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3 avril 2025
Opinions
par Kristian Laubjerg
LA VIOLENCE POLITIQUE COMME STRATÉGIE DE COMMUNICATION
Derrière l'utilisation systématique du terme 'terroriste' se cache une réalité bien plus nuancée, où les notions de résistance, d'occupation et de légitimité s'entremêlent
Cet article examine plusieurs questions essentielles concernant l’utilisation de l’étiquette de "terroriste". Les Palestiniens, représentés par le Hamas (1), auraient-ils disposé de moyens plus pacifiques lorsqu’ils ont attaqué les régions du sud d’Israël le 7 octobre 2023 ? Le Hamas a été inscrit sur la liste des organisations terroristes par les États-Unis en 1997. Cela fait maintenant plus de 23 ans que le président américain George W. Bush a lancé la « guerre contre le terrorisme ». L’objectif de cette guerre était de promouvoir la démocratie, la liberté et les droits humains afin de supprimer les causes du terrorisme international.
Les États-Unis ont souvent eu de grandes difficultés à respecter les conventions internationales pendant cette guerre. Ils ont fréquemment eu recours à des violences extrêmes et à la terreur, notamment en capturant des prisonniers qu’ils transféraient dans des lieux secrets, où ces derniers subissaient violences et tortures. Ce comportement reproduit aujourd’hui ce que l’on observe dans le conflit d’Israël contre les Palestiniens. Le récit véhiculé par les médias traditionnels occidentaux affirme qu’Israël est une démocratie. Par définition, Israël ne pourrait donc pas mener des actes terroristes ou prendre des otages et aurait au contraire le droit de se défendre contre des terroristes – une qualification pourtant validée à l'origine par son principal allié, les États-Unis.
Cet article montre comment le récit des médias traditionnels manipule le public afin de promouvoir des politiques favorisant les intérêts des États-Unis et des nations occidentales. La population ciblée par ces médias est conditionnée à associer systématiquement l’étiquette de "terroriste" à ceux qui s’opposent aux intérêts des États-Unis.
Contexte
L’origine du terme "terroriste" remonte à l’après-Révolution française, à la fin du XVIIIe siècle, lorsque Robespierre régna par la terreur entre 1792 et 1794. Les royalistes et les opposants au principe d’égalité – l’un des principes fondamentaux de la Révolution – étaient torturés et tués. Depuis, le concept de terreur a souvent été associé à des objectifs révolutionnaires et à la résistance contre l’ordre établi. Déclarer un ennemi "terroriste" permet de le transformer en monstre – ou, pour reprendre les mots du Ministre israélien de la Défense, Yoav Gallant, en "animal" – évoquant la peur et la panique rien qu’à la mention de ce terme.
Les récents épisodes de violence au Proche-Orient ont ravivé le débat sur la nécessité de définir universellement ce qui qualifie un acteur de "terroriste". Les États devraient-ils être exemptés de cette qualification, même lorsque la violence exercée par leurs agents, comme l’armée israélienne (IDF), dépasse largement celle du Hamas et du Hezbollah ? Le Hamas est une entité élue qui administre Gaza depuis 2006, théoriquement sous l’égide de l’Autorité palestinienne, laquelle a reconnu le Droit international humanitaire, ce qui implique des obligations tant pour Israël que pour le Hamas.
L’État d’Israël contrôle tous les aspects de la vie à Gaza. La population entière y est surveillée et soumise à un contrôle strict. Israël approuve toutes les marchandises entrant dans Gaza, et aucun Palestinien ne peut entrer ou sortir sans l’approbation des autorités israéliennes. Ces autorités contrôlent même les approvisionnements en nourriture et en eau. La rétention de ces biens essentiels constitue le fondement de l’accusation de génocide portée contre Israël.
Pour rendre justice aux crimes les plus graves commis dans le monde, la communauté internationale a créé la Cour pénale internationale (CPI)(2). En novembre 2024, celle-ci a émis des mandats d’arrêt contre un leader militaire du Hamas ainsi que contre le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu et le ministre de la Défense Yoav Gallant.
D’après les autorités juridiques internationales, Israël demeure une puissance occupante et, à ce titre, est tenu de garantir les besoins fondamentaux de la population qu’il occupe. Lorsque les moyens pacifiques échouent à mettre fin à une occupation étrangère, les peuples ont le droit de se battre pour leur liberté et leur indépendance. Le droit des Palestiniens à l’autodétermination est largement reconnu. De nombreuses résolutions de l’ONU ont confirmé ce droit, notamment la résolution 242 du Conseil de sécurité adoptée en novembre 1967.
Les médias traditionnels, en collusion avec les politiques dictées par quelques grandes agences de presse, se concentrent rapidement sur les atrocités commises par le Hamas tout en écartant leur justification et leur contexte. Un communiqué conjoint publié en décembre 2023 (3) éclaire pourtant les raisons derrière ces événements tragiques.
Les médias n'ont fait aucune référence aux nombreuses résolutions de l'ONU déclarant l'occupation israélienne des territoires palestiniens illégale et en conflit avec le droit international. L'attaque a été décrite avec un vocabulaire qui ne pouvait laisser personne indifférent. Les récits ont été amplifiés par la prise de deux cent cinquante otages par le Hamas. Le terme "prise d'otages" est généralement appliqué à un acte commis par des terroristes, tandis que le terme "prisonnier" est réservé aux États entreprenant des actes similaires. Depuis le 7 octobre 2023, Israël a capturé plus de 10 500 civils palestiniens en Cisjordanie. Ils sont détenus sans procès équitable et souvent soumis à la torture. Officiellement, ils sont appelés prisonniers mais ne sont pas différents des otages et pourraient faire partie d'un accord d'échange avec les personnes capturées par le Hamas.
Il est rapidement apparu que la contre-attaque d'Israël à l'insurrection du Hamas n'était pas seulement une question de vengeance. L'objectif est de chasser les Palestiniens de leur terre ancestrale par tous les moyens disponibles, y compris en ciblant les civils lors de raids aériens et terrestres, par la famine, la destruction d'hôpitaux et d'écoles, et en bloquant toute aide et nourriture entrant à Gaza depuis Israël.
L'argument
Suite aux événements spectaculaires du 11 septembre 2001, avec trois attaques terroristes contre les États-Unis, ce pays a pris la tête de la guerre mondiale contre le terrorisme. Il est vite devenu évident que cette guerre n'avait pas l'intention de cibler tous les terroristes, mais seulement ceux qui menaçaient les intérêts des États-Unis et de leurs collaborateurs. Nous soutiendrons que si un État ami de l'Occident politique applique des méthodes terroristes contre des terroristes non étatiques et des États parrainant le terrorisme, tels que définis par le Bureau du contre-terrorisme du Département d'État américain, ces États ne seront pas enregistrés comme terroristes, ni par l'Occident ni par l'ONU.
Cet article montrera que deux ensembles de vocabulaires sont utilisés pour décrire des actions identiques de deux parties belligérantes lorsque l'une est enregistrée comme terroriste. Ainsi, un point important de l'article est que les terroristes sont principalement ceux qui utilisent des actes incroyablement violents qui menacent l'ordre mondial existant tel que dirigé et servant les intérêts des États-Unis et de leurs alliés principalement occidentaux, ainsi que les valeurs présumées inhérentes aux démocraties libérales telles qu'elles ont évolué et été définies par les politiques de libre marché et les droits de l'homme.
L'utilisation des concepts dépend de leur contribution au soutien et au renforcement du pouvoir américain. Les États-Unis font souvent des déclarations de façade sur les valeurs démocratiques et les droits de l'homme. Ils appliquent un récit qui donne une image d'eux-mêmes comme leader des démocraties libérales, alors que la vérité est que les États-Unis ont des États clients parmi les monarchies médiévales, les juntes militaires, les autocraties présidentielles et les démocraties libérales.(4) Lorsque les États-Unis et leurs alliés catégorisent un acte comme terroriste, ils sont conscients de la connotation péjorative du terme et comprennent que son utilisation condamne et délégitimise tout motif politique que l'acte cherche à promouvoir, même lorsqu'un monde plus juste et égal pour tous fait partie des valeurs centrales de la mission du soi-disant terroriste.
Ce type d'étiquetage négatif s'applique au cas du Hamas, qui, au fil des années, est devenu le principal parti de résistance luttant pour la libération des Palestiniens dans la Gaza occupée et en Cisjordanie. Le Hamas est devenu un combattant contre une force d'occupation israélienne contrôlant la vie quotidienne des Palestiniens. En l'absence d'une définition générale du terrorisme, nous soutiendrons que ceux qui enregistrent un acte comme terroriste le font sur la base d'intérêts opportunistes et nationaux servant à préserver l'hégémonie américaine et à assurer le soutien aux alliés tout en brisant et en rendant difficile l'établissement d'alliances entre pays opposés à cette hégémonie.
La catégorisation de l'organisation Hamas comme terroriste conduit automatiquement à des attitudes négatives envers ses activités malgré sa base de popularité parmi le peuple qu'elle défend. Nous soutiendrons que les médias exploitent ce fait pour des raisons commerciales plutôt que de présenter l'acte dans son contexte politique, historique et socio-économique pour permettre au public de mieux comprendre l'importance de l'événement.
De plus, nous soutiendrons qu'il n'y a pas de différence entre le terrorisme commis par des acteurs étatiques et non étatiques en ce qui concerne le ciblage des civils et la cruauté des méthodes appliquées. S'il y a une différence, elle apparaît dans l'ampleur de la violence et le nombre de victimes touchées. Des États comme Israël ont accès à des armements modernes et avancés. Ce sont les méthodes, et non les acteurs, qui doivent déterminer si un acte doit être qualifié de terroriste. Nous pensons que les acteurs commettant un soulèvement violent contre un ennemi occupant sont justifiés, surtout en dernier recours lorsque d'autres approches plus pacifiques ont été épuisées.
Les acteurs étatiques commettant des actes similaires doivent être condamnés et sanctionnés, car un État comme Israël dispose des ressources et de la technologie pour protéger les civils. Cet article vise à refléter la compréhension d'une communauté qui a été opprimée et menacée dans son identité au point d'être convaincue que le seul moyen restant d'affirmer sa dignité est de commettre un acte violent contre la force occupante et ceux qu'elle représente, qu'il s'agisse de civils ou de représentants du régime. On dit parfois que la rébellion violente est justifiée, ou que son atrocité morale est rectifiée, par le manque d'alternatives.
Le 7 octobre 2023, une attaque violente a eu lieu contre les agences militaires et de sécurité israéliennes. Au moment de cette rébellion contre un ennemi occupant, certains civils ont été blessés, d'autres tués, tandis que d'autres encore ont été pris en otages. Il n'entre pas dans le cadre de cet article de déterminer l'innocence des civils impliqués dans l'attaque. Ces civils innocents étaient-ils des dommages collatéraux, comme les Américains appellent les victimes innocentes des guerres ? La conscience des atrocités de l'État d'Israël contre les Palestiniens rend-elle les civils complices ? Aucun Israélien ne peut ignorer que 750 000 Palestiniens ont été expulsés de leurs terres en 1948 pour être remplacés par de nouveaux arrivants juifs dans les territoires palestiniens. Depuis lors, les Palestiniens ont soit été occupés par Israël, soit vécu comme des citoyens de seconde classe dans un État d'apartheid. L'événement de 1948 a été nommé la Nakba - la catastrophe.
Le Hamas devrait-il s'abstenir de soulèvements violents en tant que seul parti de résistance de facto ? Ne serait-ce pas comme abandonner tout espoir de libération ? Le discours sur le droit d'Israël à se défendre dissimule la croyance que les actes terroristes commis par les États sont considérés comme moralement défensifs. Nous soutiendrons qu'une position similaire s'applique aux mouvements de libération luttant pour l'établissement d'une souveraineté et d'une libération nationale, comme le fait le Hamas. Nous pensons que la violence exercée par le Hamas est d'une nature différente de celle qui, par exemple, a été perpétrée par le groupe somalien al-Shabaab lorsqu'il a tué plus de 700 étudiants à l'Université de Garissa au Kenya en 2015.
Le poids de l'étiquette terroriste
Avec plus de 200 définitions du terrorisme, il n'est pas étonnant qu'aucun accord n'existe sur une définition générale. Par conséquent, les sentiments subjectifs et les motivations de l'agent enregistreur jouent un rôle essentiel dans la catégorisation des individus, des organisations et des États comme terroristes. Le terme "terroriste" devient une partie de l'arsenal pour combattre un ennemi. On peut douter de l'utilité d'enregistrer une entité comme terroriste lorsqu'on constate que les États-Unis sont le pays le plus actif pour proposer et décider qui est terroriste.
