Son œuvre, à la fois politique et poétique, est un hommage à l’identité culturelle du continent
Il est sans doute l'un des héritiers les plus connus et les plus intransigeants du savant sénégalais Cheikh Anta Diop. Brillant intellectuel, Boubacar Boris Diop a su surtout imprimer sa marque dans la traduction de la vision de l'égyptologue concernant les langues nationales, emboitant le pas ainsi à ses aînés de l'école de Grenoble comme Cheikh Aliou Ndao, Assane Sylla ou encore Saliou Kandji, qui a créé le premier syllabaire wolof.
On serait tenté de dire qu'avec son français fluent, empreint de maîtrise et son élocution savante et quasi musicale, Boubacar Boris Diop est un fanatique francophile à loger à la même enseigne que le président poète Léopold Sédar Senghor. Et pourtant pour cet écrivain, ce compliment serait une provocation insupportable, voire un crime de lèse-majesté.
En cause, dans la grande et classique querelle idéologique et intellectuelle qui a traversé ces 60 dernières années entre Senghor et Cheikh Anta Diop, Boubacar Boris Diop a été sans appel par rapport à son choix. Cheikh Anta Diop est celui d'après l'écrivain que les africains doivent suivre et écouter.
Lui l'a suivi et écouté. Et si le savant multidimensionnel a eu plusieurs héritiers sur plusieurs disciplines différentes, Boris a été plus visible surtout dans la traduction de la vision de Cheikh Anta Diop par rapport à la promotion des langues africaines dans l'éducation. Dans un article de Taxaw, organe de sa formation politique, Cheikh Anta Diop soutenait ceci : «Le développement par le gouvernement dans une langue étrangère est impossible, à moins que le processus d’acculturation ne soit achevé, c’est là que le culturel rejoint l'économie. Le socialisme par le gouvernement dans une langue étrangère est une supercherie, c’est là que le culturel rejoint le social. La démocratie par le gouvernement dans une langue étrangère est un leurre, c’est là que le culturel rejoint le politique».
C'est fort probablement de ce constat que Boubacar Boris Diop, qui est pourtant l'un des derniers mohicans de la littérature française africaine a orienté ses recherches et ses publications vers la promotion des langues nationales, surtout la langue wolof, continuant ainsi les travaux de ses aînés de l'école de Grenoble. En effet, tout commence en 1954, avec la sortie de Nations nègres et culture, ouvrage dans lequel Cheikh Anta Diop cite les grands poètes du wolofal.
Et en 1958, le groupe de Grenoble composé de personnalités emblématiques comme Assane Sylla, Saliou Kandji et le brillantissime Cheikh Alioune Ndao, qui s'est inspiré du livre de Cheikh Anta Diop va produire Ijjib wolof, le tout premier syllabaire dans cette langue. Plus tard, d’autres vont poursuivre le travail avec la revue Kàddu, autour de Samba Dione, Pathé Diagne et Ousmane Sembène. Il y a eu aussi, dans la même période, l’importante contribution du mathématicien Sakhir Thiam.
Et en 1996 Aawo bi est le premier roman qui a jamais été publié en wolof. Et Boubacar Boris Diop est manifestement dans ce sillage. Né en 1946, l'intellectuel sénégalais, lauréat Grand prix littéraire d'Afrique noire en 2000, a fait de la promotion des langues nationales, le soubassement de ses œuvres littéraires ces dernières années. Il a écrit deux ouvrages dans la langue Wolof. Son premier roman en wolof s'intitule Doomi Golo publié en 2003 et traduit en français en 2009 sous le titre Les petits de la Guenon. «Si je n'avais pas été au Rwanda, je n'aurais sûrement jamais écrit en wolof. Ça ne veut pas dire que je n'en aurais pas eu envie. Je n’en aurais pas eu la force», avoua-t-il.
À l'en croire, en effet, c'est son séjour au Rwanda en 1998, au cours duquel il s'est rendu compte du poids des implications étrangères dans le génocide des Tutsis survenu dans ce pays en 1994, qui l'a poussé à écrire en wolof. Celui qui a enseigné le wolof à l'UGB de Saint-Louis publiera en 2017, toujours en wolof, Bàmmeelu Kocc Barma. Il va ensuite paraître en 2024 sous le titre Un tombeau pour Kinne Gaajo. Défenseur acharné des langues nationales et disciple assumé de Cheikh Anta Diop, il a indiqué dans une de ses nombreuses interviews que Cheikh Anta Diop a traduites dans Nations nègres et culture, des concepts scientifiques et une synthèse par Paul Painlevé de la théorie de la relativité généralisée d’Einstein.
Et à ce titre, le journaliste, fondateur du site de Dafuwaxu.com est le digne continuateur des travaux de Cheikh Anta Diop, ce dernier qui croyait fortement à une unité linguistique en Afrique. Ce que fait Boubacar Boris Diop sonne vraiment comme un préalable nécessaire.
par Birane Diop
LE TEMPS LONG DONNE RAISON À SENGHOR
Du Théâtre national Daniel Sorano aux écoles d'infirmiers, il a créé les institutions essentielles du pays. Son œuvre, aujourd'hui contestée, témoigne pourtant d'une vision universaliste plus que jamais d'actualité
En ces temps formidables marqués par l’ère de la post-vérité sans limites, il m’arrive de discuter avec des compatriotes de l’héritage de nos devanciers, notamment Cheikh Anta Diop et Léopold Sédar Senghor. Deux figures majeures de notre histoire intellectuelle, culturelle, sociale et politique, dont tout Sénégalais devrait être fier au regard de leur trajectoire, bien que leurs visions du monde fussent antagonistes, voire opposées. J’ai lu leurs œuvres et compris leurs désaccords ainsi que leurs petites querelles. Cheikh Anta prêchait la renaissance africaine, tandis que Senghor, dans la même veine que ses amis Damas et Césaire, militait en faveur de la négritude. Cependant, j’ai constaté que l’héritage de Senghor est parfois analysé avec un excès de mauvaise foi, peut-être lié à l’ignorance.
Certains affirment, sans nuance ni recul – des qualités pourtant nécessaires à toute analyse sérieuse et exempte de biais –, que Senghor était un suppôt de la France, un aliéné, un renégat, que sa vision du monde était bidouillée et qu’il serait la principale cause de notre « retard économique ». Pourtant, l’économiste et penseur décolonial sénégalais Felwine Sarr nous dit dans son essai Afrotopia (Philippe Rey, 2016) : « L’Afrique n’a personne à rattraper. » On impute aisément à Senghor une part démesurée de nos échecs. Quelle époque singulière !
Léopold Sédar Senghor était un grand homme d’État. Il a placé le Sénégal, petit pays niché en Afrique de l’Ouest, sur la carte du monde grâce à deux piliers : la culture et l’éducation. Il a fondé les premières institutions culturelles sénégalaises, notamment le Théâtre national Daniel Sorano et la Manufacture nationale de Tapisserie, et fut l’initiateur du Festival mondial des arts nègres. Il a également créé les écoles des agents sanitaires de Saint-Louis ainsi que celles des infirmiers et infirmières d’État, contribuant ainsi à renforcer les infrastructures éducatives et sanitaires du pays. Il avait compris, avant tout le monde, que la culture et l’éducation sont essentielles pour façonner des vies.
C’est pourquoi, durant son magistère, Senghor avait consacré plus d’un quart du budget de l’État à l’éducation et à la culture, convaincu que ces deux domaines constituaient les fondations indispensables d’une nation, qui irait au « rendez-vous du donner et du recevoir », par l’entremise de ses filles et fils bien instruits et éduqués. Le natif de Joal, ancien maire de Thiès – la ville rebelle –, profondément enraciné dans son royaume d’enfance, le pays sérère, mais ouvert aux influences du monde libre, savait que la construction de l’homme total, voire universel, passait par ces deux mamelles. À ce titre, je puis affirmer sans réserve qu’il était en avance sur son temps et sur son monde.
Face aux crises qui assaillent l’humanité et aux impasses de la mondialisation et du néolibéralisme, à la montée de la xénophobie et des passions tristes – ici comme ailleurs dans le corps social –, l’œuvre de Senghor nous invite à monter en humanité en plaçant l’humain au cœur de l’action publique afin qu’il accède au bonheur et au bien-être, quelle que soit sa langue, son origine, sa couleur de peau, son sexe ou sa religion. La pandémie de Covid-19 nous l’a appris à nos dépens. Revisiter son œuvre, bien qu’imparfaite – comme toute œuvre humaine –, nous arme pour résister aux discours de haine, aux assignations identitaires et aux ressentiments.
Par ailleurs, l’œuvre foisonnante de Senghor nous enseigne ceci : le Sénégalais est un être qui s’empêche. Il bâtit des ponts, mais n’érige jamais de barrières. Le Sénégalais est un citoyen du monde, qui a pour seule boussole l’altérité et doit toujours emprunter les voies de la créolisation. Les actualités géopolitiques, notamment ce qui se déroule à Gaza sous nos yeux, rappellent la portée de cette vision universaliste. Senghor, catholique mais avant tout Sénégalais, avait accordé à Yasser Arafat, alors président de l’Autorité palestinienne, un passeport diplomatique lui permettant de voyager sans entraves dans les aéroports du monde libre. Ce geste illustre sa conception d’un humanisme transcendant les frontières religieuses, culturelles et politiques.
L’autre leçon magistrale que nous prodigue le vieux savant sérère est celle-ci : le Sénégalais est animé par une mystique républicaine profondément enracinée en lui. Comme l’avait si bien formulé le philosophe catholique Charles Péguy, « la République est une mystique avant d’être une politique ». Ainsi, la République laïque doit être pour le Sénégalais sa seule patrie, sa seule certitude et le socle inébranlable de son unité.
Aujourd’hui, certains individus sans mesure ni retenue, prompts à invectiver devant l’éternel, s’acharnent encore dans une entreprise abjecte de diffamation, autrement dit, d’outrager sa mémoire. Senghor n’était pas parfait. Il était un simple homme, avec ses failles, ses zones d’ombre et ses erreurs. Cette humanité complexe et imparfaite avait d’ailleurs été mise en lumière lors de l’exposition « Senghor et les arts : réinventer l'universel », qui s’était tenue au Musée du quai Branly. J’ai eu la chance de visiter cette exposition un samedi matin ensoleillé d’août 2023, et elle m’a permis de mieux appréhender la richesse de son héritage, au-delà des critiques souvent réductrices dont il fait l’objet. Mais une chose demeure irréfutable : Senghor a construit l’État-nation, forgeant une identité nationale unifiée malgré la diversité linguistique, religieuse et ethnique qui caractérise le Sénégal. C’était cela, Senghor : un bâtisseur de ponts, un homme de vision. De surcroît, il n’était ni un démagogue, ni une élite désincarnée surfant sur les affects en politique.
Birane Diop est diplômé de l’Université Cheikh Anta Diop, de l’Université Jean Moulin Lyon 3 et du Conservatoire national des arts et métiers (CNAM Paris).
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PLUS DE CULTURE, ENGENDRE MOINS DE CONFLITS
Si les régions sont moins servies, à Dakar, les événements culturels s'enchaînent non-stop. Pour le journaliste Alassane Cissé, c'est une bonne chose, car on ne se lasse jamais de culture. A contrario, cela apaise et garantit, peu ou prou, la paix sociale
Du 28 au 29 décembre 2024 s'est tenue à la Maison Douta Seck de Dakar la première édition de l'Africa Diaspora Festival. Un événement initié par le journaliste et critique d'art Alassane Cissé, par ailleurs promoteur du journal Patrimoine, qui se consacre à la culture. Interviewé en marge du festival, Alassane Cissé a expliqué que ce festival a pour objectif de mobiliser des artistes et intellectuels d'Afrique et de sa diaspora, la société civile et des acteurs du développement autour d'une même plateforme afin de contribuer à l'unité africaine par la culture.
Alors que la souveraineté est devenue le maître mot du nouveau régime en place à Dakar et dans certains pays de la sous-région, comme ceux de l’AES, Alassane Cissé a soutenu que la souveraineté n’est pas seulement alimentaire et économique, mais aussi culturelle et éditoriale. Donc ce rendez-vous culturel s’inscrit aussi dans cet élan de souveraineté retrouvée par certains pays de la région à travers un nouveau leadership a la tête des États.