Lorsqu'ils enregistrent une entité comme terroriste, les États-Unis obligent leurs alliés à adopter et accepter cet enregistrement. Les États-Unis appliquent des sanctions négatives contre les pays qui ignorent la catégorisation terroriste. Les implications d'être enregistré comme terroriste ou sponsor du terrorisme ont un coût élevé. On estime que le revenu par habitant de Cuba est d'un tiers ou d'un quart de ce qu'il serait sans les sanctions américaines contre un État sponsor du terrorisme.
Le point de vue idéologique du Bureau du contre-terrorisme du Département d'État américain façonne la signification du terrorisme. Ce département enregistre un parti politique comme terroriste et ignore le contexte quand c'est le plus opportun pour les États-Unis. La guerre actuelle au Moyen-Orient entre le gouvernement démocratiquement élu du Hamas à Gaza et Israël ignore le fait que l'attaque du Hamas contre le sud d'Israël le 7 octobre 2023 était une réponse à l'occupation israélienne et au blocus de Gaza, qui est devenue la plus grande prison à ciel ouvert du monde sans issue pour les prisonniers.
Le Hamas a relancé une guerre de libération qui, selon le DIH, constitue une cause légitime de résistance violente lorsque toutes les autres options ont été explorées. Ainsi, le droit de résister à une occupation illégale est un droit protégé et essentiel des peuples occupés partout. Nous pensons que toutes les approches, y compris diplomatiques, ont été tentées depuis qu'Israël a occupé en 1967 ce qui restait de la Palestine après la création d'Israël en 1948.
Tous les efforts vers une solution permettant aux deux peuples de vivre côte à côte ont échoué. Avant le 7 octobre, la libération palestinienne de l'occupation israélienne avait progressivement perdu son urgence en tant que priorité politique au sein de la communauté internationale. La réponse d'Israël à l'événement du 7 octobre 2023 a suscité une sympathie mondiale pour la guerre de libération du Hamas, et les yeux du monde se sont concentrés sur Gaza et finalement aussi sur le Liban.
Pratiquement toutes les parties, acteurs étatiques et non étatiques, opposées à la domination mondiale des États-Unis et de leurs alliés, et particulièrement à la présence de ces puissances au Moyen-Orient, finissent par être enregistrées comme terroristes ou sponsors du terrorisme. Un tel enregistrement présente plusieurs avantages pour les États-Unis. Cela leur permet d'apporter un soutien indéfectible à l'ennemi du terroriste déclaré. La cible de l'État terroriste sera désormais moralement justifiée d'appliquer des moyens non démocratiques pour vaincre l'agent terroriste. Il s'ensuit également que le soutien des États-Unis à l'ennemi enregistré comme terroriste, tel que le Hamas et le Hezbollah, conduit à des demandes accrues de livraisons d'armes. Depuis le début du siècle, la guerre contre le terrorisme a signifié un profit important pour les fabricants d'armes transnationaux.
Les désaccords sur une définition internationalement acceptée du terrorisme vont probablement se poursuivre, principalement parce que cela donne un pouvoir considérable à l'acteur qui enregistre. Pour cette raison, il a été avancé que le terrorisme est un terme bien trop précieux pour les gouvernements des démocraties libérales pour être contrôlé et défini de manière adéquate.
Le privilège d'Israël de tuer
La réaction parmi les démocraties libérales occidentales se considérant comme alliées d'Israël a parlé d'une seule voix : Israël a le droit de se défendre. Cela implique en fait qu'Israël peut utiliser tous les moyens de la guerre moderne pour vaincre son ennemi. Une "démocratie" doit se protéger contre les terroristes, même lorsque l'étiquette est appliquée à un mouvement luttant pour la libération nationale.(5) À l'exception du gouvernement turc, aucun leader du monde politique occidental n'a parlé des droits des Palestiniens à résister à une occupation illégale.
Les dirigeants occidentaux et les médias qui les soutiennent nous ont fait croire que le Hamas, en entrant dans le sud d'Israël à pied ou à moto avec des armes légères, était une menace pour l'existence de l'État d'Israël. Le Hamas n'a pas d'armée moderne, pas de force aérienne, pas de marine, pas de systèmes de défense aérienne et pas d'armes nucléaires, contrairement à Israël. On a dit à la Palestine, y compris la bande de Gaza, d'accepter de vivre à Gaza dans des conditions de camp de concentration, d'accepter la marginalisation, les blessures, l'injustice et l'humiliation pour toujours. On a débattu pour savoir si Israël occupait Gaza puisqu'il n'y avait, jusqu'au 7 octobre 2023, aucune troupe israélienne sur le terrain. Israël a légalisé les colonies juives internationalement illégales en Cisjordanie avec l'objectif apparent de rendre finalement impossible une solution à deux États.
Au cours de la dernière année, des manifestations de masse dans les grandes villes du monde ont commencé à faire évoluer le récit. Face à la destruction de zones résidentielles à Gaza au-delà de toute réparation, le droit d'Israël à se défendre sonne de plus en plus creux. La question a été soulevée quant à la raison d'être de l'attaque du Hamas le 7 octobre. "Pourquoi ont-ils sacrifié leurs vies, celles de leurs familles et amis, et celles du reste des Palestiniens à Gaza ? Pourquoi ont-ils décidé d'affronter l'une des armées les plus puissantes du monde, en utilisant les armes les plus élémentaires ?"(6)
La réponse la plus probable est que l'attaque contre Israël était un appel désespéré au monde pour obtenir de l'aide. Malgré de nombreuses résolutions de l'ONU ignorées par Israël et le gouvernement américain, l'occupation dure maintenant depuis 1967. L'acte du Hamas le 7 octobre devrait être considéré comme peut-être le dernier appel au monde pour attirer l'attention sur les conditions inhumaines dans lesquelles ils ont dû vivre pendant des décennies.
Pas de place pour deux États
L'application du terme "terroriste" au parti Hamas élu de Gaza exclut pratiquement la possibilité d'un État indépendant pour le peuple palestinien, puisque l'influence de l'Autorité palestinienne et du parti Fatah est presque inexistante et n'a aucun poids face à l'occupation israélienne. La résistance la plus importante à l'occupation israélienne est celle fournie par le Hamas. Il est donc devenu impératif pour le gouvernement israélien d'éliminer le Hamas et, avec lui, tous ses partisans de la population de Gaza et un nombre croissant de partisans en Cisjordanie.
Toute la carrière de Netanyahu a été consacrée à écraser les espoirs d'un État palestinien indépendant et à protéger les acquis du mouvement des colons de droite israéliens, sa base politique principale. Pour ce faire, il a dû repousser la pression de l'Europe occidentale. Il utilise l'héritage de l'Holocauste et joue les pays d'Europe de l'Est et centrale contre les vieux pays d'Europe occidentale, tels que la France, l'Allemagne et la Grande-Bretagne. Le Premier ministre hongrois a été parmi les premiers dirigeants européens à s'opposer à la décision de la CPI. Il a déclaré que Netanyahu serait le bienvenu à Budapest. Il n'aurait rien à craindre en s'y rendant. Le Premier ministre israélien est un grand héros dans certains de ces pays nationalistes et xénophobes qui ne veulent pas d'immigration musulmane. Netanyahu est un héros pour ces dirigeants d'Europe centrale parce qu'il ne se laisse pas bousculer par les autres.
Lorsque Netanyahu a été mis au défi de former un nouveau gouvernement en 2022, il a dû promettre à la droite religieuse qu'il serait, le moment venu, sous réserve du "timing" et des intérêts internationaux d'Israël, favorablement disposé à l'annexion de la Cisjordanie et de Gaza. Une autre étape cruciale vers l'annexion de la Cisjordanie a été le transfert du contrôle de l'armée israélienne à l'administration civile au sein du Ministère de la Défense. Le transfert de l'autorité en Cisjordanie du contrôle militaire au contrôle civil est considéré comme une étape d'escalade vers l'annexion.
Puisqu'une seconde Nakba est devenue impossible à mettre en œuvre, les pays voisins refusant d'accepter les réfugiés palestiniens, il s'ensuit que le meurtre de masse et le génocide offrent des solutions possibles pour éviter la création d'un État palestinien indépendant et permettre l'annexion de la Cisjordanie et de Gaza dans un Grand Israël aux frontières de la Palestine biblique. Le gouvernement israélien et ses porte-parole ont, à de nombreuses reprises après l'attaque du Hamas du 7 octobre, suggéré que les Palestiniens doivent quitter leurs résidences actuelles. Le Premier ministre israélien a même déclaré, dans une interview, qu'il est temps que les Palestiniens cessent de rêver à leur propre État.
Le Jewish Currents a souligné ceci : "Le fait est qu'Israël a une politique concertée pour avoir le plus de terres possible avec le moins de Palestiniens possible - on y arrive de deux façons : le nettoyage ethnique et le meurtre. Et principalement, il a emprunté la première voie, avec des processus de coercition, pour pousser les gens à partir. Cependant, nous voyons maintenant la seconde ; il y a un effort délibéré pour au moins réduire la population à Gaza, pour 'liquider le ghetto'."(7) Dans la planification de la guerre, Israël officiel ne laisse aucune place à une solution à deux États. Par conséquent, il vise à chasser les Palestiniens par tous les moyens, même par des mesures terroristes et génocidaires, de Gaza et de Cisjordanie. Il est devenu évident que les Palestiniens paient le prix de l'Holocauste commis par les Européens.
Le moindre de deux maux
Les pays qui soutiennent des organisations terroristes sont souvent sanctionnés négativement par les puissances occidentales, généralement à l'initiative des États-Unis. L'enregistrement d'une nation entière comme sponsor du terrorisme sert l'impact voulu de bloquer les alliances contre les intérêts américains. Cette arme a été utilisée contre la Libye de Kadhafi, qui a été accusée à plusieurs reprises de financer le terrorisme international, en particulier les groupes luttant pour la libération de la Palestine. Aujourd'hui, l'accusation de parrainage du terrorisme international est le plus fortement adressée à l'Iran, considéré comme essentiel pour la survie et le fonctionnement du Hamas et du Hezbollah. Par conséquent, il a été enregistré comme un État parrainant le terrorisme.
Les États-Unis ont également inclus la Corée du Nord et Cuba sur la liste des quatre États parrains du terrorisme. À l'exception du Corps des Gardiens de la révolution islamique iranien (CGRI), la communauté internationale et l'ONU n'appliquent pas le concept de terroristes aux armées nationales, même lorsqu'une armée est issue d'organisations terroristes et continue de commettre des actes terroristes, comme c'est le cas de l'armée israélienne. Le CGRI a été classé comme organisation terroriste étrangère en 2019 par le président Trump. C'était la première fois que des agents de sécurité d'un État étaient déclarés terroristes. Le CGRI compte 190 000 soldats avec des liens en Afghanistan, en Irak, au Liban et dans les territoires palestiniens.
L'hypocrisie de l'enregistrement d'un ennemi avec un terme chargé de valeur comme terroriste devient apparente lorsqu'on examine d'autres guerres impliquant les États-Unis. Nous nous souvenons des atrocités commises par l'armée américaine au Vietnam, où elle a utilisé des bombes au napalm sur des villages soupçonnés de collaborer avec l'ennemi communiste du Vietcong. L'armée américaine a pulvérisé des champs entiers avec des agents orange - un pesticide - rendant ainsi impossible la culture de produits alimentaires. Le principe derrière ce type de terrorisme d'État commis par le leader du soi-disant monde libre semble être "le moindre de deux maux" - être communiste est un mal, et le moindre mal est d'être tué.
Le terrorisme d'État n'est pas nouveau pour les pays occidentaux. Considérez quand les forces alliées pendant la Seconde Guerre mondiale ont entrepris des raids aériens sur Hambourg (1943) et Dresde (1945), avec des victimes civiles de 40 000 et 25 000 respectivement. Ces raids terroristes ont été commercialisés comme nécessaires et jugés moralement justifiés. On supposait que l'objectif délibéré de tuer des civils allemands contribuerait à mettre fin à la guerre et ainsi réduire la souffrance globale. Les mouvements de résistance dans les pays occupés par l'Allemagne nazie ont toujours été considérés comme des combattants de la liberté, même lorsque des civils innocents étaient parmi les victimes. Peut-être que les générations futures jugeront l'acte du Hamas du 7 octobre 2023 d'une perspective différente s'il finit par aboutir à la libération des Palestiniens de l'occupation inhumaine et illégale d'Israël.