Ainsi, des participants sont venus des cinq continents pour prendre part à cette première édition de ce festival tenu à la Maison de la Culture Douta Seck de Dakar. Des Africains, artistes et universitaires ont répondu présents.
Le 28 décembre, premier jour du festival, le public a eu droit à un concert de différents artistes présentant des rythmes musicaux variés, agrémenté du spectacle de Laye Ananas en hommage aux militaires victimes du Camp Thiaroye. Ce spectacle époustouflant a été ponctué par des acrobates des The Lions, qui ont donné des frissons aux spectateurs.
Pour Alassane Cissé, il s'agit aussi d'amener sa génération à accomplir sa mission dans le sillage de ce que le panafricaniste guadeloupéen Frantz Fanon avait indiqué.
par Aboubacry Moussa LAM
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LE PULAAR NE MÉRITE PAS CELA AU SÉNÉGAL
Vouloir imposer l’assimilation à tous par l’hégémonie forcée d’une langue est un projet insensé. Revenons à la raison et trouvons un aménagement linguistique plus équitable et plus respectueux de nos réalités
La récente contribution cosignée par Ngugi wa Thiongo et Boubacar Boris Diop, à laquelle répond celle de Boubou Sanghote, auxquelles viennent s’ajouter celles antérieures du même Boubacar Boris Diop et de Souleymane Bachir Diagne nous poussent toutes à nous pencher sur une question à laquelle nos travaux académiques et notre statut d’écrivain en langue pulaar nous avaient déjà familiarisé depuis fort longtemps. Nous ne voulions pas nous engager dans un débat qui, compte tenu de sa nature, soulève forcément des passions alimentées par des partis pris difficiles à éviter du fait de nos appartenances et de nos idéologies linguistiques différentes.
Le pulaar est notre langue maternelle et une bonne partie de notre production, toutes catégories confondues, s’est faite dans cette langue. Contrairement à Boubacar B. Diop qui s’est promis de privilégier le wolof, nous écrivons, pour le moment, plus dans la langue française (notre dernier essai dans cette langue remonte seulement au mois de mai 2023 alors que celui en pulaar à 2012). Mais, en toute honnêteté, nous sommes plus à laise en pulaar qu’en français et un amour profond nous attache au pulaar. Cela est si vrai que nous avons pris le risque de déplaire à de nombreux Fulɓe en affirmant courageusement que leur vrai combat ne doit pas être l’affirmation de la « Pulaagu » (la manière d’être des Peuls et dont ils sont très fiers) mais celle du pulaar, leur langue commune.
En effet, en 2012 quand nous écrivions cela, nous étions convaincus, après avoir assisté au Assises de Tabital Pulaagu International à Bamako, en 2002, que sans le pulaar, la « Pulaagu » ressemblerait à un « tuuba ba alaa duhól », c’est-à-dire un pantalon bouffant sans ceinture. C’est reconnaître que dans un débat linguistique, idéologique et politique impliquant cette langue, nous ne pouvons rester neutre. Cependant, en universitaire qui cherche à être digne de ce titre, tout ce que nous avancerons dans nos positions, reposera sur des faits tangibles, les plus objectifs possibles, et non sur nos voeux ou penchants.
Nous pensions donc tôt ou tard nous prononcer sur la place faite au pulaar au Sénégal, notre pays. C’est le lieu de rappeler que cette langue est transfrontalière et concerne donc plusieurs pays de l’espace compris entre le Sénégal et le Soudan (au moins 24 pays d’après certaines sources) où elle rancontre différents problèmes. Mais nous nous limiterons seulement aux difficultés du pulaar au Sénégal pour nous en tenir aux faits que nous maîtrisons.
La raison directe qui nous a poussé à nous jeter à l’eau est le constat que nous avons fait à l’occasion de l’avant-première du film « 1776 : Thierno Souleymane Baal et la Révolution du Fouta » au Cinéma Pathé de Dakar, le 3 septembre 2024. En effet, le mot de bienvenue qui débutait la projection était ainsi libellé : « DAL LEEN AK JAMM/BIENVENUE ».
Surprise et indignation seraient les termes les plus justes pour décrire l’état dans lequel nous nous retrouvâmes alors à cet instant. Comment est-il possible d’« oublier » le pulaar dans la bienvenue pour un film sur le digne fils du Fuuta que fut Ceerno Siléymaan Baal ? Il m’apparut en un éclair que cela ne pouvait pas être un oubli (une des responsables du film étant la petite fille de l’illustre personnage), mais bien quelque chose de volontaire. Nous eûmes donc brutalement la confirmation d’une conviction que nous avions déjà depuis longtemps que notre langue maternelle était, délibérément et méthodiquement, en train d’être exclue du champ linguistique du Sénégal : en effet, en la mettant de côté pour un événement concernant avant tout une région où elle était parlée, il devenait clair que sa marginalisation voire sa disparition était recherchée. En pensant aux conséquences que ce choix pouvait entraîner pour le pays, à court, moyen ou long termes, il devenait dès lors pour nous un devoir d’entrer dans le débat en l’enrichissant de nos points de vue. Notre objectif est d’apporter des éclairages permettant de voir :
1. La place du pulaar, au Sénégal surtout et en Afrique après ;
2. Certaines réflexions (anciennes et nouvelles) sur l’aménagement linguistique en Afrique et au Sénégal ;
3. La légitimité ou la pertinence de la voie suivie actuellement en matière d’aménagement linguistique ;
4. Et dans le cas contraire, la proposition de solutions qui nous semblent en mesure de rétablir l’équilibre et d’éviter au pays une aventure lourde de menaces.
Nous ne ferons pas un tour d’horizon complet sur la question de l’aménagement linguistique. Nous nous contenterons de trois réflexions qui nous semblent éclairer suffisamment la question.
Nous commençons par Cheikh Anta Diop qui, dans le cadre de la renaissance africaine, a proposé l’État fédéral comme solution organisationnelle étatique. Ce faisant, il a abordé la question de l’aménagement lingistique au niveau fédéral et au niveau des États fédérés.
Le poids du pulaar au Sénégal et en Afrique
Au Sénégal
Pour ce qui est du poids du pulaar au Sénégal, nos analyses s’appuient essentiellement sur les documents officiels que sont les deux recensements de 2013 et de 2023. Nous n’ignorons pas que les effectifs sont vraisemblablement en deçà de ce qu’ils auraient dû être en raison des difficultés de recensement en rapport avec les activités dominantes du groupe, l’élevage et l’agriculture.
Nous commençons par la cartographie qui a l’avantage d’être plus explicite quand il s’agit de camper la répartition spatiale des locuteurs des principales langues du pays.
Cette carte (voir en illustration 1) s’accompagne du commentaire suivant :
Données linguistiques pour le Sénégal
Le recensement de 2013 au Sénégal recense plus de 30 langues et dialectes parlés dans le pays. Bien que le français soit la langue officielle, il n'est parlé que par environ 37 % de la population, principalement comme deuxième langue. En revanche, 72 % utilisent le wolof pour communiquer avec les locuteurs d'autres langues sénégalaises. Le recensement indique que le wolof est également la première langue la plus parlée (50 % de la population), suivi du pular (25 %) et du sérère (11 %). En 2001, six langues ont reçu le statut de langue nationale : le wolof, le sérère, le pular, le mandingue, le soninké et le diola-foñy.
Le wolof est la langue la plus parlée dans les zones urbaines et à la radio. Le français est presque la seule langue parlée à la télévision et dans la presse écrite.
Cette description reste globalement fidèle sauf pour le statut du français à la télévision. Le wolof s’est taillé depuis la part du lion à la télévision. Cette carte de 2021 reprend des éléments du recensement de 2013 et montre clairement que le pulaar domine largement dans tous les départements de l’arrière-pays, avec un taux de couverture de 52 à 55% sauf dans les parties ouest et sud-ouest. Elle pourrait être considérée comme dépassée parce que s’appuyant sur des données remontant à onze ans. Cependant, les données du recensement de 2023 confirment la place prépondérante du pulaar dans l’arrière-pays. En effet, l’exploitation du tableau ANSD. RGPH-5, 2023, de la page 81 du rapport provisoire nous apprend que le bloc wolof/pulaar/seereer compte, à lui seul, 14 235 077 locuteurs sur un total (langues locales et étrangères confondues) de 15 940 213. Dans ces 14 235 077, le pulaar représente 4 175 468.
Il nous apprend également que les autres langues locales du pays totalisent 1 313 508 locuteurs. Ainsi, le wolof et le seereer étant cantonnés à l’ouest et au centre-ouest du pays, l’omniprésence du pulaar sur le reste du Sénégal est un fait qui demeure encore. Le décalage entre le nombre de Sénégalais (18 126 390) et les 15 548 580 représentant les locuteurs des langues locales s’explique par la non prise en compte, tout à fait logique, des enfants de moins de trois ans pas encore en âge d’être recensés comme locuteurs d’une langue donnée (2,4%), des résidents sénégalais absents (7%), des locuteurs de langues étrangères, etc.
Donc sur le plan géographique, le pulaar est la langue la plus présente, globalement parlant tandis que le wolof se cantonne essentiellement dans les villes concentrées presque toutes en pays wolof, c’est-à-dire à l’ouest du pays. Autrement dit, dans le cadre d’un aménagement linguistique équitable, ne tenant compte que des réalités objectives du terrain, le pulaar est incontournable dans de nombreuses régions (5 au total) où il est parlé, rappelons-le, par 52 à 55% des populations. Ces régions sont : Saint-Louis, Matam, Tambacounda, Kédougou et Kolda. Quand on pousse plus loin l’analyse des cartes interactives du site de « Translators Without Borders », il apparaît que même dans certaines régions où le wolof, le manndiŋka, le joolaa sont en tête, le pulaar vient en deuxième position. C’est déjà le cas pour Dakar où le wolof fait 61,6% et le pulaar 12,8%. C’est encore le cas dans la région de Sédhiou où il fait 24,1% derrière le manndiŋka (40,7%). C’est aussi le cas dans la région de Louga où il se place juste derrière le wolof (71%) avec 26,8%. C’est toujours le cas dans la région de Kaffrine où le wolof arrive en tête (avec 66,7%), suivi du pulaar qui fait 17,2%. Dans la région de Kaolack, le pulaar vient en troisième position (15%) après le wolof (61,2%) et le seereer (17%).
C’est le même cas dans la région de Diourbel où le pulaar occupe aussi la troisième place (6,3%) même si c’est loin derrière le wolof (54,8%) et le seereer (38,9%). Même en pays seereer, dans la région de Fatick, le pulaar conserve toujours sa troisième place (3, 6%) derrière le seereer (86%) et le wolof (9,3%. Dans la région de Thiès, le pulaar conserve encore sa troisième place (7,7%) derrière le wolof (72,8%) et le seereer (16%). C’est seulement dans la région de Ziguinchor que le pulaar (13,1%) vient en quatrième position après le Joolaa-Fóóñy (29%), le wolof (17,1%), le Manndiŋka (16,8). Dans les cinq régions qui restent, le pulaar est majoritaire à 52/55%.
Nous avons déjà dit plus haut que ces données sont celles tirées du recensement de 2013 et qu’on pourrait penser qu’elles ne sont plus actuelles. Il n’en est pourtant rien. En effet, l’exploitation du tableau (voir en illustration 2) issu du recensement de 2023, p. 47 ou 82 en pagination continue, montre que le poids du pulaar a même augmenté au lieu de reculer comme celui de certaines langues :
Sur les dix ans écoulés entre les deux recensements, le pulaar passe ainsi de 24,6% à 26,2% soit une progression de 1,6% alors que le seereer régresse de 11,1% à 9,6% (1,5% de perte) ; le joolaa, de 3,6% à 2,9% (0,7 de perte) ; et que le Manndiŋka reste stable (passant de 2,7% à 2,8%). Le wolof a fait le bond le plus fort en passant de 50% à 53,5%, sans doute du fait de son dynamisme propre mais aussi du fait de l’absorption du seereer complètement enclavé dans sa zone géographique. Cette absorption se ferait, d’après des sources bien informées, essentiellement dans le Bawol, avec l’islamisation et la mouridisation de certains Seereer.
En Afrique
À l’échelle du continent, le pulaar est la seule des grandes langues à aller de l’Atlantique à la mer Rouge, soit une distance, à vol d’oiseau, de 6 478 km. Il s’étend ainsi sur toute la bande saharo-équatoriale sans rupture spatiale jusqu’au Tchad et de manière discontinue jusqu’au Soudan ; se présentant ainsi comme la langue la plus répandue et la plus partagée, avec une vingtaine de pays où elle est présente. Il est ainsi sans doute la seconde langue après l’arabe en termes de répartition spatiale. Il va pratiquement du 5ème au 18ème parallèle de latitude, de l’Atlantique à la mer Rouge (zones poularophones des régions du Nil Bleu, d’Adret, de Kassala, au Soudan Oriental), soit une superficie d’environ 9 000 000 de kilomètres carrés (voir carte en illustration 3). Il est généralement classé comme la 4ème langue de l’Afrique en termes de locuteurs derrière le swahili, l’haoussa et le yoruba. Viennent ensuite l’oromo, l’igbo, l’amharique, le lingala, le zulu et, enfin, le shona.
Comme on peut le constater ici, le wolof est absent du « top 10 » des langues les plus parlées en Afrique. Au Sénégal même, son statut de langue la plus parlée ne se vérifie que dans les grandes villes que le système colonial a créées sur les côtes et dans le bassin arachidier situés à l’ouest. Donc son hégémonie est loin d’être absolue, surtout par rapport au pulaar qui tient les campagnes du pays.
Le yoruba (20,6%, soit 39,6 millions, l’haoussa (18,3% soit 35,2 millions, et l’igbo (14,8, soit 28,5 millions ne débordent que très peu les frontières du Nigéria. Autrement dit, ces trois grandes langues africaines se concentrent dans un espace géographique réduit à l’inverse du pulaar (7,9%, soit 15,3 millions) qui, bien que présent dans le même espace, se retrouve à l’ouest et à l’est de cette zone commune (voir carte en illustration 3).
L’oromo et l’amharique sont dans la même situation que le yoruba, l’haoussa et l’igbo. Ces deux grandes langues par le nombre de locuteurs se réduisent à l’espace éthiopien (voir carte en illustration 4).
Terminons par la langue la plus parlée en Afrique, le swahili. La carte en illustration 5 (le jaune) montre que cette langue occupe elle aussi un espace géographique relativement réduit : Tanzanie, Kenya, Ouganda, Rwanda, Burundi, l’est de la RDC, le nord du Mozambique, Zanzibar ; ce qui constitue un bloc compacte. cependant, son aire déborde sur le Soudan du Sud, la Somalie, le Malawi, les Comores et le Yémen. On estime le nombre des locuteurs du swahili à environ 150 000 000 là où ceux du pulaar sont évalués à 50 000 000. Mais, d’après notre ami Amadou Sadio Dia, un géographe qui a parcouru tous les pays peuls d’Afrique, ce chiffre est en deçà de ce qu’il aurait dû être.
S’il faut tenir compte du fait que les « Ful » ne sont pas reconnus dans les statistiques officielles des États comme le Sud-Soudan (prolongement méridional du Kordofan), le Kenya (périphérie occidentale du lac Turkana), l’Éthiopie (vallée de Gambella), la RCA ( les dits « Mbororo » sont présumés « nomades sans lieux fixes »). Parfois, ce sont des régimes racistes et dictatoriaux qui « trafiquent » ou biaisent les statistiques (Mauritanie, Soudan-Khartoum). Au Nigeria du nord et du nord-est, il y a un problème de définition précise et concise du concept « Fulani » pour bien des groupes et se posent des questions statistiques que le Nigeria officiel ne résout pas. Enfin, quid des Ful qui se baladent librement et tournent le dos aux autorités pour se faire recenser alors qu’ils existent bel et bien dans la réalité (sans bulletin de naissance, encore moins de carte d’identité ? [Communication personnelle du 12/10/2024].
En conclusion, l’atout incontestable du pulaar en Afrique, c’est son extension géographique. Avec un appui politique de tous les États où il est parlé, il aurait pu être un concurrent plus que sérieux pour le swahili dans le choix d’une langue de travail pour l’Union Africaine : certaines sources diplomatiques affirment même que la proposition de Kadhafi dans ce sens fut vivement combattue par les présidents du Sénégal et de la Mauritanie. On peut deviner aisément les raisons d’une telle attitude pour chacun de ces deux pays.
Une théorie défavorable
Cheikh Anta Diop
Cheikh Anta a préconisé très tôt l’usage des langues locales dans le cadre de la renaissance africaine. C’est en effet dans un texte intitulé « Quand pourra-t-on parler d’une renaissance africaine ? » qu’il écrit : « Toutes ces raisons – et bien d’autres – nous incitent à poser comme condition préalable d’une vraie renaissance africaine le développement des langues indigènes. On apprend mieux dans sa langue maternelle parce qu’il y a un accord incontestable entre le génie d’une langue et la mentalité du peuple qui la parle. D’autre part, il est évident qu’on évite des années de retard dans l’acquisition de l’enseignement » [texte publié pour la première fois en 1948 et repris dans Alerte sous les tropiques, Présence Africaine, 1990, p. 35].
Cheikh Anta estime ce retard à six ans (même page). Précisant sa pensée dans Nations nègres et culture (synthèse de ce qui devait être sa thèse de Doctorat ès Lettres publiée en 1954), précisément à la page 416 du tome II, il estime que l’unité linguistique doit d’abord être réalisée à travers le choix d’une langue unique dans un territoire. Pour le Sénégal qu’il prend pour exemple, cela doit être fait malgré la vivacité « des particularismes (sérère, diola, ou toucouleur), qui ont parfois la force d’un véritable micro-nationalisme » reposant sur l’ignorance de la parenté entre les langues de ces groupes. Lequel, pense-t-il, peut être évité par une démonstration de cette parenté (Les fondements économiques et culturels d’un État fédéral d’Afrique Noire, Présence Africaine 1960, p. 20) Mais, reconnaissant aussi que cette unité ne tombe pas du ciel, il dégage une méthodologie s’appuyant sur l’histoire de la France qui a utilisé la violence coercitive pour imposer le français :
Cette dernière, loin d’être un fait naturel propre à certains pays privilégiés et faisant défaut à d’autres, apparaît comme le résultat d’un effort officiel conscient à travers le temps. Le français n’a pu s’imposer aux différentes provinces que par un étouffement des langues locales : il importe de souligner ici qu’il ne s’agissait pas de dialectes du français mais de véritables langues différentes de la langue française ; un Basque ou un Breton, etc. qui n’a pas appris le français est incapable de saisir la moindre idée exprimée en cette langue et inversement (souligné par nous) […] La multiplicité des langues est donc un problème qui a été résolu ailleurs, du moins pratiquement, et que nous pouvons résoudre à notre tour [Nations nègres et culture, pp. 416-417].
Cheikh Anta élude la question subséquente qui vient immédiatement à l’esprit de tout décideur : le Sénégal de 1960 pouvait-il se permettre d’exercer la violence qu’un tel choix supposait ? C’est donc tout logiquement qu’il arrive à la conclusion que dans un pays comme le Sénégal, en toute objectivité, le choix du walaf s’impose comme langue nationale, comme langue de gouvernement : toutes les minorités sont pratiquement bilingues et parlent le walaf [Les fondements…, pp. 20-21].
Mais Diop sent la contestation prévisible quant à l’objectivité et à la pertinence de son choix ; il y répond et enfonce le clou : « On voit ainsi que, suivant le contexte local, des langues de culture, comme le toucouleur-peulh, entrent dans la catégorie de groupes minoritaires, tandis qu’il en est autrement dès qu’il s’agit de régions telles que le Fouta-Djallon ou le Nord-Cameroun […] Un gouvernement sénégalais approprié pratiquera un jour systématiquement une politique culturelle visant à favoriser le développement de la langue dans les meilleurs délais […] Le walaf devra devenir le plus rapidement possible la langue de gouvernement utilisée dans tous les actes publics et politiques : interventions au parlement, rédaction de la constitution, du code, etc. » [c’est nous qui soulignons ; même source, pp. 21-22].
Pour la langue fédérale, il pense que « le choix d’une telle langue devra incomber à une commission internationale compétente, inspirée par un très profond sentiment patriotique, à l’exclusion de tout chauvinisme déguisé » [Les fondements…, p. 23]. Comme dans le cadre de l’Union Soviétique, celle-ci « couvrira toutes les langues territoriales de la même façon que le russe se superpose à la langue de chaque république soviétique. » (même source et même page).
Dans son analyse, Cheikh Anta aborde aussi un point crucial pour l’aménagement linguistique en Afrique indépendante. Il remarque que les principales langues qui se sont développées au détriment d’autres ont en fait été favorisées par une économie coloniale extravertie (Nations nègres…, II, p. 416). Cheikh Anta pense qu’une telle situation pourrait évoluer et s’inverser même si certains facteurs en cause restaient encore indéterminés au moment où il écrivait : …Le jour où l’économie africaine sera entre les mains des Africains eux-mêmes et qu’elle ne sera plus adaptée à des nécessités d’exploitation mais à leurs besoins, la concentration démographique s’en trouvera modifiée : les langues de certaines régions perdront de leur importance alors que celles d’autres régions (Guinée française, par exemple) en acquerront [p. 416].
Cette prospective, même si l’économie du continent n’a pas totalement rompu avec son extraversion 70 ans après, connaît un début de vérification avec, un peu partout, des politiques publiques plus soucieuses des besoins des populations et des équilibres régionaux. Les flux de populations vers des zones, jusqu’alors privilégiées, ont totalement cessé ou en voie de se tarir : c’est le cas du bassin arachidier de l’ouest du Sénégal sous les effets combinés de l’épuisement des sols, de la sécheresse et du développement de la riziculture dans la moyenne vallée du fleuve Sénégal. Désormais les destinations recherchées des partants sont la Côte-d’Ivoire, l’Afrique Centrale ( les deux Congo et la République Centrafricaine), Orientale (Zambie), Australe (Afrique du Sud) ou même l’Europe et l’Amérique du Nord. Ce processus se fait, à n’en pas douter, au détriment de la langue wolof qui, d’un autre côté, ne bénéficie plus de l’exode rural si fort durant les années 1970 dans les centres urbains, presque tous situés en pays wolof, du fait des sécheresses répétitives. C’est cela qui inquiète les « suprémacistes » wolofs et les pousse à faire du forcing pour imposer le wolof hic et nunc (tout de suite) avant qu’il ne soit trop tard. Par suprémacistes, nous entendons tous ceux qui s’activent pour que les Wolofs soient au-dessus de tous et le wolof au-dessus de toutes les autres langues, à tout prix, et refusent de voir que le Sénégal est fondamentalement un pays multi-ethnique, où chaque groupe doit être mis à l’abri du mépris culturel et s’épanouir dans la paix. Il en existe malheureusement dans notre pays.
Pathé Diagne
Pathé Diagne aussi s’est essayé à l’aménagement linguistique en Afrique dans un texte publié dans la revue Présence Africaine : « Linguistique et culture en Afrique », Présence Africaine, Nouvelle série, n° 46, 2ème trimestre, 1963, pp. 52-63. Appréciant la situation linguistique en Afrique de l’Ouest, il distingue deux grands types de langues : D’une part les langues urbaines véhiculaires en expansion constante : Malinke-Dioula, Wolof, Hawsa, Susu et Fon. D’autre part les parlers de groupes « ethnico-linguistiques » repliés sur eux-mêmes dans des zones quelque peu en marge des courants de l’économie moderne. Il en est de toutes sortes. Certains parlers importants : Poular, Sourhai, Tamaslek, More Djenma…d’autres constituent des dialectes d’un ou de deux villages. Les langues « urbaines véhiculaires en expansion » définissent des aires linguistiques à vocation nationale. Et c’est sur elles que devraient [sic] reposer l’insertion progressive de la culture africaine dans l’enseignement scolaire et universitaire [p. 61].