Les médias et le terrorisme
L'importance des médias dans la formation de nos opinions et positions politiques est souvent sous-estimée, en particulier par ceux qui sont sous leur influence. La plupart des individus aiment croire qu'ils ont une vision critique des nouvelles qui leur sont présentées. Après tout, la presse opère dans des communautés qui prétendent pratiquer le principe de la liberté d'expression. Cependant, les décideurs sont souvent prêts à agir sur la base d'informations non vérifiées. Ainsi, lorsque Reuters et d'autres agences de presse ont rapporté que des supporters de football israéliens avaient été brutalement battus par des groupes pro-palestiniens aux Pays-Bas, où un match avait été joué début novembre 2024 entre des clubs israéliens et néerlandais, les chefs d'État, des États-Unis au petit Danemark, se sont empressés de déclarer que cela leur rappelait les pogroms subis par les Juifs européens. Après quelques jours, il s'est avéré que les supporters juifs avaient provoqué les troubles.
Un exemple de l'impact silencieux mais constant des médias apparaît dans deux enquêtes menées sur 75 ans. Un échantillon de citoyens français a été interrogé à la fin de la Seconde Guerre mondiale sur qui, selon eux, avait principalement contribué à la chute de l'Allemagne nazie. En 1945, 57% ont répondu que la défaite allemande était due à l'Armée rouge de l'URSS, et seulement 20% l'ont attribuée aux armées des États-Unis et de leurs alliés. Lorsque la même question a été posée en 2024, 60% ont répondu que c'était grâce à l'armée américaine, et seulement 25% ont reconnu la contribution de l'URSS.(8)
Lorsque les médias racontent l'histoire d'un groupe qui, selon le Bureau du contre-terrorisme américain, a été enregistré comme terroriste étranger, cela conduit rarement à comprendre les motifs de ceux qui commettent l'acte. La plupart des descriptions laissent le public dans un état émotionnel d'horreur et de panique. La position de la population générale se retourne presque automatiquement contre les agresseurs, qui ne peuvent que réagir à une agression en cours, comme une occupation illégale de leur terre patrimoniale. Cette attitude exclusivement négative envers ceux qui commettent des actes violents affecte également les politiciens qui sont censés chercher des solutions mais échouent à cause des préjugés créés par les médias. La même presse décrit en termes horrifiques les actes du Hamas mais dresse une image glamour de l'armée israélienne comme défenseurs de l'État démocratique d'Israël.
Le rôle trompeur des États-Unis
Depuis le 7 octobre 2023, les événements n'ont fait que renforcer l'image des États-Unis comme une nation aux doubles standards. Les mandats d'arrêt émis par la CPI contre un leader du Hamas, le Premier ministre israélien et son ancien ministre de la défense le 21 novembre 2024 impliquent les États-Unis et l'UE. Les États-Unis n'ont à aucun moment montré une volonté de retenir l'aide ou la livraison d'armes à Israël lorsqu'il est devenu apparent pour tout observateur de la guerre qu'Israël visait à diminuer le nombre de Palestiniens.
Au lieu de cela, ils ont opposé leur veto à quatre résolutions de cessez-le-feu au Conseil de sécurité de l'ONU pour permettre à Israël de poursuivre ses interventions génocidaires. Le secrétaire d'État américain a entrepris de nombreuses missions au Moyen-Orient pour convaincre la communauté internationale des intentions pacifiques et qu'il était un médiateur impartial. La vérité est qu'il agissait comme l'avocat et le porte-parole d'Israël auprès des voisins arabes d'Israël, les encourageant à recevoir des réfugiés palestiniens de Gaza.
Le rôle des États-Unis et de leurs soutiens occidentaux est pire que la complicité. Ils ont été activement impliqués avec les États-Unis aux commandes. Les États-Unis et la Grande-Bretagne ont fourni des informations de renseignement essentielles, tandis que d'autres, comme les Pays-Bas et le Danemark, ont fourni du matériel militaire. Ainsi, les mandats impliquent, par exemple, ces deux derniers gouvernements pour violation de leurs lois nationales, qui interdisent les exportations d'armes vers des pays impliqués dans des activités de guerre criminelles. Ce soutien a permis à Israël de poursuivre sa guerre génocidaire en toute impunité. On peut donc conclure avec une grande certitude que le gouvernement américain a activement soutenu Israël dans sa guerre génocidaire contre les Palestiniens. Les mandats de la CPI vont très probablement perturber le discours sur le droit d'Israël à l'autodéfense parmi ses partisans indéfectibles des pays de l'UE.
Briser l'identité terroriste avec le rêve américain
Pour mieux comprendre comment les États-Unis perçoivent leurs relations avec Israël dans le contexte de leur guerre commune contre le Hamas, nous devons identifier les valeurs sous-jacentes de la guerre américaine contre la terreur telles qu'elles ont été reconnues par la Commission du 11 septembre établie par l'ancien président américain George W. Bush.(9) Jusqu'à aujourd'hui, c'est la tentative la plus complète d'analyser les causes du terrorisme. Le rapport suggère que les enfants et les jeunes du monde entier, en particulier dans le monde musulman, devraient être éduqués sur l'excellent exemple des États-Unis, régis par la dignité et les valeurs démocratiques.
Les conclusions ont ignoré l'inégalité caractérisant les pays dominés par les politiques de libre marché. Le libre marché est la solution pour la paix et le développement et surtout l'instrument par lequel le terrorisme et la violence politique devraient être combattus. Une nouvelle génération grandira reconnaissante envers les États-Unis pour leur avoir donné espoir et opportunités. Les résultats et conclusions de la Commission du 11 septembre nous informent également sur les raisons pour lesquelles le Bureau du contre-terrorisme est plus enclin à rechercher des terroristes dans les pays musulmans, que l'Occident politique considère comme autoritaires. Les musulmans individuels et les organisations islamiques sont surreprésentés dans le registre tenu du Bureau.
Dans cet essai, nous avons montré que l'étiquette terroriste appliquée à un parti comme le Hamas et à un peuple comme les Palestiniens ne contribuera pas à jeter les bases d'une coexistence pacifique avec les Israéliens. Au contraire, le terme a encouragé Israël et ses alliés à appliquer des moyens disproportionnés et génocidaires pour exterminer les Palestiniens, qu'ils fassent partie ou non du Hamas. Comme nous l'avons montré ici, le terme terroriste est utilisé à des fins politiques pour indiquer qui est apprécié et qui est l'ennemi. Nous pensons qu'aucune solution finale n'apparaîtra tant que les mouvements de libération, comme le Hamas, ne seront pas mentionnés sans l'épithète de "terroriste".
L'OLP de Yasser Arafat et l'ANC de Nelson Mandela étaient initialement tous deux enregistrés comme organisations terroristes. Lorsque ces groupes ont été dissociés de l'étiquette terroriste, ils ont pu dialoguer d'égal à égal avec leurs voisins et ennemis. Le seul vestige du parti Fatah d'Arafat est l'Autorité palestinienne, qui a aujourd'hui été réduite à une agence d'exécution des forces israéliennes occupant la Cisjordanie. C'est contre cette organisation mourante que le Hamas a pu obtenir le gouvernement de Gaza. Nous pensons qu'il ne sert à rien pour un règlement pacifique de l'avenir des Palestiniens de les chasser de leur terre ancestrale sur la base de l'étiquette terroriste.
L'obstacle le plus critique à cette déclassification est l'attitude agressive de la superpuissance mondiale, les États-Unis, qui continuent de croire qu'ils doivent fixer les normes pour la planète entière. Plus important encore est la capacité et la volonté d'agir selon les valeurs qu'ils prétendent promouvoir. L'intervention violente du Hamas entreprise avec d'autres groupes de résistance dans le sud d'Israël le 7 octobre 2023 a mis la question de l'avenir de la Palestine au premier plan de l'attention de la communauté internationale. Ce faisant, elle nous a tous amenés à mieux comprendre ce que représentent les États-Unis et leur acolyte, Israël. Pendant la présidence de G.W. Bush, le terme "États voyous" est apparu.(10)
Initialement, il était principalement appliqué à la Corée du Nord, à Cuba, à l'Iran, à l'Irak et à la Libye, qui étaient considérés comme des menaces pour les politiques et économiques des États-Unis et de leurs alliés. Si nous élargissons le groupe et définissons un État voyou comme celui qui menace la paix mondiale, nous serons obligés de mettre les États-Unis et Israël en tête de la liste des États voyous.
Notes
1 Hamas est l’acronyme de Harakat al-Muqawama al-Islamiya (« Mouvement de résistance islamique »). En 2005, Israël s’est retiré de Gaza. L’Autorité palestinienne a convoqué des élections l’année suivante et le Hamas a remporté la majorité des sièges au parlement, battant ainsi le Fatah, le parti de l’Autorité palestinienne, qui a continué à gouverner la Cisjordanie.
2 La CPI, basée à La Haye, cherche à enquêter sur les responsables de crimes graves tels que le génocide, les crimes contre l’humanité et les crimes de guerre et à les poursuivre.
3 Le 28 décembre 2023, plusieurs factions de la résistance, dont le Hamas, le FPLP (Front populaire de libération de la Palestine), le JIP (Mouvement du Jihad islamique palestinien), le FDLP (Front démocratique de libération de la Palestine) et le FPLP_GC (Front populaire de libération de la Palestine – Commandement général), ont publié une déclaration commune à Beyrouth.
4 Imperium Uncloaked, critique de Grey Anderson dans NLR n° 147 (mai/juin 2024) de Someone Else's Empire : British Illusions and American Hegemony de Tom Stevenson, Londres et New York, 2023.
5 The Cant about Israel's Right to Self Defense , par M. Reza Behnam, 23 août 2024, dans Z-Network.
6 An Essential Question Still Unanswered, par Cesar Chelala dans Counterpunch, 11 novembre 2024.
7 Arielle Angel : Leaving Zion, dans une interview à New Left Review, n° 148, 2024 (elle est la rédactrice en chef du magazine juif-américain Jewish Currents).
8 L'histoire face aux manipulateurs, par Benoît Bréville (Le Monde diplomatique, n° 847, octobre 2024).
9 Rapport de la Commission du 11 septembre. Rapport final de la Commission nationale sur les attaques terroristes aux États-Unis, juillet 2004.
10 Certains théoriciens internationaux utilisent le terme « État voyou » pour décrire les États qu'ils considèrent comme une menace pour la paix mondiale. La définition d'un État voyou est déterminée exclusivement par le gouvernement américain et inclut principalement les pays qui soutiennent le terrorisme.
(Traduction Bernard Tornare)
lettre d'amérique, par rama yade
L’AFRIQUE À LA CONQUÊTE DE L’ESPACE ?
Espace et Afrique : voilà deux mots qu’on entend rarement dans la même phrase. Pourtant, loin des discours misérabilistes, le continent africain y est, depuis quelques années, pleinement engagé dans la course à l’espace
«Le 11 juillet 2022 à 23 h, c’est la foule des grands jours à la Maison Blanche. Dans l’auditorium du bâtiment Eisenhower, le Président Joe Biden et l’administrateur de la Nasa, Bill Nelson, sont venus saluer un jour «historique» et, après des années d’attente, dévoiler la première image en couleur du télescope spatial James Webb, du nom de l’administrateur de la Nasa des années soixante à l’époque d’Apollo : Webb’s First Deep Field.
L’engin vient de saisir une partie de la première lumière apparue lors du big bang. L’aube des temps. Dès le lendemain, c’est un festival d’images bouleversantes : nébuleuses, falaises cosmiques, quintettes, spectres et un univers qui s’évalue à des centaines de millions d’années-lumière. Formation des étoiles après le big bang, apparition des premières galaxies, détermination des planètes habitables. L’origine de la vie.»
C’est ainsi que s’ouvre l’une de mes «Leçons de l’Amérique» que je viens de publier à Paris. L’Amérique et l’innovation : un vieux couple qui a encore de beaux jours devant lui, tant il porte les secrets de l’hégémonie économique des Etats-Unis.
L’aventure spatiale américaine continue. Et comme celle du premier homme sur la Lune, une génération va l’accompagner.