Ainsi, pour Pathé Diagne, les langues du second groupe sont condamnées à tomber dans la confidentialité, voire à disparaître à l’exception du pulaar et du More, par exemple. Les raisons qui conduisent Pathé Diagne à « repêcher » le pulaar et à l’intégrer dans le premier groupe sont d’un grand intérêt :
Il convient de leur adjoindre dans le second groupe ceux des parlers dont l’importance numérique est exceptionnelle. C’est le cas du Poular [souligné par nous]. Le choix du Poular oblige apparemment à rompre une tendance qui se dessinait sans se préoccuper de cette langue. L’assimilation des AL Poular telle qu’elle s’est faite au Sénégal et telle qu’elle s’opère par le bilinguisme au Macina et en Basse Guinée préfigurait son élimination au même titre que le Sérère ou le Sourhai devant les langues urbaines. Mais l’existence d’un autre facteur pèse : la mise en valeur des vastes régions habitées par les groupes Pular [sic], More…est susceptible d’introduire un renversement de tendance, du moins de faire apparaître de nouvelles aires linguistiques homogènes et fortes [p. 61, souligné par nous].
À l’arrivée, Pathé Diagne retient qu’il faut concevoir la politique linguistique de l’Afrique de l’Ouest autour de « quatre aires : Mandé, Hausa, wolof, Poular » (p. 61). Revenant sur l’aire wolof, Pathé Diagne estime qu’au Sénégal de l’époque, « l’unité linguistique est pratiquement réalisée. » (souligné par nous). Malgré cette unité linguistique presque terminée, Pathé Diagne se croit obligé « d’insister sur la nécessité d’un large travail d’explication sans lequel on ne ferait que susciter de violents remous »(p. 63).
Ces passages de Pathé Diagne méritent quelques commentaires :
– Bien que fervent partisan de la wolofisation totale du Sénégal, Il n’a pu ignorer l’importance du pulaar par le nombre de ses locuteurs et la résilience qui pourrait être la sienne avec un développement économique équilibré. Comme on le verra plus loin, c’est sa seule prévision que les faits ont confirmée.
– Comme le montrent clairement les tendances économiques actuelles, les éléments qui faisaient la force du wolof, n’opèrent plus aussi efficacement qu’avant ; d’où le piétinement actuel de son expansion.
Il commence tout d’abord par nous rappeler ce qu’il faut entendre par langue maternelle. Pour ce faire, Fary Ndao cite la définition de l’Unesco, l’organisme en charge de l’éducation et de la culture : « la ou les langue(s) de l’environnement immédiat et des interactions quotidiennes qui construisent l’enfant durant les quatre premières années de sa vie ». Il attire ensuite notre attention sur le fait que « beaucoup d’enfants africains, notamment en Afrique de l’Ouest, ont une langue maternelle africaine de portée nationale (wolof au Sénégal, bambara au Mali, fon au Bénin) et une seconde langue maternelle d’extension régionale parlée dans leur village, leur ville ou leur province. » Une telle situation lui permet de nous faire sa proposition d’aménagement linguistique : « En Afrique, il ne s’agira pas de remplacer le français ou l’anglais par une seule autre langue, fût-elle africaine. Il apparaît plus judicieux de se diriger vers un enseignement multilingue basé sur la langue maternelle comme le recommande l’Unesco et ses nombreuses études de cas pratiques depuis 1953. Cet enseignement pourrait se décliner comme suit : une langue africaine d’extension régionale pour la primo-alphabétisation, rapidement complétée par l’enseignement dans la langue africaine de portée nationale avant l’enseignement des langues internationales. Le triptyque « un territoire, une langue officielle, une nation » est davantage un fantasme qu’une réalité tangible dans les pays africains.
Il recommande que « la primo-alphabétisation » se fasse dans la langue maternelle de l’enfant pour qu’il puisse bénéficier de tous les avantages de l’opération ; en pulaar dans une zone comme le Fuuta mais que dans d’autres régions ayant des identités linguistiques fortes, des concertations sur le choix de la langue de primo-alphabétisation pourraient être menées par les autorités administratives avec les parents d’élèves, les enseignants appuyés par des spécialistes en sciences cognitives.
En clair, si l’enfant est dans une zone où sa langue maternelle est fortement minoritaire, il faudra une concertation entre les acteurs concernés pour trouver une solution. L’enfant devra-t-il s’exiler ou prendre par défaut la langue dominante ? Pour toute réponse, Fary Ndao nous renvoie à l’expérience burkinabè des années 2000. En tout état de cause, les réalités du Sénégal ne sont pas superposables à tout point de vue à celles du Burkina.
Une pratique hostile au pulaar
Celle de Diop
Rentré au Sénégal, Diop se lança dans la lutte politique afin de pouvoir appliquer ses idées sur la renaissance (utilisation des langues et fédéralisme). Il fonda à cet effet trois partis (B.M.S., en 1960 ; F.N.S., en 1963 et R.N.D., en 1976). Malheureusement, le succès ne fut pas au rendez-vous. Cependant, poursuivant ses idées, il délivra la plupart de ses déclarations politiques, faites dans le cadre de meetings et de manifestations, en wolof. Il tenta aussi, selon certaines sources ayant milité au sein du R.N.D., d’imposer le wolof comme langue de travail dans les réunions du parti à Dakar, même là où les locuteurs d’autres langues étaient majoritaires. Les deux organes de son dernier mouvement politique portèrent des noms wolofs (Siggi, puis Taxaw) et comportèrent une page « wolofal » (wolof transcrit en caractères arabes pour ceux qui n’ont pas accès au français).
Il est fort probable que les tentatives d’introduction du wolof à l’Assemblée nationale par Babacar Niang (finalement réussies) ont mûri au R.N.D. En effet, c’est lui, en tant que suppléant de Cheikh Anta, qui accepta d’occuper le seul siège obtenu par ce parti aux législatives de 1983 et que le titulaire avait refusé d’occuper pour des raisons de manque de transparence dans le vote. C’est le lieu de rappeler qu’il finit par créer le P.L.P. en août 1983, rompant ainsi avec le R.N.D. (avec lequel son parti fusionna par la suite, en 1997) mais conserva son idéologie. On se souvient encore de sa passe d’armes avec le ministre de l’économie et des finances, Mamoudou Touré, qu’il avait interpelé en wolof et qui lui répondit en pulaar sous l’oeil amusé de Daouda Sow, président de l’Assemblée de l’époque.
Ces premières difficultés à imposer le wolof ont dû faire prendre conscience à Cheikh Anta Diop que les choses n’étaient pas aussi simples qu’il le croyait dans ses théories estudiantines. Il avait certainement vu que le prix à payer pour étouffer une langue comme le pulaar serait énorme sans que le résultat soit pour autant garanti compte tenu de son emprise géographique, aussi bien au Sénégal (la plus parlée sur plus de 2/3 du pays, soit 142 432/196 722 kilomètres carrés) qu’en Afrique (9 000 000 de kilomètres carrés).
Sur le plan théorique, la solution de Cheikh Anta Diop qui s’inspire des modèles français et soviétique est inadaptée à l’environnement actuel. En effet, on n’est plus au temps ou une ordonnance suffisait pour tuer ou marginaliser des langues. Voyons donc de plus près la fameuse ordonnance de François 1er (dite de Villers-Cotterêts ) prise en 1639 dont l’article 111 se présentait comme suit :
– Et pour ce que telles choses sont souvent advenues sur l'intelligence des mots latins contenus esdits arrests, nous voulons d'oresnavant que tous arrests, ensemble toutes autres procédures, soient de nos cours souveraines et autres subalternes et inférieures, soient de registres, enquestes, contrats, commissions, sentences, testaments, et autres quelconques, actes et exploicts de justice, ou qui en dépendent, soient prononcés, enregistrés et délivrés aux parties en langage maternel françois et non autrement.
Et le monarque de droit divin substituait ainsi le français au latin, utilisé jusqu’alors. Ce coup de pouce royal allait lui permettre de s’imposer, à partir de ce moment, comme seule langue de l’État et de l’administration dans le royaume de France, marginalisant ainsi toutes les autres langues parlées jusqu’alors. La formule « car tel est nostre plaisir » qui termine l’ordonnance de François 1er montre que le roi était le seul à décider et n’avait de compte à rendre à personne. Aujourd’hui, nous sommes dans une démocratie régie de surcroît par une constitution qui ne donne la primauté à aucune des langues déjà codifiées (article 1er, alinéa 2 de la constitution de 2001) et préconise l’unité mais dans « le respect des spécificités culturelles de toutes les composantes de la nation. » (préambule). Quant au modèle soviétique, n’oublions pas que le russe a été imposé par la Russie impériale, d’abord, puis par l’État central soviétique, aux populations de l’Union et qu’avec la chute du mur de Berlin, en 1990, les autres langues ont repris leur droit au détriment du russe dans les États baltes et ailleurs. La présente guerre en Ukraine est partie des tentatives d’étouffement de cette langue russe, jadis dominante, au profit de l’ukrainien qu’on tente d’imposer aux minorités russophones du pays. La leçon à tirer de tout cela, c’est que la contrainte et la violence ne sont pas une garantie absolue pour pérenniser la suprématie d’une langue ; au contraire, elles suscitent une haine séculaire de la part des opprimés. S’il y a des gens que détestent les Ukrainiens, ce sont bien les Russes, contraints aujourd’hui de s’attaquer militairement à l’Ukraine pour des raisons avant tout linguistiques, car il s’agit officiellement de sauver les minorités russophones maltraitées depuis déjà de longues années et obligées de se rebeller pour exister culturellement.
Si Cheikh Anta était encore vivant, il n’aurait pas manqué, en homme avisé, de réévaluer ses propositions en matière d’aménagement linguistique. Pour la future langue de l’État fédéral africain, il opta pour le swahili (voir Antériorité des civilisations nègres, Présence Africaine, 1967, pp. 112-114) sans attendre la commission qu’il préconisait dans son livre sur l’État fédéral voir supra). Ici, on peut dire qu’il avait vu juste car cette option a finalement été choisie par l’Union africaine.
Celle de Diagne
Quant à Pathé Diagne, il a, une fois rentré au Sénégal, essayé, comme Cheikh Anta Diop de travailler la langue wolof pour la vulgariser et l’élever au rang d’une langue comparable aux grandes langues européennes. Rappelons qu’il a enseigné au département de linguistique de la faculté des Lettres et Sciences Humaines de l’université de Dakar et a poursuivi ses recherches à l’IFAN. Citons parmi ses efforts la traduction du Coran et le lancement de Kaddu (un journal) dans cette langue. Ce que nous retenons de Pathé, c’est que sa passion pour la promotion du wolof au Sénégal fut telle qu’elle l’a poussé à faire des affirmations et prévisions démenties par les faits : à savoir que l’assimilation des Haal-pulaar-en était achevée en 1963 et que le pulaar serait voué à la disparition n’eût été un facteur qui pourrait le sauver. Or les chiffres fournis par les deux derniers recensements exploités prouvent qu’il n’en est rien, même en cette année 2024, c’est-à-dire 61 ans après sa prévision ! Ajoutons aussi que le seereer n’a pas disparu comme il le prévoyait (encore 9,6% de locuteurs) et qu’en 2013 (recensement), seuls 72% de Sénégalais parlaient wolof.
Celle du colonisateur et des présidents
Les explorateurs européens, les premiers, les administrateurs coloniaux, ensuite, divisèrent les Africains en « races » et « ethnies ». Les Fulɓe, par exemple, furent séparés des autres Noirs et classés comme Hamites, des Blancs à l’origine mais qui ont perdu leur pureté raciale. Au Sénégal, sous la houlette de Faidherbe et de ses successeurs, cette approche eut pour résultat la séparation, dans les recensements des populations, des Fulɓe des Toucouleurs avec qui ils partagent la langue pulaar. Cela apparaît dans un tableau de 1925 où on peut lire : « Peuls : 202 452 […] Toucouleurs : 160 161 » ( voir, Joël Glasman, « Le Sénégal imaginé. Évolution d’une classification ethnique de 1816 aux années 1920 », in https://www.geschichte-afrikas.uni-bayreuth.de/de/team/02-Joel-Glasmann/Publikationen_Bilder-und-Dokumente/Text_Afrique-et-histoire.pdf, p. 31.
Cette manière de faire a persisté après l’indépendance ou s’est même aggravée car dans les recensements officiels, le groupe poularophone, bien que partageant la même langue et la même culture, est éclaté entre Peuls, Toucouleurs et Laobés. C’est au recensement de 2023 seulement qu’une forte protestation des intéressés a conduit l’ANSD à procéder au regroupement de ces entités. Le « diviser pour régner » est passé par là. La conséquence de cette division faisait apparaître Fulɓe et Haal-pulaar-en comme des minorités comparativement aux Seereer (surtout) et aux Wolof. En effet, Joolaa et Seereer avaient été laissés dans leur homogénéité de groupes bien que parlant des dialectes sans intercompréhension à l’inverse du pulaar dont les locuteurs, disséminés à travers le continent, se comprenaient sans trop de difficultés.
C’est le Président Senghor qui prit les premières mesures significatives en faveur des langues nationales en signant en 1972 les premiers décrets pour leur codification. Ainsi, six d’entre elles furent codifiées : manndiŋka, pulaar, seereer, soniŋke, joolaa et wolof. Pour Senghor, toutes ces langues reconnues étaient d’égale dignité et lui-même s’adressait à la nation en français.
Cependant, d’après certaines sources, il ne serait pas étranger à l’aggravation de l’éclatement du groupe poularophone dont le poids inquiétait. Abdou Diouf continua cette tradition d’utilisation de la langue officielle du pays pour ses adresses solennelles, suivies de traductions en wolof après intervention du président au journal parlé ou télévisé. Avec lui, le wolof connut un grand essor du fait de la libéralisation des ondes à partir de 1994. Entre 1981 et 1984 les États Généraux de l’Éducation et de la Formation n’avaient pu trouver un consensus pour faire du wolof la langue d’union nationale et du pulaar celle de nos relations avec le reste de l’Afrique. D’après Boubou Sanghote, il aurait refusé de répondre favorablement à une première demande d’élever le wolof au rang de seconde langue officielle en 1992, ce après avoir reçu une délégation de notables poularophones opposés au projet pour troubles que son adoption risquait de déclencher.
Avec Abdoulaye Wade, un partisan de la promotion du wolof se retrouvait au plus haut lieu de décision du pays en 2000. Rapidement, il voulut mettre toute l’administration au wolof pour en faire une langue de gouvernement comme l’avait théorisé Cheikh Anta Diop dont il partageait les idées et le militantisme dans ce domaine. Mais, comme sous Abdou Diouf, la levée de boucliers fut telle qu’il dût renoncer à la prise d’une décision frontale qui, à coup sûr, mettrait le feu aux poudres. Ici, on comprend pourquoi Senghor l’avait surnommé « Njommboor » : en effet, il adopta la stratégie du « faire sans le dire ». Ainsi, il se mit à multiplier des adresses au pays en wolof, à accorder des entretiens dans cette langue, à donner à certaines sociétés et programmes étatiques des noms en wolof. Sans exagération, on peut affirmer que sous Wade, l’État s’est wolofisé sans faire de vagues. Autrement dit, Wade a atteint ses objectifs sans tambour ni trompette.
Cependant, c’est véritablement avec Macky Sall que les langues nationales autres que le wolof ont fini d’être marginalisées. Macky a systématiquement fait suivre son adresse en français d’une seconde en wolof, faisant de facto de cette langue la seconde langue officielle du Sénégal. Prenons l’exemple du pulaar : d’après Boubou Sanghote, Macky a déjà bien tendu la gorge de cette langue pour faciliter la tâche à celui qui viendra l’égorger ! Cela n’est pas excessif au vu des faits qui vont suivre :
Sous l’euphorie de l’avènement d’un poularophone à la tête du pays et pensant que cela allait faire plaisir à celui-ci, des journalistes profitèrent du défilé du 4 avril pour élargir le cercle du français et du wolof au pulaar. Deux de leurs confrères rapportèrent le fait au président Macky Sall et le convainquirent que cela n’était pas bon pour son image de nouveau président car il risquait d’être vu comme quelqu’un de « sectaire ». D’après Sanghote, des instructions furent données par qui de droit pour que cela ne se reproduise pas. Les émissions télé « Fooyre », « Deental » existèrent avant l’avènement de Macky mais restèrent sans lendemain. C’est sous le magistère de Macky que des émissions telles que « Hiirde », « Dingiral Fulɓe », « Yeelaa », « Yiitere Golle », « Yeewtere Islam » naquirent mais devinrent rapidement irrégulières et finirent par passer à la trappe. Rares parmi elles étaient hebdomadaires. C’est le lieu de préciser que certaines d’entre elles trouvèrent refuge à la 2STV (qui compte actuellement six émissions en pulaar) ou à la TFM. Au moment où Chérif Sy qui animait la seule émission religieuse en pulaar émigrait vers la TFM, le wolof se taillait 7 à 8 magazines consacrés à l’islam. Pourtant vu le rôle des poularophones dans l’islamisation de l’Afrique et particulièrement celle du Sénégal ainsi que leur nombre, la RTS n’aurait jamais dû commettre un tel déni de justice. Si nous récapitulons, au moment où nous écrivons ces lignes, la RTS compte une seule émission de 26 minutes en pulaar (Yiitere Golle) contre 6 émissions à la 2STV, une télévision privée, appartenant certes à un ressortissant du Fuuta (El Hadji Ndiaye). Ainsi, si Macky peut se targuer d’avoir désenclavé et électrifié la partie waalo du Fuuta, avec toutes les conséquences bénéfiques que cela induit, force est de reconnaître qu’il fut véritablement un bourreau des autres langues du Sénégal. Son statut de « métis » pulaar-seereer-wolof l’a conduit sans doute à croire que le wolof pouvait être le dénominateur commun des Sénégalais, mais si l’ingénieur des mines avait prêté une bonne attention à la géographie du pays plutôt que de se focaliser sur le nombre impressionnant des locuteurs du wolof des grandes villes, toutes situées dans le tiers ouest du pays, il aurait sans doute vu qu’imposer le wolof à tous relevait d’un tour de force quasi insurmontable dans l’environnement de ce premier quart du XXIème siècle, où la révolution de l’information et de la communication a fini de rendre vaine toute tentative de contrainte linguistique comme nous l’avons vu un peu plus haut.
Celle de la RTS et d’autres sociétés et leurs conséquences
Disons dès maintenant que la pratique des présidents décrite ci-dessus rejaillit nécessairement sur celle de la RTS qui est une société d’État. On aura donc un déséquilibre dans la grille des programmes de plus en plus favorable au wolof et qui finit par aboutir au constat que :
Au Sénégal, on note une « uniformisation au plan linguistique due à l’hégémonie de la langue wolof » (FES, 2013). Le diffuseur public intègre dans sa programmation les huit langues nationales reconnues. Cependant, la langue pulaar semble être favorisée, elle dispose de programmes spécifiques sur les TV mainstream tandis que des groupes ethniques restent complètement marginalisés (voir : Charles Moumouni et Sokhna Fatou Seck Sarr, « La télévision en ligne : enjeux de régulation et pratiques de diversité culturelle en Afrique subsaharienne », in Les enjeux de l’information et de la communication, n° 22/2, 2021/22, pp. 181-195 [https://shs.cairn.info/revue-les-enjeux-de-l-information-et-de-la-communication-2021-22-page-181?lang=fr, citation, p. 188].
Ce que remarquent ces observateurs s’explique par l’ostracisme que subissent les langues autres que le wolof à la RTS. Comme les poularophones sont plus nombreux et ont plus de moyens, ils ont tout simplement trouvé leur salut dans les TV mainstream. Notons que c’est là une riposte à laquelle la RTS ne s’attendait sans doute pas : la révolution communicationnelle est allée trop vite.
Pour analyser le cas spécifique du pulaar, les attaques contre la langue commencèrent d’abord par la technique du « cheval de Troie » qui a bien fonctionné en Mauritanie sur le plan politique. Mais le dernier ministre haal-pulaar nommé pour avaliser la « hassanisation » totale a fini par être démis faute de vouloir obéir jusqu’au bout. Elle a failli fonctionner avec un grand intellectuel haal-pulaar dont une contribution fit date. Après le tollé général qu’elle suscita au sein de la communauté poularophone, l’intéressé a fini par prendre conscience de la complexité de la question et est, depuis, revenu sur sa proposition et pense aujourd’hui que le multilinguisme est plus adapté au contexte du Sénégal :
Mais le forcing fait pour le wolof a, depuis, pris de l’ampleur. Ainsi, de la technique du « cheval de Troie », on est passé à celle du « camouflage linguistique » : Une certaine journaliste dont les prénom et nom sont loin de sonner wolof est l’animatrice de « Lantinoor », une émission faite en wolof. Cela paraît curieux. Pourtant cela ne l’est pas tant car cette personne est née à Rufisque et dans son portrait consultable sur la toile, on voit qu’elle est très à l’aise en wolof et peut-être même plus à l’aise en wolof qu’en français. Cela explique peut-être pourquoi un autre magazine d’actualité qu’elle animait déjà avant, se fait en wolof. Pourtant le nom du magazine, « Kassabor », est en joolaa et signifie « entraide » ou « confession publique » selon certaines sources.
Deux autres magazines sur la RTS1 s’intitulent « Champ contre Champ » et « Pluriel » alors qu’ils passent en wolof. Pour « Pluriel », nous avons, comme pour « Kassabor », un animateur dont les nom et prénom ne sonnent pas du tout wolof mais plutôt seereer. Ces faits curieux semblent indiquer une technique de camouflage qui permet d’éviter la confirmation du constat qu’au Sénégal, à la télévision, il y a « une uniformisation au plan linguistique due à l’hégémonie du wolof » (voir Charles Moumouni et Sokhna Fatou Seck Sarr, « La télévision en ligne : enjeux de régulation et pratiques de diversité culturelle en Afrique subsaharienne », in Les enjeux de l’information et de la communication, n° 22/2, 2021/22, pp. 181-195 qui citent, FES, 2013).
Quand on analyse cette pratique qui a cours à la RTS, on voit clairement que c’est l’assimilation qui est recherchée : ce sont des personnes wolofisées (c’est leur droit le plus absolu) qui animent des magazines dont le nom est emprunté à une autre langue du pays ou au français mais qui se font en wolof. Un tel choix n’est pas innocent car il contribue à réduire la langue utilisée pour le nom du magazine au rang d’appendice du wolof qui devient ainsi le dénominateur commun au Sénégal. Tous ceux qui ne sont pas prêts à accepter cela, sont qualifiés de sectaires. Dans l’entendement de certains, est sectaire toute personne qui refuse de se laisser assimiler.
Le sectarisme : parlons-en. Parler sa langue, ce n’est pas faire du sectarisme ; c’est tout simplement être soi-même. Qui est le plus sectaire entre celui qui ne parle que sa langue et veut que les autres parlent obligatoirement sa langue et celui qui, en plus de sa langue, parle une autre langue ? Les enclaves soninkés et wolofs du Fuuta sont bilingues, les commerçants wolofs du Fuuta ne sont pas obligés de parler pulaar ; s’ils le font, ils le font en toute liberté et pour le bien de leurs affaires. Alors pourquoi ne pas reconnaître la même liberté aux poularophones en pays wolofs ?