L’Afrique dans la danse
A peine cinq mois plus tard, le 13 décembre 2022, un évènement passé inaperçu a aussi eu lieu à Washington : Isa Ali Ibrahim, ministre des Communications et de l’économie numérique de la République fédérale du Nigeria, et Francis Ngabo, Directeur général de l’Agence spatiale rwandaise, ont signé les Accords d’Artemis, en présence de ce même Bill Nelson, de la secrétaire d’Etat adjointe aux Océans et aux affaires environnementales et scientifiques internationales, Monica Medina, et du Secrétaire exécutif du Conseil national de l’espace des Etats-Unis, Chirag Parikh. Le Nigeria et le Rwanda rejoignaient ce jour-là 23 autres pays affirmant leur engagement en faveur d’une exploration spatiale transparente, sûre et durable. «En tant que premiers pays africains à signer les accords Artemis, le Nigeria et le Rwanda illustrent la portée mondiale des accords et démontrent leur leadership dans l’exploration spatiale», déclarait Nelson. Sans doute le moment le plus confidentiel du Sommet Usa-Afrique était le plus important.
Elon Musk
Espace et Afrique : voilà deux mots qu’on entend rarement dans la même phrase. Pourtant, loin des discours misérabilistes, le continent africain y est, depuis quelques années, pleinement engagé dans la course à l’espace.
Il n’est pas étonnant que, lors de son dernier passage à New York, en marge de l’Assemblée générale des Nations unies, Elon Musk, patron de Space X et de Starlink, rencontrait une série de leaders africains comme le Président sud-africain, Cyril Ramaphosa, le Président namibien, Nangolo Mbumba, et le Premier ministre du Lesotho, Sam Matekane. Au même moment, le President du Sénégal, Bassirou Diomaye Faye, s’envolait au cœur de la Silicon Valley pour rencontrer les champions de la tech, y compris les responsables de Space X. Celui-là même dont la fusée Falcon 9 avait, quelques semaines plus tôt, accueilli le premier satellite -le Gaindesat1A nanosat- conçu et lancé par des ingénieurs sénégalais depuis la Californie.
Des partenariats tous azimuts
Il n’y a pas que les Etats-Unis. La Russie, la Chine et l’Union européenne développent également des programmes de partenariat avec les pays africains. Ainsi, l’Afrique du Sud et le Kenya ont signé avec la France des accords de coopération. Dans leur nouvelle politique de diversification, les Etats africains multiplient les accords : ainsi, Maram Kairé, chef de l’Agence sénégalaise d’études spatiales (Ases), et Li Guoping, ingénieur en chef de l’Administration spatiale nationale de Chine (Cnsa), ont signé en septembre dernier, un accord de coopération lors de la deuxième Conférence internationale sur l’exploration de l’espace lointain (Tiandu) à Tunxi, en Chine. Quelques mois auparavant, en avril, c’est avec la Turquie que le Sénégal concluait un mémorandum d’entente avec l’Agence spatiale turque pour renforcer la formation et les infrastructures technologiques entre les deux pays.
Le nouvel eldorado de la course à l’espace
Cette effervescence s’explique par le fait que l’Afrique est la région où la croissance de l’industrie spatiale est la plus rapide. En 2015, seuls cinq pays africains s’intéressaient au développement spatial. Aujourd’hui, encouragés par le développement des nanosatellites, moins chers et plus performants, une vingtaine de pays africains ont lancé des programmes spatiaux, avec un trio de tête constitué de l’Afrique du Sud, de l’Egypte et du Nigeria, l’ensemble dépensant collectivement 4, 71 milliards de dollars dans 58 projets de satellites, soit une augmentation de 100% sur cinq ans.
Space in Africa, qui a dressé les estimations dans son rapport annuel de 2023, prévoit que cette industrie atteindra une valorisation boursière de 22, 64 milliards de dollars d’ici 2026. L’Afrique jouera un rôle important dans cet essor.
Au service du développement
La particularité africaine ? Les programmes spatiaux africains ne se contentent pas de performances technologiques. Ils poursuivent un objectif de développement économique et social à l’instar du satellite sénégalais dont la mission sera de collecter des données importantes pour la gestion de l’eau. D’autres applications spatiales permettent de cartographier les épidémies, prévenir les catastrophes naturelles, repérer les zones sinistrées, assurer la sécurité des zones escarpées, etc. Comme le décrit l’Agenda 2063 de l’Union africaine : L’Afrique que nous voulons, l’espace est la prochaine frontière du commerce et du développement, et le numérique en sera un élément crucial (cloud appliqué aux satellites, technologie blockchain, Intelligence artificielle, traitement des données, etc.). Le couronnement de cette stratégie a été l’inauguration de l’agence spatiale africaine basée au Caire en janvier 2023 puis, en février 2024, l’installation du premier conseil spatial africain lors de la 37ème session ordinaire de l’Assemblée des chefs d’Etat et de gouvernement de l’Union africaine. Avec ses dix membres et sous l’autorité de l’Ivoirien Tidiane Ouattara, il servira de guide à l’agence et de coordonnateur des activités spatiales africaines.
Un(e) Africain(e) sur la Lune
La multiplication de ces partenariats, si elle marque l’insertion croissante de l’Afrique dans l’écosystème spatial, trahit néanmoins une faiblesse : le continent ne dispose pas d’installation de lancement autonome. Quoi d’étonnant quand on connait l’insuffisance de l’infrastructure universitaire et la faiblesse du nombre de chercheurs africains. Indiscutablement, la conquête de l’espace par l’Afrique ne pourra pas se faire à court terme sans transferts de technologie, et au mieux, sans la formation d’une génération d’ingénieurs pouvant permettre à l’Afrique d’atteindre une pleine souveraineté technologique et pourquoi pas un jour d’amener l’un de ses fils (ou filles) sur la Lune !
Par Elhadji Ibrahima THIAM
ÉLARGISSEMENT DU COS-PETROGAZ, LE TEMPS DES ACTES
Le dialogue a des vertus dont l’une est de lever les équivoques sur des questions sujettes à interprétation, sources d’incompréhension. Le débat sur la gestion des ressources pétrolières et gazières passionne depuis les premières découvertes en 2015
Le dialogue a des vertus dont l’une est de lever les équivoques sur des questions sujettes à interprétation, sources d’incompréhension. Le débat sur la gestion des ressources pétrolières et gazières passionne depuis les premières découvertes en 2015.
Aujourd’hui que l’exploitation du pétrole de Sangomar a démarré (juillet 2024) et que le champ gazier Grand Tortue/Ahmeyim est entré en production (31 décembre 2024), la décision du président Bassirou Diomaye Faye d’accorder plus de place à l’opposition, à la société civile, aux syndicats et à l’Ordre national des experts au sein du Cos-Pétrogaz est à saluer. En réalité, il matérialiserait une idée annoncée depuis 2018, mais jamais appliquée jusqu’ici. En effet, les Concertations nationales sur le pétrole et le gaz, tenues à Diamniadio, cette année-là, avaient recommandé l’élargissement de cette structure à la société civile et à l’opposition.
En 2019, en pleine polémique suscitée par le documentaire de la Bbc sur la gestion du pétrole sénégalais, le gouvernement d’alors annonça la décision du chef de l’État d’aller dans le sens de ces recommandations. Mais, c’est resté lettre morte. Cette fois-ci, il faut souhaiter que cette décision passe comme lettre à la poste. Toujours est-il que le président Bassirou Diomaye Faye, comme pour prouver sa bonne foi, a clairement souligné qu’il a déjà pris un nouveau décret qui ira dans le sens d’avoir un Cos-Pétrogaz dont la composition sera plus conforme à la volonté présidentielle et aux réalités du moment.
En effet, le Hcct, le Cese et le ministre en charge du Pse qui en faisaient partie n’existent plus, alors que les ministères de l’Énergie et de Mines sont devenus une seule entité. Faut-il le rappeler, le Cos-Pétrogaz, créé en 2016, est le bras stratégique de l’État dans la gestion des ressources pétrolières et gazières en ce sens qu’il est chargé d’assister le président de la République et le gouvernement dans la définition, la supervision, l’évaluation et le contrôle de la mise en œuvre de la politique de l’État en matière de développement de projets pétroliers et gaziers. Les nouvelles autorités n’auront pas beaucoup de mal à désigner les membres de la société civile, les syndicats ainsi que les experts qui y siégeront, mais le choix de l’opposition risque d’être pour elles la quadrature du cercle. Qui choisir ? En tout cas, dans l’ancien décret, il était clairement indiqué que les modalités de désignation des représentants de la société civile et de l’opposition sont fixées par arrêté conjoint des ministres de l’Énergie et de l’Intérieur.
Cette équation expliquerait-elle pourquoi l’ancien gouvernement n’avait pas pu appliquer cette résolution ? Donnons notre langue au chat. Peut-être que le gouvernement actuel a déjà trouvé la bonne formule, celle qui serait moins sujette à contestation. Cependant, quel que soit le choix des nouveaux entrants, le plus important est de cultiver l’esprit participatif qui fonde cette décision. Les ressources naturelles appartenant au peuple, comme le stipule la charte fondamentale de notre pays, leur gestion doit être la plus inclusive possible. Il faudra aussi éviter d’en faire la chasse gardée d’un petit groupe d’institutionnels.
La voix de chaque composante de la Nation, à travers ses représentants, doit être audible si elle repose sur un esprit constructif. Tout porte à croire que le chef de l’État s’inscrit dans une dynamique consultative sur des questions qui engagent le destin du pays. Il l’a d’ailleurs mentionné dans son discours : « Nous avons choisi la concertation et la consultation comme fil conducteur de notre gouvernance afin de faire de chaque citoyen un acteur décisif de la rupture et de la construction nationale ». S’il le dit, on peut que le croire puisque les Assises de la justice et les États généraux du transport ou de l’industrie se sont déjà tenus, tandis que les Assises nationales des « daaras » et les concertations sur l’enseignement supérieur ainsi que dans d’autres secteurs sont annoncées. La gouvernance participative ne peut avoir que des vertus, alors cultivons la par le dialogue permanent.
Par Sidy DIOP
LE CERCLE VICIEUX DE LA CORRUPTION
«Aucune rupture n’est possible dans un environnement de corruption endémique ». Depuis sa prise de fonction, la lutte contre la corruption semble être un défi majeur pour le président de la République
«Aucune rupture n’est possible dans un environnement de corruption endémique ». Depuis sa prise de fonction, la lutte contre la corruption semble être un défi majeur pour le président de la République.
Une préoccupation martelée à longueur de discours et qui apparaît à l’aube de cette nouvelle année comme une orientation qui va structurer, de bout en bout, son action politique. Mais discours et les bonnes intentions ne sont pas toujours suffisants pour bousculer les habitudes. Le Président en est certainement conscient en décidant de donner plus d’épaisseur à cet axe central de sa gouvernance.
Les quatre lois sur la transparence et la bonne gouvernance, « bientôt soumises à la représentation nationale », devront y aider. Elles portent sur la protection des lanceurs d’alerte, la réforme de l’organe de lutte contre la corruption, l’accès à l’information et la déclaration de patrimoine. La généralisation de la déclaration de patrimoine à tous les agents de la fonction publique, « sans exception », est, à ce titre, une avancée majeure malgré l’ampleur de la tâche. La lutte contre la corruption est un enjeu central dans la gouvernance de notre pays.
Depuis plusieurs années, les scandales de détournements de fonds et de malversations publiques ont défrayé la chronique. Les autorités sénégalaises ont, certes, multiplié les initiatives pour éradiquer ce fléau, mais l’effort semble encore insuffisant face à la persistance de la corruption dans certains cercles de pouvoir et au sein de la société. C’est donc une bataille de longue haleine qui attend les nouveaux dirigeants. Le Sénégal a fait des progrès notables dans la lutte contre la corruption depuis la création, en 2012, de l’Office national de Lutte contre la corruption (OFNAC).
Cet organisme a permis de mettre en lumière plusieurs affaires de corruption, notamment dans la gestion des marchés publics et des ressources naturelles, et a contribué à la mise en place de mécanismes de transparence. Notre pays est également signataire de conventions internationales contre la corruption, telles que la Convention des Nations unies contre la corruption et la convention de l’Union africaine. Sur le terrain, l’Ofnac a ainsi joué un rôle important en menant des enquêtes, en publiant des rapports et en recommandant des actions correctives.
Des personnalités publiques ont été épinglées pour des actes de corruption, donnant l’impression que les autorités sont déterminées à changer les choses. De même, des réformes, comme la mise en place d’un code des marchés publics. Cependant, malgré ces avancées, la question de la lenteur des enquêtes et de l’impunité reste au cœur des critiques. De nombreuses affaires de corruption, notamment celles impliquant des personnalités politiques influentes ou des proches de l’ancien pouvoir, semblent se terminer en eau de boudin.