Le « neɗɗo ko banndum » (on ne peut avoir mieux que son parent) : parlons-en. Wade a fait pire que Macky dans ce domaine : il a fait du « neɗɗo ko ɓiyum » (on ne peut avoir mieux que son enfant) et cela poursuit encore le PDS (sans Karim, le parti ne doit rien faire). On s’est beaucoup trompé sur la véritable appartenance des Ba, Diallo, Soh et autres Bary promus par Macky : pour certaines personnes, ignorantes ou malintentionnées, ils ne pouvaient être que des Fulɓe ou des Haal-pulaar-en mais nombreux parmi eux étaient en réalité des gens qui avaient fini de se wolofiser depuis longtemps, ne parlaient un traître mot de pulaar et se reconnaissaient plus dans la peau de Wolofs que dans une autre. Il y a belle lurette que le nom ne fait plus l’ethnie dans nos grandes villes et même dans certaines de nos campagnes. Au nom de quoi Abdoulaye Wade peut-il faire de son fils ministre d’État, ministre de la coopération internationale, de l’aménagement du territoire, des transports aériens, des infrastructures (soit quatre ministères, et des plus juteux, entre les mains d’une seule personne qui, de surcroît, a la possibilité de rendre directement compte au président de la République) ; de sa fille Sindiély sa conseillère spéciale en matière de culture ; donner la présidence du groupe parlementaire libéral à Doudou Wade, son neveu ; tenter de nous imposer comme vice-président le même fils et vouloir encore aujourd’hui le rendre incontournable dans la vie politique du pays sans que certains ne trouvent rien à y redire ? Parce qu’il est wolof ? Macky ne devrait-il pas avoir le droit de nommer son frère ministre comme l’avait fait Abdou Diouf sans remarques sarcastiques ? Non, parce qu’il n’est pas wolof ? Certains suprémacistes doivent se faire à l’idée que ce pays n’est pas un bien des seuls Wolofs et que nous avons tous les mêmes droits et devoirs. Chacun doit donc pouvoir y parler sa langue sans tentative de restriction ou de diabolisation.
Tout observateur objectif conviendra avec nous que cette grande langue ne mérite pas le traitement qu’elle a subi jusqu’ici. En effet, une langue qui est la plus parlée sur plus de 2/3 du territoire sénégalais ; est majoritaire dans 5 régions sur 14 ; 2ème dans 4 régions sur 14 ; 3ème dans 4 régions sur 14 et 4ème dans une seule région sur 14 ; va de l’Atlantique à la mer Rouge ; est présente dans plus d’une vingtaine de pays en Afrique ; compte une importante diaspora (en Europe, en Amérique du Nord, dans les pays du Golfe, en Afrique Centrale et Australe, etc.) ; cette langue, disons-nous, ne mérite pas des tentatives d’étouffement que tout le monde constate à travers des faits concordants :
Parmi ces faits, citons avant tout la violation sournoise de la Constitution du Sénégal qui ne dit nulle part qu’une seule langue doit être utilisée dans les services. L’utilisation exclusive du wolof dans les serveurs des banques, des compagnies de téléphonie, d’Air Sénégal, du TER, du BRT, etc. est contraire à l’esprit et à la lettre de la Constitution. Il est évident que cette pratique illégale ne peut même pas prétendre reposer sur des nécessités commerciales. Si nous prenons Air Sénégal, cela crève les yeux que dans ses différentes dessertes africaines, les locuteurs du pulaar sont plus nombreux que ceux du wolof. Si cette compagnie devait strictement s’en tenir aux bonnes pratiques commerciales, elle aurait dû utiliser le pulaar avant même le wolof, pourtant elle ne l’a pas fait. Mais ce qui est scandaleux, c’est le fait qu’elle s’entête dans son attitude injustifiable malgré les protestations répétées de ses usagers utilisant le pulaar. Dakar étant une métropole ouest-africaine, avec l’omniprésence du pulaar dans cette partie du continent, les lignes du TER et du BRT sont inévitablement utilisées par des Africains poularophones qui ne parlent pas un traître mot de wolof et qui n’auraient eu aucun embarras avec l’utilisation du pulaar. Ces remarques peuvent être étendues à tous les services destinés au grand public.
Tout le monde comprend que ce qui est recherché ici, c’est d’imposer le wolof à tous en faisant fi de nos lois et du bon sens. On oublie seulement que nous ne sommes plus au XVIème siècle où il suffisait d’une simple ordonnance pour condamner une langue à la disparition.
Cette langue doit donc être respectée et valorisée à la hauteur de son poids indéniable. Ainsi, les correctifs qui vont suivre nous semblent indispensables pour éviter au Sénégal une erreur aux conséquences forcément préjudiciables à sa stabilité.
Que faire ?
Il faut donc nous ressaisir et prendre un certain nombre de mesures correctives propres à nous faire retrouver un aménagement linguistique plus conforme aux poids respectifs de nos langues et gage de paix et de stabilité :
En matière d’aménagement linguistique
La première chose à faire est de revoir l’approche de Cheikh Anta Diop et de Pathé Diagne. En effet, leur modèle est loin de tenir compte des réalités actuelles sur le terrain. Le Sénégal ayant reconnu les principales langues du pays depuis 1972, il est difficile aujourd’hui de revenir à une seule langue qu’on imposerait à tous, avec le prix politique que cela suppose parce que cela passera nécessairement par la violence : on n’a jamais vu une communauté linguistique consciente négocier l’étouffement de sa langue. Il s’y ajoute que le résultat escompté, la disparition des langues visées, est quasi impossible à atteindre du fait d’un environnement global peu favorable.
Plus largement, au vu des résultats du recensement et dans la recherche d’une coexistence harmonieuse entre les différents grands groupes linguistiques du pays, le gouvernement du Sénégal devrait adopter, au minimum, comme langues de travail le wolof, le pulaar et le seereer. Pierre Baligue Diouf propose 6 langues mais pas comme langues de travail mais comme langues à enseigner au secondaire. Il s’agit du wolof, du pulaar, du seereer, du manndiŋka, du joolaa et du soniŋke (voir « Innovations pédagogiques pour l’intégration des langues nationales africaines dans l’éducation : quel état des lieux au Sénégal » in https://hal.science/hal-03640374/document, p. 159.
Cela nous rapprocherait du modèle suisse que n’apprécie pas beaucoup Cheikh Anta Diop mais qui est plus conforme à nos réalités et à la préservation de la paix dans notre pays. Ici, nous partageons la critique de Souleymane Bachir Diagne à Cheikh Anta Diop : « …il veut une langue unique. Cela n’a pas de sens d’avoir une langue d’unification : pourquoi le projet devrait-il être un projet qui imite l’Etat-Nation, c’est-à-dire être homogène avec une seule langue, de manière centralisée? ». En effet, force est de constater que nous sommes dans un État multi-ethnique et dans un contexte politique totalement différent. Sans même aller jusqu’en Suisse, le Sénégal peut s’inspirer de l’exemple éthiopien : voilà un pays où 100 langues sont parlées (nous n’en avons pas autant au Sénégal) mais qui a choisi de se doter de 5 langues de travail pour le gouvernement : l’amharique (29% de la population, l’oromo (34%), le tigrigna (6%), le somali (6%) et l’afar (?). Le cas de l’Afrique du Sud est aussi très intéressant. Le 1er alinéa de l’article 6 de la constitution de ce pays dispose :
1) Les langues officielles de la République sont le sepedi, le sotho, le tswana, le swati, le venda, le tsonga, l’afrikaans, l’anglais, le ndébélé, le xhosa et le zoulou.
Pour le statut du pulaar, le Sénégal pourrait s’inspirer de l’exemple rwandais. Voilà un pays où les trois principaux groupes ethniques (Hutus, 81, 7% ; Tutsis, 9, 5%, Twas, 1, 8%) qui font 93,3% de la population parlent tous la même langue, le kinyarwanda. Le Rwanda s’est doté de 4 langues officielles : le kinyarwanda, le français, l’anglais et le swahili. Les 3 premières langues s’expliquent par l’histoire du pays (unité linguistique, colonisation belge et élite tutsie anglophone du fait de son exil en Ouganda). Le choix du swahili est intéressant à analyser. Le swahili a été érigé en langue officielle en 2017 en respect à la promesse faite par le Président Kagamé lors de l’adhésion du Rwanda à la Communauté des États de l’Afrique de l’Est, en 2006. C’est le lieu de rappeler que le swahili est une langue très parlée en Afrique de l’Est alors que le nombre des « Swahiliens » rwandais est estimé à 6500 individus. Autrement dit, le Rwanda a surtout tenu compte du rayonnement régional du swahili pour l’élever au rang de langue officielle. Le statut du swahili en Afrique de l’Est est comparable à celui du pulaar en Afrique de l’Ouest. À cela, il faut ajouter le fait qu’au Sénégal, le pulaar est la 2ème langue du pays après le wolof. Toutes ces deux raisons militent en faveur de l’élévation du pulaar au rang de langue officielle à côté du français et du wolof à l’instar du swahili au Rwanda.
Ce n’est pas par coquetterie que tous ces pays multi-ethniques comme le Sénégal ont choisi le multilinguisme : c’est pour assurer l’épanouissement de toutes leurs composantes ethniques et préserver ainsi une coexistence harmonieuse entre elles. Nous le verrons plus bas : l’unité linguistique a montré ses limites depuis le génocide rwandais. Le Sénégal n’y gagnera rien donc et sa recherche a de fortes chances d’ouvrir la boîte de Pandore et de nous valoir des lendemains tragiques compte tenu de la configuration géographique de nos principales langues (voir carte ci-dessus).
En matière d’éducation
Nous ne sommes pas un spécialiste des sciences de l’éducation, mais le simple bon sens nous fait croire qu’une bonne introduction de nos langues nationales à l’école exige les conditions qui vont suivre :
– Eviter toute précipitation préjudiciable à l’atteinte des objectifs : de nombreux échecs dans ce domaine en Afrique s’expliquent par une absence de préparation suffisante avant le lancement des programmes ;
– Un principe directeur qui permette à chaque petit Sénégalais d’être scolarisé dans sa langue maternelle. Pour ce faire, il faut que le maillage du territoire soit optimal de manière à éviter des choix imposés. Si ce qui est recherché ce sont bien les gains que l’enfant est supposé faire en apprenant dans sa langue, il est évident qu’un tel objectif ne saurait être atteint avec une autre langue imposée du fait de l’absence de la langue idoine ;
– Des enseignants bien formés dans les différentes langues et en nombre suffisant ;
– Des outils pédagogiques de qualité aussi bien pour les élèves que pour les enseignants.
Donner au pulaar sa part légitime pour éviter la déchirure
Pour en revenir au pulaar, il doit être présent dans le TER, le BRT et Air Sénégal, dans la téléphonie (il n’y a pas que les wolofophones qui utilisent ces services ; il faut penser aux nombreux poularophones africains qui vivent au Sénégal ou visitent le pays.
Dans les noms des programmes étatiques, il convient de donner au pulaar la place qui doit être la sienne.
Dans le domaine des media, il est urgent donc de rééquilibrer les grilles des programmes en donnant au pulaar un temps correspondant à son poids démographique au Sénégal (26%) et en Afrique (4ème langue du continent). Autrement dit, revenir au strict respect du poids de chaque langue sénégalaise en lui accordant un temps en conformité avec son poids.
Certaines grandes émissions radio ou télé doivent pouvoir avoir leur version pulaar du fait de leur intérêt particulier ; ce ne sont pas les spécialistes qui manquent.
Une émission genre « Terroir » de la télévision du Mali doit naître : le présentateur introduit et met l’élément tel qu’il a été pris sur le terrain. Cela permet à ceux qui sont dans le pays profond de paraître et d’être connus des autres parties du pays. Pour cela, Il faut se donner les moyens et la volonté de couvrir toutes les manifestations d’envergure sans discrimination de groupes ou de langues et accepter que la télévision nationale appartienne à tous.
Compte tenu du poids du pulaar en Afrique, et pour le rayonnement politique et culturel bien compris du Sénégal, une rédaction entièrement dévolue à cette langue doit être mise en place et une fréquence dégagée pour la diffusion de programmes s’adressant au pays et au monde, à commencer par l’Afrique. En effet, il y a fort à parier que si ces programmes sont bien pensés, l’audience ne fera pas défaut et s’étendra de l’Atlantique à la mer Rouge. Le Sénégal y gagnera sans aucun doute non seulement sur le plan culturel mais aussi économique. Dire cela n’a rien d’une trouvaille car c’est ce que font déjà les grandes radios telles que R.F.I., V.O.A (Voice of America) ainsi que la télévision Canal+ qui a mis dans son bouquet RTI (Radio-télévision Fulɓe Internationale) ainsi que Pulaagu qui ne diffuse que de la fiction en langue pulaar depuis le 29/4/2024.
La marginalisation du pulaar ou, plus grave, sa mort recherchée, n’atteindra pas son objectif du fait d’un environnement peu favorable : révolution de l’audio-visuel qui permet un pluralisme médiatique. Si vous n’êtes pas satisfait d’une télé ou d’une radio, vous pouvez ouvrir la vôtre et la positionner sur satellite, sur le net, la mettant ainsi à la disposition de tous.
Une langue disparaît difficilement d’après le constat même de Cheikh Anta Diop qui cite l’exemple irlandais auquel on pourrait ajouter celui de la Finlande (avec le peuple Suomi qui reconstitua sa langue pratiquement à partir de rien ; voir Kalevala e Fulbheyá d’Elias Lönnrot et d’Alfadyó Mokaheere, 1983).
En clair, ceux qu’on cherche à étouffer linguistiquement ne se laissent pas faire et trouvent d’autres moyens d’exister. Ainsi, ils se créent un autre univers linguistique et culturel qui leur donne ce qu’on leur refuse dans les médias d’État :
Aujourd’hui déjà, de nombreux poularophones du Sénégal et de la Mauritanie ( pour nous en tenir à une information vérifiée) se rabattent sur les radios de proximité ou radios communautaires pour suivre les informations, passer leurs communiqués, participer à des émissions interactives, écouter leur musique préférée, etc. Ces radios deviennent de plus en plus nombreuses et détournent progressivement l’auditoire poularophone des chaînes de la RTS mais également de certaines chaînes privées qui ont connu un réel engouement avec la libéralisation des ondes marquée par la naissance de Sud FM le 1er juillet 1994.
En effet, ne se reconnaissant pas dans les programmes diffusés essentiellement en wolof, les populations ont fini par trouver leur bonheur dans ces radios qui collaient bien à leurs préoccupations. Certaines d’entre elles, bien que portant les noms de villages bien du Fuuta, émettent en réalité sur le net, à partir des États-Unis d’Amérique ou du Canada (c’est le cas de Daw FM et de Radio Haayre-Laaw auxquelles il faut ajouter Pulaar Speaking, une radio d’Association ). Pour les capter, les auditeurs se servent de leurs téléphones portables : il suffit de payer une connexion internet dont le coût est quasiment à la portée de tous, avec la baisse incessante des prix ; donc une solution quasi parfaite permettant d’échapper à ce qui est perçu comme la tyrannie d’une langue et d’une culture. Du coup, nos parents nous ont eux-mêmes demandé de ne plus faire d’avis de décès sur la RTS mais plutôt sur les radios locales au motif qu’ils écoutaient surtout désormais Radio Demet, Radio Tulde, Radio Dóɗél, etc. Et cerise sur le gâteau, les groupes WhatsApp de tous types et de toutes tailles achèvent de « déconnecter » presque totalement les ruraux poularophones des programmes radio de la RTS.
À ces radios s’ajoutent de plus en plus des télévisions en ligne parmi lesquelles on peut citer : RTFI (télé Fulɓe Internationale), Pulaagu, Manda TV Sénégal, Fulɓe Production, Piindi TV, Afrika Pulaar TV, Pinal TV Mali, Pinal TV Winndere, Fuuta Vision TV, Fouta Plus, Kawral Production, Tiitoonde TV, Tele Mbedda Móritani, PPM TV, Hoodere Pulaagu, Fulɓe TV, Fewdaare Fouta TV (Guinée, Fuuta Jaloŋ). Parmi ces télévisions, les plus suivies sont : Afrika Pulaar TV, avec 200 000 abonnés sur Facebook et ip tv ; Piindi TV, avec 192 000 abonnés sur YouTube et ip tv ; RTFI, avec 45 000 abonnés sur Facebook et IPTV.
Étant donné que TFI (chaîne généraliste) et Pulaagu (chaîne thématique diffusant des séries et des dramatiques), sont désormais sur Canal+ et sont accessibles moyennant un abonnement, rien n’empêche plus désormais les téléspectateurs insatisfaits de prendre le large. Les choses sont encore plus simples pour Marodi TV Pulaar qui est sur YouTube. Comme Sunu Yeuf occupe la 3ème place du top 9, avec 10% de parts d’audience derrière TFM (13%) et Sen TV (12%), il est fort probable qu’avec la naissance de Pulaagu (présent sur Canal+ comme Sunu Yeuf), la RTS, déjà absente de ce top 9, dégringolera un peu plus du fait de la perte de ses téléspectateurs poularophones. Il est donc temps que ses dirigeants se demandent si cette descente aux enfers n’est pas liée à une wolofisation de plus en plus poussée, qui fait fuir tous ceux qui ne se reconnaissent pas dans ce choix parce qu’ils pensent avoir un droit de « visibilité » sur une télévision qui, en théorie, appartient à tous. En effet ce choix, qui peut être pardonné aux télévisions privées, ne peut l’être pour la RTS qui pensait faire face à leur concurrence en clonant leurs programmes en wolof et en réduisant de manière drastique les programmes dans les autres langues du pays.
Sur le plan de la téléphonie, la porte que refuse d’ouvrir Orange pour des raisons que rien ne justifie, sera grandement ouverte par l’opérateur Free qui va offrir « bientôt la possibilité de choisir la langue pulaar avec le service client, de parler à des téléconseillers dans cette langue ». Free va même proposer un service adapté aux éleveurs, majoritairement poularophones : une puce pour lutter contre le vol du bétail ! Pour plus de détails, suivre le lien https://www.seneweb.com/news/Societe/le-pulaar-dans-les-supports-de-communica_n_431859.html.
Décidément, on n’est plus au temps de François 1er mais bien sous le règne de la révolution technologique qui ne permet plus l’uniformité. En effet, comme le téléphone portable permet de recevoir tout ce qu’on souhaite, assurant ainsi une indépendance et une liberté quasi totales à tous, il devient impossible d’empêcher une diffusion de masse de contenus qui, progressivement, creuseront un fossé de plus en plus profond et large entre le groupe et le reste de la communauté nationale. Autrement dit, on aura un résultat aux antipodes de celui qui était recherché : à la place de l’unité et de la cohésion forcées, on va semer et laisser se développer les germes de la division entre nos différents groupes linguistiques.
Les Sénégalais qui veulent se faire assimiler pour diverses raisons individuelles ou collectives peuvent le faire en toute liberté mais vouloir imposer l’assimilation à tous par l’hégémonie forcée d’une langue est un projet insensé, gros de menaces pour notre pays ; et qui ne nous garantira même pas une plus grande unité nationale, au contraire.
En effet, depuis le génocide des Tutsis au Rwanda de 1994, cette certitude aussi est tombée : Tutsis et Hutus parlent tous le kinyarwanda et pourtant la désunion et la haine entre eux étaient telles que les premiers furent massacrés sans état d’âme par les seconds à hauteur du chiffre effarant de 800 000 personnes ou plus ! Puisque nos autorités actuelles sont convaincues qu’il faut mettre nos enfants à l’anglais dès le primaire (décision dont l’expérimentation débute dès la rentrée 2024-2025), à quoi bon développer un ghetto linguistique qui n’a aucune chance de dépasser les frontières orientales du Sénégal et à plus forte raison conquérir le continent comme on aurait pu le faire avec le choix d’une autre langue ? Revenons à la raison et trouvons un aménagement linguistique plus équitable et plus respectueux de nos réalités !
Aucun peuple n’a renoncé à sa langue sans la violence dont la forme peut varier : elle peut être physique ou morale. Or le contexte actuel du Sénégal et du monde ne permet d’user d’une violence du genre de celle qui a tué certaines langues dans l’histoire. Le prix à payer serait trop fort pour un résultat quasi inatteignable. La paix n’a pas de prix.
Les politiques et les religieux doivent s’assumer
Nos politiciens, hommes et femmes, doivent mieux s’assumer. La plupart des formations politiques qu’ils lancent portent des noms wolofs ou français, le pulaar étant dédaigné :
L’ancien ministre d’État des affaires étrangères de Wade créa, en 2010, un parti auquel il donna pour nom « MPC/Luy Jot Jotna » (Mouvement Politique Citoyen/Luy Jot Jotna). Comme on le voit, il a ignoré le pulaar et choisi le français et le wolof. Faisant preuve de plus de prudence sans doute du fait de son enracinement plus solide, celle qui fut le maire de Podor lança, en 2017, un mouvement politique dénommé « Oser l’Avenir ». C’est du français certes mais elle ne tourne pas le dos à sa langue maternelle au profit d’une autre langue du pays.
Le parti d’un autre Podorois s’appelle AG/Jotna et sa nouvelle coalition mise sur pied à l’occasion des législatives de novembre 2024 a pour nom « And Gor ». Et pourtant, cette personne est bien née à Podor, en plein Fuuta et parle pulaar. Pour être juste cependant, reconnaissons que c’est cette même personne qui lança, dans le cadre du déploiement de « Senegaal Dem-Dikk », une ligne « Fuuta Yaa-Ngartaa » (entre Richard-Toll et Haayre-Laaw) malgré la contestation du syndicat de la compagnie sur le choix d’un nom en pulaar, d’après Gondiel Ka.
Si l’ancien Premier ministre et candidat à la présidence a donné à son parti le nom de « Nouvelle Responsabilité », il a aussi lancé une coalition dénommée « Jàmm Ak Njariñ » ; encore du wolof pour une organisation dont le leader est un poularophone. Ici, reconnaissons qu’il n’a pas les mains libres et que ce choix s’explique sans doute par le consensus qu’il a dû trouver avec ses partenaires.
Il aura suivi en cela les pas du président sortant qui avait appelé son parti APR (Alliance Pour La République) et sa coalition « Bennoo Bokk Yaakaar ». Dans ce tableau morose pour le pulaar, deux exceptions à noter : la coalition « Addu Jam (AJ)», (Apporte le Bien) en pulaar, composée d’agriculteurs et d’éleveurs, a osé choisir un nom entièrement en pulaar. C’est aussi le cas de la coalition « Nafoore Sénégal » dont la base est le département de Goudiry, au Ɓunndu. Ces faits méritent d’être notés. Malheureusement, nous venons d’apprendre (7/10/2024 à 19h 34) que la première coalition a été recalée parce que son chèque a été rejeté. Au moins voilà des gens qui n’ont pas tourné le dos à leur langue pour des raisons électoralistes.
Que nos politiciens et politiciennes ne s’y trompent pas, Ce n’est pas en renonçant à ce qu’on est qu’on aura à coup sûr l’électorat wolofophone qu’ils courtisent. Et que l’électorat poularophone le dise ou non, il ne peut être content d’un tel manque de considération pour sa langue, et cela peut faire beaucoup de déçus qui peuvent faire très mal. Qu’ils trouvent des noms de partis dans lesquels leurs bases électorales, avant tout poularophones, se retrouvent. La leçon que Macky a régulièrement reçue dans une certaine zone du pays malgré les investissements sans précédents effectués pour elle et les actes d’allégeance à l’endroit de ses dignitaires doit les faire méditer : ce n’est donc pas avec un nom de parti emprunté au wolof qu’on fera oublier à certains suprémacistes à quelle communauté on appartient ! Et comme pour ce Jiggeejo (un parent à plaisanterie) qui, sentant un gros poisson sous son pied, lâche celui qu’il avait déjà dans sa main pour pouvoir attraper celui qui était sous son pied, il y a fort à parier qu’ils perdront l’un sans avoir pris l’autre ; lâchant ainsi la proie pour l’ombre !