Les poursuites sont souvent perçues comme incomplètes, voire entravées, par des pressions politiques et des manœuvres d’intimidation. Le cas emblématique de toutes ces personnalités, accusées de détournement de fonds dans la gestion de la Covid, montre bien la difficulté d’aller au bout des affaires, même lorsqu’elles sont médiatisées. Système clientéliste Au-delà des mesures institutionnelles, le principal obstacle à la lutte contre la corruption réside dans le système politique et économique du pays, profondément marqué par un clientélisme encore très ancré. Dans le cadre de ce système, les relations personnelles et les réseaux de soutien politique prennent souvent le pas sur la transparence et l’intégrité.
L’interconnexion entre les élites politiques et économiques crée un climat où la corruption devient une pratique courante, parfois même perçue comme une norme, indispensable pour naviguer dans le monde politique. Les campagnes électorales, qui sont souvent financées par de grandes fortunes privées, alimentent ce cercle vicieux. Le phénomène du « Sénégal Inc. », où les affaires privées se confondent avec les affaires publiques, est un exemple parfait de cette porosité. Dans ce contexte, les accusations de corruption ne manquent pas, mais elles se heurtent fréquemment à des structures de pouvoir difficile à démanteler.
La grande affaire du président de la République sera certainement de transformer cet État d’impuissance en un véritable État de droit où tous sont soumis à la loi. On l’entend bien : « Si nous voulons le changement, nous devrons résolument être prêts à nous réformer nous-mêmes, dans nos comportements face au bien public, et dans notre manière de servir la collectivité ». Le chemin est encore long et parsemé d’embûches, mais une grande volonté politique peut permettre de renverser cette dynamique et de créer un environnement où la transparence, la justice et la bonne gouvernance deviennent les normes et non les exceptions.
par Cheikh Faye
LE GOUVERNEMENT PRIS LA MAIN DANS LE SAC
EXCLUSIF SENEPLUS - Le communiqué sur les 108 millions destinés aux ex-détenus et aux victimes de la période pré-électorale dévoile des détournements de procédures inquiétants. Cette gestion met à mal le "Jub, Jubal, Jubanti"
Affaire des 108 millions : Un communiqué qui confirme et enfonce le gouvernement
Le brouhaha et la clameur publique qui ont suivi l’annonce de l’octroi d’un soutien de 108 millions au profit des ex-détenus et autres victimes de la période pré-électorale ont fini de contraindre le gouvernement à sortir de son mutisme. Il n’avait pas le choix face au tollé et à l’indignation qu’une telle mesure, décidée en catimini et au profit exclusif d’une poignée de militants du parti au pouvoir, a suscités même dans les rangs de Pastef.
À travers le communiqué, le gouvernement confirme les faits, mais aussi s’embourbe dans ses explications, lesquelles peinent à convaincre tout(e) citoyen(ne) doté(e), un tant soit peu, d’un esprit non partisan.
Confirmation d’une opération menée en totale opacité
Le communiqué confirme l’existence de l’Arrêté n°17 450 MFS/SG/CAJ du 30 juillet 2024 pris par le ministre de la Famille et des Solidarités et qui institue un Comité chargé de proposer une assistance aux ex-détenus et autres victimes de la période pré-électorale. Il confirme, en outre, l’allocation de 108 millions de francs CFA au profit de 112 dossiers médicaux pour aider à la prise en charge médicale de personnes blessées lors des manifestations politiques durant la période pré-électorale.
Toutefois, le gouvernement ne répond pas ou esquive les questions essentielles que se posent les Sénégalais notamment :
quelles ont été les actions entreprises, depuis la mise en place du Comité) pour porter l’information à toutes les personnes susceptibles d’être concernées ?
quelles sont les mesures d’accès à ces fonds et d’égalité de traitement qui ont été mises en place ?
comment les victimes ont été identifiées ?
comment peut-on déterminer qui est victime et qui ne l’est pas en dehors des procédures de justice ?
quels sont les critères de sélection qui ont permis de choisir 112 dossiers médicaux ?
Ces questions reviennent toujours dans les différentes interventions des citoyens(nes) faites à travers les réseaux sociaux et certains médias. Aucune réponse ou début de réponse de la part du gouvernement n’a été notée sur toutes ces questions et bien d’autres. Ce qui continue de jeter de légitimes suspicions sur cette opération aux relents purement partisans si l’on se réfère aux propos de plusieurs personnes indignées se réclamant de Pastef : les listes des bénéficiaires auraient été préparées dans les officines du parti. Qu’est-ce qu’on fait des autres Sénégalais(ses), qui ne sont pas militants(es) de Pastef et qui se réclament être des victimes ? Une question qui met en exergue l’impérieuse nécessité de respecter les principes d’égalité dans le traitement des citoyens(nes) et qui cantonne, à l’évidence, le « Jub, Jubal, Jubanti » au rang de simple slogan.
Des explications révélatrices de faits plus graves : des détournements d’objectifs et de procédures
« En attendant la disponiblité effective de ces fonds, le ministère de la Famille et des Solidarités a mobilisé les ressources de la Délégation générale à la Protection sociale et à la Solidarité nationale (OGPSN), en vertu de la Loi de Finances Initiale 2024.»
Ce passage du communiqué gouvernemental est gravissime ! Il constitue un aveu (reine des preuves) d’au moins de deux (2) « dialguati » de la part du gouvernement : un détournement d’objectif et un détournement de procédure.
En effet, aux termes du Décret n° 2024-940 du 5 avril 2024 portant répartition des services de l’État, le ministère de la Famille et des Solidarités compte en son sein plusieurs organes entrant dans sa sphère de compétences notamment la Délégation générale à la Protection sociale et à la Solidarité nationale (DGPSN) et le Fonds de Solidarité nationale (FSN). Ces deux entités ont des missions distinctes.
La mission du FSN est, entre autres, d’apporter une réponse immédiate et appropriée aux situations de crise et d'urgence concernant les personnes en situation de détresse, sinistrées, déplacées et de fournir un appui à la prise en charge de certaines catégories de soins médicaux. C’est à cette entité que devait relever le soutien accordé aux 112 dossiers médicaux et non à la DGPSN ! En effet, la mission de cette dernière, selon les dispositions du Décret no 2012-1311 du 16 novembre 2012 fixant les règles d’organisation et de fonctionnement de la DGPSN), est notamment d’impulser, de mettre en œuvre et de coordonner les politiques publiques en matière de protection sociale et de solidarité nationale dans le but de réduire la pauvreté et les inégalités. Un de ses programmes phares est celui des bourses de sécurité familiale dont les paiements s’effectuent sur la base d’un ciblage au moyen du Registre national unique (RNU) qui a permis d’identifier les ménages vivant dans l’extrême pauvreté afin de leur permettre d’accéder de façon équitable et transparente à des programmes de filets sociaux. La notion de « ménage » a sa signification ici, car elle guide les intervention de la DPPSN et s’oppose à celle d’« individu ». Selon l’ANSD (2014), le ménage est défini comme un groupe de personnes, apparentées ou non, vivant ensemble sous le même toit et mettant en commun tout ou partie de leurs ressources pour subvenir à leurs besoins essentiels, notamment le logement et la nourriture.
Au regard des différences dans les missions de la DGPSN et du FSN, le gouvernement ne pouvait prendre les crédits votés dans la LFI 2024 pour la DGPSN et les utiliser pour des actions qui n’ont rien à voir avec sa mission. Procéder de la sorte, c’est se rendre coupable d’un détournement d’objectif et d’un détournement de procédures. Le détournement d’objectif empêche la DGPSN de réaliser les missions pour lesquelles elle a été mise sur pied. Le détournement de procédure, consiste à recourir à une procédure autre que celle normalement applicable pour contourner des règles établies. Le gouvernement s’est rendu fautif de ces deux manquements graves. S’il l’a fait en connaissance de cause, il a commis une grave faute de gestion. Les organes de contrôle et de vérification (IGE, Cour des comptes) devraient voir tout cela de plus près. S’il l’a fait de bonne foi, il a agi par incompétence en plus de violer son slogan « Jub, Jubal, Jubanti ».
Nous continuons à réclamer toute la lumière sur cette affaire nébuleuse qui est en train de nous montrer le véritable visage des personnes qui se sont faites des héraults de la bonne gouvernance et de la transparence lorsqu’elles étaient dans l’opposition. Nous ne lâcherons rien !
PS : Mes pensées vont, en ce jour à un otage politique maintenu injustement et arbitrairement dans les liens de la détention du fait de la seule volonté du prince actuel. Je veux nommer le vaillant Moustapha Diakhaté. De Reubeuss où il se trouve, il est loin d’être seul. Nos prières l’accompagnent pour qu’il recouvre rapidement la liberté, car un sénégalais utile comme lui n’a pas sa place en prison.
NON MONSIEUR DIAGNE, LES TIRAILLEURS SENEGALAIS NE SONT PAS DES TRAÎTRES
EXCLUSIF SENEPLUS - C'est sans doute l'héritage de la lutte contre les injustices des tirailleurs qui fait de notre armée, une armée républicaine. Dans tout débat académique, le contexte historique est à prendre au sérieux
Le 24 octobre 1940, le maréchal Philipe Pétain signe l’armistice avec Adolphe Hitler à Montoire. La France est divisée en deux parties : la zone nord avec Paris occupée par les Allemands et la zone sud dite libre avec Vichy comme capitale. Dans la déclaration de capitulation de la France le 30 octobre 1940, un passage a retenu mon attention : « L'armistice, au demeurant, n'est pas la paix. La France est tenue par des obligations nombreuses vis-à-vis des vainqueurs. Du moins reste-t-elle souveraine. Cette souveraineté lui impose de défendre son sol, d’éteindre les divergences de l’opinion et surtout de réduire les dissidences des colonies." Ce qu'il faut retenir c’est que la longue présence des tirailleurs sénégalais dans les différents théâtres d’opération, guerres entreprises par la France, leur a donné une conscience politique. Deux périodes peuvent nous éclairer : la première va de 1854 à 1900 et la seconde de 1904 à 1960.
La première période voit les tirailleurs engagés loin de leur base dans les aventures extérieures du Second Empire : guerre de Crimée (1854-1856) ; intervention au Mexique (1862-1867). Quelques bataillons de tirailleurs sénégalais furent appelés au front lors de la guerre de 1870-1871 entre la Prusse et la France. Celle-ci fut battue à Sedan.
De ces différentes participations aux guerres menées par la France, les tirailleurs vont capitaliser des expériences qui se transformeront en des revendications politiques au moment voulu.
La deuxième période est celle qui va des années 1900 à 1960 : les différentes guerres menées par la France ont entraîné une chute démographique importante ; d’où un besoin de renfort colossal. Et ce besoin ne pouvait être comblé que par les colonies africaines d’ou le changement du mode de recrutement des tirailleurs sénégalais : ce mode de recrutement n'est guère éloigné de celui des esclaves de même que les tâches qui leur sont confiées.
Pour les esclaves, la prime d’engagement est en fait le rachat de l'esclave. Ensuite le groupe social le plus sollicité dans les recrutements ce sont les Bambaras qu’on retrouve en grande partie en Afrique de l'ouest : sud Mali, Ghana, Guinée, Burkina Faso, Sénégal et l'est de la Côte d'Ivoire. La cartographie du recrutement des tirailleurs englobait-il le royaume de Ségou et le royaume bambara de Kaarta ? Un dilemme se posa aux autorités coloniales. Comment mobiliser les populations des colonies pour les recruter ?
Le député Blaise Diagne est chargé de la mission. Le 12 février 1918, ceinturé de l’écharpe tricolore il débarque à Dakar et prend le train Dakar-Niger pour organiser le recrutement. Faut-il épargner les jeunes sachant lire et écrire en français pour le recrutement des échelons subalternes de l'administration locale, ou bien suivre l’avis du général Mangin qui souhaite amplifier les recrutements pour faire face aux classes creuses en métropole ? L'intensité et la brutalité des recrutements ont entrainé la fuite de certaines populations vers d'autres colonies voisines d’où la migration interne. Les recrutements ont montré la place dominante des Bambaras et c’est même la langue bambara qui fait référence dans les compagnies.
De 1900 à 1960 c’est-à-dire au moment des indépendances, ce sont des milliers de soldats noirs qui sont engagés sur tous les fronts : conquêtes coloniales, les deux guerres mondiales et contre les guerres de libération, Algérie et Indochine en particulier. Pour montrer l’importance de cette force noire à Paris en 1940 : l’armée allemande qui occupe cette zone nord va traiter de manière surprenante ces noirs vivant dans la capitale française. En période d’hiver où le froid règne en maître, leur chauffage n’est pas coupé et certains bénéficient même de rations alimentaires convenables, là où les Français étaient sans chauffage et affamés. Quel est le but recherché par Hitler ? C’est que ces tirailleurs sénégalais, ces étudiants une fois au retour dans leurs colonies africaines respectives, se soulèvent contre l'autorité coloniale.