Nos guides religieux aussi doivent faire plus attention à l’usage du pulaar lors de cérémonies spécifiques au groupe mais aussi dans leurs sermons. Comme nous l’avons déjà écrit ailleurs, quand quelqu’un se déplace de Guédiawaye à la mosquée omarienne (pour prendre un exemple significatif) pour la prière ou la wazifa du vendredi, les deux grandes prières du calendrier musulman, ce n’est pas pour entendre un sermon ou une communication faits en grande partie en wolof. Il serait resté dans son quartier s’il n’était pas à la recherche d’autre chose. Dans le même ordre d’idées, lors de sa ziarra annuelle, le pulaar doit occuper une place centrale parce que de nombreuses personnes qui viennent de l’arrière-pays ne comprennent ni ne parlent wolof. Dans cette mosquée, il y a donc un équilibre à trouver entre le pulaar qui doit être sa première langue et le wolof qu’il faut aussi utiliser pour les wolofophones qui y prient du fait du voisinage. Comme on dit en pulaar « yiɗande hoore mum, wonaa añande banndum » (« vouloir pour soi-même, ce n’est pas vouloir priver le proche ». Parlons d’abord notre langue dans les lieux de culte qui nous sont spécifiques. Dans la mosquée de la Cité Assemblée, les sermons sont faits en wolof même par l’imam titulaire qui est plus à l’aise en pulaar que dans cette langue. Nous trouvons cette pratique normale parce que le wolof est largement majoritaire dans cette zone. Le désir de satisfaire les fidèles de langue wolof ne doit pas amener nos guides à en oublier la langue de leur communauté. Ils doivent s’organiser pour satisfaire les uns et les autres. Avec un agenda dont l’objectif est, clairement, d’étouffer toutes les autres langues au profit d’une seule, il n’y a plus aucun complexe à porter en bandoulière son pulaar ou son seereer et à avoir la garde haute jusqu’au jour où chaque langue du pays aura sa juste place dans notre aménagement linguistique.
Paradoxalement Macky a été aussi celui par lequel a débuté l’inversion tant redoutée par Pathé Diagne, Cheikh Anta Diop ainsi que tous ceux qui militent pour le choix immédiat du wolof comme langue officielle en donnant une remarquable impulsion au développement de l’intérieur du pays. Son slogan « Un Sénégal de tous et pour tous » résume parfaitement son action. Il lança donc les instruments de ce développement (PUDC, PUMA, DAC etc.), avec comme objectif prioritaire l’électrification rurale et les infrastructures de transport et de désenclavement des régions de l’intérieur. Les bases du décollage économique étaient ainsi construites, permettant de ce fait le début du processus de rattrapage entre le centre-ouest et le reste du pays. À terme, les conséquences d’un tel processus seront la fixation des populations dans leurs terroirs où elles pourront s’épanouir sans devoir désormais se rendre en pays wolof où certains de leurs ancêtres sont restés définitivement et se sont fait assimiler. Cette politique d’équité, beaucoup de ceux qui ont profité jusqu’ici de l’exclusivité des actions de développement entreprises par l’État et qui sont conscients de la diminution consécutive de l’influence de leur terroir, de leur culture mais surtout de leur langue, ne l’ont jamais pardonnée à Macky. Cela pourrait expliquer la constance du vote défavorable qu’il essuya du début à la fin de son mandat dans certaines zones du pays. L’acharnement de Macky à museler le pulaar et les autres langues avait essentiellement pour objectif de chercher à éviter les foudres de ces nostalgiques de la suprématie du pays wolof. Peine perdue car il fut accusé d’investir toutes les richesses du pays au Fuuta ; en un mot, de faire du « Neɗɗo ko banndum » quand tous les faits objectifs montraient que d’autres régions ont eu une part plus importante dans ses investissements : autoroute Ilaa-Tuubaa, pont sur la Gambie, différents ponts et routes en Casamance, au Sénégal Oriental, dans la région de Fatick, autoponts, TER et BRT à Dakar, hôpitaux de dernière génération dans plusieurs régions. On voit bien donc que l’aversion (nous pesons bien nos mots) de Macky Sall que charrièrent certains réseaux sociaux ne peut pas s’expliquer par une injustice excessive à l’endroit de certaines communautés ou régions. Il y a incontestablement un sentiment que nous n’aimerions pas qualifier mais qui devrait inquiéter tous les Sénégalais conscients et soucieux de l’harmonie, mieux, de l’amour qui doit prévaloir entre les différentes composantes de ce pays.
Les langues étant les outils d’expression, de communication mais aussi les éléments qui incarnent le plus l’identité des communautés humaines, toutes les décisions qui les concernent doivent être pesées et repesées minutieusement avant d’être arrêtées. À 70 ans passés, on peut s’autoriser certaines vérités, avec l’espoir qu’elles tomberont dans de « bonnes oreilles ». Le pulaar n’est pas une petite langue : il ne l’est pas au Sénégal où, sur le plan géographique, il est la première du pays mais aussi en Afrique où il occupe la 4ème place du point de vue du nombre des locuteurs et la première (des langues autochtones africaines) du point de vue de l’étendue géographique. Si l’histoire générale de l’Afrique a été publiée dans cette langue, ce n’est pas par hasard. Si le pulaar a été pressenti pour faire partie des langues de travail de l’Union Africaine, ce n’est pas non plus par hasard. Une telle langue ne peut pas être mise entre parenthèses ou étouffée comme un dialecte parlé par quelques individus. Cette vérité-là, tous les intellectuels wolofs lucides, épris de paix et de justice doivent l’admettre au lieu de faire la sourde oreille et de fermer les yeux sur ce qui se passe actuellement au risque de mettre en péril cette paix si appréciable que beaucoup d’Africains nous envient. Nous leur rappelons à cet égard une chose qu’ils n’ignorent pas, à savoir que le vrai intellectuel est celui qui s’implique pour combattre l’injustice. Nous ne voulons pas être un oiseau de mauvais augure : la tourmente nous menace déjà tant des frustrations de plus en plus difficiles à contenir s’accumulent. Et si nous voulons rester en paix, suivons ces grands pays cités ci-dessus et écoutons l’un de nos plus brillants intellectuels, pour ne pas le nommer, le Professeur Souleymane Bachir Diagne qui, courageusement, a recommandé, à plusieurs occasions le multilinguisme pour le nôtre. Que nos gouvernants refusent donc d’écouter le chant de certains tritons et s’engagent résolument et irréversiblement dans la voie d’un multilinguisme salvateur. Sur la base de la proposition de Samba Diouldé Thiam, « la possession d’au moins trois langues [dont le français], par tout élève qui termine le cycle primaire », il faut oser demander aux Wolofs de faire un effort d’ouverture vers les autres langues car le problème se pose surtout chez eux. Si l’option de l’officialisation devait être retenue, que ce soit, au minimum, avec nos trois premières langues qui s’imposent par leur poids démographique et géographique.
Livres en pulaar écrits par l’auteur :
– Paalél njuumri. Binndanɗe e jeewte (La gourde de miel, écrits et conférences), Dakar, Éditions Papyrus-GIE, 2000, 2005, 2019.
– Sawru Ganndal. Yoo Tuubaako artir jabbere mum (l’arme du savoir. Que le Blanc soit plus modeste), Dakar, Éditions Papyrus Afrique, 2005, 2019 ; existe aussi en audio (Chérif Ba, sur YouTube).
– Fulɓe gila Héli-e-Yooyo haa Fuuta Tooro (Les Peuls de Héli-et-Yoyo au Fouta Toro), Dakar, Éditions Papyrus Afrique/Presses Universitaires de Dakar, 2012.
Le Conseil national de développement de la nutrition, en collaboration avec l’Inspection de l’éducation et de la formation (IEF) de Sédhiou (sud), a lancé, jeudi, une caravane de sensibilisation sur la lutte contre les troubles dus à la carence en iode
Le Conseil national de développement de la nutrition, en collaboration avec l’Inspection de l’éducation et de la formation (IEF) de Sédhiou (sud), a lancé, jeudi, une caravane de sensibilisation sur la lutte contre les troubles dus à la carence en iode, avec la participation des établissements scolaires de la commune, a constaté l’APS.
”Nous sommes à Sédhiou pour partager avec toute la population l’importance de la lutte contre les carences en iode”, a déclaré Adama Guirane, chargé de la fortification des aliments au CNDN.
M. Guirane a indiqué que la carence en iode est un problème de santé publique au Sénégal, soulignant qu’elle impacte négativement la population, en particulier les femmes et les enfants.
Les élèves jouent un rôle crucial en tant que vecteurs de sensibilisation pouvant promouvoir la consommation de sel iodé dans leurs foyers et communautés, a-t-il dit.
Il a insisté sur les risques liés à la carence en iode et les avantages d’une alimentation adéquatement iodée, affirmant que des efforts sont nécessaires pour relever le taux de croissance des enfants et améliorer leur parcours scolaire.
Selon lui, les conséquences de la carence en iode sont nombreuses, citant les avortements, la mortalité néonatale, les retards mentaux et les goitres, qui affectent particulièrement les femmes et les enfants.
Les enquêtes menées dans la zone sud révèlent une stagnation de la croissance des enfants, nécessitant des interventions pour lutter contre les carences en iode, en fer et en vitamine, a-t-il ajouté.
Omar Diagne, inspecteur de l’éducation et de la formation (IEF), a souligné l’importance de cette initiative pour améliorer la santé publique et le développement des enfants dans la région.
VERS L’INTRODUCTION DE L’ENSEIGNEMENT DE L’ANGLAIS A L’ELEMENTAIRE
L’introduction de l’anglais à l’Elémentaire notamment au niveau du CM1 et du CM2 sera effective à la rentrée des classes prochaine pour une phase expérimentale, a annoncé, jeudi, le Secrétaire général du gouvernement.
Dakar, 19 sept (APS) – L’introduction de l’anglais à l’Elémentaire notamment au niveau du CM1 et du CM2 sera effective à la rentrée des classes prochaine pour une phase expérimentale, a annoncé, jeudi, le Secrétaire général du gouvernement.
”Le Premier ministre demande au ministre de l’éducation de veiller, en ce qui concerne l’introduction de l’Anglais, aussi bien pour la phase expérimentale que pour le déploiement, à l’élaboration d’une feuille de route précise et réaliste en veillant à l’égalité d’accès des apprenants ainsi que l’adéquation avec les besoins de production et du monde travail’’, a indiqué Ahmadou Al Aminou Lo.
Lisant les recommandations du Conseil interministériel sur la rentrée 2024 -2025, présidée par le Premier ministre, Ousmane Sonko, M. Lo a annoncé à cet effet que ”les ministres chargés de l’éducation nationale et de la formation professionnelle, en rapport avec toutes les parties prenantes, engageront dès cette année, la refonte profonde des curricula de l’Education et de la Formation, selon la Vision du Projet”.
Il a rappelé que cette vision est axée sur la souveraineté nationale, la promotion des valeurs et de la citoyenneté, de l’histoire authentique et des langues nationales, des sciences, des techniques et du numérique, de la sécurité routière, de l’éducation environnementale et du développement durable.
Concernant les langues nationales, le Premier ministre a émis le souhait de faire le bilan des initiatives en cours et de lui soumettre les résultats, a t-il rapporté.
Parmi toujours les réformes, ‘’les ministres chargés de l’Education nationale, de l’enseignement supérieur et de la Formation professionnelle, en rapport avec toutes les parties prenantes, engageront dès cette année, la réforme du système d’évaluation certificative (CFEE, BFEM, BAC) en lien avec la refonte des curricula’’, a fait savoir le Secrétaire général du gouvernement.
Il a indiqué par ailleurs que ”le ministre de l’Education nationale devra prendre les dispositions idoines pour mettre en œuvre la Stratégie numérique pour l’Éducation, avec notamment la création, dès la rentrée scolaire, d’une filière numérique et le démarrage de son expérimentation au sein des Lycées Nation-Armée pour la Qualité et l’Équité (LYNAQE) et de certains lycées d’excellence’’.
Le ministre de l’Enseignement supérieur est invité, en rapport avec le ministre des Finances et du Budget, à ‘’veiller à la finalisation des chantiers en cours dans les campus pédagogiques et sociaux’’.
Le ministre de l’Education nationale est invité ‘’à déployer la Nouvelle Initiative pour la Transformation Humaniste de l’Éducation (NITHÉ) pour la promotion des valeurs et de la citoyenneté’’.