L'assassinat de Charles N’Tchorere à Airaines le 7 juin 1940 et le massacre de Chasselay le 17 juin, masquent le fait qu’Hitler dans le même temps encourage ces mêmes tirailleurs à se soulever contre la France dans les colonies africaines. D’où l'importance de ces soldats noirs qui inspirent la peur et le racisme aux Allemands ; mais que ces derniers veulent utiliser en même temps comme pièce maîtresse dans leur lutte contre la France.
Les tirailleurs sénégalais au retour dans leurs colonies africaines exigeaient la liberté, aspiraient au changement en parfaite symbiose avec le mouvement des étudiants africains de Paris et surtout le mouvement Afro-Américain qui prône le retour en terre africaine. Ce mouvement de veille incarné par les tirailleurs sera marqué par leur implication dans la création des nouvelles armées africaines.
Pour le cas du Sénégal notre armée formée au respect des institutions reste fidèle aux politiques. C'est sans doute son héritage de la lutte contre les injustices des tirailleurs qui fait d’elle une armée républicaine.
Non Monsieur Diagne les tirailleurs ne sont pas des traîtres. Dans tout débat académique, le contexte historique est à prendre au sérieux.
Mbaye Dione est enseignant en histoire.
Par Henriette Niang KANDE
FASCINANTE SCÈNE POLITIQUE
Entre les rebondissements électoraux, les discours enflammés et les coups de théâtre, cette année aura réussi à faire rire, pleurer, se révolter ou grincer des dents les spectateurs que sont les citoyens
Si l’année 2024 était une pièce de théâtre, le Sénégal aurait été sa scène principale, avec des acteurs politiques rivalisant d’ingéniosité pour voler la vedette. Entre les rebondissements électoraux, les discours enflammés et les coups de théâtre, cette année aura réussi à faire rire, pleurer, se révolter ou grincer des dents les spectateurs que sont les citoyens.
Acte 1 : le suspense du troisième mandat
L’année a commencé comme un bon feuilleton, avec une intrigue qui a tenu le pays en haleine : Macky Sall allait-il ou non briguer un troisième mandat ? Pendant des mois, les rumeurs ont fait rage. On aurait dit un match de lutte sénégalaise, avec des analystes politiques jouant les arbitres dans une arène médiatique surchauffée.
Finalement, en février, coup de scène ! Initialement prévue pour le 25 février, l'élection présidentielle a connu un report décidé par le président sortant Macky Sall, invoquant des contraintes liées à des enquêtes parlementaires en cours. Macky Sall annonce que « des forces extérieures menacent le pays », donc, il lui faut encore huit mois pour passer la main. Certains ont applaudi, d’autres ont crié au « coup d’Etat constitutionnel ». Cette annonce a suscité un tollé général, avec des critiques virulentes de l'opposition et des mobilisations populaires dénonçant une tentative de manipulation du processus électoral. Le Conseil Constitutionnel saisi par des figures de l'opposition, a annulé ce report, arguant que cette décision portait atteinte aux fondements constitutionnels. Sous la pression de la rue et des instances judiciaires, une nouvelle date a été fixée au 24 mars. C’est ainsi qu’il a ramené Macky Sall à la raison, qui était obligé d’accepter à « l’insu de son plein gré » de faire contre mauvaise fortune, bon cœur. Il doit quitter la scène le 2 avril au soir. On ne peut qu’imaginer le soulagement des rédacteurs de mémoires politiques qui n’ont pas eu à réviser leurs manuscrits, pour inclure une nouvelle polémique.
Acte 2 : la campagne des egos surdimensionnés
Avec Macky Sall hors course, la scène a été envahie par une vingtaine de personnages passés au tamis du parrainage et puis devant le Grand jury des 7 Sages du Conseil Constitutionnel. Parmi eux, un candidat en prison, qui fera parler de lui dans un tout autre environnement. La campagne électorale a été un véritable festival. Comme d’habitude, les promesses, les vérités et les contre-vérités, ont rempli les journées des citoyens pendant 10 jours, pour cause de durée de campagne écourtée de moitié. Si d’aucuns se sont étranglés de rage parce qu’ils perdaient des marchés, les campagnes électorales étant leurs périodes de « traite », de nouveaux types de partisans faisaient leur apparition, dont le signe distinctif était les insultes et les insanités. Quand quelques uns se sont essayés à des débats, ils ont ému certains futurs électeurs aux larmes …de rire jaune. Un sujet a été commun à tous les candidats : le pétrole et le gaz. Le rêve d’un boom économique grâce aux ressources gazières et pétrolières s’est transformé en une comédie de cafouillages. Entre les promesses de création d’emplois et les accusations de mauvaise gestion, les débats sur la transparence ont pris une allure de « Je t’aime, moi non plus ».
Acte 3 : l’élection à rebondissements
Le 24 mars, jour de scrutin, le pays et la diaspora sénégalaise ont vécu une ambiance digne d’une finale de la CAN. Les files d’attente devant les bureaux de vote ressemblaient à des stands de restauration populaire, avec des discussions enflammées sur qui serait le prochain président. Quand les résultats sont tombés, un scrutin sous haute tension, Bassirou Diomaye Faye, candidat du parti Pastef, a triomphé dès le premier tour avec une majorité absolue. Une performance qui reflète à la fois l’épuisement des électeurs face au régime précédent et l’aspiration à un changement radical. Sa victoire a mis fin à une décennie de gouvernance de Macky Sall, marquée par des controverses sur des questions de gouvernance et de libertés publiques. Le candidat de la coalition qui jusque-là était au pouvoir, arrivé 2ème a attendu le lendemain pour être sûr de connaître la « vérité des urnes », afin de féliciter le nouveau chef de l’Etat.
Acte 4 : un gouvernement comme un orchestre désaccordé
Avec Bassirou Diomaye à la barre, le nouveau gouvernement ressemble à un orchestre où chaque ministre joue la mélodie primatoriale. La première surprise à la publication de la liste des membres du premier gouvernement dirigé par Ousmane Sonko, a été le nombre de femmes devant y siéger : aussi rares que les machines à café, désormais interdites dans les ministères, par circulaire primatoriale. C’est ainsi que nous avons eu, sur la photo officielle du premier gouvernement, une image du nouveau « viril » nouveau pouvoir. Et Si le Sénégal avait un Oscar à décerner pour la meilleure performance politique, le Premier ministre est un candidat sérieux en 2024. Doté d’une énergie débordante et d’une confiance en soi qui ferait rougir un paon, il s’est parfois oublié dans ses fonctions, se comportant comme un président de la République en répétition générale.
Les promesses de campagne dont celle de baisser les prix des denrées de grande consommation s’est très vite heurtée à la réalité économique. La fameuse "décision éclair" pour réduire le coût de la vie s’est transformée en "réforme escargot". Pendant ce temps, les citoyens improvisent, jonglant entre augmentations de prix et rareté de l’argent comme s’ils participaient à un jeu de « survie réalité ».
Acte 5 : l’Assemblée nationale
Le monde entier sait maintenant que le Sénégal a organisé, pour la première fois de son histoire politique. Les Sénégalais, logiques comme tout, ont voté massivement pour le Pastef, le parti qui a porté leur président de la République. A l’assemblée nationale, les députés de la majorité donc occupent 130 sièges sur 165. L’opposition incapable de se « coaliser en intercoalitions », a eu la confiance d’une partie de l’électorat qui l’a crédité de 35 sièges. Si l’installation du Président et la présidence des commissions a été longue comme une journée sans pain, la désignation de la présidente du seul groupe parlementaire de l’opposition a été plus aisée.
Cette dame c’est un peu comme une prof de philo charismatique qui aurait troqué le barreau, puis les arènes diplomatiques, pour une salle de classe. Elle manie les mots comme un sabre laser, capable de dérouter n'importe quel interlocuteur avec une punchline bien sentie. Elle parle de la loi avec une passion qui ferait rougir un poète. Mais attention, sous ses airs élégants, elle a la ténacité d’un chameau dans le désert : elle avance, quoi qu’il arrive, et avec style.
Un autre député, élu pour la 4ème fois, (les 3 premières dans la majorité présidentielle, aujourd’hui dans l’opposition), donne l’impression d’être l’encyclopédie vivante du règlement intérieur, le genre à corriger le président de l’Assemblée avec un sourire en coin : "Article 86, cher collègue".
Dans les débats, il est redoutable : il brandit son Code de l’Assemblée comme un chevalier brandirait son épée. Il connaît chaque virgule, chaque exception, et pourrait probablement réciter le règlement en alexandrins. Ses collègues oscillent entre l’admiration et la réaction musclée : "Ne le contrariez pas il va encore nous faire un cours magistral sur les motions de censure…" Il donne l’impression d’être l’arme secrète de l’opposition, et surtout, un champion du débat… réglementé !
Et dans tout ça, le président de l’Assemblée, stoïque, du haut du perchoir, jongle entre les rappels au règlement Une démocratie vibrante ? Assurément.
Acte 6 : le marathon des poignées de mains
Si la politique intérieure du Sénégal en 2024 est un spectacle de stand-up, les relations diplomatiques, elles, ont pris des allures de sitcom internationale. Dès sa victoire électorale en mars, le président Diomaye s’est lancé dans un "world tour" des poignées de main. Les voisins du Sénégal l’ont reçu. La CEDEAO qui est en grande difficulté après le départ de trois membres qui ont fait défection pour rejoindre l’Alliance des Etats du Sahel (AES), il l’a au cœur, au point d’envisager avec « humilité et sans illusion » sa tâche de médiateur pour les convaincre de les faire revenir à la table des négociations
Son premier arrêt hors continent ? Paris, bien sûr, où la France, avec une subtilité digne d’un éléphant dans un magasin de porcelaine, a tenté de rappeler ses liens "historiques" avec le Sénégal.
Le Kremlin, ne peut plus nous ignorer, malgré les œillades sceptiques de Washington et de Paris, s’est invité à notre table. Cà tombe bien. Le moment le plus commenté a concerné la ministre des Affaires étrangères qui accompagnait le président de la République en Russie, nous a appris que « nous mangeons beaucoup de pain et que le pain est fabriqué avec du blé ».
Au Sommet de l’ONU, le chef de l’Etat a délivré un « message extraordinaire », qui n’avait jamais été déclamé, par aucun prédecesseur », nous a-t-on dit .
Quid de la Chine ? toujours prête à investir dans les infrastructures en échange d’accès préférentiels ? Elle aussi a reçu notre président. On attend le gagnant-gagnant.
Malgré toutes ces péripéties, le Sénégal reste une scène politique fascinante. Les citoyens, lassés mais résilients, continuent d’espérer que les acteurs de cette grande comédie finiront par réaliser que le vrai rôle de la politique est de servir et non de divertir. Alors, que nous réserve 2025 ? Une suite encore plus ébouriffante ou un happy end ? L’avenir nous le dira. En attendant, applaudissements pour cette année 2024… et peut-être quelques sifflets aussi.
Par Djiby SY
VISION 2050, UNE FEUILLE DE ROUTE POUR L’AVENIR
Le Sénégal traverse actuellement un moment charnière de son histoire économique. Le temps des grands défis est assurément le temps des choix résolus.
Le Sénégal traverse actuellement un moment charnière de son histoire économique. Le temps des grands défis est assurément le temps des choix résolus. Le choix d’un horizon et d’une feuille de route cohérente et porteuse, demain, des fruits d’efforts soutenus de chacun et de tous.
Les présentations successives du nouveau référentiel de gouvernance publique -Vision Sénégal 2050, dont les grandes lignes ont été dévoilées pour la première fois en juin par le Premier ministre Ousmane Sonko, et de la Stratégie nationale de développement (Snd) 2025-2029, le 14 octobre 2024, marquent une volonté politique de transformation structurelle de notre économie. Au cœur de ce plan ambitieux, qui servira de référentiel pour la politique économique et sociale du pays dans les vingt-cinq prochaines années, se trouve un objectif primordial : l’emploi des jeunes. Cette priorité, érigée en véritable clé de voûte du développement futur de la nation, témoigne de la ferme détermination du gouvernement de placer la jeunesse au centre de ses préoccupations et de ses actions pour l’avenir du Sénégal. À juste raison, parce qu’au cœur des nouvelles demandes citoyennes, se tient, tel un baobab indéracinable pour les régimes précédents, ce que certains observateurs n’ont pas hésité à dépeindre sous la formule de « péril jeune ».
Il est impératif de comprendre que la concrétisation de cette vision ambitieuse, capable de transformer les aspirations de notre jeunesse en opportunités tangibles, exige une révolution dans notre approche économique. Comme l’a souligné avec lucidité le Premier ministre, « nous devons opérer une rupture fondamentale dans notre modèle de développement » pour créer les conditions d’une prospérité partagée. L’heure est venue de s’interroger sur les leviers qui permettront de stimuler durablement notre croissance et de créer un environnement propice à l’épanouissement de nos entreprises, véritables moteurs de création d’emplois. Un nouveau paradigme en construction dans le cadre d’un autre référentiel de développement économique et social.
Un diagnostic sans concession Les indicateurs macroéconomiques actuels dressent un tableau préoccupant de notre économie. Avec une dette publique qui atteint 75% du Pib et un déficit budgétaire chronique de 5,5%, nos marges de manœuvre se réduisent dangereusement. La croissance économique, plafonnant à 4,8% en moyenne sur les cinq dernières années, reste insuffisante pour intégrer les 200.000 jeunes qui arrivent chaque année sur le marché du travail.
Plus inquiétant encore, notre 110e place, dans l’indice mondial de la compétitivité, révèle un déficit structurel d’attractivité qui hypothèque notre développement futur. L’inefficacité de notre administration, qui nous coûte 1,7 point de Pib, soit plus de 300 milliards de FCfa selon le Fmi, illustre l’urgence d’une réforme systémique. Cette perte sèche, comparable au budget annuel de certains ministères clés, représente des ressources précieuses qui pourraient être réinvesties dans notre développement.
La nécessité d’un changement de paradigme Face à ces défis, la tentation pourrait être grande de persévérer dans une politique de la demande, multipliant les emplois publics et les subventions sociales. Cette approche, si elle peut apporter un soulagement à court terme, ne fera que reporter les ajustements nécessaires et aggravera nos déséquilibres structurels. La création (1) d’une grande banque publique d’investissement, fusionnant la Bnde, le Fonsis et le Fongip, constituerait un premier pas décisif. Avec des bilans cumulés de plus de 1.700 milliards de FCfa, des fonds propres conséquents de 270 milliards de FCfa et une capacité de financement global avoisinant les 700 milliards de FCfa, cette institution serait en mesure de déployer une stratégie d’accompagnement harmonisée, holistique et intégrée à toutes les étapes du cycle de vie des entreprises : financement, développement, pérennisation et transmission. L’expérience internationale montre qu’une telle consolidation des initiatives dans ces domaines peut augmenter l’efficacité des interventions publiques de 30 à 40%. Le défi de la transformation numérique Le secteur numérique représente une opportunité majeure pour notre économie.
Avec 230 millions d’emplois nécessitant des compétences numériques attendues en Afrique d’ici 2035 comme le souligne une étude majeure de la Société financière internationale (la Sfi), le Sénégal doit impérativement se positionner sur ce marché d’avenir. Or, notre approche actuelle, marquée par l’introduction d’une TVA sur les services numériques, risque de freiner notre développement dans ce secteur crucial. L’exemple du Kenya, qui a renoncé à sa taxe Gafam pour privilégier l’innovation, devrait nous inspirer. Dans un contexte où l’Afrique perd annuellement entre 50 et 80 milliards de dollars (entre 30.000 et 48.000 milliards de FCfa) en raison de l’optimisation fiscale, une approche coordonnée à l’échelle sous-régionale serait plus efficace qu’une taxation nationale isolée. L’impératif de la compétitivité Les chiffres sont révélateurs : en cinq ans, la Côte d’Ivoire a réduit son coût unitaire du travail de 10% par rapport au Sénégal. Cette évolution défavorable de notre compétitivité-coût se traduit déjà par une perte d’attractivité pour les investisseurs internationaux.
L’installation récente de JP Morgan à Abidjan plutôt qu’à Dakar en est une parfaite illustration. Le choix de ce géant bancaire mondial, qui a préféré faire de la Côte d’Ivoire son hub pour l’Afrique de l’Ouest, témoigne de manière éclatante des conséquences de cette perte de compétitivité. Dans le contexte de la future Zleca, qui regroupera un marché de 1,2 milliard de personnes et représentera un Produit intérieur brut (Pib) de 2.500 milliards de dollars (1.500.000 milliards de FCfa), cette situation devient critique. L’enjeu est d’autant plus crucial que le Sénégal se doit de se positionner pour tirer pleinement parti des opportunités historiques qui s’ouvrent à lui. Les dix (10) accords stratégiques signés lors du Focac 2024 et l’engagement sans précédent de la Chine d’investir 50 milliards de dollars (30.000 milliards de FCfa) et de créer un million d’emplois en Afrique constituent une opportunité transformative que nous ne pouvons-nous permettre de manquer. Mais ces investissements colossaux n’iront qu’aux économies les plus compétitives et les mieux structurées du continent !
Dans cette course aux investissements, le Sénégal doit absolument renforcer son attractivité pour en capter une part significative. Les études de la Banque Mondiale démontrent qu’une réduction de 10% des charges administratives peut générer un gain de productivité de 2,3%. Les entreprises bénéficiant de programmes de soutien gouvernemental enregistrent une croissance de leur chiffre d’affaires supérieure à 15% de celle de leurs pairs. Ces données soulignent l’importance d’une politique de l’offre cohérente et ambitieuse. Trois axes stratégiques pour transformer l’économie sénégalaise La réussite de cette transformation économique repose sur trois piliers fondamentaux qui doivent être déployés simultanément pour maximiser leur impact. Une réforme administrative et fiscale ambitieuse Premier chantier crucial : la modernisation de notre environnement administratif et fiscal.
Au cœur de cette réforme, l’introduction d’un «Small Business Act» à la sénégalaise apparaît comme une priorité absolue. Inspiré du modèle américain, ce dispositif révolutionnaire garantira aux PME un accès privilégié aux marchés publics, créant ainsi un véritable tremplin pour leur développement. La simplification drastique des procédures administratives, couplée à une réforme fiscale favorisant l’investissement productif, permettra de libérer les énergies entrepreneuriales. La digitalisation complète des services publics viendra couronner cette transformation, réduisant significativement les délais et les coûts pour les entreprises. L’innovation comme moteur de la compétitivité Deuxième axe stratégique : le renforcement de notre capacité d’innovation. La création de pôles de compétitivité sectoriels, véritables écosystèmes d’innovation, permettra de concentrer les talents et les ressources autour de projets structurants.
Un accent particulier sera mis sur les filières d’avenir – biotechnologies et intelligence artificielle en tête – qui façonneront l’économie de demain. L’économie bleue et verte, où le Sénégal dispose d’avantages naturels considérables, bénéficiera d’un soutien spécifique. Ces initiatives seront soutenues par un programme ambitieux de formation professionnelle, garantissant l’adéquation entre les compétences développées et les besoins du marché. Une intégration régionale et internationale renforcée Troisième pilier essentiel : notre insertion dans l’économie mondiale. Le positionnement stratégique du Sénégal au sein de la Zleca constitue une opportunité historique qu’il nous faut saisir. Le développement de corridors logistiques modernes renforcera notre rôle de hub régional, tandis que l’intensification de la coopération fiscale régionale permettra de lutter efficacement contre l’évasion fiscale qui mine nos économies.
Ces efforts coordonnés viseront à faire du Sénégal une destination privilégiée pour les investissements directs étrangers, catalyseurs essentiels de notre transformation économique. Une vision pour l’avenir La réussite de Vision Sénégal 2050 dépendra de notre capacité à mettre en œuvre ces réformes structurelles. Les expériences internationales montrent qu’une politique de l’offre cohérente peut transformer une économie en une décennie. Le Maroc, par exemple, a vu son Pib par habitant doubler en quinze ans grâce à une stratégie similaire. Pour le Sénégal, les enjeux sont considérables. Avec une population jeune et dynamique, des ressources naturelles importantes et une position géographique stratégique, notre pays dispose d’atouts majeurs.
La transformation de ces potentialités en réalités économiques exige cependant une volonté politique forte et une exécution sans faille des réformes nécessaires. L’heure n’est plus aux demi-mesures. La mise en œuvre d’une politique de l’offre ambitieuse constitue la clé de voûte de notre développement futur. Les chiffres sont là, les solutions sont identifiées, les expériences internationales nous montrent la voie. Il ne reste qu’à transformer cette vision en action, avec détermination et cohérence pour une incidence positive sur les secteurs de la production et, enfin, le quotidien des populations.
Le Sénégal de 2050 se construit aujourd’hui, à travers nos choix économiques et nos réformes structurelles. La réussite de cette transformation déterminera non seulement notre prospérité future, mais aussi notre capacité à offrir à notre jeunesse les opportunités qu’elle mérite. Le temps de l’action est venu. Le temps d’un quotidien aux couleurs d’un espoir neuf. (1) Lire mon article publié au journal Le Soleil du 2 juillet 2024 « Bnde, Fonsis, Fongip : repenser l’architecture de financement des pme/pmi pour plus d’efficacité »
Par Djiby SY Ingénieur Économiste et ancien Délégué Thématique au Centre de Recherche en Économie numérique et Innovation de Toulouse (Crenit)
Rapporteur du projet de la Banque Mondiale « Promouvoir des Pôles de Compétitivité industriels en Afrique »
par l'éditorialiste de seneplus, Benoit Ngom
AES ET CEDEAO, UNE RUPTURE ÉVITABLE, DES ERREURS IMPARDONNABLES
EXCLUSIF SENEPLUS - Il est temps que la CEDEAO réaffirme son rôle de médiateur. Nous appelons les dirigeants de l’AES à faciliter cette mission, à ne pas jeter l’enfant avec l’eau du bain
Le président de la CEDEAO et chef de l'État du Nigeria, Bola Tinubu, a le devoir et la responsabilité de prendre une initiative exceptionnelle d'apaisement à l'égard de l'AES (Alliance des États Sahéliens). Cela permettrait à la mission menée par les presidents Diomaye Faye du Sénégal et Faure Gnassingbé du Togo d’avoir de meilleures chances de succès et d’éviter ce qui pourrait être perçu comme la chronique d’un échec annoncé.
Une telle démarche, digne d’un homme de sa génération et de son expérience, serait bien accueillie par les peuples de l’AES qui, malgré tout, soutiennent majoritairement leurs dirigeants. Ce faisant, il réaffirmerait la volonté sincère de l’organisation régionale de préserver son unité et de garder tous ses membres au sein de son giron.
Le Nigeria, dont la présidence actuelle de la CEDEAO est assurée par le président Tinubu, ne saurait laisser à l’histoire le désastre de l’éclatement de cette organisation sous-régionale, unique en Afrique. En tant que successeur de Yacouba Gowon, père fondateur de la CEDEAO, Tinubu, homme d’affaires à la réputation bien établie, ne peut décevoir la jeunesse de la région, voire du continent, qui voyait en son mandat les prémices d’une réorientation de la CEDEAO vers sa mission première : le développement économique et social de l’Afrique de l’Ouest.
Pour éviter une tache indélébile sur sa présidence, il doit agir maintenant, car le temps presse.
Cette crise, qui risque d’aboutir à une autodétermination ou à une sécession des États de l’AES, est en grande partie la conséquence d’un éloignement progressif de la mission assignée à la CEDEAO en 1975 par ses pères fondateurs.
En effet, lorsque la CEDEAO se conformait aux directives réalistes et pragmatiques des premiers dirigeants post-indépendance, elle a pu, dès 1979, poser à Dakar un acte fondamental garantissant la liberté de circulation des citoyens ouest-africains sans visa, ainsi que la mise en place d’un passeport et d’une carte d’identité communs.
Ces avancées ont permis aux citoyens de voyager, de commercer et de tisser des liens entre eux, renforçant des relations enracinées dans des coutumes et traditions partagées, au-delà des frontières artificielles héritées des puissances coloniales. Ces principes coutumiers, consacrés par la majorité des peuples, traduisent une réalité que les élites africaines, souvent influencées par des agendas étrangers, ignorent parfois.
L’apport du Protocole de 2001
En 2001, la CEDEAO a adopté un Protocole additionnel sur la démocratie et la bonne gouvernance, salué par les militants des droits humains. Ce texte interdit tout "changement anticonstitutionnel" et impose que toute accession au pouvoir s’effectue à travers des élections libres, honnêtes et transparentes. Il interdit également toute réforme substantielle de la loi électorale six mois avant les élections.
Cependant, pour une majorité de citoyens qui ne perçoivent la CEDEAO qu’à la veille des élections, ce protocole semble résumer l’ensemble des activités de l’organisation. Or, celui-ci énonce aussi des principes essentiels, notamment que l’armée est au service de la Nation et interdit l’usage des armes contre des manifestants non violents.
Une inertie coûteuse
Malgré cela, force est de constater que bon nombre d’États membres ne remplissent pas les conditions minimales pour une démocratie pluraliste. Il ne suffit pas de brandir des sanctions pour imposer la démocratie : les citoyens doivent être éduqués et formés à la pratique citoyenne, en valorisant le bien commun et l’intérêt général.
La CEDEAO, au lieu de prévenir les conflits, semble agir après coup. Par exemple, la situation en Guinée, sous Alpha Condé, aurait pu être évitée si des actions préventives avaient été entreprises. De même, les récriminations des citoyens des pays de l’AES, ignorées pendant des années, ont conduit à la situation actuelle.
Imposer des sanctions, comme la fermeture des frontières, méprise l’attachement profond des populations à la liberté de circulation, un des piliers de la CEDEAO. Par ailleurs, l’idée d’une intervention militaire pour renverser un gouvernement au Niger aurait pu déclencher une "guerre des pauvres", un scénario tragique et injustifiable.
Un appel à l’unité et à la réconciliation
La CEDEAO doit se ressaisir. Son inertie est en partie responsable de la crise actuelle. Comme l’a récemment souligné le président Diomaye Faye, cette situation expose l’organisation au risque de perdre 60 % de son territoire.
Il est temps que la CEDEAO réaffirme son rôle de médiateur. En confiant la mission de réconciliation au Sénégal et au Togo, elle a fait un choix judicieux. Les contributions historiques des présidents Léopold Sédar Senghor et Gnassingbé Eyadéma justifient cette décision.
Nous appelons les dirigeants de l’AES à faciliter cette mission, à ne pas jeter l’enfant avec l’eau du bain. Ce siècle est celui des grands ensembles. Une Afrique unie aspire à parler d’une seule voix au G20 et à obtenir deux sièges au Conseil de Sécurité des Nations Unies.
Enfin, aux présidents Assimi Goïta et ses pairs : les femmes et les hommes de volonté de notre région vous ont compris. Aidez à préserver notre unité en facilitant la réconciliation, car l’histoire jugera nos actions et notre capacité à bâtir un avenir commun.
Benoit S. Ngom est président Fondateur de l'académie Diplomatique Africaine (ADA).
par l'éditorialiste de seneplus, Boubacar Boris Diop
DEVOIR DE MÉMOIRE, QUÊTE DE VÉRITÉ AUTOUR DE THIAROYE 44
EXCLUSIF SENEPLUS - Dans le contexte de l'époque, la désobéissance aurait été un acte de rébellion absurde et suicidaire. La frontière entre bourreaux et victimes est si nettement tracée qu'un tel exercice ne devrait susciter aucune controverse
Boubacar Boris Diop de SenePlus |
Publication 30/12/2024
C'est une chose de critiquer d'un point de vue général l'institution militaire connue sous le nom de "Tirailleurs sénégalais" et c'en une autre de cracher sur la dépouille de chacune des centaines de victimes du massacre du 1er décembre 1944 à Thiaroye. Dans le premier cas de figure, on peut légitimement se prévaloir d'une liberté de jugement qui ne donne toutefois à personne le droit de falsifier des faits patiemment reconstitués depuis les années quarante par des spécialistes de tous horizons. Les tirailleurs insultés par Cheikh Oumar Diagne ne sont pas des êtres abstraits, chacun d'eux a un nom et une histoire mais aussi de nombreux descendants qui chérissent de génération en génération sa mémoire. Il est tout de même troublant de voir un adulte se déchaîner contre des morts avec une haine et une rage qui ne peuvent avoir un peu de sens qu'à l'égard des vivants. Cela fait penser à des vitupérations dans le silence d'un cimetière.
À Thiaroye, des combattants africains ont été trahis par leurs supérieurs, assassinés et jetés à la hâte dans des fosses communes. C'est aussi simple que cela. Cheikh Oumar Diagne veut-il nous dire que c'était bien fait pour eux ? Il ne va pas jusqu'à qualifier les tirailleurs sénégalais de sous-hommes mais le mot n'est sans doute pas loin de sa pensée puisqu'il les décrit comme des traîtres, victimes moins du racisme colonial que de leur appât du gain. Si ses propos ne sont pas passés tout à fait inaperçus c'est uniquement parce qu'il est un proche collaborateur du président Diomaye Faye. À vrai dire, il est difficile de prendre au sérieux un langage aussi excessif. On s'en est bien rendu compte lors de la "Déclaration de politique générale" du Premier ministre Ousmane Sonko. Il y a fait en passant l'éloge des martyrs de Thiaroye mais aucun député n'a cru devoir revenir sur cette polémique lors de la séance-marathon de questions-réponses qui s'en est suivie.
Cependant Cheikh Oumar Diagne aura au moins eu le mérite de susciter ces jours-ci de nombreux articles dont les auteurs se veulent heureusement bien plus rationnels et nuancés que lui. On peut cependant se demander pourquoi un tel débat sur les tirailleurs sénégalais a lieu avec un si grand retard. Pendant près d'un siècle, l'Aube de sang - titre d'une pièce rarement prise en compte de Cheikh Faty Faye - a surtout interpellé les cinéastes, écrivains et musiciens africains et la relative indifférence des historiens et des politiques a permis à l'Etat français, coupable de ce crime de masse sous l'autorité du général de Gaulle, d'en contrôler totalement le récit, faisant par là-même obstruction à tout véritable travail de mémoire. Paris s'est vu finalement obligé de passer aux aveux il y a seulement trois semaines et on aurait pu s'attendre à ce que cette victoire quasi inespérée stimule la quête de vérité sur les circonstances exactes du carnage de décembre 1944 et un surcroît de considération pour ses victimes originaires de plusieurs pays africains. C'est au contraire le moment que l'on choisit pour surfer sur une vague révisionniste un peu chic et de moins en moins pudique. Des médias dits internationaux - il est aisé de deviner lesquels - ont voulu profiter des écarts de langage d'un haut fonctionnaire sénégalais pour en rajouter à la confusion. C'est de bonne guerre. D'autres réactions, quoique sincères, mesurées et tout à fait respectables, sont moins faciles à comprendre dans la mesure où elles servent naïvement les desseins de journalistes littéralement en mission commandée et pour qui des dizaines, voire des centaines de milliers de morts hors d'Europe compteront toujours moins que les intérêts de leur pays.
On pourrait croire à la lecture de certains analystes que les tirailleurs sénégalais étaient dans leur immense majorité des engagés volontaires. Rien n'est plus faux. L’administration coloniale, avec son formidable appareil de propagande et ses capacités de coercition, ne leur laissait la plupart du temps d'autre choix que d'aller au front. Dans le contexte de l'époque, la désobéissance aurait été un acte de rébellion personnelle absurde et suicidaire puisqu'aucune organisation politique ou sociale ne s'était élevée contre les campagnes de recrutement initiées par les tout-puissants maîtres de l'heure avec l'aide de leurs relais locaux. Le corps des tirailleurs sénégalais n'a pas été une exception africaine puisque sur tous les continents et à toutes les époques les vainqueurs en ont créé de semblables pour parachever le processus de conquête. Le fait est que partout, en attendant des jours plus favorables à une résistance concertée, les colonisés n'ont eu d'autre choix que de prendre les armes aux côtés du colonisateur.
Quid des Africains qui se sont précipités avec enthousiasme sur les lieux de recrutement, prêts à verser leur sang pour la France ? Ils ne méritent pas davantage notre mépris. Sembène Ousmane et Frantz Fanon firent partie de ces adolescents qui ont presque dû faire le forcing pour offrir leur vie à la Mère-Patrie en lutte contre l'Allemagne nazie.
Samba Gadjigo rapporte à ce propos une anecdote révélatrice dans sa biographie du célèbre écrivain-cinéaste sénégalais. Au début de la guerre, Sembène, apprenti-maçon à peine âgé de seize ans, est légèrement blessé à l'œil par un de ses copains devant une salle de cinéma du Plateau et sa première réaction a été de s'écrier qu'il ne pourra hélas plus être recruté par l'armée des Tubaab car "ils n'acceptent pas les borgnes !" Finalement mobilisé en 1944 dans le 6ème Régiment d'Infanterie Coloniale stationné au Niger, il avouera un jour n'avoir jamais autant appris sur la vie et sur les êtres humains que pendant cette courte période sous les drapeaux. On connaît la suite de l'histoire : une exceptionnelle prise de conscience anticolonialiste et un film d'une rare efficacité en hommage à ceux de ses camarades tombés à Thiaroye.
Frantz Fanon, à qui l'humanité entière doit tant, n'aurait peut-être pas non plus été le même penseur fécond sans sa participation à la Deuxième Guerre mondiale au cours de laquelle il fut du reste blessé à la poitrine. N'écoutant à dix-sept ans que son précoce instinct antifasciste, il n'attend pas d'y être invité pour s'engager dans les forces gaullistes. Sa famille essaie en vain de le dissuader et puisqu'il n'a pas de quoi se payer le passage jusqu'en République dominicaine - d'où il devait rallier l'Angleterre - il vole et vend un costume de son père ! Toujours égal à lui-même, il se distancera plus tard de cette expérience qui lui avait pourtant permis, de son propre aveu, de mieux comprendre la Révolution algérienne. Dans Les damnés de la terre, son maître-livre, il reprendra intégralement Aube africaine, le célèbre poème dramatique de Keita Fodéba, consacré au drame de Thiaroye et ce n'est certainement pas par hasard.
Un traître à l'Afrique, Sembène Ousmane ? Un vulgaire chasseur de primes, Frantz Fanon, futur porte-parole du FLN algérien et selon le mot de son biographe Adam Shatz "une figure emblématique des mouvements de libération nationale en Afrique, au Moyen-Orient et en Amérique latine" ?
Est-il raisonnable d'attendre de jeunes paysans africains des années quarante - qui étaient en fait des gamins - qu'ils aient une meilleure compréhension des enjeux politiques de leur temps que des esprits aussi puissants que Frantz Fanon et Sembène Ousmane ? Poser la question c'est y répondre.
On ne peut donc que se féliciter du choix fait par le gouvernement du Sénégal de commémorer l'événement sans attendre la permission d'une quelconque puissance étrangère. Cette décision a très vite obligé Paris à reconnaître officiellement que ce qui est arrivé au camp de transit de Thiaroye était bel et bien un massacre soigneusement planifié et non la répression d'une mutinerie. Il est essentiel de noter que ce geste public de repentance est sans précédent dans l'histoire post-coloniale française.
La tragédie de Thiaroye n'a jamais été vraiment oubliée en Afrique de l'Ouest mais il a fallu attendre soixante-quatre ans d'indépendance pour qu'un de nos gouvernements ose en marquer l'anniversaire par une cérémonie du souvenir digne de ce nom. C'est en présence de plusieurs de ses pairs - y compris le président en exercice de l'Union africaine - que le chef de l'Etat sénégalais a rendu un hommage chargé d'émotion aux tirailleurs et cette communion avec nos disparus a aussi été un grand moment de fierté. Même s'il reste bien du chemin à faire pour que la commémoration de ce drame africain ne soit pas l'affaire exclusive du pays où il a eu lieu, le sursaut mémoriel du 1er décembre 2024 est un message clair des autorités quant à leur volonté de redire avec force l'humanité de nos compatriotes naguère déshumanisés par l'occupant. Cette reconnexion lucide avec un passé douloureux relève, en dépit de sa complexité, d'une simple nécessité de survie.
Dans le cas précis de Thiaroye, la frontière entre bourreaux et victimes est si nettement tracée qu'un tel exercice ne devrait susciter aucune controverse. Il se trouve qu'assez étrangement il semble embarrasser ou agacer certains petits-enfants des tirailleurs. C'est leur droit puisqu'il faut de tout pour faire un monde mais il est tout de même curieux que l'on se lâche avec tant de véhémence contre des personnes décédées depuis bientôt un siècle dans les circonstances que l'on sait. Cheikh Oumar Diagne est heureusement le seul à s'être laissé aller à une telle extravagance.